Destins de l’eugénisme

Essai d’histoire des sciences et d’histoire locale de Paul-André Rosental.

Aussi puissant que le Prinz Eugen.
Aussi puissant que le Prinz Eugen.

Comme la psychologie de Spencer, la sociologie de Comte, la démographie de Guillard et Bertillon, l’histoire naturelle de Darwin (ou la sociologie de Durkheim juste après …), l’eugénisme ne se définissait pas comme une science mais comme la science. p. 540

Un projet eugéniste, en France, jusqu’à la moitié des années 80, voilà un fait qui soulève immédiatement l’intérêt, tant l’eugénisme est aujourd’hui uniquement associé à une politique d’éradication d’individus qualifiés d’inférieurs, corrupteurs ou inutiles. Et autant dire que la curiosité ainsi créée est très amplement récompensée par plus de 500 pages d’un texte très riche, excellemment construit et méthodologiquement à la pointe. Son auteur, Paul-André Rosental cherche et enseigne à Paris (IEP et INED) et prend pour point de départ la cité-jardin Ungemach, aujourd’hui au pied du Parlement Européen à Strasbourg, alternant les angles et les focales, pour d’écrire l’influence des idées eugénistes entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe.

Le ton est donné dès l’introduction (plutôt personnelle), qui non seulement décrit la découverte à l’origine du livre mais plante aussi le décor historiographique, analysant les conséquences sur les sources de la réception des théories eugénistes (en France et en Allemagne). L’auteur détaille aussi dans l’introduction l’évolution des perceptions du public face aux théories eugénistes, qui ne se limitant pas à la stérilisation et à l’éradication, mais visent l’amélioration de l’Humanité par des moyens plus positifs (eugénisme négatif et positif, p. 26). Les effets de génération parmi les chercheurs en eugénisme sont particulièrement nets, et l’eugénisme n’est pas vu de manière totalement négative après 1945.

Passé l’introduction, l’ouvrage s’organise en quatre parties. La première analyse « l’expérience Ungemach » comme un laboratoire humain. La cité-jardin, composée d’une quarantaine de pavillons à l’origine et conçue par l’architecte Paul de Rutté (spécialiste de l’architecture de style régionaliste), ouvre en 1920. Pas moins de 292 familles se sont portées candidates. Candidates, car pour obtenir un logement dans la cité, il faut satisfaire à un certain nombre de critères édictés par la Fondation qui est maître d’œuvre (le questionnaire change très marginalement entre 1920 et 1985). Ne sont acceptés que des couples jeunes, mariés de peu et appartenant aux classes moyennes (ceux qui ont les clefs de l’avenir de part leur éducation et leur dynamisme selon la vision de l’homme dernière ce projet, Alfred Dachert), afin de leur permettre de faire des enfants. Et si ces derniers ne font pas vite leur apparition, les couples sont dans l’obligation de quitter leur logement. De plus, la future mère de famille doit être femme au foyer, ce dernier pouvant comprendre ni domestiques, ni d’autres adultes ayant des liens familiaux avec le couple locataire. En contrepartie, le loyer est moindre que dans le reste de la ville et la Fondation offre de nombreux avantages en nature et en services à ses locataires. La Fondation n’agit pas seule. Elle bénéficie du soutien de la Ville et en premier lieux du maire, Jacques Peirotes), qui s’est engagée à reprendre la Fondation, ses biens et ses objectifs, en 1950.

La seconde partie (en cinq chapitres et trois intermèdes) se concentre sur la personnalité du directeur de la Fondation Ungemach, Alfred Dachert. Sa carrière dans la confiserie est retracée, tout comme est reconstirué son univers mental, dans un monde où l’on n’attend pas de l’Etat qu’il s’occupe d’amélioration sociale mais où la force agissante dans ce domaine est l’apanage des villes (p. 81). P.-A. Rosental analyse le scientisme à l’origine de « l’expérience Ungemach » (p. 91), son règlement qui n’a rien d’exceptionnel dans l’Alsace ou la France des années 20 (p. 88-89), l’effet ville-frontière à Strasbourg (p. 84) tout en insérant des points historiographiques d’un très grand intérêt (p. 112-113 par exemple). Comment A. Dachert voit le monde est une question à laquelle on peut répondre en lisant ses écrits publiés sous le nom d’Abel Ruffenach, et notamment son heptalogie dramatique (dont certaines parties ont été radiodiffusées dans les années 50). Plusieurs extraits de ces pièces sont présentés et analysés dans le présent ouvrage (p. 139-148), et surtout analysés avec une profondeur admirable, replaçant l’œuvre littéraire de la force motrice de la Fondation dans la production culturelle de son temps. Ils dévoilent une influence eugéniste très marquée, prenant souvent appui sur des références bibliques (comme Noé et l’Arche, p. 147-148) et qui prend sa source dans l’instruction qu’A. Dachert s’est lui-même donnée (la faillite de son père ne lui permet pas de poursuivre des études universitaires et l’oblige à être employé, un traumatisme qui ressort dans ses écrits). Les voyages furent aussi formateurs pour A. Dachert : de la Chine qu’il a brièvement visitée il retient la pensée confucéenne que l’humanité est un tout, et de l’Angleterre, il allie à ses activités professionnelles la visite des premières cités-jardins qui y sont érigées (un concept théorisé par Ebenezer Howard).  De l’œuvre d’A. Dachert, on peut extraire un leitmotiv, celui de la nécessaire ascension de l’Humanité (p. 158-159, et qui n’est pas forcément éloigné de H.P. Lovecraft qui fut sans doute aussi influencé par les études sur les descendances – celle sur les Jukes dans l’Etat de New-York – pour donner naissances à ses histoires basées dans des communautés retirées) et d’où découle que sa définition de l’eugénisme comme rationalisation d’un conflit intérieur rejoint l’attraction que l’eugénisme exerçait sur les fractions dominées des élites savantes (p. 185).

De l’analyse de l’univers mental de cet homme d’un autre monde qui fait bâtir une cité-jardin après 1918 (p. 153 : luthérien en pays catholique et républicain, germanophone en France, scientiste après la Première Guerre Mondiale) P.-A. Rosental met aussi en lumière l’aspect théologique de l’eugénisme de A. Dachert, qui conçoit le mal comme nécessaire (p. 181) et le natalisme non comme un étatisme mais de la responsabilité des entreprises, appuyées sur la théologie (p. 174). L’analyse du « décalage mental » d’A. Dachert permet aussi à l’auteur d’interroger la notion de contemporanéité en Histoire (p. 152-153), ce qu’il fait bien évidemment avec brio.

La troisième partie est un retour à la cité Ungemach, que l’on n’avait cependant jamais perdue de vue dans la partie précédente. On revient sur la sélection, qui est à la base de toute l’expérimentation selon les mots mêmes de A. Dachert qui doit aussi se battre contre le piston (p. 214-215), avant de passer à la question de la clause de progéniture, qui permet en cas d’absence d’enfants après un certain temps d’expulser les locataires. Et de cela aussi, c’est le directeur Dachert qui s’en occupe. Si le projet continue sans trop de problèmes dans les années 20 et 30, la Seconde Guerre Mondiale bouleverse la cité. La Fondation est confrontée à des locataires qu’elle n’a pas choisis (dont des collaborateurs du régime nazi récompensés par une maison dans la cité), dans un contexte locatif très tendu. La Fondation est confrontée à des actions en justice qui peuvent remettre en question son but, mais aussi à un changement du cadre législatif qui normalise les baux et empêche donc théoriquement les clauses d’âge et de progéniture. La situation juridique de la Fondation n’est clarifiée qu’en 1949, par rien de moins qu’un arrêt de la Cour de Cassation qui approuve le projet eugéniste de la Fondation (p. 291). L’année suivante, selon les prescriptions de l’acte de donation, la Ville reçoit la propriété de la cité, avec ses critères repris en intégralité. La gestion des locataires se bureaucratise (p. 305-306) et se recentre sur la commune pour ses choix. La crainte de ne pas respecter lesdits critères de sélection est constante, avec références fréquentes à une Fondation qui n’existe plus. Pas d’amnésie administrative ici !

La décision de la Cour de Cassation n’est pas le seul lien entre la cité et des institutions nationales. La Ville de Strasbourg transmet aussi des données relatives aux Jardins Ungemach à l’INED entre 1951 la fin des années 60. Mais les évolutions épistémologiques finissent par rattraper et l’INED et la Ville, et dans les années 80 l’eugénisme est vu comme intrinsèquement mauvais (le mouvement avait déjà débuté dans les années 70 quand les grands théoriciens C.M. Goethe et P. Popenoe sont contestés dans les universités mêmes qu’ils ont financés, p. 345). Mais les années 90 voient déjà de nouvelles tentatives d’épuration qui tentent à nouveau de tracer une ligne entre eugénisme positif et négatif …

La dernière partie se détache à nouveau de la cité Ungemach. P.-A. Rosental pour considérer l’eugénisme et la culture scientifique (principalement) en France. L’INED, créé au sortir du second conflit mondial est directement issu de la Fédération Française pour l’Etude des Problèmes Humains (FFEPH) mise en place par Vichy (et où Alexis Carrel joue un grand rôle, p. 362) et contrairement à ce que l’on pourrait croire, le plus grand nombre d’écrits eugénistes publiés en France l’on été entre 1945 et 1950 (p. 357), alors que justement le racisme a été redéfini (p. 377). L’eugénisme dans son acception française, à la fin du XIXe siècle continue donc de se développer au XXe (p. 370), mais avec des changements sémantiques effectués sous le patronage de la démocratie. On passe ainsi de « hérédité » à « génétique » (p. 381). L’eugénisme se rapproche aussi des Sciences du Travail dès la fin de la Première Guerre Mondiale et ses hécatombes pour « avec peu de sujets, produire le plus possible et bien » (p. 394) mais aussi essayer de régler la question du chômage (p. 390). Avant 1940, le maître-mot de l’eugénisme à la française, c’est la sélection. Après la guerre, passé le pic de publications, l’eugénisme français se transforme en une science eugéniste, avec la volonté de rationaliser l’environnement personnel (p. 441). De nombreux secteurs de la vie sociale sont touchés, comme la Sécurité Sociale dirigée par un eugéniste convaincu en 1952 ou la médecine du Travail (déjà à une place éminente dans la FFEPH, p. 419). Mais la génétique ne peut pas encore tout expliquer après 1945, et c’est ce qui justifie la prolongation de l’expérience de la cité Ungemach. Ce recul de l’eugénisme dans les années 60 et sa diabolisation dans les années 70 n’empêche cependant pas sa réapparition dans les années 80, y compris dans les sciences sociales où l’économie (p. 499, où pour l’auteur on utilise des concepts de manière inconsciente) et  même la sociologie est atteinte (Bourdieu et Passeron, p. 468-472). La psychologie, avec le développement personnel, n’est pas en reste, tout comme les questions de parentalité : l’eugénisme devient la science d’être un bon géniteur (p. 514), avec le développement d’un eugénisme privé, avec ses revendications d’ignorances (p. 525).

Le texte s’achève sur un passage plus philosophique (dans son versant moral, p. 524) de l’auteur, qui souligne que la vocation originelle de la cité-jardin Ungemach n’a pas entièrement disparu dans les années 80, ni même à la fin du XXe siècle, puisqu’un critère pour l’obtention d’un logement était encore celui d’avoir une famille nombreuse (p. 520).

Enfin le volume est complété par une annexe présentant les textes d’Abel Ruffenach/Alfred Dachert et une liste des abréviations.

Rendre compte de la richesse de ce livre, plus encore de sa justesse, c’est une tâche que nous allons essayer d’accomplir. En près de 550 pages, P.-A. Rosental livre une étude sans aucun angle mort qui se lit avec une grande aisance, qui intéressera un très large public tout en étant d’une très grande érudition, elle-même le fruit de recherches intenses et faisant appel à tous les registres méthodologiques. La part d’opinions personnelles (dans un genre ethnologique) de l’auteur est pleinement identifiable tout en étant mesurée et si l’auteur se cite souvent en notes dans la dernière partie (surtout son ouvrage L’Intelligence démographique), c’est qu’il n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine de l’histoire des sciences et qu’il est peut-être esseulé en France dans l’étude de l’eugénisme. La seule imprécision repérée concerne le Pavillon Joséphine devenu palais  (p. 36) et le lecteur, même familier de la géographie locale, apprendra encore des choses, comme le fait que la rue de la Liberté s’appelle encore Kaiser-Wilhelmstrasse après 1919 (p. 151). C’est, nous pensons, la pointe émergée de l’énorme qualité de ce livre, passionnant de bout en bout.

Pour conclure, ce livre est la parfaite synthèse entre la micro-histoire, l’histoire des sciences, l’histoire des mentalités et d’histoire des organisations. C’est là un futur classique, nécessaire à tout étudiant en sciences historiques, et que nous ne pouvons que très chaudement recommander. Il va de soi que ce n’est pas la dernière fois que nous aurons à parler de la production historique de  P.-A. Rosental dans ces lignes.

 (une mobilisation citoyenne contre l’implantation d’une usine polluante dès 1920 p. 106-107 …9)

[Les] sciences économiques, une discipline qui entretient parfois un rapport quelque peu instrumental et décontracté avec l’histoire … p. 499

Code : Mado

Mais qui donc est Laure Diebold-Mutschler ?
Biographie de Anne-Marie Wimmer.

Peu de choses en commun avec Mado la Niçoise.

Il n’y eut que six femmes faites Compagnon de la Libération, et parmi celle-ci, quatre le furent à titre posthume. A vrai dire, pour Laure Diebold-Mutschler, ce n’est pas passé loin : elle était portée disparue, en déportation, lorsqu’elle fut élevée à la dignité. Mais elle revint miraculeusement de Ravensbrück pour reprendre la vie tranquille et discrète qui était la sienne avant 1940 avant de s’éteindre en 1965.

Anne-Marie Wimmer (écrivain de profession) raconte au début de ce livre comment elle en vint à écrire sur quelqu’un qui est alors une quasi inconnue dans sa commune de naissance. Interloquée par ce manque de reconnaissance, elle se lance avec enthousiasme dans une quête personnelle, retracer la vie de Laure Diebold pour lui rendre la place qui lui revient dans la mémoire collective. Elle commence son enquête par quelques rencontres en Alsace et à Paris (seconde partie), avant grâce aux différents documents qui lui parviennent et aux témoignages qu’elle recueille, de pouvoir écrire la biographie de cette héroïne. Cette biographie est découpée en trois parties. La première tente de décrire la jeunesse de Laure Diebold, guerre y compris. Née en 1915, elle est secrétaire quand éclate la guerre. Elle intègre très vite un réseau de passeurs dans les Vosges avant de rejoindre son mari à Lyon, où elle intègre le réseau Mithridate, et de devenir agent de liaison et la secrétaire de Jean Moulin. Arrêtée, torturée, elle est déportée.

La quatrième partie du livre traite des années d’après-guerre de Laure Diebold, au service du futur SDECE, à Lyon et dans le Territoire de Belfort. Toujours proche de ses anciens compagnons de lutte, elle devient bibliothécaire dans une entreprise lyonnaise avant de travailler avec son mari dans les tissages. Elle s’éteint en 1965 et ses funérailles ont lieu à la primatiale de Lyon (en présence de très nombreuses personnalités) avant que sa dépouille ne rejoigne l’Alsace. La partie suivante s’intéresse à la postérité de la Compagnon de la Libération. On en apprend plus sur son mari, sur ses amis, sur ce qui est dit d’elle dans les décennies qui suivirent sa disparition, jusqu’aux années 2010. La dernière partie est une sorte de post-scriptum, sur les dernières informations parvenues à l’auteur à l’été 2010 (qui fait atteindre les 250 pages au volume), qui s’achève sur une exhortation.

L’auteur ne le cache pas : elle n’est pas historienne, et non seulement elle le dit expressément (p. 85), mais ses prises de positions tranchées le rappellent assez souvent (p. 37, p 39 par exemple). Elle n’hésite pas non plus à malmener ses interlocuteurs (p. 44 contre l’archiviste ou p. 86 contre Daniel Cordier, par exemple). Ne minimisons cependant pas le travail d’enquête, dont l’auteur explique l’incomplétude, qui eut à se débattre dans les difficultés classiques de l’historien : des sources éparses, souvent contradictoires, des refus de collaborer (ou des interlocuteurs moins enthousiastes), des témoins décédés, et bien sûr, le manque de temps. Cependant, la lecture pâtit d’un style très (voir trop) oral qui rend très bien l’enthousiasme débordant et l’admiration de l’auteur mais beaucoup moins le travail d’enquête. Il reste quelques erreurs typographiques, mais qui n’induisent pas le lecteur en erreur. On ne déplore qu’une seule grosse incohérence : que l’association Rhin et Danube soit présentée comme celle des anciens de la 2e DB (p. 68), alors que c’est celle de la 1er Armée (comme c’est corrigé à la p. 179).

Mais l’objectif du livre est atteint : Laure Diebold-Mutschler est moins inconnue qu’avant.

(tout est un peu trop souvent décrit comme « très français » … 6)

Les Arabes, leur destin et le nôtre

Histoire d’une libération
Essai historique sur les Lumières arabes de Jean-Pierre Filiu.

Le violet du deuil peut-être, mais pas le vert.

Du triumvirat Kepel-Roy-Filiu, qui pour ainsi dire a l’hégémonie parmi les orientalistes français contemporains, seul le dernier n’avait pas encore fait d’apparition dans ces lignes. Spécialiste ni de l’Asie centrale ni de l’Egypte, Jean-Pierre Filiu a été diplomate, notamment en poste en Syrie, avant de devenir enseignant.

L’objet de son propos, ce sont les Lumières arabes, entre 1798 et nos jours. Ces Lumières, ce sont les courants modernisateurs et parfois même démocratiques qui parcourent les pays arabes et qui malgré les islamistes de toutes obédiences et les dictatures survivent encore aujourd’hui parmi les intelligentsias arabes (quelle que soit la religion desdits Arabes).

Tout commence avec l’Expédition d’Egypte du général Bonaparte, en 1798 (introduction et premier chapitre). Le monde arabe est alors mis en contact, de manière brutale, avec la modernité occidentale. De ce choc naît la Nahda, ou Renaissance, qui vise à l’émancipation individuelle et collective, contre les Ottomans et contre les Occidentaux.  Les Ottomans, au XIXe siècle, sont encore bien présents dans le monde arabe, que ce soit nominalement ou en gestion directe. Parmi les pays qui ont conquis leur autonomie, on peut dénombrer l’Egypte (dirigé par des khédives modernisateurs) mais qui sera conquise par les Britanniques, la Tunisie placée sous protectorat français en 1881. L’Algérie est conquise par la France en 1830 (mais ne devient colonie de peuplement qu’avec la IIIe République). Le Levant reste sous étroit contrôle ottoman et l’Arabie est assez autonome. Dès cette époque se constituent les deux pôles de la Nahda, le pôle islamiste et le pôle nationaliste. La France, traditionnellement protectrice des Lieux Saints, s’intéresse au développement arabe, particulièrement en Egypte.

La situation change radicalement avec la Première Guerre Mondiale (deuxième chapitre). Les Alliés promettent au shérif de la Mecque un royaume arabe en échange de son soutien contre les Ottomans. Mais les Alliés n’honorent pas leur parole et à la place d’un royaume allant de l’Arabie à Alexandrette et de Damas à Bagdad (le Congrès syrien vote le vœu d’une monarchie constitutionnelle à Damas en 1919), surgissent des protectorats. Certains fils du shérif sont installés comme monarques, mais sous la surveillance franco-britannique. Une révolte (utilisant la non-violence) est écrasée en Egypte et les protectorats sont imposés par la force vive. En 1924, les Séoud conquièrent l’ensemble de l’Arabie et promeuvent leur vision de l’islam, le wahhabisme.

En 1922, l’Egypte est déclarée indépendante (chapitre 3) sous la forme d’une monarchie constitutionnelle. Mais si les nationaliste du parti Wafd dominent la politique égyptienne, une contestation plus religieuse mais pas moins nationaliste voit le jour en 1928 avec les Frères Musulmans. La création du Liban en 1926 et l’encouragement par les Britanniques de l’émigration juive en Palestine (où se déroule une guerre civile larvée) constituent des facteurs déstabilisateurs au Levant. La création de l’Etat d’Israël, la guerre d’Algérie, les indépendances marocaines et tunisiennes modèlent le monde arabe après 1945, tout comme la Guerre Froide va encourager les Occidentaux à préférer le soutien à des régimes autoritaires à la démocratie (malgré des décennies de vie parlementaire) dans les pays arabes (chapitre quatre). La Syrie voit l’armée prendre le pouvoir en 1949, et il en est de même pour l’Egypte en 1952. La Tunisie devient un régime fort (avec une prépondérance policière), tandis que l’Algérie indépendante devient très vite une dictature militaire (1965) tout comme l’Irak (1958). Enfin, en 1969, c’est Kadhafi qui prend le pouvoir en Libye (p. 122).

Le cinquième chapitre traite des années 70 et 80, entre terrorisme palestinien, Guerre du Kippour, crises pétrolières, mais surtout la révolution iranienne de 1979 qui a des répercutions aussi en France. La période s’achève avec la seconde guerre du Golfe qui fait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak. Le chapitre suivant continue avec les années 90 et 2000, avec la guerre civile en Algérie, la poursuite et l’échec du processus de paix en Terre Sainte, la montée en puissance d’Al Qaida, le 11 septembre 2001, la fin de la domination syrienne au Liban et l’invasion étatsunienne de l’Irak.

Le septième chapitre passe enfin aux évènements qui secouèrent le monde arabe à partir de 2011, touchant des pays ayant achevé leur révolution démographique, avec les générations les plus jeunes bien plus éduquées que leurs devancières. La Tunisie, l’Egypte, le Yémen, Bahreïn, la Libye et la Syrie sont touchés. La Tunisie semble être sortie de la crise par le haut, l’Egypte est repassée sous le contrôle de l’armée mais la guerre fait toujours rage en Syrie, en Libye et au Yémen. Le livre s’achève sur une conclusion rappelant le lien entre la France et le monde arabe, pour le meilleur comme pour le pire. La fin du livre est optimiste (tout en étant politique), malgré Charlie et l’attentat du Bardo. Le volume est complété (pour atteindre les 250 pages de texte) par des cartes dans le texte, des conseils de lecture et un index.

Les chapitres sont assez inégaux, le troisième étant par exemple moins bon que le second (mais peut-être est-ce aussi parce qu’il traite de choses qui nous sont bien plus connues) et on perd de vue l’objectif du livre par endroits (la Nahda). La partie sur la « guerre froide arabe » et la politique arabe du général De Gaulle(p. 112-118) est d’excellente facture, tout comme celui sur les brigades internationales de l’OLP (p. 127) ou l’implication des Frères Musulmans dans l’éducation en Arabie Saoudite et au Qatar suite à leur exil devant les répressions syrienne et égyptienne (p. 136-137). Comme c’est un livre agile, qui se lit avec une très grande aisance et qui vise un public large, certaines explications sont parfois un peu courtes (p. 185, sur la Seconde Intifada par exemple) ou trop généralistes (p. 209 sur la démographie de la Tunisie) ou même imprécises (p. 231 sur les Gardiens de la Révolution, sur l’Intifada seulement à coups de pierres p. 167 ou sur l’absence de volonté coloniale de l’Allemagne p. 77). Mais le lecteur apprendra sûrement un grand nombre de choses à la lecture de cet ouvrage très solide, comme le fait que durant la guerre civile en Algérie dans les années 90 (150 000 morts), aucune installation pétrolière n’a jamais été la cible d’une attaque (p. 180), ou des détails sur la politique du président Chirac au Liban (p. 200), sur la diversité de l’OLP (p. 169) ou encore le passé de Frère Musulman de Nasser (p. 101, en plus d’avoir aussi été un agent de l’Abwehr).

L’auteur ne cache pas toujours ses sentiments, mais c’est compréhensible à défaut d’être excusable, au vu de son parcours (par exemple, un jugement stratégique peu étayé p. 66 sur les Accords Sykes-Picot et une pique à l’encontre des commentateurs des Printemps arabes p. 221). Mais il est un brin optimiste s’il croit que l’on apprend à l’école l’histoire de la Tunisie entre 1955 et 1959 (p. 107) …

Si ce livre s’éloigne parfois de ce qui semblait être son sujet, il nous présente néanmoins un très bon résumé de l’histoire des pays arabes du XIXe au XXIe siècle, alliant hauteur de vue, érudition et ne laissant que peu de choses hors champ. Il est donc très utile à l’observateur des douloureux soubresauts de la région.

(l’idée de Royaume arabe de Napoléon III p. 27, qui s’en souvient ? … 7,5)

Der Tell Halaf

und sein Ausgräber Max Freiherr von Oppenheim

Présentation des fouilles, de l’inventeur, des découvertes majeures et du musée de Tell Halaf par Nadja Colidis et Lutz Martin.

Chagrins de Khabour.

Tell Halaf a pour le moment pas mal de chance dans la chaos syrien actuel. A la grande différence de la cité antique de Palmyre, de la forteresse croisée du Krak des Chevaliers ou des murailles d’Alep, le site araméen, syro-hittite et assyrienne de Tell Halaf (un site occupé du 6e millénaire au VIIIe siècle avant J.-C.) est protégé par sa position, collé à la frontière turque (au sud-sud-ouest de la ville turque de Diyarbakir), dans une zone sous contrôle kurde (mais où il y a aussi, du moins au début du XXe siècle, des Arméniens et des Bédouins, p. 35). Découvert par Max von Oppenheim le 19 novembre 1899, il a été fouillé en 1899, entre 1911 et 1913 (nécessitant mille chameaux depuis Alep, soit 500 km et pendant vingt jours, pour le transport du matériel nécessaire à la fouille, dont douze wagonnets et un chemin de fer léger) et 1927.

Ce court livre (de moins de 80 pages et de doté de très nombreuses illustrations) est organisé en huit chapitres, plus une introduction et une bibliographie. Le premier chapitre aborde très rapidement les fouilles sur le site, en contextualisant un peu sa fouille (Karkemish, Babylone), et en décrivant brièvement les principaux éléments mis au jour : la muraille extérieure, la citadelle avec son Palais Nord-Est et le Temple-Palais, et le Palais Ouest. Au nord, le fleuve Khabour a érodé une partie de la ville. Il est aussi question dans ce chapitre des orthostates lithiques du Palais Ouest, des grands orthostates du Palais Nord-Est, de la grande statue funéraire féminine, de la salle de culte et de la statue d’oiseau de proie. Le chapitre s’achève avec une très très courte description des autres artefacts découverts à Tell Halaf. Le second chapitre détaille les sources historiques ayant attrait au site, dont beaucoup de textes épigraphiques trouvés in situ.

Le chapitre suivant est une mise en lumière du baron Max von Oppenheim, juriste, diplomate et donc, archéologue. Né à Cologne en 1860 et docteur en droit, il devient fonctionnaire en 1891, avant d’être attaché consulaire au Caire en 1896. Ayant découvert Tell Halaf en 1899, il doit attendre 1910 pour pouvoir commencer à y planifier des fouilles (qui sont vraisemblablement les mieux organisées et les plus méthodologiquement solides de son temps, p. 35), après une phase de financement et précédant une phase de publicité. Pendant la Première Guerre Mondiale, il réintègre la diplomatie pour servir à Constantinople. A partir de 1919, M . von Oppenheim commence à analyser ses découvertes, avant de revenir à Tell Halaf en 1927, de fonder une fondation et un musée privé (et à l’entrée gratuite à l’origine), devant l’échec de l’intégration de sa collection aux musées d’Etat (l’actuel Pergamon Museum, sur l’Île aux Musées de Berlin). Son dernier voyage en Syrie en 1939 est un échec à cause de la guerre. Il meurt en novembre 1946.

Le Tell-Halaf Museum est le sujet du quatrième chapitre de ce livre. Il est ouvert en juillet 1930 dans une ancienne halle d’usine, avec des subdivisions que l’on peut voir dans la couverture intérieure du livre. Les artefacts y sont mis en valeur (les orthostates et la porte de la trinité divine syro-hittite), avec des espaces de travail dans la maison attenante, ainsi que des magasins et la bibliothèque de M. von Oppenheim (une partie de ses 47 000 volumes sur le Moyen-Orient). Cependant, dans le chapitre suivant, est relaté la destruction de ce même musée par les bombardements de la fin 1943, alors que les œuvres allaient enfin être abritées au Pergamon Museum … Entre décembre 1943 et avril 1944, il est procédé à l’exploration des décombres pour sauver ce qui peut encore l’être (sans l’inventeur du site qui est à Dresde, où il perdra dans les bombardements de la ville presque l’entièreté de sa bibliothèque, p. 40). Les fragments restants sont entreposés au Pergamon Museum, d’où les Soviétiques les emportent comme prise de guerre, avant de les rendre à la RDA en 1958 (p. 55). Les trouvailles de Tell Halaf sont aujourd’hui encore en cours d’étude (un gros puzzle …) et sont pleinement intégrées au réagencement du musée (p. 61).

Enfin, l’ouvrage aborde le futur du site et de la collection, appelant à retourner fouiller en Syrie (paru en 2002, ce livre ne peut rendre compte des fouilles conduites à partir de 2006) où la devise de M. von Oppenheim « Tête haute, courage et humour » ne serait pas de trop à l’heure actuelle. Nous ne savons pas ce qui l’en est de l’état actuel du site (sous contrôle kurde il semblerait) ni si la mission germano-syrienne peut y travailler.

Le livre laisse sur sa faim, parce que les descriptions et les analyses sont bien trop courtes (surtout à celui qui sait qu’il y a encore tellement à dire !). Mais c’est un livre à la destination du grand public, de celui qui justement visite Berlin et est captivé par le Grand Autel de Pergame, auprès duquel les sculptures mutilées de Tell Halaf ont du mal à rivaliser. Les illustrations sont abondantes et font prendre conscience de la perte subie par la Science et de quelle tristesse fut la fin de vie de M. von Oppenheim. Ce dernier n’est cependant pas sans postérité, puisque non seulement il eut des disciples qui purent éditer ses découvertes après 1945, mais que sa fondation est toujours active et poursuit les buts qu’il lui a assignés. Le texte (allemand) est facilement compréhensible, très informatif et renvoyant très souvent aux illustrations.

Un dixième peut être de la surface de la ville a été fouillé par M. von Oppenheim, il devrait donc rester des choses à y découvrir, si le destin ne s’acharne pas trop sur la ville …

(voir ce que l’orthostate de l’homme-sphinx de 1899 est devenu p.63-66, après la dégradation de 1911 et le bombardement de 1943, quelle tristesse … 7,5)

Les testicules de Hitler

Tout sur la vie sexuelle du Führer.

Balayage de tout le spectre des rumeurs ayant attrait à la vie privée d’A. Hitler par Alain Libert et Victor Drossart.

Il semblerait que ce soit exactement le même livre, mais avec deux autres auteurs … Mais toujours chez le même éditeur.

Avouons que le titre peut faire se soulever quelques sourcils, surtout si le lecteur a déjà une petite idée de tout ce qui a déjà pu être écrit sur un tel sujet, avec toujours en toile de fond la volonté d’expliquer l’essence même du Mal à l’aide d’explications physiques ou psychologiques (des afflictions qui une fois traitées auraient changé la face du monde). Nos deux auteurs (au penchant historien et tournés vers le second conflit mondial) traitent tout le spectre du sujet, sans entrer dans les détails. Et on va en lever, du sourcil …

La première partie est consacrée à toutes les liaisons féminines, avérées ou non, que l’on prête à A. Hitler. Eva Braun est bien évidemment en bonne place mais l’auteur de cette partie évoque aussi, entre autres, sa nièce Geli Raubal, Henriette Hoffman ou Leni Riefenstahl. La seconde partie (dont le titre reprend d’ailleurs un bon mot contre Jules César) explore les relations homosexuelles qui auraient été celles d’A. Hitler, que ce soit R. Hess ou Julius Schreck son chauffeur. La troisième partie passe ensuite aux rumeurs sur l’impuissance, avant que la dernière partie achève le sujet avec les perversions (sado-masochisme, coprophilie, zoophilie) ou le soutien qu’il a obtenu au début de son ascension auprès d’influentes grand-mères …

De manière assez surprenante, les deux auteurs ne semblent pas croire plus que cela à leur sujet (assez étonnant p. 203, où les psycho-historiens sont à juste titre critiqués). L’appareil critique est quasi inexistant et les auteurs semblent ignorer les pratiques scientifiques les plus basiques quand ils citent des ouvrages (par exemple p. 25, où le traducteur se retrouve co-auteur). La seconde partie est néanmoins meilleure que la première (p. 109), avec un auteur visiblement différent (mais aux mêmes références que le premier). Si l’on sent que les auteurs ont eu des lectures, ces dernières ont été limitées par une connaissance plus que parcellaire de la langue allemande (p. 72). Tout ce livre repose sur des on-dit, et c’est la foire aux suppositions que l’on aligne comme des saucisses. Du point de vue formel, le livre est bourré d’erreurs typographiques (y compris dans les titres …) ou de noms propres mal orthographiés. Ce livre de 220 pages avec des illustrations monochromes dans un cahier central n’a visiblement pas été relu. Quant à la bibliographie, son absence n’est pas réellement une surprise après ce qui vient d’être dit.

Au moins, on a appris qu’aucune partie du monde (ainsi que hélas peu de spécialités scientifiques) ont été épargnées par ce genre de recherches …

(les Wandervogel, un mouvement homo-érotique (p. 123), ha … 3)

La mort de Louis XIV

1er septembre 1715
Apogée et crépuscule de la royauté
Essai historique de Joël Cornette.

Un pays à la baguette jusqu’au dernier souffle.

Joël Cornette, le grand spécialiste de l’absolutisme en France, démontre dans ce livre la centralité pour le XVIIIe siècle français de la date du 1er septembre 1715. Pour l’auteur, professeur à Paris-VIII, cette date n’est pas que celle de la mort de Louis XIV mais aussi celle de la fin d’une époque, démarrée en 1661, qui fut celle de l’éloignement et de la haute noblesse et du Parlement de Paris du gouvernement du Royaume.
En effet, dès le lendemain, le 2 septembre, le Parlement se replaçait à l’intérieur du système décisionnel en appuyant les prétentions du duc d’Orléans à une régence en titre (le testament du roi prévoit juste pour le duc la présidence du conseil de régence, sans prééminence) et la polysynodie (gouvernement des conseils, mais plutôt éloigné des soviets) marquait de son côté le retour de la haute noblesse aux ministères dans les semaines qui suivirent. Tout ce que Louis XIV avait combattu pendant des décennies …

En plus de 300 pages et treize chapitres, J. Cornette explore dans le détail la fin du règne le plus long de l’Histoire de France, 72 ans, dont 54 de règne personnel. Passé la courte introduction qui justifie le choix d’une telle date, l’auteur commence naturellement son récit par la mort du roi, au bout de 23 jours de souffrance en public. Malgré le mal qui le ronge (la gangrène que le médecin personnel Fagon s’acharne à croire une sciatique, p. 23), Louis XIV honore tous ses rendez-vous et suit tous les rituels que la cour attend. Il faut maintenir jusqu’au bout la jonction des deux corps du roi, le physique (qui a survécu à quantité de maladies) et le spirituel, celui de l’Etat. Le 24 août, Louis XIV a pris conscience que la fin approche et commence à prendre ses dispositions. Dans ses adieux, les témoins parlent tous de la grande maîtrise du roi, de son autorité et de son humanité. Le dimanche 25 août, le roi reçoit les derniers sacrements, montrant une grande piété, mais travaille pourtant encore le jour même avec ses ministres. Il fait ses adieux à ses fils légitimés, confie le Dauphin au maréchal de Villeroy, puis le 26 fait ses adieux aux princes du sang. Le 28, il perd plusieurs fois connaissance et le lendemain, un charlatan est même autorisé à utiliser un remède miracle contre la gangrène (qui bien sûr échoue). Le 30, plus aucun courrier n’est autorisé à quitter le palais de Versailles (pour contrôler l’information de la mort du roi) et Mme de Maintenon quitte à jamais le château. Le 31 août, Louis XIV arrive encore à réciter la prière des agonisants à haute voix malgré son extrême faiblesse. Puis enfin, le 1er septembre à 8 heures et quart, il passa de vie à trépas.

Le second chapitre poursuit la progression chronologique en montrant le basculement immédiat dans l’après-Louis XIV. La mort du roi est annoncée, et sa succession dans la foulée. Les courtisans rendent à la fois hommage au souverain mort, exposé dans sa chambre, mais surtout au jeune Louis XV, habillé en grand deuil. Dès le 2 septembre au matin démarraient les opérations d’embaumement du cadavre, avec autopsie et extraction du cœur. Ceci fait, le corps est placé dans un cercueil de plomb, aussitôt soudé, lui-même placé dans un cercueil de chêne cerclé. Le 4, les entrailles du roi rejoignent celles de son père Louis XIII à Notre-Dame de Paris. Le 6, le cœur du roi est déposé en l’église St-Louis des Jésuites, où il rejoint là aussi celui de son père. Enfin le 9 septembre, le cercueil quitte Versailles pour Saint-Denis en une longue procession de plus de mille personnes, de toutes qualités, qui contourne Paris par l’ouest. Là encore, Louis XIV est séparé du peuple. Le 10 septembre, vers 7 heures, le char funèbre atteint l’abbaye royale. Là, dans une chapelle ardente, la dépouille royale attend quarante jours avant que soit procédé à l’inhumation. Enfin, le 23 octobre suivant, les funérailles (que beaucoup de témoins jugent sans grande pompe) eurent lieu en l’absence du jeune Louis XV.

Cette absence de pompe est-elle un symptôme visible de la grande lassitude que semble avoir engendrée la très grande longueur du règne (chapitre troisième) ? La parole se libère comme le rapporte les lieutenants de police, et ces voix ne sont pas automatiquement réprimées, et du moins pas aussi sévèrement que cela l’était avant le 1er septembre. Des hommes d’église même se permettent des critiques et à la cour le deuil n’est pas des plus démonstratifs. De nombreux libelles paraissent, attaquant le défunt roi sur quantités de sujets et leurs auteurs sont parfois des exilés qui avaient déjà fait circuler des textes en France du vivant de Louis XIV. Tout ceci contribue à une déconstruction de la figure du prince (p. 69), mais c’est une régénération qui est attendue, pas une révolution.

J. Cornette arrête là son récit chronologique (déjà un peu chahuté dans le troisième chapitre) pour dans le chapitre suivant revenir à l’année 1661, celle de la prise en main de l’Etat par Louis XIV (alors âgé de 22 ans). Le 9 mars 1661, le jour même de la mort du cardinal Mazarin, le roi, à la surprise générale, édicte ses résolutions lors d’un conseil : pas de Premier Ministre, un chancelier hors du Conseil (lui-même réduit) et ne pouvant rien sceller sans l’avis royal et les quatre secrétaires d’Etat aux ordres directs du souverain (p. 72). Fouquet, Le Tellier et Lionne font seuls partie du Conseil restreint. Mais en cela, le roi ne fait que suivre les conseils de son parrain : le cardinal Mazarin. Mais Fouquet (dont l’arrestation toute en douceur montre qui est le maître) est vite remplacé par Colbert. L’auteur fait sur ce sujet un long développement qui montre toute la complexité dans laquelle le roi fait un choix qui est un choix stratégique en plus d’un choix de personne (p. 81-87).

Le chapitre suivant revient sur ce qui fut le grand traumatisme de l’enfance de Louis XIV : la Fronde. Il est par exemple question de février 1651, quand la régente, pour calmer la foule en dehors du palais, l’autorise à voir le petit dans son lit et où ce même roi âgé de 12 ans feint le sommeil. Foule furieuse en entrant, la voilà apaisée par la seule grâce du corps du roi, ce dont ce dernier se souviendra. Mais la Fronde permet aussi au roi de voyager et de découvrir son royaume. La Fronde prend fin en 1652, par l’arrestation du cardinal de Retz, ordonné en personne par le roi, à l’étonnement même de son confesseur, qui découvre un Louis XIV qu’il ne connaît pas (p. 102). Les enseignements que tire le roi de la Fronde se manifestent par la mise au pas des parlements, exclus de la gestion des finances, et à la très forte limitation du droit de remontrance et à la réorganisation du système des faveurs en remettant le roi au centre. Et autour de ce centre, ce fut Versailles … Cette expérience et ces leçons (dont la solitude du souverain), Louis XIV les mis à l’écrit dans ses Mémoires, dictés à partir de 1667 pour le dauphin et contenant des maximes qu’il donnera aussi à son petit-fils, Philippe V d’Espagne.

Les deux chapitres suivants sont consacrés au fonctionnement du gouvernement, avec un roi qui se doit d’avoir un œil sur tout, d’avoir la connaissance la plus parfaite de la réalité, pour pouvoir agir en père. Mais pour ce qui est du fonctionnement au jour le jour, les documents manquent et il faut ainsi se contenter des relations entre les trois collaborateurs les plus proches : Lionne, le Tellier et Colbert pour les premières années du règne. Tous sont jaloux de leurs prérogatives, et si le Tellier ne cherche pas trop le conflit avec Colbert, Louvois son fils est bien plus offensif (p. 124). Le roi aime ces lignées ministérielles, celles qui accumulent une expérience que n’ont pas les hommes nouveaux. Mais à la fin, c’est toujours le roi qui décide en son conseil (qui avait lieu trois fois par semaine), après avoir écouté l’avis de tous les ministres (jamais plus de cinq sur toute la durée du règne, et le Grand Dauphin n’y entre qu’à ses trente ans en 1691). Mais Louis XIV ne travaille pas politiquement que dans son conseil, il passe ses journées à s’entretenir avec ses ministres et les responsables des grandes administrations (les Fortifications par exemple). Ces réunions peuvent durer des heures, et parfois en présence de Mme de Maintenon dans la seconde partie du règne. En plus de cela, le roi gère les opérations militaires en correspondant avec ses généraux. Et la bureaucratie que cela induit, non seulement grossit au fil du règne, se spécialise, gagne en expérience mais surtout se détache de l’esprit de clientèle qui l’animait encore dans les années 1660 (p. 150). « L’Etat demeurera toujours » a dit le Roi-Soleil …

Autre aspect du règne sur lequel revient J. Cornette dans le huitième chapitre, la fabrique de la grandeur, qui démarre avant la naissance du roi puisque sa naissance n’a lieu que 23 années après le mariage de ses parents. La seconde grosse opération de relations publiques est son mariage, qui donne lieu à plus de 150 publications (Racine, Perrault, Corneille et Mme de Scudéry sont du lot). Louis XIV a considéré toute sa vie qu’il était en représentation et qu’il n’est pas un particulier (p. 165) et il confie sa scène à la Petite Académie qui rassemble des artistes à qui sont passées des commandes et qui fait partie de tout un mouvement d’étatisation de la culture. Il n’y a qu’un but : stimuler l’obéissance (p. 168), et ceci dans toutes les parties du royaume.

Les artistes doivent rendre visible la gloire royale, et cette gloire que Louis XIV doit fournir à ses artistes, il la tire principalement de la guerre (chapitre 9). Le roi est parfois accompagné par des écrivains (p. 178) ainsi que des peintres et des graveurs et les victoires du roi sont mises en musique par Lully (les artistes remplacent les juristes dans la fabrique de la grandeur royale). Le roi participe aux campagnes jusqu’en 1693, particulièrement aux sièges, en prenant les décisions après avoir concerté ses maréchaux. Après 1693, Louis XIV gère les guerres depuis Versailles, la guerre ne pouvant plus le tenir éloigné des autres affaires de l’Etat mais continue de connaître de manière très poussée ses armées (jusqu’au nom des soldats auteurs d’actes de bravoure ou les noms des officiers).

J. Cornette montre ensuite dans le dixième chapitre le revers de la médaille de la politique belliqueuse du roi, qui explique les expressions de mécontentements après 1715. Dès 1673, il n’y a plus de budget en équilibre, ce n’est plus qu’une constante course en avant pour pouvoir couvrir les dettes l’entretien de centaines de milliers de soldats (p. 199). Ces difficultés financières aggravent les crises frumentaires des années 1691-1694 ou 1708-1711 qui causent plus de deux millions de morts (peut-être 20% de la population adulte, p. 202-203 !). La crise de 1709 est du fait de l’expérience de 1693, bien mieux gérée avec une très forte intervention de l’Etat, mais les séditions n’ont pu être évitées et les critiques parviennent à Versailles, certains pensent dès 1710 l’après-Louis XIV. Ainsi on discute de réformes constitutionnelles en milieu noble mais pas en milieu bourgeois (p. 214-216).

Les deux chapitres suivants détaillent les deux sujets de préoccupation majeurs de Louis XIV sur son lit de mort : la religion et sa famille. Pour ce qui est de la religion, le roi Très-Chrétien (sincèrement très pieux et même encore thaumaturge un mois avant sa mort, p. 227-228) reste attaché à l’unité de la chrétienté et après avoir fortement combattu le protestantisme (avec pour conséquence le départ de 200 000 huguenots), et a combattu tout aussi fortement le jansénisme. Tous deux s’opposaient à la conception de l’obéissance qu’avait Louis XIV (p. 242). La famille royale ensuite. Louis XIV a reconnu pas moins de vingt-deux enfants, dont le Grand Dauphin né en novembre 1661. C’est le seul des enfants légitimes qui ne mourut pas avant les cinq ans. Il eut cinq enfants avec Louise de La Vallière, neuf avec Mme de Montespan, et un enfant mort-né d’Angélique de Fontanges. Les enfants du roi durent cohabiter, ce qui couta au Grand Dauphin, tant son père aimait à favoriser ses bâtards (p. 269). Les dernières années du règne sont accablantes pour le roi : en 1711 et 1712, en l’espace de onze mois, meurent son fils, son petit-fils (et sa femme, très proche du roi) et un arrière-petit-fils. Ne restent parmi ses descendants qu’un arrière-petit-fils, le petit duc d’Anjou, que manquent de faire périr les médecins. Son oncle, le duc de Berry, était le seul membre de la famille royale encore en vie. Que le roi ait légitimé le duc du Maine et le comte de Toulouse n’est pas sans logique dans l’optique d’assurer une succession, quelle qu’elle soit en définitive.

C’est la question de la légitimation qui est à l’ordre du jour de la séance du parlement de Paris le 2 septembre 1715 (chapitre treizième), qui voit le duc d’Orléans devenir le Régent de France, avec un pouvoir plus grand que ne le prévoyait le testament royal (p. 299), avec l’appui du même Parlement (dont les membres ont des prétentions de patriciens romains, p. 289). Cinq jours plus tard, sa place dans l’appareil d’Etat était à nouveau reconnu, lui qui avait su être si accommodant avec le Régent et en 1717, il annihilait toute possibilité de succession pour les bâtards de Louis XIV.

L’épilogue enfin démontre que 1715 n’est pas 1789 et que en trois ans, la patiente construction étatique louis-quatorzienne a été mise à bas mais pas l’Etat lui-même dans ses ramifications administratives en développement, de moins en moins clientélistes et de plus en plus orienté vers l’intérêt commun. En 1715, au travers du Parlement, s’installe au sein de l’Etat la contestation qui va irriguer tout le XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution (p. 314).

Le livre est complété par d’abondantes notes, une sélection bibliographique et un index.

Voilà un livre qui est avant tout très très bien écrit, souvent dans un style légèrement archaïsant qui rend naturelle les citations de sources incluses dans le texte (p. 29 par exemple, avec analyse des problèmes de source p. 119). Cette analyse du règne de Louis XIV montre aussi quelle puissance d’analyse possédait Norbert Elias, toujours aussi central dans l’étude du fait de cour. Ran Halévi, spécialiste de la politique sous l’Ancien Régime, est aussi très cité (p. 224-225, le livre lui est dédié). Il n’étonnera pas le lecteur arrivé à ce point de la chronique que cet ouvrage est solidement documenté et que les reproches que l’on peut faire à l’auteur sont assez maigres. Peut-être le choix le décrire Louis XIV comme son propre ministre de la Communication plutôt que comme celui de l’Information (p. 166) peut être retenu contre lui, mais on voit le poids d’une telle erreur … Le lecteur familier de la période y sera comme un poisson dans l’eau, le didactisme de l’auteur faisant le reste, ce dernier pouvant sans doute encore accrocher à sa cordée le lecteur intéressé par l’histoire. On sort de la lecture avec une image de la plus grande clarté sur ce règne exceptionnel et son leg encore sensible aujourd’hui, que ce soit du point de vue des arts comme de celui de l’administration. Il ne dépareille pas à côté du Dimanche de Bouvines de Georges Duby.

(la Princesse Palatine et sa plume acerbe p. 259 … 8)

The ISIS Apocalypse

Essai historique sur l’Etat Islamique (Daech) de William McCants.

Celui de Patmos a tué bien moins de gens.

Arrivé sur le devant de la scène médiatique occidentale en juin 2014 avec la prise de Mossoul, l’Etat Islamique (EI) n’en est toujours pas reparti. Chacun a bien compris que ce n’était pas les considérations humanitaires les plus larges qui guidaient l’action de ce groupe qui déjà s’étendait entre l’Irak et la Syrie, avant de se proclamer comme califat le 29 juin de la même année.

Mais avec William McCants on quitte la sidération surmédiatisée pour plonger dans une explication de très haut niveau, centrée sur les fondements historico-théologiques du groupe EI et éclairant de plus la place de l’EI parmi les groupes salafistes-jihadistes de niveau mondial (en six chapitres et 240 pages de texte).

L’ouvrage démarre avec une très courte introduction avant s’atteler à expliquer le drapeau noir de l’EI (où se trouve écrite la profession de foi islamique). Et pour expliquer pourquoi ce drapeau noir est devenu une marque mondialement connue au point de flotter devant certaines maisons de banlieues étatsuniennes (qui n’y voyaient sincèrement pas à mal), l’auteur commence par détailler la vie de Abou Moussab al-Zarqaoui, un petit délinquant jordanien qui entre en contact avec Al-Qaida et fait part de sa fascination pour Nur al-Din et Saladin et sa haine des Chiites. Le régime taliban en Afghanistan ayant été stoppé dans son intention de se former en Etat dit islamique, Al-Qaida pense que sa chance est en Irak et avant même l’invasion étatsunienne, y missionne al-Zarqaoui (qui pourtant est déjà à ce moment-là pas sur la même ligne stratégique que Ben Laden) pour y mettre en place des réseaux et y agir dans le désordre qui naîtra immanquablement d’une telle invasion. Et les dissensions entre la branche mésopotamienne et le centre d’al-Qaida ne cessent pas, prenant même une autre tournure avec la proclamation d’un Etat en Irak en 2007, contre l’avis du Centre et usant de termes ayant pour but de convaincre les observateurs que le chef de l’EI était en fait un calife (et donc que son drapeau devait naturellement être celui de Mahomet, noir).

Mais la mayonnaise ne prend pas comme espéré (chapitre 2). Abou Ayyoub al-Masri (qui est en théorie subordonné au « commandeur des croyants » Abou Omar al-Baghdadi) a succédé à al-Zarkaoui en 2006 et c’est lui qui a souhaité établir au plus vite un Etat, croyant en l’arrivée imminente du Mahdi, le Messie annoncé par les hadiths. Cette croyance a bien sûr une résonnance dans la propagande de l’EI, mais semble avoir peu de réceptions favorables en Irak où devant la violence déployée par l’EI, des tribus sunnites se coalisent pour se battre contre le groupe (avec l’aide des troupes de Bagdad, p. 45) et les Etats-Unis portent des coups à ses dirigeants. En 2009, l’EI est considéré par les autres groupes jihadistes comme en voie de disparition et son Etat comme inexistant.

Le chapitre suivant porte un éclairage sur trois mouvements jihadistes qui permettent la remontée en puissance de l’EI (bien favorisée aussi par la politique anti-sunnite menée par le gouvernement de Bagdad). Le premier d’entre eux est Al-Qaida dans la péninsule arabique où Nayif al-Qahtani est le maître d’œuvre de la propagande et le rédacteur en chef de l’Echo des batailles, qui reprend le drapeau de l’EI dans ses publications. Samir Kahn, qui avec Anwar al-Awliki, créé le magazine de langue anglaise Inspire (toujours pour AQPA) est aussi actif au Yémen où al-Qaida s’attaque aux forces gouvernementales et aux tribus. Le second mouvement est le somalien al-Shabab et le troisième est al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Est analysé dans le livre leurs liens avec Al-Qaida central et l’EI, ou comment le lien de subordination envers Ben Laden est souvent que très très théorique mais aussi comment ils échouent à gouverner les territoires qu’ils contrôlent. Le chapitre s’achève sur la confusion qu’amènent les printemps arabes en 2011, car le drapeau de l’EI flotte en divers endroits dans les mains de groupes islamistes sans qu’il y ait de liens formels avec al-Qaida. Il est devenu est symbole de protestation.

Le quatrième chapitre est celui de la quasi-résurrection de l’EI, avec l’arrivée en mai 2010 de Abou Bakr al-Bagdadi (qui comme son prédécesseur n’est pas de Bagdad, mais marque une obligation édictée par les prophéties apocalyptiques prisées par l’EI) après la mort de Abou Omar (abattu dans sa propre maison). Abou Bakr, n’étant pas autorisé à étudier le droit en 1991 se rabat sur la théologie, étudiant plus particulièrement la récitation du Coran. Après un passage chez les Frères Musulmans, il rejoint al-Qaida en 2006 pour être en charge de la charia. Il défend sa thèse en 2007. Mais ce qui marque la renaissance de l’EI ce n’est pas le changement de chef, mais la mise en pratique du livre Le Management de la Sauvagerie, écrit par Abou Bakr Naji en 2004 en plus de l’extension de son combat à la Syrie sous le nom de Jabat al-Nosra. En 2012, ce même groupe sort de la clandestinité pour se transformer en groupe insurgé et être plus à l’écoute des besoins locaux (peut-être sous l’influence du théoricien du jihad al-Suri) et ainsi gagner des appuis locaux et même internationaux (p. 84-86), mais pas sans oppression une fois le terrain conquis. Mais vite des tensions naissent entre Jabat al-Nosra et l’EI en Irak, obligeant al-Qaida à tenter une médiation qui échoue. Les deux groupes se combattent et des attaques-suicides sont même utilisées, avec pour résultat que le plus méchant attire des combattants de l’autre camp (le « badness factor », p. 89).

Le chapitre cinquième analyse plus en profondeur les croyances apocalyptiques sur lesquelles se basent l’EI (de telles croyances ne se limitent de loin pas aux seuls salafistes-jihadistes). L’une d’elle fait du Levant le lieu de la bataille finale menant à l’apocalypse, avec la place éminente que les étrangers (convertis ou non habitants du pays) doivent y prendre. Et au Levant, la localité de Dabiq est celle où précisément doit se conclure ce combat (et qui logiquement donne son nom à une revue de propagande). L’auteur explique par ailleurs le lien de cette prophétie avec la dynastie omeyyade (p. 103), tout comme il explique le messianisme et l’anti-chiisme radical qui animent l’EI.

Enfin, dans un sixième et dernier chapitre, W. McCants étudie la question du califat, déclaré en juin 2014 et qui marque la séparation entre al-Qaida (qui ne souhaitait pas une telle proclamation, bien trop prématurée) et l’EI. Les drapeaux s’accompagnent de bannières déclarant le califat déclaré en accord avec méthode prophétique (c’est-à-dire de Mahomet), avec une nouvelle monnaie devant évoquer les premières monnaies islamiques (qui n’existent pas avant les Omeyyades, et sur un modèle qui ferait bondir les salafistes d’aujourd’hui, p. 127). Cette déclaration fait naitre un débat parmi les savants du salafisme (p. 128, peu de savants pour l’instauration), et al-Qaida tente pour un court temps de faire passer le mollah Omar pour un contre-calife (même s’il n’est pas reconnu comme calife mais comme commandeur des croyants). Mais Mahomet n’est pas la seule inspiration de l’EI, la dynastie abbasside (telle que vue par ces jihadistes, parce que la vérité est plus baroque, mais qui eux aussi arrivèrent au pouvoir à la faveur d’une ambiance mystique et apocalyptique) fournissant aussi des modèles (p. 131). Mais la possibilité que l’EI puisse conquérir Bagdad, capitale des Abbassides, avec sa majorité chiite, est plus que faible …

La conclusion, qui rappelle l’influence démultiplicatrice de l’invasion étatsunienne de 2003 sur l’apocalypticisme sunnite (rejoignant ainsi un trait plus chiite, avec force complotisme, p. 145) fait une distinction entre l’apocalypticisme lent de Ben Laden qui est dépassé par sa version rapide, celle de Zarqaoui, martelé par sa propagande (et les très fines différences avec le wahhabisme séoudien, p. 136-138). W. McCants affirme ensuite que tout ceci est très loin de ce que voulait Ben Laden (et que le succès de l’EI est surtout du au fait qu’il a eu les coudées franches, p. 153) et que pour lui la stratégie occidentale actuelle est la meilleure possible dans ce contexte. Le livre est complété par des appendices sur les prophéties apocalyptiques sunnites, par les nombreuses notes et un index.

On repose ce livre avec un seul regret : il aurait pu être plus gros pour en apprendre encore plus. Le début de l’ouvrage donne d’ailleurs le ton, avec l’analyse des différences entre Ben Laden et Zarqaoui, deux générations qui ne tirent pas les mêmes leçons des expériences jihadistes passées (comme en Algérie, p. 13, ou plus loin, p. 68-69). Les explications du drapeau (p. 20) et de l’inspiration abbasside (p. 26-27) sont lumineuses (mais on a quelques sérieux doutes sur les 100 000 croisés de la Première Croisade, p. 24). La suite est tout aussi excellente, claire, pédagogique et très fouillée. On tourne les pages sans même le remarquer. Les notes font la bagatelle de 49 pages, renvoyant vers de nombreux types de documents (y compris des polémiques via Twitter, p. 95). L’auteur fait part en fin d’ouvrage des possibilités d’évolutions de l’EI et des contradictions qu’il a à résoudre (comme le fait que les anciens baathistes soient nombreux dans l’appareil, p. 79). Se dirige-t-on vers une temporisation dans le millénariste apocalyptique ou une fin des temps sans Mahdi (p. 142-144) ? Ce livre est donc un très bon complément de celui de P.-J. Luizard, Le piège Daech (voir ici), étudiant le temps présent et les relations inter-jihadistes alors que P.-J. Luizard mettait en lumière les tendances longues agitant la Syrie et l’Irak.

Mais comme dans les romans de Georges Martin, il ne faut pas trop s’attacher aux personnages …

(Ben Laden, cet écolo p. 66 … 8,5)

Le piège Daech

Essai d’histoire du Levant et de la Mésopotamie contemporains de Pierre-Jean Luizard.

71Vp1Ie76QL._SX327_BO1,204,203,200_
L’histoire vue comme un bon gros bâton !

L’Etat Islamique, ou EI ou Daech, a fait une irruption plus que remarquée sur les écrans du monde entier en 2014, lors de ce qui était déjà la huitième année de son existence. Ce mouvement a pris la place de Al Qaida comme première organisation terroriste sunnite du monde en faisant deux choix stratégiques opposés : là où Al Qaida entendait gagner l’assentiment populaire pour pouvoir faire revivre le califat au travers d’un chef charismatique (O. Ben Laden) et dans un jihad déterritorialisé, l’EI a choisit de se tailler un domaine et d’instaurer le califat sans avoir à sa tête un chef charismatique. Certes, l’EI a accumulé les ralliements de groupes salafistes-jihadistes du monde entier du fait de ses succès (sans phagocyter entièrement les groupes locaux d’Al Qaida) et sa propagande particulièrement bien pensée pour cibler l’Occident a fait mouche, mais est-ce que ce groupe ne s’inscrit pas tout autant dans l’histoire du monde arabe d’après la fin de l’Empire ottoman que dans celle de la crise du monde musulman ? Pierre-Jean Luizard inscrit l’expansion de l’EI dans l’histoire de la Syrie et de l’Irak et démontrant surtout l’échec de l’imposition du concept d’Etat-Nation dans l’ancien Empire ottoman. Un siècle après, la rivière de l’histoire fait une résurgence karstique …

Après une très courte introduction expliquant l’objectif du livre, le premier chapitre entre tout de suite dans le vif du sujet avec l’irruption de l’EI en janvier 2014 à Falloujah (à 70 km de Bagdad) qui crève les écrans internationaux. L’armée irakienne subit déroute sur déroute, surtout parce qu’elle est formée de clientèle chiite et qu’elle s’est comportée comme une armée d’occupation dans les zones sunnites d’Irak. Mossoul et Tikrit sont rapidement, et avec elles des stocks plus que conséquents d’armes et de très grosses sommes d’argent (pour Mossoul, on parle de plus de 300 millions d’euros). Les Kurdes sont d’abord complices des actions de l’EI, avant par la suite de se distancer d’eux. Une fois la conquête faite, l’EI s’attaque à la corruption (en exécutant ceux qu’elle considère comme corrompus ou spéculateurs) et transmet le pouvoir local aux chefs tribaux, à la condition qu’ils appliquent les standards moraux de l’EI et n’affichent pas d’autre drapeau. En juin, les deux tiers de l’Irak sunnite sont aux mains de l’EI, ce qui pose la question de savoir si c’est encore un groupe terroriste ou déjà une organisation étatique qui risque de mettre à bas tout le système régional. L’EI ne se contente pas de rassembler les sunnites minoritaires oppressés par les chiites (après avoir eux-mêmes dirigé l’Irak pendant 80 ans), il internationalise le conflit en contestant les frontières issues des mandats et de fait la légitimité des Etats, et en attirant de nombreux jihadistes d’Europe, du Maghreb et d’Asie centrale (pour répondre de manière internationaliste à la coalition internationale qui se met en place).

Ces frontières sont issues du démantèlement de l’Empire ottoman, symbolisé par les accords Sykes-Picot. Le second chapitre retrace l’histoire de ces frontières et comment les populations de ces territoires finirent, souvent dans le sang, à accepter les nouveaux Etats (des Etats-Nations sans Nations …) que délimitent ces frontières, poussés par les puissances mandataires (qui avaient trahies leurs nombreuses et contradictoires promesses de la Première Guerre Mondiale) et leurs intérêts. Le rêve chérifien n’ayant pas vu le jour, l’idée panarabiste est reprise comme élément de discours par les partis nationalistes dans le but de prendre le pouvoir au niveau des Etats. Puis le troisième chapitre rappelle une constante dans l’histoire irakienne : l’Etat y est toujours contre la société, que ce soit quand il est aux mains des Sunnites (entre 1920 et 2003) comme quand il est dirigé par les Chiites (depuis 2003), mais être Kurde ne compte pas comme être Sunnite même si vous l’êtes … Avec les divisions confessionnelles et ethniques, il faut en plus aussi prendre en compte les tribus dont certaines ne sont arrivées en Mésopotamie qu’au début du XXe siècle (p. 73). Certaines d’ailleurs se convertissent (entièrement ou en partie) au chiisme, plus favorable aux opprimés (nous sommes dans un système bédouin ou les nomades ont l’ascendant sur les sédentarisés) et qui compte deux villes saintes en Irak (Kerbala et Najaf). L’urbanisation ne met pas fin au système tribal, il le déplace seulement dans les quartiers ou les immeubles.

Cette fragmentation irakienne ne se retrouve pas en Syrie (le quatrième chapitre) avant la guerre civile (près de 70% d’Arabes sunnites et de très nombreuses minorités composent la population en 2010). Le parti Baas est fondé dans les années 30 par un Grec Catholique, un Alaouite et un Sunnite. Il devient le parti des minoritaires qui veulent échapper à ce statut, avant qu’ en Syrie, les Sunnites y adhèrent en masse à partir de 1952 et du succès apparent du nassérisme. Seulement, à partir du début des années 60, les Alaouites commencent leur colonisation de l’armée (c’est aussi le fait des Druzes et des Ismaéliens). Hafez El-Assad prend le pouvoir en 1970 et cinq ans après, les Alaouites occupent 60% des postes d’officiers (mais les clans en son sein continuent de rivaliser, p. 101). En février-mars 2011, dans le cadre des Printemps arabes, les protestataires scandent des slogans pluriconfessionnels, mais c’est la très dure répression qui favorise la communautarisation du soulèvement. A l fin de l’année 2011, le sentiment anti-alaouite a fortement progressé, surtout dans la majorité sunnite (dont l’auteur souligne la forte tradition hanbalite, tradition qui a donné naissance au wahabisme, p. 105). Mais surtout revient à la surface un anti-chiisme violent, alors que justement le gouvernement s’est allié à l’Iran. Ce dernier fait aussi le choix de la confessionnalisation en combattant principalement l’opposition dite « modérée » et laissant les coudées franches aux groupes jihadistes afin d’obliger les puissances extérieures à le soutenir (alors qu’il avait soutenu les jihadistes quand les Etats-Unis étaient en Irak …).

Avec deux Etats en lambeaux, voir faillis, la situation régionale peut-elle encore empirer ? C’est l’objet du cinquième chapitre. L’Iran soutient sans se cacher le gouvernement irakien (qui est tout simplement son client). Le Liban, du fait de ses liens avec la Syrie, de sa fragmentation et des réfugiés qui en nombre sont venus sauver leur vie dans ce petit pays côtier, peut légitimement craindre une extension du conflit sur son sol. La Jordanie, fragilisée et ayant beaucoup de ses nationaux sous la bannière du jihad, est soutenue par les Etats occidentaux, et au premier rang desquels, les Etats-Unis. L’Arabie Saoudite, déjà très engagée au Yémen, finance divers groupes salafistes-jihadistes, dont certains ce sont retournés contre la main qui les nourrit. Enfin, la Turquie a cru pouvoir soutenir des Kurdes à l’extérieur du pays sans que cela ait de conséquences en Turquie même tandis que sa sortie du monolithisme kémaliste (nécessaire à l’AKP pour affirmer un islam politique) a aussi réveillé les revendications des alévis et remet en cause la touranité des groupes minoritaires. Pariant sur une chute rapide d’un gouvernement syrien qui était pourtant son allié, le gouvernement turc se range au côté de l’opposition. C’est positionnement aujourd’hui très critiqué en Turquie et sa politique néo-ottomane est plus qu’à l’arrêt.

Le dernier chapitre se recentre sur l’EI et son expansion en Syrie et en Irak. L’EI n’a pas fait que proclamer le califat, il tient à en faire un vrai Etat. S’il souhaite détruire les frontières mandataires, il ne méconnait pas les frontières ethniques et religieuses et surtout prend en compte l’existence des tribus même si de nombreux combattants étrangers affluent. L’EI appointe des juges, a une police des mœurs, a relancé les écoles et les universités (avec un programme bien entendu différent) et cherche à satisfaire les besoins de la population. Son service de propagande est maintenant bien connu et il est spécifiquement dirigé contre l’Occident (p. 169). L’auteur se garde de donner des solutions et même de faire de la prospective. Avec raison, puisque depuis la parution du livre, au début de l’année 2015, les choses ont encore bien changé, avec une plus forte présence russe en Syrie par exemple.

Ce livre, assez court (180 pages) et écrit gros, est une très bonne introduction à ce qui agite le Proche-Orient. Néanmoins, on voit que la spécialité de l’auteur est l’histoire de la zone (et si les notes infrapaginales sont peu nombreuses, on sent les sources sérieuses, par exemples sur les liens institutionnels entre religion et pouvoir, p. 67), mais pas le jihadisme. Le discours est très pédagogique, et donc d’une grande clarté. Il y a des cartes mais des cartes plus historiées et sériées auraient été un plus, puisque la situation tactique locale change tout de même très rapidement. Par contre les repères chronologiques en fin de volume sont assez pratiques. Un bon point de départ.

Qui se poursuivra bien vite dans cette veine !

(le double-jeu kurde p. 23 expliques certaines actions étatsuniennes contre les camions citernes transportant du pétrole de contrebande … 7,5)

The Mitrokhin Archive

Essai historique de Vassili Mitrokhine et Christopher Andrew. Existe en français sous le titre Le KGB contre l’Ouest 1917-1991 : Les archives Mitrokhine.

Rouge comme le sang des victimes et noir comme la nuit mémorielle où sont ces dernières.
Rouge comme le sang des victimes et noir comme la nuit mémorielle où sont ces dernières.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce livre avait fait du bruit à sa sortie en 1999. Il ne révélait rien de moins que le « passage à l’Ouest », en 1992, de l’un des archivistes du premier directorat principal du KGB. Et il n’a pas voyagé à vide vers la Grande -Bretagne, puisqu’il a copié à la main, entre 1972 et 1984, des documents d’archives (qui remontent jusqu’aux années 1930) qu’il était chargé de transférer au nouveau siège du KGB. Si le qualificatif de transfuge semble ne pas pleinement s’appliquer à un retraité, ancien colonel, la masse d’information qu’il a donné au MI6 (qui l’a exfiltré de Russie et récupéré ses notes dans sa datcha) fait de lui la source la plus importante pour les services occidentaux sur l’espionnage de l’Est à la fin de la Guerre Froide mais aussi sur l’action du KGB à l’intérieur de l’URSS et du Bloc de l’Est. C’est cet apport que C. Andrew, historien officiel du MI5 et enseignant à Cambridge (et ayant collaboré avec O. Gordievsky, un autre colonel transfuge du KGB), confronte sur plus de 750 pages de texte avec ce qui est déjà su par ailleurs.

Les auteurs commencent par présenter les évolutions onomastiques de ce qui est le plus connu sous le nom de KGB, entre 1917 et 1990, une liste d’abréviations et d’acronymes, une note sur le système de translittération utilisé, un avant-propos puis une introduction à la version souple du livre qui permet à C. Andrew d’analyser la réception du livre, pointant notamment le regrettable fait (selon lui) que l’action du KGB contre les dissidents n’ait pas été plus remarqué par les commentateurs, chaque pays se concentrant sur « ses »espions (p. XXXVI).

Le premier chapitre a pour seul but de décrire comment se sont constituées lesdites « archives Mitrokhine » et comment elles sont parvenues en Grande-Bretagne. Le second chapitre relate quelques unes des opérations des premières années du NKVD/KGB de 1917 jusqu’à la fin des années 30, dont beaucoup eurent lieu en URSS même, reprenant les techniques d’agents provocateurs chères à l’Okhrana (la police politique du Tzar). Nombre de ces premiers agents ne survivront pas aux purges staliniennes (p. 124) et la tâche principale des Tchékistes entre 1934 et 1941 est de survivre, pas de chercher du renseignement. Les cinq chapitres suivants décrivent l’Âge d’Or de l’espionnage international du KGB, la période dire des Grands Illégaux, quand des agents recrutés pour des raisons idéologiques parviennent à des postes gouvernementaux ou très proches en profitant assez souvent de la naïveté des services de contre-espionnage ennemis. Les Cinq de Cambridge font partie de ces Grands Illégaux mais n’en sont pas les seuls membres (l’OSS étatsunienne est ainsi noyautée dès sa création grâce à des agents dans l’administration, p. 137 et p. 155). La manne est tellement incroyable, trop belle pour être vraie, que ces agents exceptionnels sont continuellement suspectés d’être en réalité des agents-doubles (p. 156-158, sauf quand il s’agit de neutraliser de possibles transfuges comme K. Volkoff), sans parler du fait que les renseignements collectés sont peu analysés … En Grande-Bretagne comme aux Etas-Unis, l’espionnage n’est pas que politique, il est aussi scientifique et technologique, à un niveau faramineux (p. 154-155). Le projet Manhattan en faisait bien entendu partie et Staline en savait plus sur ce projet que H. Truman quand il était vice-président et que la majorité du Cabinet britannique (p. 175). La fin de la Seconde Guerre Mondiale n’empêche pas la chasse des généraux Blancs qui avaient jusqu’à ce moment échappé aux tueurs du NKVD, ou au rapatriement de force de populations (c’est pour C. Andrew l’épisode le plus honteux de l’histoire militaire britannique de tout le XXe siècle, p. 177-179).

Après 1945, les Etats-Unis deviennent l’Adversaire Principal pour le KGB (chapitres 9 à 14), mais les recrues idéologiques se font beaucoup plus rares et les puissances occidentales regardent d’un autre œil ce qui leur parvient d’URSS et de ses satellites. Le KGB essaient néanmoins de renforcer son réseau, avec des agents sous couverture diplomatique comme des résidents illégaux, mais ne réussira jamais à reconstituer les positions qui étaient les siennes dans les années 30 aux Etats-Unis, déjà parce que le FBI a resserré sa surveillance et surtout parce que le Parti Communiste local a les coudées beaucoup moins franches. Si le combat idéologique a depuis 1917 été à l’ordre du jour à Moscou, il commence seulement aux Etats-Unis. L’absence de renseignements de haut-niveau a des conséquences assez dangereuses pendant la crise des missiles à l’automne 1962 (p. 239). Le KGB est même parfois moins performant que le service de renseignement tchécoslovaque dans les années 60 et 70 (où tout le monde ne part pas à la retraite en 1989 …). L’ONU par contre est bien sous contrôle, avec des agents parmi les assistants de plusieurs Secrétaires Généraux (p. 270-271).

Les chapitres 15 et 16 décrivent à l’inverse les opérations du KGB dans les pays du Bloc de l’Est dans l’immédiat après-guerre, notamment l’usage d’illégaux sans que les services locaux collaborent. Le Printemps de Prague (en 1968, mais le KGB continuera longtemps de se méfier de la Tchécoslovaquie) est un des thèmes centraux de ces deux chapitres, mais les auteurs considèrent aussi leur emploi en Pologne en 1970 p. 338 et 351), tout comme en Roumanie, Allemagne de l’Est, Hongrie et Bulgarie (p. 362). On peut aussi constater que le tropisme antisémite du KGB reste fort jusque dans les années 70 (en Hongrie par exemple, p. 355-356).

Le KGB est aussi chargé des liens avec les partis communistes de l’Ouest, au premier rang desquels le français et l’italien, avec de nombreux transferts de fonds (chapitre 17), mais l’eurocommunisme est un danger idéologique qui préoccupe beaucoup le service (chapitre 18), sans qu’il puisse agir comme en URSS à l’encontre des dissidents, où il rencontre souvent le succès (chapitres 19 et 20). Si parfois leur célébrité (Sakharov) leur évite l’internement psychiatrique, le service leur mène une vie très dure, faites de rumeurs et d’agents provocateurs.

La Guerre Froide, c’est aussi la guerre des ondes, avec son corollaire qui est l’interception des émissions radio (chapitre 21). En 1990, il n’y a rien moins que 350 000 personnes en URSS chargées des interceptions (p. 460-461), ce qui bien sûr n’empêche pas les actions plus musclées à l’étranger (chapitres 22 et 23), que ce soit des assassinats ou des enlèvements (ou leurs projets). Si certains projets aboutissent, le KGB éprouve de plus en plus de difficultés à localiser les transfuges pour les tuer (les années 60 et 70, p. 479-482). De ce côté-là aussi, les années d’avant-guerre sont bien loin …

Le premier directorat continue ses opérations de renseignement politique et technologique en Europe de l’Ouest, que ce soit en Grande-Bretagne (chapitres 24 et 25), en RFA (le chapitre suivant), ou en France et en Italie (chapitre 27). En Allemagne de l’Ouest, d’anciens SS sont employés par le KGB (p. 472), mais des ressortissants de la RDA sont aussi parmi les agents envoyés à l’Ouest (avec ou sans la collaboration du HVA, le service d’espionnage extérieure de la RDA). Ces derniers servent par exemple pour les opérations « Roméo » (ce dont use aussi le HVA), destinées à séduire principalement des secrétaires dans les ministères ouest-allemands (tout au long des décennies 50 à 70, p. 581). Il est même un « Roméo », jugé incontrôlable, qui devient la cible d’une Juliette (p. 587). L’idée maîtresse qui préside à toutes ces opérations est que l’OTAN va déclencher une frappe atomique préventive (opération RYAN). Cette idée tourne à la paranoïa chez les analystes en URSS au début des années 80 (malgré l’existence d’un agent pendant trente ans au bureau du Chiffre du Quai d’Orsay, p. 608, dont le livre nous dit pas s‘il fut par la suite inquiété par la justice) et les agents de terrain n’arrivent pas à les en faire démordre. Ce défaut fondamental d’analyse va conduire le monde au bord du conflit atomique en novembre 1983 … Le renseignement technique est cependant moins affecté par le biais d’analyse, mais son exploitation laisse par contre à désirer (p. 586-587). Si le KGB cherche à influencer les opinions publiques (Le Monde prend cher p. 612), il rencontre peu de succès (le mouvement des euromissiles est évidemment aidé par le KGB, p. 631) et beaucoup de dépenses, même en utilisant l’antisémitisme qui est le sien (p. 612).

La surveillance des églises, qui ne sont plus combattues à partir du début des années 40 en URSS, est aussi du ressort du KGB. L’insignifiant prend des proportions incalculables, mais quand il est questions de principes idéologiques, les quelques milliers de Baptistes, Témoins de Jéhovah et autres sectes inoffensives pour l’Etat sont réprimées avec sévérité (p. 658). Ce chapitre sur le KGB et les religions (le 28e) explique beaucoup de choses sur le paysage religieux actuel en Russie, et surtout sur les liens entre le Patriarcat de Moscou et le pouvoir politique (p. 660 par exemple).

Les deux derniers chapitres traitent de la crise polonaise (Solidarnosc et Jean-Paul II) et du début de l’effondrement du Bloc de l’Est (que l’auteur date de fin novembre 1986, p. 705), alors que des moyens colossaux sont consacrés à la surveillance des citoyens soviétiques et que tout est déviance idéologique (y compris le rock, ce qui se justifie aisément, p. 711-712).

L’épilogue, enfin, voit une critique par les auteurs de l’historiographie dans ce quelle manque de remarquer l’importance du rôle du KGB (et au-delà des services secrets en général auprès de chaque gouvernement) dans la conduite de la politique étrangère de l’URSS. Les auteurs parlent de dissonance cognitive, une volonté de ne pas regarder (p. 716). Il faut ainsi prendre en compte que pour le régime soviétique, la Garde Blanche était bien plus dangereuse que Hitler, sans parler des trotskystes ! Le KGB, qui dans les années 30 se confond avec les diplomates soviétiques, ne rencontre quasiment aucune opposition en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis avant la Seconde Guerre Mondiale. Six ministres britanniques seulement connaissent ULTRA, le programme de décryptement des messages militaires allemands entre 1939 et 1945 organisé à Bletchley Park, six ministres … et Staline. Le programme étatsunien VENONA (qui vise à décrypter les communications soviétiques à partir de 1940 et jusque dans les années 80) était connu de Staline cinq ans avant le directeur de la CIA (en 1947) ou le Président des Etats-Unis (p. 716-717). L’épilogue s’achève sur une courte histoire de ce que le KGB devient dans les années 90, prenant de plein fouet la fin de l’époque des idéologies (p. 719). Le KGB passe ainsi d’un système où les renseignements parviennent en masse mais où l’Etat autoritaire empêche la pensée hétérodoxe nécessaire à un service de renseignement à un système certes plus libre mais où les renseignements (que l’on n’arrivait pas à analyser correctement) n’affluent plus comme avant. Mais les problèmes de l’analyse avec un trop plein d’informations n’est pas un problème uniquement rencontré par le KGB …

Il faut bien évidemment s’accrocher pour venir à bout de ce pavé qui fourmille d’informations, mais qui par certains moments peut se lire avec un certain allant (et même parfois de l’humour, p. 280). Le fait que l’on n’ait pas en miroir l’envers du décor peut aussi, de façon fausse, faire croire au lecteur que les services occidentaux n’ont rien fait pour se protéger des menées du KGB ou pour agir en URSS (ce qui est assez vrai avant 1945, beaucoup moins après comme le montre les quelques lignes sur l’affaire Farewell). Les années 20 sont peu traitées (malgré leur intérêt tout aussi évident que les autres décennies), mais c’est sans doute là un effet de ce que Mitrokhine a pu voir et recopier (ou l’intéresser).

Nous croyons que le second tome, consacré au « Tiers-Monde », nous tend les bras !

(p. 641, l’autoflagellation en matière d’anticolonialisme n’est pas que une spécialité française …8)