An Archaeology of Socialism

Essai d’anthropologie culturelle de Victor Büchli.

Des pionniers, des cagibis et quelques kagébistes.
Des pionniers et quelques Kagébistes.

 In so doing it is apparent that the material world is hardly fixed, inscribed or explicitly signifying ; nor it is inherently ambiguous, polyvalent and open. Rather it is both and neither. p. 187

L’immeuble du Narkomfin à Moscou est l’une de réalisations architecturales emblématiques de l’architecture soviétique d’avant-garde, avec le Club Rusakov de C. Melnikov ou la tour Choukhov de V. Choukhov. Il est pensé par Moïse Ginzburg et Ignace Milinis, construit entre 1928 et 1932 et destiné à l’origine aux employés de rang supérieur du Commissariat du Peuple aux Finances. A l’origine partie d’un programme plus vaste jamais achevé et aujourd’hui menacé d’effondrement, c’est le bâtiment symbole de ce que le gouvernement révolutionnaire des années Lénine souhaite faire de la société russe. En effet, le programme a pour but de permettre aux individus qui habitent l’immeuble de mettre en commun leurs activités domestiques (réfectoire, laverie, crèche) pour ne laisser dans les différents types d’appartements que les activités de sommeil et de repos (il n’y a quasiment pas de cuisines privées), des appartements bien plus ouverts sur l’extérieur (et notamment le parc arboré) que les appartements bourgeois et les isbas campagnardes. Cette volonté de changer les comportements domestiques découle des pensées de réformateurs de la vie quotidienne (byt en russe) qui veulent ainsi encourager un mode de vie vraiment socialiste et faire sortir la femme du foyer pour en faire, à l’égal de l’homme, un être social (p. 26). Mais est-ce vraiment ce que veulent tous ses habitants (une quarantaine d’appartements de différentes tailles et agencement, plus un dortoir et un penthouse) ? Surtout que ceux-ci sont amenés à changer avec les purges et le fait que la réalité du logement soviétique (et donc l’imposition de kommounalkas dans le Narkomfin) rattrape ce qui devait être le futur de tout joyeux habitant de l’URSS …

L’introduction du livre met de suite la barre assez haut avec la présentation non seulement du sujet du livre mais aussi du contexte interprétatif dans lequel l’auteur souhaite se placer (qui peut parfois le conduire à lâcher des noms en rafale sans pour autant renvoyer à des références précises). Le second chapitre décrit comment les révolutionnaires de 1917 ont souhaité restructurer le monde matériel dans lequel ils vivaient une fois sortis de la guerre civile et après l’épisode de la NEP. Le but est de s’attaquer au foyer petit-bourgeois, à la production domestique et au travail domestique féminin, centre de l’oppression de la femme par le capitalisme (p. 27). Mais cette volonté de réforme de la vie quotidienne et intime n’est qu’épisodiquement encouragée par le Parti.

Le troisième chapitre explique la vision soviétique de l’hygiène, différente de l’époque tsariste. L’auteur détaille les dangers que les réformateurs du byt voient dans les objets usuels tels que le lit, la table, le fourneau, les icônes (et le coin rouge, endroit le plus sacré dans la maison paysanne russe traditionnelle qui doit être consacré aux enfants). La notion de confort (uiut), avec ses changements de forme, est aussi abordée.

Une fois le contexte bien en place, l’auteur détaille l’agencement du Narkomfin dans le chapitre suivant. Chaque partie du bâtiment et de son annexe sont décrites, comme sa naissance au sein de la firme OSA. Mais à peine le bâtiment est-il construit qu’il doit faire face aux changements qu’engendre le stalinisme qui élimine la première génération de révolutionnaires pour les remplacer par des ruraux qu’il fait monter dans l’appareil d’Etat et qui sont beaucoup moins sensibles aux idées de réforme du byt (cinquième chapitre). La réglementation voit des corps décentralisés s’occuper du logement mais surtout le femme au foyer revient à l’honneur (fin de l’égalité des travailleurs homme et femme en 1934 p. 61, p. 81), entraînant aussi une redéfinition du concept d’hygiène (augmentation de la production aidant, il y a un retour du papier-peint dans les intérieurs). Ce retour au foyer s’accélère même avec la Seconde Guerre Mondiale.

Après l’immeuble et les meubles, V. Büchli décrit les habitants des différents types d’appartements et comment ceux-ci « jouent au communisme » (p. 105). Si les purges n’épargnent pas les habitants, ces derniers modifient parfois leur logement pour s’adapter aux nouvelles situations familiales ou peut adapter la décoration aux possibilités du jour.

Mais le balancier revient déjà dans l’autre sens après la mort de Staline, et les réformateurs de la vie quotidienne reprennent du poil de la bête, reprenant les arguments des années 20, mais le design en plus (dizain en russe). Une offensive est déclarée contre l’agencement centripète petit-bourgeois et en faveur d’un agencement zonal (illustrations p. 142, avec la fin de la centralité de la table p. 137), que doivent accompagner des meubles multifonctions. On voit même réapparaître des objectifs de désartefactualisation de la vie quotidienne (le système des relations sociales débarrassé des objets, p. 148-149), quand le communisme sera entièrement réalisé (vers 1988 donc).  Parallèlement, sous Brejnev, la place de l’homme dans la maison commence à être de nouveau évoquée (alors que l’objectif des années 20 et d’en faire sortir la femme pour qu’elle rejoigne l’homme).  Cependant le Perestroïka voit le retour vers le foyer comme espace de stabilité (comble, on invoque alors comme modèle l’isba et la datcha, symboles patriarcaux et rétrogrades par excellence pour les Bolchéviques !) …

Après ces considérations plus générales, l’auteur revient dans le huitième chapitre au Narkomfin, à ses habitants, à son domkom (qui gère les parties communes et la bonne tenue communiste de tous les habitants). Le chapitre s’achève sur les changements des années 80 et du début des années 90, avec une évocation mélancolique des ambiguïtés que peut renfermer un buffet chez une vieille dame (fille d’un tchékiste et d’une fervente orthodoxe), où se côtoient œuvres de Staline et icônes saintes (p. 182-183).

La conclusion enfin, fait le lien entre le premier chapitre méthodologique et les suivants (ce qui en fait à nouveau un chapitre un peu difficile à suivre). Les dernières lignes, écrites en 1998, sont encore d’actualité : le bâtiment se dégrade très vite, est quasiment sans habitant et se trouve au centre de problèmes de propriété. La ville de Moscou, son propriétaire, ne l’a pas (encore) détruit et son classement comme monument national ne facilite pas un changement de destination. Ses habitants restants sont bien trop pauvres pour faire face aux travaux …

On ne s’attendait pas à lire que sous Staline régnait aussi la broderie (p. 87-93), mais ce livre va assez loin dans la description de la vie quotidienne soviétique en prenant appuis sur le programme emblématique du Narkomfin (où vivent aussi son commanditaire et son architecte !) déjà dépassé à la fin de sa construction. La fondation théorique de l’ouvrage est solide et s’il est question en surface d’archéologie, on est bien au vu des auteurs cité dans les eaux de l’anthropologie culturelle. On compare même le stalinisme à Bali (tel qu’étudié par C. Geertz, p. 107), et la comparaison n’est pas imbécile. Le mélange entre cas particulier et tendances générales est très bien fait, tout comme les témoignages des anciens habitants est une mine bien exploitée par V. Büchli. Les illustrations (monochromes) sont nombreuses mais les plans manquent de clarté (il faut arriver à comprendre qu’il n’y a que deux couloirs intérieurs pour 8 étages). Les parties méthodologiques sont les points faibles de l’ouvrage. Il est assez difficile de voir où veut aller l’auteur dans le déluge de concepts et de références qui s’abat sur le lecteur (une trop forte réduction de ce qui semble le texte de base de V. Büchli, à savoir sa thèse ?). Mais ces parties obscurcies mettent en lumière le reste du livre, voyage dans l’espace domestique soviétique dont tous les avatars n’ont pas encore disparus à l’heure où nous écrivons.

(les Marseillais peuvent dire merci à M. Ginzburg pour ce bâtiment qui inspira beaucoup le Corbusier … 7,5)

The Hermit in the Garden

From Imperial Rome to Ornamental Gnome
Essai d’histoire des jardins par Gordon Campbell.

Avec ermite, mais sans grenouille.
Avec ermite, mais sans grenouille.

Vous vous promenez dans le jardin d’un ami cher. Vous passez sur le pont chinois, admirez le temple des Muses, cheminez devant une ruine gothique, puis enfin, vous arrivez au bout d’un chemin fortement arboré, auprès d’une hutte faite de souches et de paillage. Un vieil homme barbu sort alors à votre rencontre, pieds nus et en robe blanche. Avez-vous été transporté par mégarde chez Saroumane, celui qui met la Comté en coupe réglée ? Eh bien non. Vous êtes devant un ermitage doté de son ermite, chose fort répandue dans les jardins anglais du XVIIIe siècle.

En écrivant un ouvrage sur ce sujet, Graham Campbell (spécialiste de John Milton et enseignant à l’université de Leicester) accompli un vœu formulé quand il écrivait sa thèse. Il réussit ici à faire partager l’étonnement qui fut le sien au lecteur quand il lut qu’il existait des gens payés pour jouer à l’ermite dans un jardin au XVIIIe siècle au Royaume Uni, tout en réussissant le pari d’écrire un livre très documenté sans utiliser de notes (ce dont il s’explique p. vi), dans un ton enlevé. Même les remerciements, pourtant d’ordinaire arides, ont leur touche de légèreté.

Le premier chapitre des six que compte ce livre est celui logiquement consacré aux antécédents de l’ermitage et des ermites d’ornement. L’Espagne (et plus précisément le palais monastère de Yuste), l’Italie et la France fournissent quelques exemples d’ermitages où les puissants peuvent mener une vie simple (p. 15). Puis l’auteur passe à l’Angleterre où ce dernier décrit quelques ermites du début de l’époque moderne (sans que ceux-ci soient des religieux). Dans un second chapitre, G. Campbell passer au cœur de son sujet, en décrivant le développement de l’idée d’ermite au XVIIIe siècle. Il situe ce émergence comme le fruit de cinq contextes : horticole, philosophique, littéraire, architectural et le goût pour l’antique (« antiquarianism » en anglais). Au niveau horticole, c’est l’apparition du jardin dit anglais, pensé comme naturel mais y ajoutant souvent quelques ruines, tandis que le contexte antiquisant est celui de l’intérêt pour les druides. L’auteur, évoquant Ossian, fait aussi appel à J. Milton, très influent dans sa définition de la mélancolie aux XVIIe et XVIIIe siècles (p. 37-43). Le contexte philosophique est celui du rousseauisme et la nature ontologiquement bonne de l’Homme, qui rencontre en Angleterre une littérature qui connaît et emploie les ermites comme personnages de théâtre depuis la Réforme (après avoir été le sujet d’hagiographies au Moyen-Âge). Enfin, le contexte architectural est celui du palladianisme et des réflexions sur ce que devait être la hutte dans le Jardin d’Eden (faisant suite au pastoralisme du XVIIe siècle, p. 51-52).

Le troisième chapitre passe de l’idée à la chose. Avant l’ermitage, c’est l’ermite qui est décrit par G. Campbell. Ce dernier étudie d’abord le marché de l’emploi d’ermite dans l’Angleterre géorgienne (qui se retrouve néanmoins à être un élément de paysage comme un autre p. 95), avant d’évoquer les automates (p. 72 et p. 78), les mannequins, les aristocrates qui sont leurs propres ermites (mais seulement les hommes, p. 52) et les ermites « venant tout juste de s’absenter » quand les promeneurs visitent l’ermitage.

Les deux chapitres suivants sont consacrés aux ermitages encore existants ou documentés, respectivement en Angleterre, Ecosse et Irlande. Ce livre, richement illustré de manière générale, contient de nombreuses reproductions de gravures illustrant ces trois chapitres, tout comme des illustrations en couleur réunies dans un cahier central. Au cours de ses pérégrinations, l’auteur n’oublie néanmoins pas d’entretenir le lecteur sur l’évolution de l’ermitage au XIXe siècle, quand il quitte les bois propices à la mélancolie pour les prés (p. 152, une différence explicitée plus abondement p. 186) ou sur des différences géographique, comme le lien entre religion et ermitage en Irlande qui n’existe pas en Angleterre (p. 176).

Enfin, le dernier chapitre aborde l’actualité des ermitages, des ermites, l’ermite dans l’imaginaire et les nains de jardin, que l’auteur voit comme le glissement de l’ermite pour aristocrates dans les classes populaires (et l’auteur n’hésite pas à charger W. Disney, coupable selon lui d’avoir dénaturé le gnome avec Blanche-Neige, p. 195). Deux index complètent ce livre, l’un étant un catalogue des ermitages britanniques, le second s’occupant des ermitages en Europe continentale. Une épaisse bibliographie et un index général ferment la marche d’un livre fort de 210 pages de texte.

Si ce livre, en plus de connaissances dynastiques britanniques (on sent bien que le Royaume-Uni est resté très aristocratique), nécessite un bon niveau de compréhension de la langue anglaise, il est surtout d’un grand plaisir à lire, indéniablement le fruit du plaisir que l’auteur a eu en l’écrivant. Il est parsemé de cet humour anglais éduqué, mélange d’érudition tous azimuts et de pince-sans-rire (et un soupçon d’autodérision). Le lecteur apprend à chaque page, que ce soit sur l’étymologie du mot gazebo (qui n’a rien de japonaise et désigne une sorte de kiosque en bois) et la typologie des différents ermitages (p. 97) ou sur les petits jeux des écrivains irlandais du XVIIIe siècle (p. 57). De plus, ce livre semble pouvoir aussi servir de guide si jamais le lecteur voulait lui aussi devenir ermite (il y a paraît-il un renouveau, du moins dans l’art contemporain, p.199) ou juste visiter de beaux jardins.

Une bonne surprise que ce livre, au titre énigmatique, attirant une curiosité promptement et doctement récompensée !

(l’ermitage de Bicton House est tout de même desservi par une gare p. 153 … 8,5)

Comprendre le malheur français

Pamphlet de philosophie politique de Marcel Gauchet.

Remettre l'église au milieu du village, même dans la brume.
Remettre l’église au milieu du village, même dans la brume.

M. Gauchet n’est pas qu’un philosophe tutoyant l’empyrée des idées, il aime aussi partager son savoir. Et comme de nombreux philosophes, dont certains mêmes sont barbus et grecs, il peut choisir la conversation comme médium. C’est ce qu’il fait dans ce livre, interrogé par le journaliste Eric Conan et le philosophe François Azouvi (EHESS/CNRS, disciple de Paul Ricœur).

Le point de départ de l’ouvrage est le décalage qui existe entre comment les Français jugent leur situation propre et son évolution et la situation de la France. Si une majorité de Français considère sa situation comme pas si mauvaise, leur inquiétude se tourne vers la France. Ce pessimisme (et la défiance généralisée qui une caractéristique de la société française) est le thème du premier chapitre et déjà s’esquisse le fossé qui semble s’agrandir entre les élites et ceux qui sont les perdants de la mondialisation. Le second chapitre démarre une partie de l’ouvrage qui a pour objectif de retracer la généalogie de ce pessimisme, depuis le sommet que fut le règne de Louis XIV jusqu’à nos jours. Le rythme est assez rapide, puisque le chapitre passe par 1789, l’instauration de la République après 1870, les Guerres Mondiales et la IVe République. La discussion débouche sur les années De Gaulle dans le troisième chapitre, où le rythme de la progression chronologique ralentit fortement. Pour l’auteur, C. De Gaulle est celui qui enfin fait la synthèse entre un gouvernement stable et efficace et le principe de la souveraineté populaire, dilemme qui existait depuis 1789 (p. 76). La conception gaullienne de l’Etat (et son rapport à l’économie), la vision gaullienne de l’Europe et l’abandon de son héritage par ses successeurs (p. 95) sont aussi discutés. Mais voilà la crise (chapitre quatre) … Pour M. Gauchet, on entre dans la mondialisation avec la crise de 1973, qui marque la fin de l’impérialisme politique. Si V. Giscard-d’Estaing modernise, il perd néanmoins face à F. Mitterrand en 1981 devant la prise de conscience par les Français que la crise ne prenait pas fin, dans un contexte international de thatchérisme et de reaganisme (p. 113-114).

Le chapitre suivant est celui de F. Mitterrand et de ses successeurs. Le « tournant de la rigueur », l’antiracisme, l’Acte Unique européen, le culte de la personnalité du second septennat, les conditions de l’abrogation de la peine de mort (fruit de la conception néo-libérale de  l’individualisme, p. 120), tous ces thèmes sont portés sous une lumière crue par les auteurs qui reprochent à F. Mitterrand une absence de convictions à la différence de ses prédécesseurs (p. 140). Mais ce que laisse principalement F. Mitterrand en 1995, c’est le choix de l’Europe, jamais infléchi par la suite et qui, pour M. Gauchet, est un des problèmes de la France aujourd’hui. Les deux derniers quinquennats en date de la Ve République ne sont pas épargnés non plus par les critiques : « il est que l’élection d’un président de la République n’est pas le tirage au sort d’un Français moyen à peu près équilibré et honnête (p. 156) ». De l’Europe, il est encore question dans le sixième chapitre (qui inaugure une troisième partie dans l’ouvrage), sous le titre peu flatteur de « Le piège européen » mais où le philosophe explicite sa position. Déficit démocratique, affaiblissement de l’influence française, mais surtout manque de poids stratégique international, telles sont les premières critiques, mais la principale reste l’absence de discussion (ou son impossibilité) sur les résultats et conséquemment, l’absence de sanctions (p. 164). Son souhait qui clôt le chapitre (faisant suite à une somme d’analyses assez poussées) est celui du réalisme …

Le septième chapitre explore le modèle français, souvent évoqué dans le débat public, de sa naissance à sa crise. M. Gauchet définit quatre traits principaux et historiques de ce modèle (p. 206-2011): l’universalisme, la république, un antagonisme intrinsèque (souvent qualifié de guerre civile par les observateurs politiques) et la réincarnation permanente de l’Ancien Régime (les statuts, les grands corps, les concours, la Légion d’Honneur, etc.). Les auteurs échangent sur l’Etat, la Nation comme dépassement (p. 238), la laïcité, le jacobinisme et la décentralisation (un échec, p. 224-230), la place de l’école et de la culture (p. 244-245), l’Islam, l’altérité vraie (p. 253). M. Gauchat insiste particulièrement sur le système comme forment la citoyenneté, l’école (qui ne forme plus de futurs citoyens à utiliser la Raison dans l’espace public, c’est-à-dire politique, voire est même scindée en deux, selon qu’elle soit destinée à l’élite ou aux masses, p. 271), la laïcité et la culture (p. 242). Ce chapitre contient aussi d’intéressants passages sur la tolérance universelle, sorte d’ethnocentrisme contemporain (« Nous sommes tous pareils », à comparer avec le premier ethnocentrisme « Nous sommes supérieurs aux autres », p. 252) ou encore sur la vague utopique de « Je suis Charlie » (p. 262-263) et la haute culture, où l’auteur est sombre et drôle à la fois (p. 275).

Le huitième chapitre est moins éclectique et revient à la politique stricto sensu. M. Gauchet explique le rapport particulier de la France à la politique, avant de se concentrer sur la transformation de la Droite et de la Gauche sous l’action du néo-libéralisme, amenant ainsi l’émergence d’une troisième force (p. 284). Tous les partis sont passés en revue (les Verts sont particulièrement croqués p. 287), puis le philosophe passe à la haine de soi (p. 301-307) juste avant d’envoyer quelques missiles sur S. Hessel et B.-H. Lévy (p. 307-308). La difficulté à seulement poser un diagnostic qui puisse être consensuel (sans préjuger même des remèdes) continue de l’effarer (p. 267 et p. 309). Enfin, le dernier chapitre cherche à démontrer que nous n’avons pas quitté le règne de l’idéologie. M. Gauchet y montre les conséquences du primat de l’économie sur la famille (p. 329), tout comme le fait que le néo-libéralisme a asséché la production d’utopies politiques (p. 333). La place de la politique elle-même a changé, passant de la superstructure à l’infrastructure, ce qui induit aussi un sentiment de dépossession démocratique malgré l’augmentation des droits. Le chapitre est marqué en sa fin par une tonalité assez pessimiste : M. Gauchet fait remarquer que Platon voit l’euphémisation du langage comme un prélude à la tyrannie (p. 354).

La conclusion (qui n’est plus sous la forme d’une conversation, comme la préface) est à l’inverse plus optimiste, voire même presque volontariste. Elle reprend les thèmes abordés, tout en rajoutant celui de la puissance. Certes la France ne sera plus une grande puissance, mais elle a toujours son mot à dire.

Comme ce (court) résumé vous a pu le montrer, le livre est dense mais pourtant se lit avec une très grande facilité. D’une part parce que l’on a l’impression d’entendre M. Gauchet parler en le lisant. L’oralité, qui est très loin d’être son point faible, est bien rendue dans ces conversations à trois voix (où les relanceurs/interviewers sont néanmoins assez indistincts tout en étant d’une indéniable hauteur de vue eux aussi). Ce livre peut très bien se dévorer.
D’autre part parce que ces mêmes conversations ne s’adressent pas à des étudiants en philosophie, se cantonnant à délimiter des problèmes sans forcément faire appel à des notions trop lourdes (pas de circonvolutions, du direct, même si quelques connaissances historiques sont le bienvenu). Deux passages peut-être cherchent du côté de la métaphysique (où M. Gauchet s’excuse d’ailleurs, comme par exemple p. 299). Le Désenchantement du monde (voir ici), entre autres, y est une référence en filigrane.

C’est donc une vision particulière de la vie politique et de la psyché française qui est proposée ici, assez éloignée de ce que peuvent dire (dans un temps souvent bien plus contraint, et/ou avec moins de fond) les commentateurs politiques habituels. De là à dire que ce livre doit avoir rang d’évangile … Il démontre cependant à notre sens la difficulté pour le philosophe d’exister en démocratie (M. Gauchet ne cache pourtant pas son ancrage à gauche, y compris dans cet ouvrage) tout en étant pas loin d’être un manuel pour être français, le devenir, le re-devenir. Au minimum, il permet de bien mieux comprendre où en est la France.

Le malheur français n’est pas celui des Yéménites, il n’en pas moins sérieux.

(les Verts, champions des libertés qui souhaitent la contrainte p. 287 … 8,5)

 

Le désenchantement du monde

Essai de philosophie politique de Marcel Gauchet.

Lumineux, et loin d’Hélios.

Nous sommes des nains qui ont oublié de monter sur les épaules des géants. Si l’altitude de leurs prouesses nous est interdite, le secours de leur taille nous est offert. (p. 37)

Difficulté infinie de s’assurer de ce que l’on est quand votre identité cesse de vous être dite d’ailleurs par d’autres, et plus encore, étrangement, de se conformer à soi-même quand on est délié de l’obéissance aux dieux. (p. 326)

Marcel Gauchet a accru sa notoriété (mais pas forcément sa popularité) lors d’interventions dans le débat sur l’école ces dernières années. Cependant, ce thème n’est pas sa seule spécialité, puisqu’il était jusqu’il y a peu directeur d’études en philosophie politique à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (depuis 1989). Le présent ouvrage est son troisième livre, paru en 1985 (on y parle encore de l’occupation soviétique de la Pologne p. 12). Il a pour but d’expliquer la sortie de la religion des sociétés d’Europe occidentale, la « fonction du religieux » telle qu’elle fut et ce qu’il en reste (p. 11), une sortie qui n’est pas à confondre avec la fin des pratiques religieuses (comme l’auteur le rappelle à plusieurs reprises, dont à la page 312 dans le cas des Etats-Unis, et où la religion superstructure survit très bien à la fin de la religion infrastructure).

Pour ce faire, M. Gauchet organise son propos en deux parties principales, la première abordant l’origine, le sens et l’avenir du religieux (en quatre chapitres), et la seconde s’occupant plus spécifiquement du christianisme et son développement en Occident (en seulement deux chapitres). L’auteur a identifié deux écueils qu’il souhaite éviter pour conduire à bien cette étude : un écueil apologétique et un écueil athéiste (p. 14).

La première partie démarre donc avec l’analyse, forcément spéculative (« un abyme nous sépare de nos origines » p. 19), de ce qu’était la religion au néolithique, bien avant l’apparition de l’écriture. Pour l’auteur, la religion première est une externalité immodifiable, où la société s’oppose au politique (chaque membre de la société sait ce qu’il en est des dieux et le chef n’est qu’un passeur de la tradition) et le règne du passé pur (p. 50). Avant le basculement dans une religion où les hommes ont prise (très belle explication à la p. 28 avec la spatialisation divine, quand un dieu gouverne le monde au présent), la religion première est le choix de se fondre dans la Nature, c’est-à-dire la négation de la potentialité de l’outil (p. 52). De même, le glissement vers une religion de la transcendance (une divinité agissant dans le monde) est une réduction de l’altérité du fondement que l’auteur voit comme une conséquence de l’apparition de l’Etat (p. 64). Cette apparition, M. Gauchet la classe parmi les trois discontinuités majeures qui concourent à la sortie du religieux, avec l’apparition de divinités dites d’outre-monde et le mouvement interne du christianisme occidental (p. 65).  Et avec l’apparition de l’Etat, vient l’empire, qui agglomère à lui (avant l’Etat la guerre conduit à la destruction ou à l’expulsion de l’autre, pas à son absorption p. 78) et qui permet la duplication des registres d’expérience (la religion officielle et celle des soumis, pour faire vite, p. 81), rompant l’unicité de la société (mais aussi qui délégitime le passé, p. 252). L’auteur débouche au terme de cette réflexion sur la question de l’individualité et sur la période dite « axiale » théorisée par le philosophe allemand Karl Jaspers (entre 800 et 200 av. J.-C. et de la Chine à la Grèce) qui voit l’individu apparaître (p. 85).

M.Gauchet passe ensuite, dans un troisième chapitre au début nécessitant une attention de tous les instants (et pour tout dire difficile), à la dynamique de la transcendance. Il fait remarquer par exemple que le monarque de droit divin souligne l’absence du divin (p. 111) et que plus l’Etat organise la société, pour maintenir une hiérarchie principalement, plus il se délégitime et renforce ainsi l’égalitarisme (p. 113) qui se conjugue à l’autonomie religieuse de l’individu (né avec le monothéisme mais qui se renforce sensiblement avec le christianisme p. 127). Le chapitre suivant évoque la troisième composante de la refonte de l’expérience humaine : un nouveau rapport aux choses où l’Homme devient le maître de la Nature (qui donc est parallèle à la transformation du lien entre les personnes et la transformation de l’intelligence des choses, p. 132-133). Dans ce chapitre M. Gauchet souligne néanmoins que la Révolution néolithique ne porte pas l’Etat en son sein, mais juste sa potentialité. L’agriculture peut très bien être de juste subsistance, mais c’est le surplus qui entraîne pour lui la naissance de l’Etat (p. 141). De même, le monothéisme est pour M. Gauchet à lui seul insuffisant pour sortir de la religion (l’exemple de l’Islam p. 147). Ce qui produit la rupture, c’est l’investissement dans un autre monde contre celui-ci (p. 148), même si cet investissement (cette évasion) a aussi ses limites comme le montre le monachisme (p. 168, le choix du cénobitisme contre l’érémitisme).

La première partie s’achève avec des considérations sur le monde plein (tel qu’il l’est en Europe au XIIIe siècle), qui lance la conquête du temps puisque celle de l’espace est achevée (p. 177-178) et l’auteur conclut sur le fait que, de manière contrintuitive, c’est la « noria des êtres et l’universelle mobilité des choses » qui est le socle stable de notre civilisation (p. 181).

La seconde partie est d’un ton plus théologique que purement philosophique dans ses premières pages. M. Gauchet passe en revue la naissance du monothéisme, dans une société dominée (p. 2111-212), tout en distinguant très clairement les voyants des prophètes, soutiens de la religion mosaïque (p. 216-217). Ce développement conduit l’auteur à mettre en relief le grand changement qu’est le christianisme, combinant un messie inversé (Jésus, p. 231) à l’apport de Paul (p. 243). On ne suivra pas l’auteur sur sa vision d’Akhenaton, mais il faut dire que l’exposé sur la double nature de Jésus est plus que maîtrisé (comme conséquence logique du dogme de l’Incarnation, p. 249, ce qui a des conséquences sur le parallèle entre l’Eucharistie et l’Eglise, p. 267). Cette double nature emporte in fine que le chrétien bénéficie d’une indépendance individuelle hors le monde et qu’il est, en même temps, dépendant du monde au plan social et au plan sensible (p. 258-259). Ces deux principes sont en tension et l’auteur affine sa définition tout du long de cette partie, comme à la p. 327 par exemple (le chrétien n’est pas que peccamineux, il est aussi le siège d’un combat intérieur).

Au niveau politique, cette césure voit donc la contribution de l’Eglise à l’esprit de Liberté (p. 271, mais l’Egalité n’est pas en reste p. 296) comme elle marque la fin des rois-prêtres car il y a dorénavant rupture dans l’emboîtement Nature/Surnature (p. 275). Le roi de droit divin n’est plus le représentant d’une loi extérieure (ce qui est le cas dans la religion première) mais répond aux besoins du tenir-ensemble, il est représentation du fait même de l’Etat-Nation (p. 339).

Ce basculement religieux, du passé vers l’avenir, permet aussi l’émergence d’idéologies, puisque le futur est devenu modelable (p. 344-350). Néanmoins, pour M. Gauchet, « la manière dont nous travaillons à le générer exclut que nous le sachions. Et sans doute arrivons-nous justement au point critique où l’accumulation même des moyens de changement frappe d’inanité l’ambition prédictive des idéologies en faisant irrésistiblement ressortir l’inconnu principiel de l’avenir. Plus nous œuvrons délibérément pour lui, plus il nous devient ouvert » (p. 350).

La fin de l’ouvrage continue le cheminement historique, décortiquant la tentative hégémonique de l’Eglise qui tourne à son désavantage avec les affirmations princières (p. 296-301), pour arriver au tournant moderne, quand, avec la Réforme (p. 312), on peut enfin s’accommoder de la séparation des deux principes. Enfin, l’auteur aborde les grands changements induits par cette évolution (l’incertitude de l’avenir est la norme, laïcisation de l’histoire), avec les idéologies comme queue de comète de la religion infrastructurelle (p. 361), les conséquences sur l’éducation, sur la psyché (la difficulté d’être soi p. 406 : «  C’est quand les dieux s’éclipsent qu’il s’avère réellement que les hommes ne sont pas des dieux. » ) sur la politique devenu marché et sur la désymbolisation du monde (p. 386) qui appelle son administration. Des thèmes qui reviendront sous la plume de l’auteur et dont il élargit la liste en conclusion.

Lecteur, si tes yeux rencontrent cette phrase, tu auras compris que la lecture d’un tel livre laisse peu de place à d’autres activités en même temps. Mais cet ouvrage est excellemment écrit, et chaque mot est, comme il se doit dans ce domaine d’activité intellectuelle, très soigneusement et rigoureusement pesé. Et s’il faut parfois relire une phrase pour s’assurer de sa compréhension, ce livre est loin de tomber des mains. Son érudition est revigorante et son lien avec l’actualité n’arrive pas à être démenti (la laïcité qui naît dans le champ religieux p. 116), que cette actualité soir européenne ou mondiale.

L’auteur sait aussi être tonique, comme par exemple quand il s’attaque au marxisme néo-obscurantiste (p. 23) ou qu’il distribue des missiles méthodologiques (p.37). Mais si en de rares occasions l’auteur passe devant son propos, ce dernier est tout de même parmi ce qui peut se faire de mieux dans ce domaine d’études en France à l’heure actuelle.

Sûrement pas le dernier livre de M. Gauchet à figurer dans ces colonnes !

(ah on aurait aimé en savoir plus sur la conception byzantine du religieux p. 298 … mais le livre fait déjà plus de 400 pages de texte, sans illustrations … 8,5)

 

Meaning in the Visual Arts

Recueil d’articles d’histoire de l’art par Erwin Panofsky.

It has rightly been said that theory, if not received at the door of an empirical discipline, comes in through the chimney like a ghost and upset the furniture. But it is no less true that history, if not received at the door of a theoretical discipline dealing with the same set of phenomena, creeps into the cellar like a horde of mice and undermines the groundwork. p. 46

Intemporel.

Il est des livres que l’on regrette d’avoir lu si tard, quand on a repoussé une lecture d’année en année, alors qu’ils éclairent tant de choses vues et passées. Meaning in the Visual Arts de Erwin Panofsky appartient à cette catégorie et le rouge vient au front de celui qui aurait du lire un tel ouvrage il y a dix ans. E. Panofsky a été avec son ami Aby Warburg le grand théoricien de l’iconologie, méthode d’analyse de l’image, décrivant des signes pour les analyser ensuite à la lumière du contexte culturel et mental de l’œuvre. E. Panofsky est né à Hanovre en 1892, étudie à Fribourg, Berlin et Munich (sa thèse de  1914 porte sur la théorie de l’art d’Albrecht Dürer) avant d’enseigner à Hambourg. En 1933, radié de l’université par les lois raciales, il émigre aux Etats-Unis où il poursuit ses activités dans plusieurs centres d’enseignement de la côte Est.

Meaning in the Visual Arts est un ouvrage rassemblant sept articles de l’auteur (avec  une préface, une introduction et un épilogue), dont certains sont révisés après une première publication des décennies plus tôt et d’autres des courtes réponses (ou suites) à certains articles plus anciens (les deux contextes d’écriture sont visibles p. 333 et 338 en note, où Mayence fait suite à Mainz). La préface est très courte et consiste principalement en une bibliographie supplémentaire qui fait le point sur les évolutions scientifiques depuis les dates de première publication des articles (la première édition de Meaning in the Visual Arts date de 1955, et l’article le plus ancien repris dans le volume a été publié en 1921).

L’introduction a pour but de décrire l’histoire de l’art comme science humaine (l’auteur rappelle p. 35 que le moment où un objet devient œuvre d’art est difficile à définir) qui ne peut se limiter à l’esthétisme mais doit rendre compte de sa signification et contextualiser cette dernière au moyen d’une « re-création intuitive » (p. 38). Enfin, E. Panofsky explique sa vision de la relation entre sciences expérimentales et sciences humaines (p. 47-50).

Suit le premier article qui est une explication de la méthode iconologique appliqué à un objet artistique. Avant de l’appliquer à quelques œuvres (comme par exemple la Judith de Francesco Maffei p. 62), l’auteur détaille sa méthode en décrivant la description pré-iconographique, l’analyse iconographique et l’interprétation iconologique. E. Panofsky apporte un soin tout particulier à décrire l’enchaînement entre ces trois phases, leurs objets, les outils nécessaires et les principes correctifs (tableau récapitulatif p. 66). Particulièrement intéressant dans cet article est la description du changement d’état d’esprit vis-à-vis des œuvres antiques entre le Moyen-Âge et la Renaissance (une antiquité présente et étrangère pour l’homme médiéval, p. 77), sans pour autant que le paganisme fasse son retour. Aux XIIIe et XIVe siècles, on utilise des motifs classiques sans représenter des thèmes classiques et on utilise des motifs non classiques pour justement représenter ces thèmes classiques (p. 68).

L’article suivant s’attaque à l’histoire de la théorie des proportions humaines, en démarrant avec l’art égyptien (où un quadrillage sert à le construction de la figure, pas à son transfert p. 88), et en poursuivant avec l’art grec, les différentes branches de l’art médiéval (y compris byzantin) avant de naturellement, passer à la Renaissance (Léonard de Vinci et Léon Battista Alberti  p. 127-128). Une grande partie de l’article est consacré à Dürer qui a mené de véritables campagnes d’anthropométrie pour définir plusieurs types humains qu’il expose dans un livre paru en 1528. Il échoue par contre dans la théorisation des mouvements (p. 133). L’article se termine sur des considérations d’une très grande hauteur de vue sur le déclin de la théorie des proportions (qui passe du côté de la science) mise en rapport à la fin de la figure humaine (et des objets solides de manière générale p. 137), supplantée par la lumière et l’air dans un espace illimité.

Le troisième article est un peu en dehors du lot dans le sens où il est avant tout une biographie de l’abbé Suger de Saint-Denis (et ordonnateur de la basilique qui subsiste encore aujourd’hui, entre autres choses). Abbé de l’abbaye royale (et faisant prévaloir ses prérogatives, y compris au combat), il est aussi une sorte de ministre des affaires étrangères de son ami d’enfance, Louis VI. Nous sommes aussi entretenus de l’opposition qui a existé entre Suger et Bernard de Clairvaux (sur la réforme du monastère de Saint-Denis en premier lieu), ainsi que leur réconciliation. Mais si Saint-Denis cesse alors d’être une « synagogue de Satan » aux yeux de Bernard, elle reste « la forge de Vulcain » (comme le dit Bernard dans sa lettre de 1127, p. 155) tant l’influence dans les arts de Suger est immense. Mariant les doctrines chrétiennes et celles, néo-platoniciennes, de Plotin et Proclus (p. 159), Suger va insister sur la lumière pour donner naissance au style gothique (le chevet de l’abbatiale est ainsi plus céleste que terrestre dans les plans de Suger, que ce dernier discute dans sa justification écrite à la fin de sa vie, Liber de rebus in administratione sua gestis) et renouveler l’orfèvrerie sacrée où la perfection de la forme doit outrepasser la richesse des matériaux. Les vitraux deviennent allégoriques pour accompagner cette idée de l’ascension d’un monde matériel à un autre, immatériel (p. 159-166). Cette beauté ne laisse cependant pas insensible le grand et raide Bernard qui fait une description époustouflante de Saint –Denis (E. Panofsky ajoute que cette description ne peut que faire envie à tout historien de l’art p. 166), qui pourtant rejette cette voie comme trop matérielle, de raison humaine contre la raison divine et de sensualité combattant l’esprit. Et cette même beauté, Suger n’en est pas que l’ordonnateur et le théoricien, il en est en plus le maître d’œuvre, courant les bois (p. 177) pour trouver des fûts assez grand pour sa charpente à près de soixante ans !

L’article suivant nous envoie chez Le Titien. Il y est analysé son Allégorie de la Prudence, un triple portrait accompagné de trois têtes d’animaux. E. Panofsky explique tout d’abord les inscriptions, avant de donner un nom aux trois hommes portraiturés mais la majeure partie de l’article est consacrée aux têtes animales (lion, loup et chien), dont il fait remonter l’utilisation dans les productions humaines à Cerbère et à la chimère qui accompagne le dieu Sérapis (il y a de nombreuses reproductions de gravures dans le cahier d’illustration central). Enfin, E. Panofsky conclut avec la fonction de cette allégorie : commémorer les dispositions prises par Le Titien envers sa famille (et peut-être le couvercle de l’armoire  renfermant le testament du peintre s’aventure l’auteur, en toutes connaissances de cause p. 202).

Le cinquième article du recueil prend prétexte de la première page des Vies de Giorgio Vasari pour discuter de la vision qu’à la Renaissance italienne du style gothique, comparée à celle qui eut court au Nord des Alpes. La dépréciation du gothique, très forte  au XVIe en Italie à la différence de l’Empire, permet de manière paradoxale sa délimitation et in fine sa reconnaissance (p. 225). Même ses plus violents contempteurs finissent par admettre qu’un édifice gothique n’est pas si mal bâtit « compte tenu des connaissances de ces temps ténébreux » (comme par exemple, le même Vasari, p. 247). L’article est aussi l’occasion d’établir une liaison entre jardins anglais et gothisme (p. 218-219), le style gothique étant vu en Angleterre comme naturaliste, sans règles, né de l’observation des arbres  et donc approprié à des petits édifices dans des jardins. L’article est suivi par un excursus qui a pour but  de décrire deux façades dessinées par Domenico Beccafumi, qui propose la transformation d’un palais gothique à Sienne en quelque chose de moderne (en 1513).

L’antépénultième article du recueil revient les premiers amours de l’auteur : Albrecht Dürer. Il a pour but d’insister sur la place de passeur qui fut celle de l’artiste, entre l’Italie et le Nord des Alpes, à la fin du XVe siècle. Les œuvres qui ont inspiré le graveur et peintre de Nuremberg sont décrites, ainsi qu’est détaillée la manière dont elles ont pu être accessibles à l’artiste. Mais Dürer a aussi bénéficié des travaux d’érudits de son entourage qui lui ont traduit des œuvres (Ovide par exemple, p. 304). Mais Dürer, au contraire de ces érudits intéressés par la matière et non par la forme, fut l’un des rares septentrionaux à s’intéresser esthétiquement à l’héritage antique (p. 315), mais sans le copier directement (p. 329, mais aussi p. 305 sur le génie de Dürer). La différence de perception de l’art antique en Italie et en Allemagne est expliquée avec une très grande clarté p. 318-319. L’excursus qui suit cet article est centré sur l’influence qu’a eue A. Dürer sur le livre d’Apianus, Inscriptiones Sacrosanctae Vetustatis, paru en 1534.

Le septième article quitte la Germanie pour aller retrouver Poussin et analyser la célébrissime toile Et in Arcadia ego. E. Panofsky en profite pour différencier les deux types de primitivisme (p. 342) : le léger, celui de l’Âge d’Or et de la civilisation purgée de ses vices, et le lourd, une vie sans confort et pleine de peines, la civilisation sans la vertu. L’auteur considère ensuite l’Arcadie et sa signification dans l’Antiquité et à l’époque moderne, avant de passer à l’étude de la peinture (comparée à des productions similaires ou d’autres versions du même Poussin) pour finir sur une analyse grammaticale et son influence sur le spectateur. Entre deux versions, on passe ainsi du memento mori à la vision élégiaque (p. 359-361).  L’article se ferme sur la réception du thème dans l’Europe du XVIIIe et du XIXe siècle (p. 363-367), où l’interprétation se trouve guidée par celle faite par un biographe et ami de Poussin.

Enfin, le volume s’achève sur une note autobiographique. L’auteur, qui a eu la chance de pouvoir émigrer dès 1934 aux Etats-Unis et de pouvoir tout de suite y enseigner. Ce dernier compare les deux systèmes universitaires, décrit comment les Etats-Unis sont devenus une place forte de l’histoire de l’art et comment le fait de devoir enseigner en anglais lui a permis d’interroger ses propres concepts (p. 378) tout comme la différence de public a pu lui être bénéfique en terme de clarté du propos.

Ce livre a bien entendu vieilli. On y cite tout de même Frank Lloyd Wright comme un artiste contemporain (p. 168) ou Anthony Blunt (p. 34), quand il n’était pas connu comme espion soviétique mais comme spécialiste de Poussin. Mais son apport théorique a gardé son importance (bien sûr discutée par les successeurs de l’auteur) et l’étudiant en histoire de l’art y retrouvera beaucoup de choses que l’on a pu lui dire et qui n’ont peut-être pas toujours été rapportées à leur auteur. Les illustrations, dans le texte comme dans le cahier central, sont nécessaires à la compréhension du propos mais ne peuvent cacher que le lecteur aura tout intérêt à avoir une idée un minimum précise des périodes considérées tout comme des artistes en général, accompagné de quelques notions de philosophie. On est très très loin de la vulgarisation, malgré ce que l’auteur peut en dire dans la toute dernière partie. Si le niveau est haut, la langue est néanmoins claire et l’auteur ne laisse jamais la possibilité au lecteur de mal comprendre ses idées. Et celles-ci ne sont pas de celles que l’on oublie facilement !

(le serpent à tête de lion, loup et chien qui accompagne Sérapis fait parfois penser au diable de Tasmanie de la Warner dans les illustrations du cahier central … 8,5)

Das Geheimnis der Varusschlacht

Essai d’histoire romaine de Peter Oppitz.

Parfois, il faut savoir signifer.

Vercingétorix et Arminius n’ont pas uniquement en commun la lutte contre les Romains (et le fait d’avoir servi dans leur armée), qui s’achève dans un cachot à Rome pour l’un et victorieuse (avec des nuances) pour l’autre. Tous deux ont aussi été utilisés au XIXe siècle par la propagande de deux empires, un français et un allemand, et donc de fait tournant leur tête vers l’exemple romain. Au niveau de leurs faits d’armes respectifs, si la localisation de Gergovie et Alésia souffre d’assez peu de contestations (enfin, le sujet revient épisodiquement), le lieu de la bataille de la forêt de Teutoburg, qui vit plusieurs tribus germaniques mettre en déroute trois légions commandées par Varus, est encore sujet à caution (et certains ne situent même pas le combat dans l’actuelle Allemagne …). P. Oppitz s’oppose à l’hypothèse classique, qui est celle du grand T. Mommsen, et qui voit le combat se dérouler en pleine forêt auprès d’un lieu dénommé Kalkriese, avec une embuscade des tribus germaniques surprenant trois légions en ordre de marche. Pour l’auteur, non seulement les découvertes archéologiques infirment une telle localisation, mais surtout une autre lecture des sources permet d’élaborer un autre déroulement des faits.

L’auteur, P. Oppitz, n’est pas un professionnel de l’Histoire, il est plus un amateur éclairé ayant suivi des études d’ingénieur (ce qui se voit parfois, dès que l’on sort un peu de la romano-germanité, comme à la p. 89 quand il est question de la formation intellectuelles des Romains de l’Est de l’empire mais qui indique aussi ses sources au travers de plus de 200 notes). Le livre, paru en 2006, bénéficie d’une petite notoriété, tout à fait justifiée grâce aux arguments qui, s’ils ne convainquent pas tous, questionnent de manière très forte la thèse majoritaire. Pour ce faire, parmi les auteurs que sont Tacite, Florus, Velleius Paterculus et Dion Cassius, le dernier est explicitement écarté par P. Oppitz, qu’il juge trop éloigné dans le temps malgré un récit qui est le plus détaillé. Au travers de quinze chapitres, P. Oppitz détaille son analyse en commençant par le traumatisme que fut la perte de trois légions dont la numérotation ne fut jamais plus réattribuée, puis en passant du côté des barbares, chez qui les razzias entre tribus sont incessantes. L’auteur livre aussi une petite chronologie des avancées romaines en Germanie, entre 52 av. J.-C. et 9 ap. J.-C., qui amène au chapitre sur les camps et les castelets que les Romains installent sur les bords du Rhin à la fin du Ier siècle avant notre ère. Parmi ces installations, Xanten (Castra Vetera) commande l’affluence de la Lippe dans le Rhin (la Lippe permet d’atteindre la Weser et est donc un axe de pénétration dans un territoire sans route) et c’est à partir de Xanten que Drusus commence son exploration de la Germanie. Il fonde des installations militaires dont certaines sont reprises par Varus quand il est envoyé en tant que commandant en chef en 7 ap. J.-C. Sur la Lippe, au point où la rivière n’est bientôt plus navigable, est établi le port d’Aliso. La localisation de l’endroit est importante, puisque c’est ici que ce sont réfugiés une partie des rescapés de la bataille.

Avant que P. Oppitz ne s’intéresse à Varus, il dresse un portrait du jeune Arminius, devenu en 7 ap. J.C., à l’âge de 25 ans l’un des chefs de la tribu des Chérusques, trois ans après avoir été envoyé comme otage chez les Romains (suite à l’alliance contractée par son père, Segimer). Chez les Romains, il combat dans une unité de cavalerie et est élevé au rang de chevalier. Varus est bien plus âgé, puisqu’il a déjà 53 ans quand il est envoyé par Auguste en Germanie, après avoir donné satisfaction en Syrie et en Afrique du Nord. Le troisième portrait de la série est celui de Ségeste, le beau-père d’Arminius, qu’il n’apprécie que peu pour avoir enlevé sa fille (il avait un autre gendre en vue). Ségeste aurait prévenu Varus du danger que constituait Arminius au dernier repas avant le combat (p. 48).

Ce qui conduit l’auteur au cœur de sa théorie, ce qui s’est passé au camp d’été de Varus le 23 septembre de l’an 9, jour anniversaire de l’empereur Auguste (p. 51-74). En effet, P. Oppitz situe le combat entre les Romains et les Germains dans le camp romain, à la faveur d’une assemblée. Les officiers sont rassemblés auprès de Varus pour donner du lustre à la réunion et les trois légions sont réparties dans les différents camps et fortifications bordant la Lippe. Les officiers romains en fuite ou tués, les légions se débandent pour une bonne partie ou sont assaillies en nombre par les Germains dont le signal de la révolte est donné par la défaite du camp d’été. Ainsi ce ne sont ni des légions en ordre de bataille, ni des légions en marche qui sont battues par les Germains, mais des cohortes sans chefs qui sont successivement exterminées alors qu’elles cherchent à rejoindre Xanten ou dont les camps sont pris d’assaut. Le commandement décapité, les légionnaires romains (qui ne sont pas au premier chef animés par le patriotisme) préfèrent la fuite.

Enfin, l’auteur conclut son livre sur la proposition qu’il sait la plus bancale par manque de preuves archéologiques mais qui n’est pas impossible au vu de son analyse des textes : le camp d’été de Varus se situe à Paderborn. Il ne reste plus qu’à fouiller dans l’hypercentre de Paderborn …

Il semble que ce livre ne soit pas promis à la traduction. Mais pour ceux qui lisent l’allemand, c’est écrit de manière directe et structurée, avec un soupçon de suspense (ce qui peut se concevoir au vu de la proposition finale) et deux ou trois touches d’humour. C’est surtout très solidement sourcé, avec une bibliographie conséquente et qui verse peu dans la fantaisie. Avec méthode, l’amateur peut égaler le professionnel et faire réfléchir le lecteur, même sur des sujets qui semblent être balisés depuis des décennies.

(comme dans la série Rome, il faut là aussi aller chercher les aigles perdues …8)

ISIS The State of Terror

Essai sur le jihadisme appliqué à une société de l’information par Jessica Stern et J.M. Berger.

Sale époque pour les égyptologues.

L’Etat Islamique (EI), ce n’est pas les Soviets plus l’électricité, mais bien le jihadisme (qui n’est de loin pas né au XXIe siècle) plus les réseaux sociaux. Al Qaida, avec ses cassettes puis ses vidéos montrant des hommes âgés lisant une conférence face caméra, fait tout de suite daté face aux sanglantes vidéos de l’EI transmises via Facebook ou Twitter. C’est cette évolution dont rendent compte les deux auteurs, l’une, J. Stern, étant une universitaire spécialisée dans le terrorisme, la violence et le trauma, et l’autre, J.M. Berger étant un spécialiste du lien entre le fanatisme (surtout aux Etats-Unis) et les réseaux sociaux. Après le contexte historique (J.-P. Filiu), le contexte culturel et mental (William McCants), l’image se complète avec ce livre qui explore un autre pan du phénomène Etat Islamique, celui de ses canaux de propagande et de recrutement, sans pour autant délaisser les autres caractéristiques de cet objet politique (ses relations avec Al Qaida par exemple).

Le livre (onze chapitres, un appendice bien fourni et 280 pages de texte) commence de manière assez pratique par un solide glossaire qui ne fait pas l’impasse sur la nuance, suivi par une chronologie et une note sur les sources électroniques qui sont utilisées et analysées. L’introduction pose d’excellentes bases en discutant plusieurs définitions, une intention pédagogique que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage (notamment dès que le lecteur pas versé du tout dans les réseaux sociaux aborde des parties plus technologiques, comme p. 131 ou p. 149). Les deux premiers chapitres sont ceux de la contextualisation, replaçant l’EI dans le Moyen-Orient et le Levant tout en définissant sa place dans la galaxie jihadiste. Le troisième chapitre affine le dernier positionnement puisqu’il montre la grande différence qui existe entre Al Qaida et l’EI. Al Qaida se veut une société secrète sur le modèle bolchévique. Il est dur d’en faire partie, d’être reconnu et d’être accepté comme homme-lige par ceux qui se considèrent comme une avant-garde qui entraînera à sa suite l’Oumma (décrite comme martyrisée et faible) au travers d’un consentement éclairé (religieux). L’EI au contraire est facile à trouver (physiquement et sur internet) et leur objectif est beaucoup moins lointain puisque le califat (puissant, au contraire de la victimisation d’Al Qaida) est maintenant proclamé. Son organisation se veut moins centralisée, en réseau, avec des foules connectées, tout en sachant que l’appui des masses ne leur est pas acquis. Les deux groupes et leurs supporters se confrontent autant sur le terrain que dans le cyberespace (p. 63-72).

Les quatre chapitres suivants passent en revue ce qui, ensemble, fait la particularité de l’EI. Il est tout d’abord question des combattants étrangers, surtout occidentaux. Ils sont beaucoup utilisés, non seulement dans les opérations suicides, mais aussi dans les opérations de propagande. Puis les auteurs passent à la teneur du message colporté par l’EI, mais surtout la manière dont celui-ci est fabriqué, de manière de plus en plus professionnelle comme cela semble manifeste dans le montage des vidéos. L’EI se détache de plus en plus du « style Al Qaida » à partir de la mort de O. Ben Laden en 2011. Les auteurs détaillent les évolutions dans l’élaboration des vidéos (vues aériennes à partir de mai 2014 par exemple, p. 110) et comment l’EI s’en sert comme ballon d’essai pour son évolution (la proclamation du califat p.116). Le tout, toujours en plusieurs langues (p. 70). L’utilisation des moyens technologiques de communication par l’EI est une évolution prévisible compte tenu du fait qu’il était devenu de plus en plus facile de partager des images et des vidéos à partir des années 2000 et que des forums servaient déjà pour recruter ou passer des consignes. Youtube puis Facebook puis Twitter sont utilisés pour diffuser des messages ou pour attirer à soi, sans toujours que les entreprises qui gèrent ces services fasse toujours grand-chose, ou alors avec un temps de retard plus ou moins grand, pour contrer ces agissements (au contraire de la pédopornographie par exemple). Les auteurs discutent en profondeur de la stratégie dite du Tape-Taupe, quand on tape sur les comptes qui apparaissent, qui ressuscitent, qui sont à nouveau éliminés etc. Si bien sûr, si tous les comptent ne disparaissent pas, leur audience diminue immanquablement car celle-ci ne fait pas dans sa totalité l’effort de retrouver le compte et le titulaire du compte peut aussi se lasser. Les auteurs continuent leur étude dans le chapitre suivant en s’intéressant aux brigades électroniques, les individus derrière les comptes d’utilisateurs mais aussi ceux qui programment des logiciels permettant de démultiplier les messages et ainsi de faire passer le message au premier plan. La réaction de Twitter, malgré les pressions gouvernementales, tarde à venir, sans doute du fait du positionnement libertarien de ses dirigeants (p. 138) mais finit néanmoins par se mettre en marche (p. 183) puis s’intensifier.

La dernière partie revient à la constitution de l’EI en commençant par sa compétition avec Al Qaida, et en tout premier lieu pour attirer des groupes jihadistes dans le monde entier (p. 194-195) et recueillir leur allégeance au travers d’un lien personnel entre dirigeants. Là encore, la différence entre l’EI et Al Qaida semble patente quant aux communications entre ces groupes (constitués en provinces) et la direction de l’EI qui est bien plus efficace et régulière que ce que pouvait faire O. Ben Laden ou A. Al-Zawahiri (Al Qaida communique très peu, accentuant un effet centrifuge sur ses affiliés – p. 61 –  et parfois la publication des messages se fait avec un retard qui ridiculise le groupe, comme quand il réaffirme son allégeance au mollah Omar, dont la mort avait été annoncée par les Talibans quelques semaines auparavant, p. 285 …). Les deux auteurs passent ensuite à des thèmes peut-être moins abordés dans les ouvrages déjà parus sur le salafisme-jihadisme : qu’est-ce que la terreur (en citant la correspondance entre S. Freud et A . Einstein, p. 208), qu’est-ce que le mal et quel type de mal, celui qui décapite, qui réautorise l’esclavage et fait soldat des enfants,  est ici à l’œuvre ? J. Stern et J.M. Berger évoquent aussi le futur d’une société ainsi exposée à la violence, en mettant aussi en miroir les sociétés occidentales qui ont vu à partir du XVIIIe siècle une hausse de l’empathie qui se retrouve dans une approche totalement inverse de la décapitation (p. 206).

Ensuite, de manière très courte, il est question de l’aspect apocalyptique de l’EI, en rapport avec d’autres mouvements de ce type aux Etats-Unis. Mais ce chapitre ne souhaite clairement pas se substituer au livre de W. McCants ni à ce que peut dire J.-P. Filiu sur ce sujet (cité p. 220 et 223). Le dernier chapitre est une conclusion déguisée, qui rappelle les objectifs de l’EI (p. 249-250) et donne quelques pistes pour se protéger de sa propagande mais aussi la contrer, et surtout, in fine, qu’il ne sert à rien d’être contre l’EI si l’on n’est pour rien d’autre (p. 252).

Décidément, le puzzle se complète, et les pièces qui le composent sont grandes et ajustées. Ce livre est un éclairage tout à fait intéressant sur ce qui fait le fanatisme religieux aujourd’hui, mais qui le faisait déjà dans les décennies précédentes : la vue en arrière sur le plan religieux et moral n’empêche nullement l’utilisation des technologies du jour (dans un genre tout autre, comme chez certains Juifs ultra-orthodoxes). C’est ce qui permet aux Shebabs  somaliens de recruter à Minneapolis (p. 160). Mais ce qui est possible ici, l’est d’une manière permis par ceux qui possèdent le champ de bataille (p. 247, le milieu en fait, communément appelé cyberespace) : l’Occident, et au premier rang les Etats-Unis. Si l’EI a les coudées franches sur Facebook, puis après que Facebook fasse le ménage (p. 161-163), puisse se réfugier sans problème sur Twitter (avant d’y rencontrer enfin une résistance, p. 167), ce n’est pas grâce à sa puissance mais plutôt devant une absence de volonté.

Le livre, qui bien sûr au vu de l’actualité du sujet a dû être écrit avec une certaine célérité, n’est pas sans imprécisions. Parmi elles nous noterons celle sur l’abolition de la peine de mort en France (p. 209), celle sur les victimes de l’attentat ayant ciblé Charlie Hebdo (p. 285), sur la question du génocide en Bosnie-Herzégovine (p. 82) ou encore le fait que Abou Bakr Al-Bagdadi aurait étudié le droit islamique (p. 37, alors que c’est la récitation coranique). Imprécisions très périphériques donc, et qui donc ne font pas baisser le niveau de ce livre embrassant un spectre très large de références,  aux notes très abondantes, fruit d’un travail de collaboration très abouti et qui donne au lecteur des clefs de compréhension qui lui serviront à coup sûr. Qui plus est, le livre est écrit de manière directe et claire, dans un anglais courant cherchant toujours la pleine compréhension du lecteur et sans redites, ce qui n’est jamais un point négatif (et un peu d’humour p. 202).

Il va sans dire que ce livre mérite une rapide traduction.

(très éclairante comparaison EI/IIIe Reich p. 115 quant à la publicité des atrocités …8)

Destins de l’eugénisme

Essai d’histoire des sciences et d’histoire locale de Paul-André Rosental.

Aussi puissant que le Prinz Eugen.
Aussi puissant que le Prinz Eugen.

Comme la psychologie de Spencer, la sociologie de Comte, la démographie de Guillard et Bertillon, l’histoire naturelle de Darwin (ou la sociologie de Durkheim juste après …), l’eugénisme ne se définissait pas comme une science mais comme la science. p. 540

Un projet eugéniste, en France, jusqu’à la moitié des années 80, voilà un fait qui soulève immédiatement l’intérêt, tant l’eugénisme est aujourd’hui uniquement associé à une politique d’éradication d’individus qualifiés d’inférieurs, corrupteurs ou inutiles. Et autant dire que la curiosité ainsi créée est très amplement récompensée par plus de 500 pages d’un texte très riche, excellemment construit et méthodologiquement à la pointe. Son auteur, Paul-André Rosental cherche et enseigne à Paris (IEP et INED) et prend pour point de départ la cité-jardin Ungemach, aujourd’hui au pied du Parlement Européen à Strasbourg, alternant les angles et les focales, pour d’écrire l’influence des idées eugénistes entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe.

Le ton est donné dès l’introduction (plutôt personnelle), qui non seulement décrit la découverte à l’origine du livre mais plante aussi le décor historiographique, analysant les conséquences sur les sources de la réception des théories eugénistes (en France et en Allemagne). L’auteur détaille aussi dans l’introduction l’évolution des perceptions du public face aux théories eugénistes, qui ne se limitant pas à la stérilisation et à l’éradication, mais visent l’amélioration de l’Humanité par des moyens plus positifs (eugénisme négatif et positif, p. 26). Les effets de génération parmi les chercheurs en eugénisme sont particulièrement nets, et l’eugénisme n’est pas vu de manière totalement négative après 1945.

Passé l’introduction, l’ouvrage s’organise en quatre parties. La première analyse « l’expérience Ungemach » comme un laboratoire humain. La cité-jardin, composée d’une quarantaine de pavillons à l’origine et conçue par l’architecte Paul de Rutté (spécialiste de l’architecture de style régionaliste), ouvre en 1920. Pas moins de 292 familles se sont portées candidates. Candidates, car pour obtenir un logement dans la cité, il faut satisfaire à un certain nombre de critères édictés par la Fondation qui est maître d’œuvre (le questionnaire change très marginalement entre 1920 et 1985). Ne sont acceptés que des couples jeunes, mariés de peu et appartenant aux classes moyennes (ceux qui ont les clefs de l’avenir de part leur éducation et leur dynamisme selon la vision de l’homme dernière ce projet, Alfred Dachert), afin de leur permettre de faire des enfants. Et si ces derniers ne font pas vite leur apparition, les couples sont dans l’obligation de quitter leur logement. De plus, la future mère de famille doit être femme au foyer, ce dernier pouvant comprendre ni domestiques, ni d’autres adultes ayant des liens familiaux avec le couple locataire. En contrepartie, le loyer est moindre que dans le reste de la ville et la Fondation offre de nombreux avantages en nature et en services à ses locataires. La Fondation n’agit pas seule. Elle bénéficie du soutien de la Ville et en premier lieux du maire, Jacques Peirotes), qui s’est engagée à reprendre la Fondation, ses biens et ses objectifs, en 1950.

La seconde partie (en cinq chapitres et trois intermèdes) se concentre sur la personnalité du directeur de la Fondation Ungemach, Alfred Dachert. Sa carrière dans la confiserie est retracée, tout comme est reconstirué son univers mental, dans un monde où l’on n’attend pas de l’Etat qu’il s’occupe d’amélioration sociale mais où la force agissante dans ce domaine est l’apanage des villes (p. 81). P.-A. Rosental analyse le scientisme à l’origine de « l’expérience Ungemach » (p. 91), son règlement qui n’a rien d’exceptionnel dans l’Alsace ou la France des années 20 (p. 88-89), l’effet ville-frontière à Strasbourg (p. 84) tout en insérant des points historiographiques d’un très grand intérêt (p. 112-113 par exemple). Comment A. Dachert voit le monde est une question à laquelle on peut répondre en lisant ses écrits publiés sous le nom d’Abel Ruffenach, et notamment son heptalogie dramatique (dont certaines parties ont été radiodiffusées dans les années 50). Plusieurs extraits de ces pièces sont présentés et analysés dans le présent ouvrage (p. 139-148), et surtout analysés avec une profondeur admirable, replaçant l’œuvre littéraire de la force motrice de la Fondation dans la production culturelle de son temps. Ils dévoilent une influence eugéniste très marquée, prenant souvent appui sur des références bibliques (comme Noé et l’Arche, p. 147-148) et qui prend sa source dans l’instruction qu’A. Dachert s’est lui-même donnée (la faillite de son père ne lui permet pas de poursuivre des études universitaires et l’oblige à être employé, un traumatisme qui ressort dans ses écrits). Les voyages furent aussi formateurs pour A. Dachert : de la Chine qu’il a brièvement visitée il retient la pensée confucéenne que l’humanité est un tout, et de l’Angleterre, il allie à ses activités professionnelles la visite des premières cités-jardins qui y sont érigées (un concept théorisé par Ebenezer Howard).  De l’œuvre d’A. Dachert, on peut extraire un leitmotiv, celui de la nécessaire ascension de l’Humanité (p. 158-159, et qui n’est pas forcément éloigné de H.P. Lovecraft qui fut sans doute aussi influencé par les études sur les descendances – celle sur les Jukes dans l’Etat de New-York – pour donner naissances à ses histoires basées dans des communautés retirées) et d’où découle que sa définition de l’eugénisme comme rationalisation d’un conflit intérieur rejoint l’attraction que l’eugénisme exerçait sur les fractions dominées des élites savantes (p. 185).

De l’analyse de l’univers mental de cet homme d’un autre monde qui fait bâtir une cité-jardin après 1918 (p. 153 : luthérien en pays catholique et républicain, germanophone en France, scientiste après la Première Guerre Mondiale) P.-A. Rosental met aussi en lumière l’aspect théologique de l’eugénisme de A. Dachert, qui conçoit le mal comme nécessaire (p. 181) et le natalisme non comme un étatisme mais de la responsabilité des entreprises, appuyées sur la théologie (p. 174). L’analyse du « décalage mental » d’A. Dachert permet aussi à l’auteur d’interroger la notion de contemporanéité en Histoire (p. 152-153), ce qu’il fait bien évidemment avec brio.

La troisième partie est un retour à la cité Ungemach, que l’on n’avait cependant jamais perdue de vue dans la partie précédente. On revient sur la sélection, qui est à la base de toute l’expérimentation selon les mots mêmes de A. Dachert qui doit aussi se battre contre le piston (p. 214-215), avant de passer à la question de la clause de progéniture, qui permet en cas d’absence d’enfants après un certain temps d’expulser les locataires. Et de cela aussi, c’est le directeur Dachert qui s’en occupe. Si le projet continue sans trop de problèmes dans les années 20 et 30, la Seconde Guerre Mondiale bouleverse la cité. La Fondation est confrontée à des locataires qu’elle n’a pas choisis (dont des collaborateurs du régime nazi récompensés par une maison dans la cité), dans un contexte locatif très tendu. La Fondation est confrontée à des actions en justice qui peuvent remettre en question son but, mais aussi à un changement du cadre législatif qui normalise les baux et empêche donc théoriquement les clauses d’âge et de progéniture. La situation juridique de la Fondation n’est clarifiée qu’en 1949, par rien de moins qu’un arrêt de la Cour de Cassation qui approuve le projet eugéniste de la Fondation (p. 291). L’année suivante, selon les prescriptions de l’acte de donation, la Ville reçoit la propriété de la cité, avec ses critères repris en intégralité. La gestion des locataires se bureaucratise (p. 305-306) et se recentre sur la commune pour ses choix. La crainte de ne pas respecter lesdits critères de sélection est constante, avec références fréquentes à une Fondation qui n’existe plus. Pas d’amnésie administrative ici !

La décision de la Cour de Cassation n’est pas le seul lien entre la cité et des institutions nationales. La Ville de Strasbourg transmet aussi des données relatives aux Jardins Ungemach à l’INED entre 1951 la fin des années 60. Mais les évolutions épistémologiques finissent par rattraper et l’INED et la Ville, et dans les années 80 l’eugénisme est vu comme intrinsèquement mauvais (le mouvement avait déjà débuté dans les années 70 quand les grands théoriciens C.M. Goethe et P. Popenoe sont contestés dans les universités mêmes qu’ils ont financés, p. 345). Mais les années 90 voient déjà de nouvelles tentatives d’épuration qui tentent à nouveau de tracer une ligne entre eugénisme positif et négatif …

La dernière partie se détache à nouveau de la cité Ungemach. P.-A. Rosental pour considérer l’eugénisme et la culture scientifique (principalement) en France. L’INED, créé au sortir du second conflit mondial est directement issu de la Fédération Française pour l’Etude des Problèmes Humains (FFEPH) mise en place par Vichy (et où Alexis Carrel joue un grand rôle, p. 362) et contrairement à ce que l’on pourrait croire, le plus grand nombre d’écrits eugénistes publiés en France l’on été entre 1945 et 1950 (p. 357), alors que justement le racisme a été redéfini (p. 377). L’eugénisme dans son acception française, à la fin du XIXe siècle continue donc de se développer au XXe (p. 370), mais avec des changements sémantiques effectués sous le patronage de la démocratie. On passe ainsi de « hérédité » à « génétique » (p. 381). L’eugénisme se rapproche aussi des Sciences du Travail dès la fin de la Première Guerre Mondiale et ses hécatombes pour « avec peu de sujets, produire le plus possible et bien » (p. 394) mais aussi essayer de régler la question du chômage (p. 390). Avant 1940, le maître-mot de l’eugénisme à la française, c’est la sélection. Après la guerre, passé le pic de publications, l’eugénisme français se transforme en une science eugéniste, avec la volonté de rationaliser l’environnement personnel (p. 441). De nombreux secteurs de la vie sociale sont touchés, comme la Sécurité Sociale dirigée par un eugéniste convaincu en 1952 ou la médecine du Travail (déjà à une place éminente dans la FFEPH, p. 419). Mais la génétique ne peut pas encore tout expliquer après 1945, et c’est ce qui justifie la prolongation de l’expérience de la cité Ungemach. Ce recul de l’eugénisme dans les années 60 et sa diabolisation dans les années 70 n’empêche cependant pas sa réapparition dans les années 80, y compris dans les sciences sociales où l’économie (p. 499, où pour l’auteur on utilise des concepts de manière inconsciente) et  même la sociologie est atteinte (Bourdieu et Passeron, p. 468-472). La psychologie, avec le développement personnel, n’est pas en reste, tout comme les questions de parentalité : l’eugénisme devient la science d’être un bon géniteur (p. 514), avec le développement d’un eugénisme privé, avec ses revendications d’ignorances (p. 525).

Le texte s’achève sur un passage plus philosophique (dans son versant moral, p. 524) de l’auteur, qui souligne que la vocation originelle de la cité-jardin Ungemach n’a pas entièrement disparu dans les années 80, ni même à la fin du XXe siècle, puisqu’un critère pour l’obtention d’un logement était encore celui d’avoir une famille nombreuse (p. 520).

Enfin le volume est complété par une annexe présentant les textes d’Abel Ruffenach/Alfred Dachert et une liste des abréviations.

Rendre compte de la richesse de ce livre, plus encore de sa justesse, c’est une tâche que nous allons essayer d’accomplir. En près de 550 pages, P.-A. Rosental livre une étude sans aucun angle mort qui se lit avec une grande aisance, qui intéressera un très large public tout en étant d’une très grande érudition, elle-même le fruit de recherches intenses et faisant appel à tous les registres méthodologiques. La part d’opinions personnelles (dans un genre ethnologique) de l’auteur est pleinement identifiable tout en étant mesurée et si l’auteur se cite souvent en notes dans la dernière partie (surtout son ouvrage L’Intelligence démographique), c’est qu’il n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine de l’histoire des sciences et qu’il est peut-être esseulé en France dans l’étude de l’eugénisme. La seule imprécision repérée concerne le Pavillon Joséphine devenu palais  (p. 36) et le lecteur, même familier de la géographie locale, apprendra encore des choses, comme le fait que la rue de la Liberté s’appelle encore Kaiser-Wilhelmstrasse après 1919 (p. 151). C’est, nous pensons, la pointe émergée de l’énorme qualité de ce livre, passionnant de bout en bout.

Pour conclure, ce livre est la parfaite synthèse entre la micro-histoire, l’histoire des sciences, l’histoire des mentalités et d’histoire des organisations. C’est là un futur classique, nécessaire à tout étudiant en sciences historiques, et que nous ne pouvons que très chaudement recommander. Il va de soi que ce n’est pas la dernière fois que nous aurons à parler de la production historique de  P.-A. Rosental dans ces lignes.

 (une mobilisation citoyenne contre l’implantation d’une usine polluante dès 1920 p. 106-107 …9)

[Les] sciences économiques, une discipline qui entretient parfois un rapport quelque peu instrumental et décontracté avec l’histoire … p. 499

Code : Mado

Mais qui donc est Laure Diebold-Mutschler ?
Biographie de Anne-Marie Wimmer.

Peu de choses en commun avec Mado la Niçoise.

Il n’y eut que six femmes faites Compagnon de la Libération, et parmi celle-ci, quatre le furent à titre posthume. A vrai dire, pour Laure Diebold-Mutschler, ce n’est pas passé loin : elle était portée disparue, en déportation, lorsqu’elle fut élevée à la dignité. Mais elle revint miraculeusement de Ravensbrück pour reprendre la vie tranquille et discrète qui était la sienne avant 1940 avant de s’éteindre en 1965.

Anne-Marie Wimmer (écrivain de profession) raconte au début de ce livre comment elle en vint à écrire sur quelqu’un qui est alors une quasi inconnue dans sa commune de naissance. Interloquée par ce manque de reconnaissance, elle se lance avec enthousiasme dans une quête personnelle, retracer la vie de Laure Diebold pour lui rendre la place qui lui revient dans la mémoire collective. Elle commence son enquête par quelques rencontres en Alsace et à Paris (seconde partie), avant grâce aux différents documents qui lui parviennent et aux témoignages qu’elle recueille, de pouvoir écrire la biographie de cette héroïne. Cette biographie est découpée en trois parties. La première tente de décrire la jeunesse de Laure Diebold, guerre y compris. Née en 1915, elle est secrétaire quand éclate la guerre. Elle intègre très vite un réseau de passeurs dans les Vosges avant de rejoindre son mari à Lyon, où elle intègre le réseau Mithridate, et de devenir agent de liaison et la secrétaire de Jean Moulin. Arrêtée, torturée, elle est déportée.

La quatrième partie du livre traite des années d’après-guerre de Laure Diebold, au service du futur SDECE, à Lyon et dans le Territoire de Belfort. Toujours proche de ses anciens compagnons de lutte, elle devient bibliothécaire dans une entreprise lyonnaise avant de travailler avec son mari dans les tissages. Elle s’éteint en 1965 et ses funérailles ont lieu à la primatiale de Lyon (en présence de très nombreuses personnalités) avant que sa dépouille ne rejoigne l’Alsace. La partie suivante s’intéresse à la postérité de la Compagnon de la Libération. On en apprend plus sur son mari, sur ses amis, sur ce qui est dit d’elle dans les décennies qui suivirent sa disparition, jusqu’aux années 2010. La dernière partie est une sorte de post-scriptum, sur les dernières informations parvenues à l’auteur à l’été 2010 (qui fait atteindre les 250 pages au volume), qui s’achève sur une exhortation.

L’auteur ne le cache pas : elle n’est pas historienne, et non seulement elle le dit expressément (p. 85), mais ses prises de positions tranchées le rappellent assez souvent (p. 37, p 39 par exemple). Elle n’hésite pas non plus à malmener ses interlocuteurs (p. 44 contre l’archiviste ou p. 86 contre Daniel Cordier, par exemple). Ne minimisons cependant pas le travail d’enquête, dont l’auteur explique l’incomplétude, qui eut à se débattre dans les difficultés classiques de l’historien : des sources éparses, souvent contradictoires, des refus de collaborer (ou des interlocuteurs moins enthousiastes), des témoins décédés, et bien sûr, le manque de temps. Cependant, la lecture pâtit d’un style très (voir trop) oral qui rend très bien l’enthousiasme débordant et l’admiration de l’auteur mais beaucoup moins le travail d’enquête. Il reste quelques erreurs typographiques, mais qui n’induisent pas le lecteur en erreur. On ne déplore qu’une seule grosse incohérence : que l’association Rhin et Danube soit présentée comme celle des anciens de la 2e DB (p. 68), alors que c’est celle de la 1er Armée (comme c’est corrigé à la p. 179).

Mais l’objectif du livre est atteint : Laure Diebold-Mutschler est moins inconnue qu’avant.

(tout est un peu trop souvent décrit comme « très français » … 6)

Les Arabes, leur destin et le nôtre

Histoire d’une libération
Essai historique sur les Lumières arabes de Jean-Pierre Filiu.

Le violet du deuil peut-être, mais pas le vert.

Du triumvirat Kepel-Roy-Filiu, qui pour ainsi dire a l’hégémonie parmi les orientalistes français contemporains, seul le dernier n’avait pas encore fait d’apparition dans ces lignes. Spécialiste ni de l’Asie centrale ni de l’Egypte, Jean-Pierre Filiu a été diplomate, notamment en poste en Syrie, avant de devenir enseignant.

L’objet de son propos, ce sont les Lumières arabes, entre 1798 et nos jours. Ces Lumières, ce sont les courants modernisateurs et parfois même démocratiques qui parcourent les pays arabes et qui malgré les islamistes de toutes obédiences et les dictatures survivent encore aujourd’hui parmi les intelligentsias arabes (quelle que soit la religion desdits Arabes).

Tout commence avec l’Expédition d’Egypte du général Bonaparte, en 1798 (introduction et premier chapitre). Le monde arabe est alors mis en contact, de manière brutale, avec la modernité occidentale. De ce choc naît la Nahda, ou Renaissance, qui vise à l’émancipation individuelle et collective, contre les Ottomans et contre les Occidentaux.  Les Ottomans, au XIXe siècle, sont encore bien présents dans le monde arabe, que ce soit nominalement ou en gestion directe. Parmi les pays qui ont conquis leur autonomie, on peut dénombrer l’Egypte (dirigé par des khédives modernisateurs) mais qui sera conquise par les Britanniques, la Tunisie placée sous protectorat français en 1881. L’Algérie est conquise par la France en 1830 (mais ne devient colonie de peuplement qu’avec la IIIe République). Le Levant reste sous étroit contrôle ottoman et l’Arabie est assez autonome. Dès cette époque se constituent les deux pôles de la Nahda, le pôle islamiste et le pôle nationaliste. La France, traditionnellement protectrice des Lieux Saints, s’intéresse au développement arabe, particulièrement en Egypte.

La situation change radicalement avec la Première Guerre Mondiale (deuxième chapitre). Les Alliés promettent au shérif de la Mecque un royaume arabe en échange de son soutien contre les Ottomans. Mais les Alliés n’honorent pas leur parole et à la place d’un royaume allant de l’Arabie à Alexandrette et de Damas à Bagdad (le Congrès syrien vote le vœu d’une monarchie constitutionnelle à Damas en 1919), surgissent des protectorats. Certains fils du shérif sont installés comme monarques, mais sous la surveillance franco-britannique. Une révolte (utilisant la non-violence) est écrasée en Egypte et les protectorats sont imposés par la force vive. En 1924, les Séoud conquièrent l’ensemble de l’Arabie et promeuvent leur vision de l’islam, le wahhabisme.

En 1922, l’Egypte est déclarée indépendante (chapitre 3) sous la forme d’une monarchie constitutionnelle. Mais si les nationaliste du parti Wafd dominent la politique égyptienne, une contestation plus religieuse mais pas moins nationaliste voit le jour en 1928 avec les Frères Musulmans. La création du Liban en 1926 et l’encouragement par les Britanniques de l’émigration juive en Palestine (où se déroule une guerre civile larvée) constituent des facteurs déstabilisateurs au Levant. La création de l’Etat d’Israël, la guerre d’Algérie, les indépendances marocaines et tunisiennes modèlent le monde arabe après 1945, tout comme la Guerre Froide va encourager les Occidentaux à préférer le soutien à des régimes autoritaires à la démocratie (malgré des décennies de vie parlementaire) dans les pays arabes (chapitre quatre). La Syrie voit l’armée prendre le pouvoir en 1949, et il en est de même pour l’Egypte en 1952. La Tunisie devient un régime fort (avec une prépondérance policière), tandis que l’Algérie indépendante devient très vite une dictature militaire (1965) tout comme l’Irak (1958). Enfin, en 1969, c’est Kadhafi qui prend le pouvoir en Libye (p. 122).

Le cinquième chapitre traite des années 70 et 80, entre terrorisme palestinien, Guerre du Kippour, crises pétrolières, mais surtout la révolution iranienne de 1979 qui a des répercutions aussi en France. La période s’achève avec la seconde guerre du Golfe qui fait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak. Le chapitre suivant continue avec les années 90 et 2000, avec la guerre civile en Algérie, la poursuite et l’échec du processus de paix en Terre Sainte, la montée en puissance d’Al Qaida, le 11 septembre 2001, la fin de la domination syrienne au Liban et l’invasion étatsunienne de l’Irak.

Le septième chapitre passe enfin aux évènements qui secouèrent le monde arabe à partir de 2011, touchant des pays ayant achevé leur révolution démographique, avec les générations les plus jeunes bien plus éduquées que leurs devancières. La Tunisie, l’Egypte, le Yémen, Bahreïn, la Libye et la Syrie sont touchés. La Tunisie semble être sortie de la crise par le haut, l’Egypte est repassée sous le contrôle de l’armée mais la guerre fait toujours rage en Syrie, en Libye et au Yémen. Le livre s’achève sur une conclusion rappelant le lien entre la France et le monde arabe, pour le meilleur comme pour le pire. La fin du livre est optimiste (tout en étant politique), malgré Charlie et l’attentat du Bardo. Le volume est complété (pour atteindre les 250 pages de texte) par des cartes dans le texte, des conseils de lecture et un index.

Les chapitres sont assez inégaux, le troisième étant par exemple moins bon que le second (mais peut-être est-ce aussi parce qu’il traite de choses qui nous sont bien plus connues) et on perd de vue l’objectif du livre par endroits (la Nahda). La partie sur la « guerre froide arabe » et la politique arabe du général De Gaulle(p. 112-118) est d’excellente facture, tout comme celui sur les brigades internationales de l’OLP (p. 127) ou l’implication des Frères Musulmans dans l’éducation en Arabie Saoudite et au Qatar suite à leur exil devant les répressions syrienne et égyptienne (p. 136-137). Comme c’est un livre agile, qui se lit avec une très grande aisance et qui vise un public large, certaines explications sont parfois un peu courtes (p. 185, sur la Seconde Intifada par exemple) ou trop généralistes (p. 209 sur la démographie de la Tunisie) ou même imprécises (p. 231 sur les Gardiens de la Révolution, sur l’Intifada seulement à coups de pierres p. 167 ou sur l’absence de volonté coloniale de l’Allemagne p. 77). Mais le lecteur apprendra sûrement un grand nombre de choses à la lecture de cet ouvrage très solide, comme le fait que durant la guerre civile en Algérie dans les années 90 (150 000 morts), aucune installation pétrolière n’a jamais été la cible d’une attaque (p. 180), ou des détails sur la politique du président Chirac au Liban (p. 200), sur la diversité de l’OLP (p. 169) ou encore le passé de Frère Musulman de Nasser (p. 101, en plus d’avoir aussi été un agent de l’Abwehr).

L’auteur ne cache pas toujours ses sentiments, mais c’est compréhensible à défaut d’être excusable, au vu de son parcours (par exemple, un jugement stratégique peu étayé p. 66 sur les Accords Sykes-Picot et une pique à l’encontre des commentateurs des Printemps arabes p. 221). Mais il est un brin optimiste s’il croit que l’on apprend à l’école l’histoire de la Tunisie entre 1955 et 1959 (p. 107) …

Si ce livre s’éloigne parfois de ce qui semblait être son sujet, il nous présente néanmoins un très bon résumé de l’histoire des pays arabes du XIXe au XXIe siècle, alliant hauteur de vue, érudition et ne laissant que peu de choses hors champ. Il est donc très utile à l’observateur des douloureux soubresauts de la région.

(l’idée de Royaume arabe de Napoléon III p. 27, qui s’en souvient ? … 7,5)