Sprung über ein Jahrhundert

Roman utopique de Franz Oppenheimer, avec une préface de Klaus Lichtblau et une postface de Claudia Willms.

Aiguilles, avec détricotage.

Ecrit en 1934, sous le pseudonyme de Francis D. Pelton, Sprung  über ein Jahrhundert se place dans la lignée de La machine à explorer le temps de H.G. Wells, et ceci même explicitement comme le montre la page 23. Comme son devancier, mais aussi de nombreuses autres utopies, le roman a une très claire visée sociale, critiquant la société de son temps mais aussi définissant ce qui serait une bonne société un siècle plus tard. En tant que premier professeur de sociologie d’Allemagne, l’auteur a quelques munitions.

Hans Bachmüller, ingénieur de son état, arrive dans le futur en provenance de l’année 1932. Peu de temps auparavant, en creusant une cave dans la colline derrière sa maison, il avait découvert une machine métallique et un cadavre dans celle-ci. Ayant dégagé la machine, il avait fait un petit essai avant de se lancer dans un grand saut vers le futur, en 2032. Et donc voici Hans Bachmüller qui rencontre un habitant du futur. Ce dernier le met assez rapidement en relation avec son oncle, un dirigeant local. Coup de chance, ces deux personnes se trouvent être des membres de la famille de Bachmüller, ce qui facilite grandement la vérification de ses dires. Mais Bachmüller constate vite que ce monde n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’il a connu : on peut survoler la France librement en venant de l’Allemagne, un barrage a été construit à Gibraltar et on communique au travers d’un visiophone. Quel évènement a pu conduire la France et à l’Allemagne à ne plus se penser en ennemis, à ouvrir les frontières, et à propager partout la prospérité ? C’est ce que va découvrir Bachmüller tout au long du roman, en rencontrant divers personnages qui le renseigneront sur le nouvel état du monde et ses dirigeants, sur l’économie (un monopole de fait dans les années 30, p. 67 ?), le système bancaire, l’égalité, les échanges linguistiques, le monde du travail, la nouvelle paysannerie et ce qui anime les hommes dans la poursuite de ces changements.

Ce roman, qui ne croule pas sous une action effrénée c’est le moins que l’on puisse dire, n’est pas bâtit autour d’un scénario. C’est très clairement un habillage utilisé par l’auteur pour diffuser ses idées, comme il le dit lui-même, dans une époque où ce n’est pas l’intelligence mais les sentiments dont il faut user pour parler aux masses. Et ses idées, déjà exposées dans d’autres livres ou articles, tournent autour de la place de l’Etat (distingué du peuple, p. 32), d’un scientisme très dixneuviémiste (p. 45, comme le vocabulaire du livre), du libéral-socialisme très opposé au communisme (p. 61, p. 68 et p. 72) et qui peut prendre la forme de coopératives (l’auteur lui-même en a fondé quelques-unes et l’influence des cités-jardins de E. Howard est indéniable p. 140).

Le contexte d’écriture est évidemment très présent, entre références claires à la Première Guerre Mondiale, à des problèmes monétaires graves (y est promu un étalon-or, p. 98-99), aux pouvoirs forts et l’auteur utilise des mots très utilisés au début des années 30 en Allemagne, comme « Führer » (dans un sens pas encore péjoratif p. 154) et « Volk und Raum » (pour très clairement mettre à bas l’idéologie nationale-socialiste sur la question, p. 136-146).

L’auteur décrit aussi des phénomènes qui nous sont quotidiens ou pas étrangers : une économie avec très peu d’argent liquide (p. 92), des échanges de jeunes gens pour leur faire apprendre une nouvelle langue, des assurances sociales universelles, des voitures pour tous (p. 69),  une Europe unie, voire même une Europe des régions.

F. Oppenheimer a une vision irénique du néolithique (p. 62), mais aussi une vision assez fantasmée du Moyen-Âge, entre mysticisme rhénan (très cité en fin d’ouvrage comme fondement de renouveau) et une paysannerie libre à l’Est mais serve à l’Ouest (c’est assez bancal p. 67). Pour rester sur le thème de l’Histoire, F. Oppenheimer se place dans une optique claire de « fin de l’Histoire », en décrivant un monde post-historique, sans Etat, comme un retour à la préhistoire. Mais on sent un esprit intéressé par une quantité de choses et qui aime beaucoup citer (p. 45 par exemple).

Pendant d’une préface courte mais efficace, la postface développe plusieurs thématiques. L’importance de l’utopie dans la pensée socialiste et comment le roman se place dans la production de F. Oppenheimer sont analysés en premier, puis sont traités successivement trois aspects présents dans le livre : l’action pacificatrice de la « Super-Arme » (H.G. Wells est le premier théoricien de la dissuasion nucléaire et F. Oppenheimer est un ami de A. Einstein), l’Europe des régions et enfin, l’étincelle divine présente en chaque homme (thème de la fin du livre, pour montrer que tout n’est pas que technique ?). Le livre n’est pas commenté dans son entièreté mais il est là une contextualisation bienvenue et bien faite.

Les chances que ce livre soit traduit en français sont à peu près nulles, mais sa lecture est l’occasion de bons moments, de réflexions et de sourires.

(F. Oppenheimer cite son poète de beau-frère p. 161 …8)

Bruges-la-Morte

Roman symboliste de Georges Rodenbach, avec une postface de Christian Berg.

Du gris, du rouge brique, du gris.

Un amoncellement, de pierre, de briques, de tuile et de bois peut-il être un personnage dans un roman qui ne soit pas de fantasy ? Pour G. Rodenbach, la réponse est sans conteste oui. Et nul besoin d’exercer de grands pouvoirs pour le déceler dans Bruges-la-Morte (quel titre d’ailleurs !): l’auteur vend la mèche dès l’Avertissement.

Hugues Viane, veuf depuis dix ans, vit à Bruges. La ville flamande répond à son état d’esprit, entre murs gris, brume et canaux aux eaux immobiles et noires. Sa vie est réglée, entre dévotion aux souvenirs de sa défunte épouse et promenades dans une ville à la splendeur et à l’effervescence passée. Mais cette effervescence absente de la ville, elle gagne l’esprit de H. Viane quand il croise sur un quai le sosie de sa femme. Qui est-elle ? L’obsession de l’analogie gagne le veuf quand il retrouve cette femme dénommée Jane. Mais jusqu’au ira cette analogie, alors que la ville se rappelle à son souvenir ?

Ce livre contient non seulement le roman avec ses quinze chapitres, mais aussi une postface analysant l’œuvre et une anthologie de textes réunie sous le titre « Contextes », montrant l’écologie du texte, avec d’autres textes sur Bruges mais aussi des évocations d’autres villes mortes (Gand, Aigues-Mortes, Venise, Cartagène et Ostende) par des auteurs tels que S. Mallarmé, H. Miller, G. D’Annunzio, M. Yourcenar, G. Rossetti ou J.-K. Huysmans. Une courte biographie et une bibliographie spécialisée complètent le volume qui atteint les 200 pages.

Si l’anthologie atteint son but de montrer que G. Rodenbach baigne dans un climat littéraire propice à la production de son roman et que sa postérité est prolifique (faisant suite à un succès immédiat, à de rapides traductions, à deux films  et à une transposition dans l’art lyrique sur une musique de E. Korngold sous le titre Die Tote Stadt), la postface offre au lecteur une analyse très fine de ce roman.

Ce roman n’est pas que très bien écrit (et aux néologismes pas choquants), il est aussi bien pensé, au-delà d’une intrigue que C. Berg qualifie « d’insignifiant » (p. 151). Le commentaire, auquel on peut reprocher une fin un peu abrupte, est divisé en différents thèmes, en commençant avec une description du parcours et des influences de G. Rodenbach, en Belgique et à Paris. C. Berg passe ensuite au thème de l’illusion (ou du choix entre deux illusions, si la vie elle-même est une illusion dans la lignée de Schopenhauer, très apprécié de G. Rodenbach p. 137), puis explore les liens entre la vivante (Jane) et la morte et leur impossible accord. C. Berg passe ensuite à ce qui unit H. Viane à la ville, une relation qu’il qualifie avec justesse d’instable (p. 150). Les thèmes du sang et  de la mère sont aussi commentés avant que C. Berg n’étudie la réception de l’œuvre et sa perception contemporaine.

Le roman ne peut échapper à son qualificatif de symboliste. Comme chez le peintre G. Moreau, tout y est vaporeux, brumeux, imprécis, où la vraie beauté ne peut pas être décrite de manière précise, au risque de perdre son essence, toute à la fois sainte et impérieuse. Le roman est de plus accompagné par 35 photographies non légendées de Bruges où il n’y a presque pas âme qui vive et où prédomine le beffroi, véritable figure d’effroi (comme le signale C. Berg p. 167, parlant de soutien des photographies et non d’illustration). Comme dans beaucoup d’œuvres symbolistes, la spiritualité (ici très catholique et sans doute déjà un peu forcée à la fin du XIXe siècle) et la Mort occupent une grande place, en réaction au courant naturaliste alors très présent dans la production littéraire européenne.

C’est donc un beau moment de lecture sur laquelle les années n’ont pas eu prise. Le cheminement (du veuf comme du lecteur) y est bien plus important que son aboutissement, renforcé par une analyse claire et éclairante.

(Tierry d’Alsace a retrouvé son « h » depuis 1891 p. 122 … 8)

Star Wars, un récit devenu légende

Conflits, passions et trahisons : la saga décryptée
Essai sur la littérarité de la série cinématographique Star Wars par Nicolas Allard.

L’hyperespâââââce.

Star Wars est devenu un grand rendez-vous annuel au cinéma, en plus de tous les produits dérivés qui sortent en continu. Mais est-ce seulement une série de films d’action et de science-fiction ? Tel n’est pas l’avis de Nicolas Allard, enseignant en classe préparatoire, qui y voit une ligne narrative, courant de l’épisode I à au moins l’épisode VIII (il y ajoute Rogue One pour faire bonne mesure). Prenant le parti d’une progression narrative pour cet ouvrage, N. Allard ne démarre donc pas avec l’épisode IV (sorti au cinéma dans sa première version en 1974) mais avec l’épisode I, la Menace fantôme. Qui dit narration (ou récit) dit procédés narratifs, et c’est ce qu’analyse l’auteur dans les 210 pages que compte ce livre, en plus des liens entre les personnages, leurs buts et leurs psychologies.

L’auteur commence donc par le très discuté épisode I. Son jugement n’est pas entièrement négatif, mais N. Allard le pense néanmoins très dispensable. Ce qui le gêne le plus, c’est que c’est une opposition à la pleine expansion de l’imaginaire du spectateur avec la volonté d’expliquer tout ce qui se passe dans l’épisode IV (p. 12). Montrer une Ancienne République avant sa chute était nécessaire, expliquant la lutte de la Rébellion pour revenir à un état démocratique ou du moins non dictatorial. L’antagonisme Sith-Jedi était lui aussi nécessaire dans cet épisode, passant d’une différence hiérarchique à une dimension spirituelle (les Siths vont toujours par deux, p. 16). Mais pour l’auteur, l’ellipse de dix ans entre les épisodes I et II est l’aveu de l’inutilité du premier épisode.

Dans ce second épisode, le film cherche à compenser ce premier opus déficient. C’est pour l’auteur clairement le but de l’histoire d’amour entre Anakin et Padmé (p. 33). Anakin et Obiwan y sont comparés à Perceval et Gauvain. On entre aussi plus profondément dans le fan service, ce que N. Allard traduit par une « réponse à l’horizon d’attente du spectateur/lecteur » (p. 40-41), avec l’apparition de Jango et Boba Fett mais dont la présence n’apporte rien au récit, ce dernier qualifié même de « hasardeux ». L’arrière-plan politique est pour l’auteur à la fois flou et simpliste, avec une alliance entre Séparatistes et Dark Sidious difficile à expliquer (p. 46).

L’épisode III est de l’avis de la majorité l’épisode le plus réussi de la prélogie. C’est surtout le plus épique en plus d’être le récit de la chute d’Anakin, bien aidée par le flagrant manque de psychologie du Conseil Jedi. L’auteur trace d’ailleurs un parallèle entre cet épisode et la pièce de théâtre Britannicus de J. Racine où Neron est conseillé par plusieurs proches mais choisi de suivre le mauvais conseiller. Néron tue alors son frère, mais perd du coup celle qu’il aimait en plus du soutien du peuple qui jusque là aimait sa vertu (p. 67-68). C’est cette catabase (descente aux enfers) qui fait tout l’intérêt de cet épisode, avec le moment fort du basculement  (mais elliptique) de l’entrée dans le Temple Jedi (p. 68). Cette catabase se poursuit sur Mustafar, la planète de lave, où se joue une sorte d’Orphée aux Enfers inversés, Padmé essayant de sauver Anakin. (p. 72). Ce chapitre est aussi l’occasion pour l’auteur de s’interroger sur l’homosexualité de Palpatine (changer un jeune homme par un autre etc) tout en faisant un parallèle intéressant entre Dark Vador, le Monstre de Frankenstein et les Nazgûls (p. 78-79).

Le chapitre suivant permet à l’auteur de parler des différences et des similitudes entre Vador, Padmé, Leia et Luke (p. 87-88) mais aussi de développer un peu sur le personnage d’Obiwan en tant que sage immoral dans l’épisode IV (il était déjà pas sans taches dans la prélogie, p. 91). Il est aussi fait un parallèle dans ce chapitre avec le Seigneur des Anneaux (p. 93). Celui-ci nous semble cependant pas concluant. Un parallèle avec le Hobbit aurait sans doute mieux accompagné le développement de N. Allard sur la constitution comique d’une communauté héroïque. Mais peut-être que l’auteur est alors plus concentré sur les personnages des films que des romans ?

L’épisode V est très explicitement le favori de l’auteur. A bon droit même si l’on suit l’avis majoritaire des amateurs. Cela tiendrait en premier lieu au fait que Vador y serait le metteur en scène de l’épisode (p. 121). N. Allard analyse aussi avec justesse le duel sur Bespin entre Vador et Luke comme la recherche d’une certaine intimité de la part de Vador pour proposer à son fils de renverser l’Empereur (p. 125). Dans cet épisode, Vador est redevenu la force agissante de l’Empire sur le terrain après l’échec des autres subordonnés. Cette évolution continue dans l’épisode suivant avec cette fois-ci l’Empereur obligé d’être présent physiquement, alors que la situation dans l’épisode V lui permettait encore de n’être qu’un hologramme.

L’épisode VI démarre lentement et pas sans redondances selon N. Allard. Luke y assume son ascendance dès le début de l’épisode mais il est aussi le seul depuis sa mère à croire en la rédemption possible de Vador/Anakin (p. 141). De son côté Vador, malgré son offre de l’épisode V, protège encore l’Empereur, sans doute parce que ce dernier est le dernier lien qui unit Anakin à Vador ainsi qu’à l’humanité même, dans une solitude hyperbolique (p. 144). Toujours est-il (p. 146) que Luke ne tue pas le père  …

La postlogie (qui commence avec le septième épisode) a un problème d’entrée de jeu pour l’auteur. Elle a été tournée après la prélogie (voir même contre elle, p. 163), celle qui explique la prophétie du rééquilibrage de la Force et le principe sith du « un maître, un apprenti » (p. 154), et elle doit faire suite à la fin fermée de l’épisode VI. La conséquence est sans appel pour N. Allard : l’épisode VII n’a pas lieu d’être mais ce n’est pas forcément un mauvais récit pour autant. L’auteur est très dur envers cet épisode, au point de se demander si toute la trilogie n’a servie à rien. Il y voit de monstrueuses incohérences avec le VI, de plus dans un contexte obscur (le Nouvel Ordre est une faiblesse scénaristique, voire une paresse p. 174). Ne s’est-il rien passé en 30 ans  (p. 158-159) ? Le reproche principal reste cependant le manque d’originalité de cet épisode, sorte de reprise de l’épisode IV, à l’écriture contrainte du fait de l’âge des protagonistes, avec son surplace du début, ses grosses coïncidences et Kylo Ren en jeune radicalisé (p. 171). L’auteur nous semble cependant faire fausse route quand il affirme que la sensibilité à la Force est une invention de l’épisode VII, puisque cette dernière existait déjà dans les romans et les jeux de cartes (p. 162). Mais au niveau cinématographique, elle y est devenue explicite. Autre innovation, le sabre laser d’Anakin donne maintenant des visions (p. 167). N. Allard semble regretter que ce ne soit pas une épée de Melniboné … Fait marquant, il n’y a pas d’analepse entre le septième et le huitième épisode, c’est une suite directe. Le déplaisir est donc bien marqué à la lecture de ce chapitre. Pour l’auteur, le spectateur était jusqu’à l’épisode VII libre d’échafauder ses propres théories, comme dans un livre. Mais il y a maintenant des DLC (acronyme anglais pour contenu téléchargeable) …

L’avant dernier chapitre du livre se concentre sur l’épisode libre intitulé Rogue One. N. Allard le trouve faible narrativement, une conséquence de l’abondance de personnages, en plus d’être tout aussi faible en informations (p. 187).

Le dernier chapitre cherche à définir quelles peuvent être les évolutions à venir dans la saga (le livre est sorti neuf mois avant l’épisode VIII) en partant des personnages. C’est un chapitre où l’auteur prend quelques risques, en connaissance de cause, après analyse des potentialités narratives de l’épisode VII, des bandes annonce de l’épisode VIII et des déclarations de l’équipe du film (p. 195 et suivantes). Nous verrons bien si le carreau est loin de la cible …

Le public visé par ce livre est des plus larges, allant même jusqu’à préciser que Stendhal est un romancier français (p. 29, La Boétie p. 71). Le livre est informé mais si l’on en croit la bibliographie, ne s’appuie que sur des ouvrages en français. C’est très plaisant à lire, avec une infinité d’observations d’une grande justesse et un intérêt pour la psychologie des personnages qui tient le lecteur en haleine. On peut discuter de la définition de catharsis donnée par l’auteur (p. 217), mais les autres concepts, principalement littéraires, sont correctement introduits et permettent des analyses claires, sans pesanteurs, avec de nombreuses comparaisons avec des classiques de la littérature française et mondiale. Assez étonnamment il reste des erreurs formelles, dont celle qui fait le plus mal pour un agrégé est cette erreur dans le participe-passé de la page 41. Autre problème formel, il a été rajouté dans le texte des citations de ce même texte, en exergue à l’intérieur des chapitres, avec des guillemets anglais jamais fermés. Mais comme le lecteur vient justement de lire ces mêmes phrases quelques centimètres plus haut, on obtient juste une redite plus que dispensable.

(promenons nous dans les bois pendant que l’Empire n’y est pas, p. 137, est un très bon titre … 8)

Solomon Kane, l’intégrale

Recueil de nouvelles de Robert E. Howard, introduit et commenté par Patrick Louinet.

Un corbeau s’est posé.

Beaucoup moins connu que Conan, Solomon Kane est un héros de R. Howard qui a aussi bénéficié d’une adaptation cinématographique (en 2009). Il est présent dans beaucoup moins d’aventures que le Cimmérien mais n’est néanmoins pas un personnage mineur de l’œuvre howardienne. D’une certaine manière, c’est un personnage plus complexe que Conan. Est-il vraiment puritain ? Se sait-il fou ?

Solomon Kane se donne seul des missions vengeresses qui peuvent durer des années et qu’il pense divines. C’est ainsi que dès la première nouvelle du récit (une fois passée la courte introduction de P. Louinet), le héros tombe sur une jeune mourante qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam et le voilà parti à la poursuite des coupables.  Cette poursuite le mène loin dans un XVIe siècle dérangé et le met en contact avec des phénomènes assez peu bibliques … La seconde nouvelle quitte cependant provisoirement l’exotisme pour venir en Angleterre. L’intrigue, assez téléphonée, tourne autour d’une lande décharnée hantée par quelque chose qui tue et dépèce les voyageurs.  La troisième nouvelle reste dans ce registre « anglais » mais conte une histoire où S. Kane est le spectateur de la revanche d’un nécromancien dénoncé par son ami. S. Kane est également plutôt spectateur dans la suivante, Bruits d’ossements. En Forêt Noire, Kane et un compagnon de voyage s’arrêtent dans une auberge qui ne semble pas être des plus animées …

La cinquième nouvelle revient dans l’ambiance de la toute première (les nouvelles sont présentées dans ce livre dans leur ordre de publication). On retrouve N’Longa et notre aventurier puritain poursuit ses explorations. Il est des collines aux cavernes peu accueillantes dans la région que traverse S. Kane mais le bâton de N’Longa a quelques capacités insoupçonnées ! La nouvelle suivante conduit S. Kane à entrer en contact avec une reine héritière d’une civilisation oubliée. Comme le genre de la donzelle n’est pas exactement celui du héros (on flirte par moments avec le SM lesbien, p. 151, après des passages qui étaient déjà marqués par un exotisme sensuel), les choses se passent assez mal.

La suite des nouvelles est ensuite interrompue par un poème où Salomon Kane entre en conflit avec Francis Drake. Elle reprend avec une aventure où Kane est opposé à des pirates tourmentant un jeune couple (La flamme bleue de la vengeance). Le héros y fait lui-même le parallèle entre sa personne et la nuit, et avoue que c’est souvent la vengeance qui le guide (p. 236). Un second poème sans titre fait la transition avec ce qui est à notre sens parmi les meilleures nouvelles du recueil : Les ailes dans la nuit. Cela fourmille de scènes frappantes. La nouvelle qui lui fait suite cherche quant à elle du côté de l’horreur cosmique (p. 310) et on en apprend un peu plus sur le bâton que N’Longa a donné à Solomon.

Un dernier poème, ayant pour sujet le retour à la maison de Solomon Kane précède les appendices.  Ces derniers comprennent trois fragments de nouvelles, dans leurs versions de travail non corrigées, la première version de Bruits d’ossements (avec des différences significatives, p. 420) et deux fragments sans titres (dont le dernier refait une incursion du côté des civilisations oubliées) puis une aventure appelée les Epées de la Fraternité qui est une autre version de La flamme bleue de la vengeance mais où le héros se nomme Malachi Grim. Enfin, la partie des appendices est close par une autre version du dernier poème publié.

Le volume est complété par une analyse de P. Louinet, qui, au vu de sa qualité, aurait méritée d’être plus longue et une liste des sources utilisées pour bâtir ce recueil de 430 pages richement illustré.

Ce qui frappe dans les aventures de Solomon Kane (un mix assumé entre le roi Salomon et Caïn, le roi  sage et juste et le premier meurtrier de l’humanité, condamné à errer), c’est leur penchant envers l’œuvre de E. Rice Burrough et Tarzan (sans pourtant oublier R. Stevenson pour les pirates). Le héros est toujours habillé à l’européenne mais la jungle et les civilisations isolées ont une très grande importance dans les récits. R. Howard ne recherche pas le réalisme tout en voulant donner au lecteur des explications rationnelles. Il semble s’être finalement assez peu documenté et reste dans la perception étatsunienne de l’Afrique du début du XXe siècle (il se trompe aussi sur Karlsruhe, fondée seulement en  1715, p. 90). Les nouvelles ne sont pas toutes transcendantes mais il y a de très bonnes histoires et même des fulgurances qui surprennent le lecteur (la chute de la tour p. 182, p. 288 avec le crâne de Goru par exemple et le bâtiment en feu).

Comme chez Conan, R. Howard reste un homme de son temps, ce sur quoi P. Louinet insiste fortement dans son analyse (racisme, défiance envers le fascisme). Ce dernier n’est d’ailleurs pas aveuglé ni par S. Kane ni par R. Howard et décrit avec beaucoup de justesse les différentes évolutions de l’écrivain texien. L’utilisation de l’Afrique comme une image des profondeurs de l’inconscient est une idée de P. Louinet qui est à signaler, tout comme le tournant plus sexuel que prennent les écrits de R. Howard (ici le double Nakari-Lilith/Maryline) à partir de la fin 1928 (p. 423-424).

Une belle découverte en définitive. R. Howard a créé avec S. Kane, persuadé d’être l’instrument du courroux de Dieu (p. 186), un autre héros critique de la civilisation. Forme et fond du livre sont en parfaite adéquation, avec à nouveau un très bon travail de P. Louinet.

(« Il a été de mon devoir par le passé de devoir soulager de leur vie nombres d’hommes habités par le mal … », p. 210 … 8)

Lovecraft

Au cœur du cauchemar
Recueil d’articles autour de H.P. Lovecraft, dirigé par Jean-Laurent Del Socorro et Jérôme Vincent.

Que serait la renommée d’Euclide sans Lovecraft ?

Il est indéniable que H. P. Lovecraft a durant les dernières décennies énormément gagné en visibilité, surtout du fait que sa création la plus connue fait maintenant partie intégrante de la culture populaire occidentale. Cet état de fait contraste bien évidemment avec la notoriété qui fut la sienne durant les années où il fut actif en tant que romancier, nouvelliste et essayiste (avec une conséquence directe sur ses revenus). Ce livre interroge, en plus de 450 pages, cette évolution et cette reconnaissance (qui touche aussi d’autres auteurs étasuniens des années 20 et 30).

Le structure générale du livre ne prétend pas à l’inédit. Il s’articule, très logiquement, en trois parties centrées successivement sur l’homme, son œuvre et sa postérité.

La première partie semble avoir pour but premier de lutter contre la mythologie entourant l’auteur de Providence, vendu après sa mort comme reclus, psychiquement faible ou occultiste. Les trois premiers articles s’attachent ainsi à mettre en lumière la personnalité, la philosophie et les rencontres (de visu ou épistolaires, avec une production de peut-être 100 000 lettres) avec l’aide de B. Bonnet, C. Thill et le grand spécialiste S. T. Joshi. Les deux articles suivants inaugurent l’aspect géographique (qui reviendra par la suite) avec les lieux qu’a fréquenté Lovecraft (M. Manchon) et la relation du voyage à Providence qu’à fait le traducteur F. Bon sur les traces du maître. Puis, au rayon des liens que Lovecraft entretenait avec d’autres écrivains, l’accent est mis sur Robert Howard (B. Bonnet), avec une sélection de lettres qu’ils s’échangèrent (P. Louinet). La partie s’achève sur l’activité de conseil et de correction/réécriture/nègre de Lovecraft, une partie de sa vie d’écrivain encore à même de connaître des découvertes (T. Spaulding). Le seul commanditaire qui semblait payer correctement fut le magicien H. Houdini (la première collaboration date de 1924). Mais sa mort en 1926 a brisé net le projet de livre sur la superstition qu’il avait chargé Lovecraft d’écrire.

La seconde partie (l’œuvre) commence avec une histoire de l’édition des textes de Lovecraft (C. Thill), pour vite passer au personnage de Cthuluh. Ce dernier est l’objet d’une analyse (E. Mamosa) avant d’être le sujet d’une interview de R. Granier de Cassagnac.  Puis B. Bonnet présente de manière étendue ce qu’il considère comme étant les 25 œuvres essentielles de Lovecraft. L’entretien avec C. Thill qui suit vient appuyer cette présentation avec un point de vue plus synthétique. Puis F. Montaclair montre comment Lovecraft, loin d’être un écrivain à part, s’insère très bien dans la production littéraire de son temps, avec en particulier une analyse comparée entre Le cauchemar d’Innsmouth (1931) et Manhattan Transfer de John Dos Passos (paru en 1925). Les analyses s’enchaînent ensuite, avec la science de Lovecraft (E. Gorusuk), l’anti-héroic fantasy qu’aurait écrite ce dernier (très axé sur l’héritage de Lord Dunsany puis avec sa distanciation, C. Thill), l’introduction de D. Camus pour sa traduction des Montagnes hallucinées et une mise en perspective des différentes traductions depuis 1954 (M. Perrier). D. Camus complète la très bonne analyse de M. Perrier dans la reproduction de sa préface aux Contrées du rêve où il explique ses choix de traduction. Cette seconde partie prend fin avec un entretien de M. Chevalier sur la poésie de Lovecraft, et plus particulièrement les Fungi de Yuggoth.

La dernière partie est presque exclusivement composée d’entretiens. Seuls les articles sur Cthuluh dans la bande dessinée (A. Nikolavitch) et Lovecraft au cinéma (S. Azulys) n’en sont pas. Sont ainsi interrogés P. Marcel sur Lovecraft en tant qu’héros de fiction, J.-M. Gueney sur le jeu vidéo, F. Baranger, N. Fructus  et P. Caza (les deux derniers illustrent aussi en partie cet ouvrage avec Goomi, E. Vial, Zariel et G. Francescano) sur Lovecraft en image, ainsi que C. Ferrand et les éditions Sans-Détour sur le jeu de rôle. Avant la présentation des différents auteurs de ce recueil sont rassemblées les impressions sur Lovecraft et son œuvre d’une foultitude de gens interrogés par les éditeurs (visiblement des gens de lettres, mais nous avouons n’en connaître qu’une très petite partie et M. Houellebecq, pourtant auteur d’un livre sur Lovecraft, n’en fait pas partie).

C’est un livre touffu, qui s’adresse en premier lieu à des lecteurs déjà connaisseurs et de l’œuvre et de la vie de H. P. Lovecraft. Il est très richement illustré, non seulement dans le texte mais aussi en dehors. Beaucoup d’illustrations n’ont par contre hélas pas été sourcées, ce qui peut laisser parfois le lecteur quelque peu perplexe. Ce livre est aussi un recueil classique, dans le sens où tous les articles ne plaisent pas à un égal degré lors de la lecture. L’article sur les lieux et celui sur les révisions auraient mérités plus d’attention quant au style (le dernier est même parfois très confus), et le ton de connivence du tout premier article nous a très vite ennuyé. Certains articles auraient pu aller plus en profondeur, ou encore s’épargner la confusion comme par exemple celui sur la science (p. 277) qui dit très maladroitement que « dans un monde du XXe siècle où la société, le capitalisme, les guerres et les dictatures règnent, il n’est pas étonnant de constater que Lovecraft ait pu déceler dans la science un moyen destructeur pour l’homme de se rendre compte de tout ce qui le dépasse et qui le mène potentiellement à sa fin » (sic). Le même article parle du site archéologique de Salem (p. 278) … De la même eau, l’explication du contre-sens sur la nature de Kadath (une cité ou un pic ? p. 324) manque justement totalement son but.

Les articles présentent différents points de vue, ce qui fait le sel de l’objet, mais parfois une direction commune semble avoir manqué. Si l’appréciation de la part réelle de Zealia Bishop dans les nouvelles signées par elle (p. 95 et p. 151) ou la perception plus ou moins construite du bestiaire lovecraftien (p. 225) peut différer grandement, il est plus troublant de lire dans la première partie que H. P. Lovecraft est très vite revenu du fascisme et de l’hitlérisme (son racisme est bien connu et abondamment cité dans les réactions de la dernière partie), alors qu’il est qualifié de pro-nazi plus loin (p. 384). De même si l’article sur les 25 œuvres essentielles est très intéressant, il tombe dans l’anachronisme dont il prétend se défier (p. 228).

A contrario, l’article sur le cinéma est d’une très grande tenue, l’interview de S.T. Joshi très éclairante et l’analyse des différentes traductions atteint pleinement son but. Le parallèle entre Lovecraft et la Génération Perdue de la littérature étatsunienne est certes ardu, mais sa solidité est manifeste. L’article sur la bande dessinée fait montre de beaucoup de qualités lui aussi et l’on apprend enfin qui était le Bergier dont il est fait mention dans la nouvelle H.P.L. de R. Wagner (p. 16, p. 144-145 et p. 295-296) !

Certaines notes sont de plus inutiles (les notes lexicales 26 et 27 de la p. 183 par exemple), d’autres références ne sont pas immédiatement claires (p. 279), il y a de trop nombreuses erreurs typographiques et de formes qui auraient pu être éliminées (des lettres graissées p. 253, un numéro de page baladeur p. 323 etc).

Si ce livre est très très loin d’être un cauchemar pour le lecteur, il reste donc très inégal et aurait grandement bénéficié d’un tout petit peu plus de temps de polissage. Tout le spectre est balayé (l’importance du jeu de rôle pour faire connaître les écrits de Lovecraft apparaît nettement), même si d’autres thématiques auraient pu aussi être de la partie (d’autres choix de lettres ? les relations entre Lovecraft et A. Derleth ?), et les illustrations sont d’un grand apport, tant documentaire qu’esthétique. Un livre qui encourage aussi le lecteur à questionner les traductions, que ce soit celles du dandy de Providence, ou d’autres.

(l’apport paradoxal, corrupteur et néanmoins popularisateur, de A. Derleth semble être accepté après une période où il faisait figure de traître abominable … 6,5)

Golem

Avatars d’une légende d’argile
Catalogue de l’exposition du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris sous la direction d’Ada Ackermann.

Golem le Maudit.

Avec la créature de Frankenstein, le golem est indéniablement le personnage fantastique le plus connu de la culture populaire. Remis au goût du jour au début du XXe siècle par le roman de l’autrichien Gustav Meyrinck et porté très vite à l’écran par Paul Wegener dans une trilogie cinématographique (en 1915 pour le premier, entre 1915 et 1902 pour le second), il a depuis rejoint le monde de la bande dessinée ou des arts plastiques au travers de multiples œuvres. Ce motif n’a cependant jamais perdu son lien avec le judaïsme (chez G. Meyrinck c’est un rabbin de Prague qui est son créateur), et il est déjà question de créer un golem dans le Talmud. Comme figure protectrice, il est parfois après 1960 l’expression d’une résistance juive face à l’Holocauste.

Ce catalogue rassemble de nombreux articles unis par la couleur de l’argile. Il débute par une introduction oxymorique intitulée « Le Golem nous parle ». Oxymorique, puisque traditionnellement, un golem ne parle pas. Puis il se découpe en six parties.

La première partie s’interroge sur ce qu’est le golem. Cette partie s’ouvre avec le poème Le Golem  de Jorge Luis Borges (écrit en 1958), précédé de son analyse. Puis suit un article sur les origines du golem puis une étude des illustrations faites en 1916 par Hugo Steiner-Prag pour le roman de G. Meyrinck. L’illustrateur, natif de Prague à la différence de G. Meyrinck, y reproduit les impressions du quartier juif de Josefov avant sa rénovation de la fin du XIXe siècle (qui était un lieu de tourisme folklorique, p. 47) et y campe un golem aux traits asiatiques, fidèle en cela au texte.

La seconde partie explore les différents visages du golem. Elle est inaugurée par un extrait des Oliviers du Négus écrit par Laurent Gaudé, où le golem apparaît comme un esprit de la Terre (une idée reprise à Gershom Sholem), qui se venge à travers lui des blessures qui lui infligent les hommes lors de la Première Guerre Mondiale (p. 57). Dans cette partie, l’antagonisme intrinsèque du golem est dévoilé. Celui qui est une masse informe (et c’est ici l’une des étymologies du mot, comme il en est question plus loin dans le volume), faite d’argile et d’eaux, s’anime quand on inscrit le mot émet (vérité en hébreux) sur son front et redevient de poussière (ou inactif) quand le « e », (qui est un a, alef,  éminemment symbolique en hébreux) est effacé pour former le mot « met » (signifiant mort). La première face du golem est sa face protectrice, très présente et même majoritaire aujourd’hui dans les comics, la sculpture, les jeux vidéo comme il l’était dans les films de la première moitié du XXe siècle. Mais le golem peut aussi être un monstre (p. 67), double non plus bénéfique mais maléfique de son créateur, et qui dans certaines représentations peut avoir une connotation antisémite. Mais il peut aussi être un symbole de l’hybris, de la prétention à dépasser Dieu, ou même de la vanité de l’artiste prétendant pouvoir créer un double de lui-même. Cette partie est close par la très intéressante étude d’un tableau de Gérard Garouste inspiré par F. Kafka (et peint en 2011), mettant en scène six personnes léchant un golem sortant d’un baquet.

La partie suivante a pour objectif de faire porter le regard du visiteur et du lecteur sur la plasticité du golem. Elle s’ouvre sur un extrait de texte de Manuela Draeger (La Shaggå du golem presque éternel)où le golem non seulement parle, mais surtout se sent prisonnier de son créateur. A cela s’ajoute que le golem chez M. Draeger devient le gardien du mot qui l’anime mais se révèle en plus être une figure féminine (p. 84). Le cœur de la partie est formé par un article détaillant les formes du golem dans les arts plastiques mais aussi sa relation à l’artiste, entre force déchaînée et transmutation (p. 88). L’inanimé qui s’anime est aussi un thème qui se retrouve exprimé sous forme de golem, avec l’utilisation de vêtements, de poussière, de sang ou de métal ressemblant à du papier déchiré. Mais l’artiste lui-même peut être le matériau de son œuvre (photographique, vidéo), dans l’optique de créer un Doppelgänger, un double (p. 100). L’artiste ou un modèle peut ainsi s’enduire de terre, sortir de terre et parfois ne faire plus qu’un avec sa création.

La quatrième partie reste dans la contemporanéité mais se concentre sur la mutation en s’intéressant à la descendance du golem. Introduit par un extrait commenté du Leviathan de John Hobbes, c’est la machine qui est le thème central (ce qui n’est pas évident à la lecture de l’introduction). Dès les débuts de la cybernétique, le golem est présent comme figure tutélaire et le premier ordinateur israélien est baptisé Golem I (p. 117). N’ont-ils pas le silicium, la bonté et la puissance en commun ? Le robot est indéniablement le fils le plus connu du golem, et lui aussi est porteur de l’ambivalence aide/angoisse, sur laquelle jouent plusieurs artistes. Et rôde le transhumanisme, abandon au aux pouvoirs de l’artifice … Quelques œuvres commentées de Zaven Paré complètent cette partie.

Assez illogiquement, la partie consacrée au lien entre le golem et l’écrit prend place à ce moment-là dans le livre. Encore une fois, un court texte en forme l’introduction, ici un poème de Paul Celan. Puis, l’étymologie du mot golem est mise à contribution (il y a trois occurrences dans la Bible, en II Rois 2, 8, Ezéchiel 27, 24 et Psaumes 139, 16). Le lecteur est entraîné vers un golem comme figure du désir, mais aussi porteur d’une double identité, technique et littéraire. La gematriah (où chaque nom a une équivalence numérique, technique kabbaliste classique) est mise à contribution pour mettre sur un même plan les mots golem, sagesse et l’addition Halakhah + Aggadah (la Loi et le Récit, p. 146). De même, le tserouf (combinaisons de lettres, autre technique kabbalistique) permet aussi à l’auteur de l’article Marc-André Ouaknin de se transporter dans différentes directions, vers Victor Hugo entre autres. La présentation d’une œuvre d’Anselm Kiefer met un point final à cette partie virevoltante.

La dernière partie de ce livre est constitué par les appendices. On y retrouve des repères biographiques, un glossaire fort utile au lecteur peu formé à la mystique juive, une liste des œuvres de l’exposition, une bibliographie et un index. Le texte du catalogue est en outre encadré par deux extraits de bandes dessinées signées Yoan Sfar et Dino Battaglia.

Ce très beau catalogue s’approche grandement de l’exhaustivité, aucune activité humaine liée au golem ne semble avoir été oubliée. Certes, pour des raisons assez évidentes, l’accent est mis sur la peinture et la sculpture et la mystique juive proprement dite n’est que l’arrière-fond, mais cet arrière-fond sait de temps en temps se mouvoir vers le devant de la scène. Les articles sont méthodologiquement bien étayés, et les textes sont, à de très rares exceptions, d’une grande facilité de lecture, avec très peu de redondances (un catalogue ne se lit de toute façon pas comme un roman). Les illustrations, en couleurs, sont d’une grande variété et d’une grande qualité, sourcées comme il se doit.

Cette exposition, et donc conséquemment catalogue, réussit pleinement à montrer la contemporanéité de la figure du golem, même si le contexte qui a fait naître mythe à l’époque moderne (s’inspirant de textes médiévaux, eux-mêmes faisant référence à la Bible et à la Mishnah) est totalement dépassé. Il est peu probable que, avec les évolutions constante de l’intelligence artificielle, la figure de la création humaine s’autonomisant de son concepteur soit amenée à disparaître.

(D. Trump comparé au golem  par des journalistes étasuniens p. 23 …8,5)

 

La condition humaine

Roman d’André Malraux.

On peut y aller les yeux fermés !

L’approche de la faillite apporte aux groupes financiers une conscience intense de la nation à laquelle ils appartiennent. p. 213

Petit retour vers les classiques de la littérature française à la faveur de l’été, avec aussi une double première : c’est le premier Goncourt et le premier roman écrit par un ministre qui atterrit sur ces pages.

L’action se situe en 1927 à Shanghai. C’est une période de troubles incessants pour la Chine, pays morcelé en plusieurs territoires sous la coupe de seigneurs de la guerre. Parmi les forces concurrentes, le jeune parti communiste chinois fait alliance avec le Kuomintang de Tchang Kaï-Chek à Shanghai pour libérer la ville. Parmi ces communistes figurent Kyo, May, Katow, Hemmelrich et Tchen. Ces derniers ont un besoin criant d’armes pour mener à bien leur soulèvement. Ils mettent la main sur la cargaison d’un bateau ancré dans le port. L’insurrection démarre le lendemain, et les groupes communistes prennent possession de l’ensemble de la ville. Les Européens des concessions internationales observent ces changements avec intérêt ou crainte. Parmi ceux-ci se trouve Ferral, un ancien ministre français qui dirige un important groupe industriel et qui va manœuvrer en faveur du Kuomintang pour essayer de sauver ses actifs. Le Kuomintang entre dans la ville et demande bien vite la remise des armes par les communistes. Kyo va demander des instructions dans la ville de Han Kéou mais revient avec l’interdiction d’un nouveau soulèvement ? Certains communistes, dont Tchen, veulent passer outre et préparent un attentat contre Tchang Kaï-Chek, qui échoue.

La répression s’abat sur les communistes, qui sont traqués partout dans la ville. Malgré les avertissements, Kyo est pris par la police nationaliste, et malgré une intercession du baron Clappique sur les insistances de son père Gisors, ne peut être libéré. Des permanences communistes sont prises d’assaut. Si Katow est fait prisonnier lors de l’un de ces derniers, Hemmelrich peut s’échapper. Tchen tente un attentat suicide. Kyo, sachant que la torture attend les captifs, se suicide mais Katow offre sa pilule de cyanure à deux compagnons. D’autres communistes ou personnages liés à eux arrivent à échapper à la répression et Ferral rentre en France où il échoue à sauver le Consortium qu’il dirige.

Le roman exprime une sympathie assez claire pour les communistes que l’on suit, mais cette sympathie n’est pas pour autant sans limite. En contrepoint, la critique du capitalisme financier et colonial finissant est-elle aussi très fine, et elle se fait sans tout calquer sur le personnage de Ferral, dont la volonté de contrôle se trouve in fine mise en échec. La personne de l’auteur est visible de deux manières dans ce roman. La première, c’est que l’on sent très clairement que l’expérience personnelle d’A. Malraux sert de soubassement, avec sa connaissance de l’Indochine mais aussi sa proximité avec la Chine (il refuse, au contraire d’un ami, d’aller en Chine participer à la guerre civile). La seconde, c’est que ce roman annonce d’une certaine façon ses engagements futurs, non plus intellectuels, mais physiques, en faveur des Républicains en Espagne et dans la Résistance (plus comme figure de proue que comme commandant opérationnel, et avec énormément de réserves quant à ses états de service). Les descriptions sont crues, on nous épargne peu de choses de la charnalité de la mort. La question du destin que l’on se choisit est absolument centrale dans cette œuvre et tous les personnages apportent une réponse différente à la question « Quelle est ma liberté ?».

Le lecteur est aussi mis à contribution pour couvrir les ellipses ou interpréter les demi-mots, mais il faut dire que c’est très bien fait et que la réputation de qualité de l’ouvrage n’est à notre sens pas exagérée. Stylistiquement, il n’y a pas un moment de faiblesse, et nous n’avons rencontré aucune difficulté, et plutôt même le contraire, une certaine réticence à reposer le livre.

(Clappique, quel personnage ! 8)

H.P.L.

Biographie imaginaire, nouvelle de steampunk horrifique et interview de Roland C. Wagner.

Providence, LA ville du rock !

Que l’œuvre de Howard Philip Lovecraft soit une source d’inspiration, la chose n’est pas nouvelle. Ce qui est par contre inédit dans la biographie écrite par R. Wagner, c’est que son sujet ne décède pas en 1937 mais en 1991, à l’âge de 101 ans (presque aussi vieux que Ernst Jünger !). Lovecraft gagne ainsi des décennies de production littéraire, qu’il met à profit pour écrire de la SF, se confronter aux autres auteurs majeurs de l’Âge d’Or et passer le flambeau aux auteurs des années 70 et 80 (dont fait partie R. Wagner).  La première partie, jusqu’en 1937 donc, est documentée sérieusement puis après 1937, R. Wagner déploie une carrière sous le signe de la plausabilité, empruntant des textes à d’autres auteurs et en inventant d’autres (et on pense avec émotion à la bibliothèque créée par Frank Herbert), montrant une évolution de la pensée politique de Lovecraft, collant avec les publications, les polémiques et les redécouvertes posthumes, sans oublier un retour vers les premiers amours à la fin de sa pseudo-carrière. Dans l’architecture de cette biographie contrafactuelle, les notes infrapaginales sont d’une importance cruciale et c’est un plaisir pour le lecteur de les analyser pour y départager le vrai du faux.  Dans ce court livre (150 pages) est d’abord présentée la version française de cette biographie et lui fait suite une traduction en langue anglaise (traduite par l’auteur ?).

La seconde partie du livre est une nouvelle de steampunk horrifique qui prend place aux Etats-Unis dans les années 1890 (ce qui permet une distanciation d’avec l’élément victorien que ne semble pas apprécier l’auteur pour son côté puritain, selon l’interview donnée à ActuSF en fin de volume). Une révolte indienne reçoit l’aide de mystérieuses créatures dotées d’armes produisant des rayons mortels. Les forces militaires fédérales sont constamment battues et la Frontière recule, recule … Le gouvernement étatsunien ne peut donc qu’accepter l’aide que souhaite lui fournir d’autres créatures tout autant mystérieuses. Tout ceci ne peut que troubler Martin Lévêque, un professeur d’occultisme français, qui veut tirer au clair cette affaire avec l’aide de Kit Carson. C’est l’occasion pour lecteur de rencontrer une ribambelle de figures connues de l’Ouest sauvage (dans une version très secouée): Buffalo Bill, les Dalton, Jesse James, les agents de Pinkerton et leur chef, Doc Holiday etc. Mais dans ce monde existe aussi un livre maudit, peut être la clef de la compréhension de l’arrivée sur Terre de ces êtres technologiquement avancés. Cette nouvelle est dotée d’un ton enjouée et humoristique, d’un rythme particulièrement plaisant et de dialogues frais qui montrent avec éclat le plaisir qu’a eu l’auteur à l’écrire. C’est court, efficace, très prenant, grinçant et avec quelques clins d’œil légers et fins et avec un brin de militance (aux saveurs très années 70 il faut dire). Un délice.

Le volume est enfin complété par deux entretiens donnés par R. Wagner au site internet ActuSF en 2006 et en 2007. Dans la première interview,  il explique comment lui est venue l’idée de la biographie alternative et dans la seconde il détaille les choix et les lectures qui ont présidé à l’écriture de la nouvelle (presque sans retouche, p. 157).  Cette dernière partie est très succincte mais apporte quelques renseignements très intéressants sur la cuisine où ont été mitonnés les deux précédents textes.

Pour avoir une compréhension minimale des textes, une connaissance préalable de H.P Lovecraft et de son œuvre est impérative, sous peine de passer au travers de tout ce qui fait le sel de l’ouvrage. Mais si cette connaissance (qui n’a pas besoin d’être encyclopédique, loin de là) est présente, c’est une heure  de plaisirs divers qui attend le lecteur. Et un excellent premier contact avec R. Wagner pour ceux qui comme nous n’avaient encore rien lu de cette figure de la science-fiction francophone.

(étrange note sur un tout aussi étrange personnage que  J. Bergier p. 31 …8,5)

Tarkin

Roman de science-fiction dans le monde de Star Wars par James Luceno. Publié en français avec le même titre.

Raide comme l’injustice.

James Luceno est déjà un vieux routier du monde de Star Wars, avec une production débutant bien avant le rachat de Lucas Arts par Disney (qui, rappelons-le, a conduit à la mise sur le côté de pans entier de la production artistique autour des films). Après une participation, entre autres, au Cycle du Nouvel Ordre Jedi, Disney lui a donc confié la novellisation/contextualisation de la nouvelle trilogie et des films connexes. Avant Catalyseur  (prenant place avant Rogue One avec de très nombreux personnages communs), J. Luceno a donc écrit en 2014 un roman autour du personnage du Grand Moff Tarkin, le commandant de l’Etoile de la Mort qui meurt dans cette dernière lors de la bataille de Yavin (Episode IV).

Le roman débute avec l’attaque par un assaillant non-identifié de la base de l’Empire qui protège le site de construction de l’Etoile de la Mort. Tarkin déjoue le piège tendu mais sent bien que ce n’est pas la dernière fois que cet assaillant fera parler de lui. La capitale impériale est alertée et convoque Tarkin séance tenante pour lui confier l’enquête visant à démasquer ce groupe et à les châtier en en faisant un exemple. Mais il ne mènera pas seul ses investigations, puisqu’il doit faire équipe avec Dark Vador. Notre couple associant carpe et lapin démarre donc son enquête et remarque bien vite qu’ils ont toujours un temps de retard sur les dissidents.  Est-ce uniquement du aux capacités techniques hors-normes des pirates ? Toujours est-il qu’au cours de l’enquête reviennent à l’esprit du héros de nombreux souvenirs de son enfance et de son adolescence sur la planète Eriadu, sur l’enseignement survivaliste qu’il a reçu jusqu’au rite initiatique final.

Nous avons lu ce roman de 370 pages dans sa traduction allemande (et encore nos remerciements au généreux donateur qui se reconnaîtra). L’auteur fait le travail, en brossant le portrait d’un personnage très apprécié des fans, surtout parce qu’il apparaît très peu à l’écran mais montre dans ce cours laps de temps le pouvoir qu’est le sien. Le portrait est sans grande aspérité ni surprise majeure, avec comme hélas très souvent dans les œuvres estampillées Star Wars les mêmes lieux et les mêmes motifs (il y a tout de même bien peu de planètes dans cette galaxie fort lointaine). Plus embêtant dans ce roman écrit de manière efficace mais qui est cependant loin d’être stylistiquement un chef-d’œuvre, le lecteur sait parfois les choses avant les personnages (censés être des esprits plus que vifs). Le scénario est donc de ce fait perfectible, mais met cependant assez habilement en lumière le passage de la République à l’Empire, avec des politiques et des militaires qui restent loyaux envers l’Etat, quel que soit sa forme constitutionnelle sur fond de conquête des postes décisionnels par une coterie de natifs des mondes périphériques. La fin de la domination coloniale de Coruscant, la capitale, sur les mondes extérieurs habités plus tardivement, est aussi la fin de la République si l’on suit le discours que le sénateur Palpatine sert au jeune Tarkin quand il cherche à s’attacher ses services. Est-ce une intéressante critique du fédéralisme ou celle du centralisme toujours ennemi de la Liberté, dans un contexte bien évidemment étatsunien ?

Le lecteur non fan de l’univers ne trouvera que très peu de plaisir dans ce livre, avec un texte qui n’a pas pour ambition de marquer la littérature et n’a rien d’un roman psychologique (on est loin de Timothy Zahn dans le même univers). Le lecteur plus afin de l’univers créé par Georges Lucas aura plaisir à découvrir le contexte qui amène à la Rébellion, avec l’accent mis sur les chefs de l’Empire et leurs tensions, dans un univers plus numérique que celui imaginé en 1977.

(un Dark Vader qui semble dans ce roman légèrement introverti, mais ce n’est pas lui la vedette … 5)

Le guide Howard

Guide de l’œuvre littéraire de Robert E. Howard par Patrice Louinet.

Pas de travail du chapeau.

La réédition toilettée de l’intégrale des aventures de Conan, avec les textes établis (c’est raconté p. 197), traduits et commentés par Patrice Louinet avait fait entrer la réception du héros le plus connu de Robert Howard dans une autre ère. Mais P. Louinet ne s’étant pas contenté de Conan et étant parmi les meilleurs spécialistes mondiaux de l’œuvre howardienne, il était le plus indiqué pour signer un guide, proche dans sa forme du guide sur Philip Dick et pourtant pas identique.

Le but de l’auteur est clair dès l’introduction : il veut que Robert Howard soit enfin reconnu comme un auteur de premier plan, qui a concouru à la définition d’un pan entier des littératures de l’imaginaire (la fantasy épique ou « heroic fantasy » ou encore « sword and sorcery »), à l’égal de J.R.R. Tolkien donc, en le séparant de ses continuateurs qui n’ont fait que mal réécrire ou trahir son œuvre, mais ont aussi colporté des mensonges intéressés sur sa biographie.

Pour ce faire, la première des onze parties de ce livre porte sur dix idées reçues auquel un lecteur pourrait avoir été confrontées : son enfance misérable, sa sympathie pour le fascisme, sa croyance en un Conan ayant existé … Et dès cette partie, P. Louinet ne fait pas mystère de son ressentiment envers ceux qui ont voulu récupérer les œuvres de R. Howard, et au premier rang d’entre eux, les époux Sprague de Camp. Ils seront éreintés, avec d’autres et souvent avec un humour féroce, tout au long de ce guide.

La seconde partie est composée de vingt fiches de lecture, présentant les vingt nouvelles que P. Louinet juge comme indispensables et les premiers à devoir être lus. Ce n’est pas un classement selon leur qualité mais surtout au travers du commentaire qui accompagne chaque fiche d’une mise en relief, afin de montrer les étapes successives dans l’œuvre importante de R. Howard qui ne se limite de loin pas à la vingtaine de nouvelles mettant Conan en scène mais va du récit dit de confession aux nouvelles de boxe et aux récits paléolithiques.

La biographie prend place dans le troisième chapitre. Elle est d’une facture classique et ramassée, commençant avec les parents de R. Howard et s’achevant avec eux, puisque sa mère survit un jour à son fils unique (il s’est suicidé après avoir appris que sa mère ne sortirait plus du coma) et que son père ne meurt qu’en 1944, non sans avoir essayé de tirer inélégamment parti des écrits de son fils.

La partie suivante revient aux textes, avec une liste de vingt autres écrits qui peuvent mériter une lecture, principalement pour balayer tout le spectre de la production de notre Texan. La liste est augmentée de dix entrées au chapitre suivant, avec de courtes annotations.

La partie suivante a pour objectif de démêler le vrai du faux en ce qui concerne Conan. Y est discuté sa qualité de barbare, de sa citation la plus célèbre (celle sur les ennemis et leurs femmes, p.179) ou, entre autres choses, des femmes que l’on croise dans ses aventures. « Sur Howard » est le titre de la partie suivante. Il reprend le même genre de jeu question-réponse que dans le chapitre précédent, cette fois-ci sur les magazines pulps, sur la filiation littéraire de R. Howard mais aussi sur sa machine à écrire.

Puis P. Louinet passe en revue les adaptations sur tous types d’écrans, de plateaux et de papiers des nouvelles ou seulement des héros de R. Howard. Il n’hésite pas à donner un avis, généralement tranché (p. 233-234, p. 243, un festival). C’est rarement positif et le ton est donné dès le début, en affirmant qu’il n’existe aucune adaptation de R. Howard au cinéma (p. 225). Quittant l’auteur, P. Louinet se retourne vers l’entourage réel et artistique de R. Howard en le comparant à Tolkien (p. 247), en parlant de l’influence de F. Frazetta  ou de Glenn Lord dans le succès posthume mais c’est aussi la partie où il démontre pourquoi il en veut aux époux de Camp (p. 253-258).

Enfin, avant la bibliographie indicative commentée et la très rapide conclusion, P. Louinet reproduit plusieurs extraits de lettres que R. Howard envoya à H.P. Lovecraft. Les deux écrivains échangèrent beaucoup de lettres, furent indéniablement amis malgré leurs profondes différences, mais ne se rencontrèrent jamais.

De nombreuses et courtes anecdotes parsèment le livre, apportant des informations de manière ludique.

Ah on est loin du rythme d’écriture d’un Alain Damasio avec R. Howard ! Et ce n’est pas que le premier jet est déjà parfait, il y a quantité de retouches avant qu’une nouvelle ne soit envoyé à un magazine même s’il aimait à prétendre le contraire. Pour une carrière qui a duré douze ans, entre 1924 et 1936, ce fut diablement prolifique. Et il est mort à 30 ans … Cet aspect météoritique est bien rendu dans ce guide qui marie très bien le guide de lecture aux questionnements sur l’homme, modelé par son contexte. Il est proche de H.P. Lovecraft mais n’est pas phagocyté par lui, il s’adresse à un public ravagé par la crise de 29 (p. 126), qui cherche l’évasion mais aussi exprime une défiance puissante envers la politique. Au travers de ce qu’il dit de la civilisation, il rappelle à ses lecteurs que la chute peut très bien ne pas s’arrêter, mais de manière poétique.

Les illustrations monochromes dans le texte appellent le lecteur à les chercher en couleur pour se faire aussi une idée de la sensualité calibrée de l’auteur, calibrée pour le lectorat (et ce qu’en pensait les éditeurs) et pour se retrouver en couverture du magazine. P. Louinet connaît évidemment très bien son sujet et tisse une toile qui relie entre eux les différents héros de R. Howard et donne envie, par son enthousiasme ciblé et son érudition, de connaître plus avant cet auteur du Texas qui a su faire voyager et rêver des générations de lecteurs. On regrettera juste de petites imprécisions de langage (balnéaire ou thermale ? p. 120) ou de cohérence (deux dates différentes p. 130 et 133) et une assez incompréhensible faute (voix/voie p. 120). Les répétitions de « le Texan » lassent un peu sur la fin …

Il y a donc de grandes chances que ces bons conseils portent quelques fruits.

(le père de Howard fit nettoyer la voiture dans laquelle ce dernier se suicida d’une balle dans la tête et la conduisit encore plusieurs années … 8)