Bond, l’espion qu’on aimait

Essai de jamesbondologie de Frédéric Albert Lévy.

Six fois 007 ? 042 ?

Depuis 1962, James Bond occupe les écrans de cinéma, plus ou moins avec régularité. Une si longue série doit avoir de solides atouts, des bases solides, pour résister aux changements d’acteurs, d’attentes du public et au contexte. Aurait-il survécu en étant un simple exécuteur avec deux ou trois gadgets et une belle voiture ? Il semblerait que non. F. Levy explore dans ce livre la mythologie bondienne, au-delà de son apparence linéaire et basique.

La préface a été confiée à Michael Lonsdale, qui interpréta Hugo Drax dans le film Moonraker. Il raconte sa première rencontre avec Roger Moore, des anecdotes de tournage, l’unique cascade de sa carrière et sa rencontre avec Richard Kiel, l’acteur connu pour son rôle de Requin. Vient ensuite l’introduction, qui donne à voir la formation littéraire de l’auteur et ce que le lecteur lira ou ne lira pas dans ce livre (pourquoi Moonraker fut tourné en France ou les budgets comparés des films par exemple).

Intitulée « Prégénérique », la première partie est consacrée à trois figures centrales dans la série. La première est l’inventeur de l’espion britannique, Ian Fleming. Né en 1908 à Londres, I. Fleming a l’enfance classique de la grande bourgeoisie britannique. Il devient journaliste et pendant la Seconde Guerre Mondiale, est l’aide de camp du chef du renseignement maritime. En 1952, il commence la rédaction de son premier roman, rapidement suivi par d’autres. A sa mort, en 1964, trente millions d’exemplaires de ses romans avaient déjà été vendus. Si très rapidement il est question d’une adaptation sur grand écran, une première adaptation pour la télévision, en direct, a lieu dès 1954 aux Etats-Unis sans marquer les esprits. La seconde figure est celle de Sean Connery, celui qui le premier donna vie à l’espion.  Après trois ans dans la Navy et divers petits boulots, il intègre une troupe d’opérette qui lance sa carrière d’abord à la télévision, puis au cinéma (il apparaît dans Le Jour le plus long). Il a 32 ans quand il tourne Dr. No. La troisième figure de cette section est Roger Moore, qui prend la suite de S. Connery et G. Lazenby (puis à nouveau S. Connery). L’auteur y discute longuement le virage vers la comédie qui s’effectue avec R. Moore, sans lui imputer toute la faute, dans une série où on a compris qu’il n’arriverait rien au héros (p. 47-48).

F. Lévy passe ensuite à quelques leitmotivs présents dans de nombreux films de la série. Le temps est une donnée fondamentale dans un James Bond, que ce soit celui des minuteries, de la réutilisation d’images de films précédents ou rien que dans les titres. Le second leitmotiv est celui de la britannité, très prononcée chez Bond (humour, parachute pavoisé, flegme) mais tout l’inverse dans l’équipe de production ou chez les acteurs. Les méchants sont aussi un ingrédient de base dans la série, avec souvent des ressemblances avec Bond. Ils sont nombreux, parfois plusieurs par épisode. Et pour abattre le méchant, Bond fait souvent appel à des gadgets (les parentés entre Bond et l’Inspecteur Gadget sont grandes …). Certains ont mal vieillis (le GPS), d’autres étaient déjà forcés dès le début et beaucoup sont cassés par Bond lui-même. Avec des montres ou des voitures, Bond est souvent doté d’armes en début d’épisode, mais l’auteur s’inquiète de la course vers un armement plus lourd pour Bond et qui ne permet plus aux victimes collatérales, comme c’était le cas au début, de se relever, vivants, une fois la bourrasque passée. Les victimes de Bond, justement, sont nombreuses, comme est présente la Mort dans chacune de ses aventures. Etre une James Bond Girl est rarement l’assurance de finir le film vivante ! Et ces Girls, on les trouve dans chaque film, du bon comme du mauvais côté. Leur autonomie, voir leur égalité avec le héros, vient petit à petit. S. Marceau et G. Jones sont des jalons importants de cette évolution, qui précède une autre évolution, raciale cette fois-ci. Les costumes, la musique, l’humour, l’inconscient érotique, la culture et l’espace sont les thèmes qui complètent cette première partie.

La seconde partie est constituée d’entretiens (anciens) avec différents metteurs en scène auteurs d’un plusieurs films de la série : Terence Young, Lewis Gilbert, John Glen et Irvin Kerschner (qui venait de réaliser l’Empire contre-attaque). Un entretien du producteur Albert Broccoli est aussi au menu avant de passer à l’avis de sept réalisateurs français variés qui donnent leur avis sur Bond.

La dernière partie explore longuement dans un ordre chronologique quatorze films, de Dr. No à Spectre. La conclusion est courte et mène à un épilogue donnant la parole à un enfant de huit ans donnant son avis sur certains éléments de la série, puis à deux annexes, décrivant l’intérêt très précoce d’Umberto Eco pour Bond et la parodie de James Bond où joue Neil Connery, le frère de.

Pour le lecteur qui n’est pas passionné autre mesure par la série, mais qui pour autant veut bien en  savoir plus sur cet élément important de la culture populaire, ce livre est parfait. L’auteur s’y connait, et pas qu’en « jamesbonderies ». Tout au long des 300 pages (avec cahier central d’illustrations), F. Lévy déploie son savoir sur la série, n’hésitant pas à introduire Homère, Shakespeare, Proust ou Flaubert pour un parallèle si le besoin s’en fait sentir. F. Lévy sait comment se monte une superproduction, l’importance des secondes équipes avant l’ère de la transmission numérique et les innombrables actions en justice qui entourent Bond. Dans cet océan d’informations, bien écrites qui plus est, la partie avec l’enfant de huit ans est dispensable. Mais la seconde annexe sur Umberto Eco est d’un très grand intérêt, avec un schéma dégagé par U. Eco dans les romans en 1965 (Il Caso Bond) que l’on retrouve dans les films. De manière générale, la part de la psychanalyse est peut-être un peu grande dans les analyses, donnant parfois l’impression de tomber dans la surinterprétation.  Mais l’auteur ne s’en est jamais caché, il donne son avis et parfois sans ménagement (mais aussi avec humour le plus souvent).

Un livre très plaisant, pas parfait, mais d’une grande accessibilité et d’une hauteur de vue appréciable.

(j’avais oublié la poursuite en gondole … 7)

Star Wars, un récit devenu légende

Conflits, passions et trahisons : la saga décryptée
Essai sur la littérarité de la série cinématographique Star Wars par Nicolas Allard.

L’hyperespâââââce.

Star Wars est devenu un grand rendez-vous annuel au cinéma, en plus de tous les produits dérivés qui sortent en continu. Mais est-ce seulement une série de films d’action et de science-fiction ? Tel n’est pas l’avis de Nicolas Allard, enseignant en classe préparatoire, qui y voit une ligne narrative, courant de l’épisode I à au moins l’épisode VIII (il y ajoute Rogue One pour faire bonne mesure). Prenant le parti d’une progression narrative pour cet ouvrage, N. Allard ne démarre donc pas avec l’épisode IV (sorti au cinéma dans sa première version en 1974) mais avec l’épisode I, la Menace fantôme. Qui dit narration (ou récit) dit procédés narratifs, et c’est ce qu’analyse l’auteur dans les 210 pages que compte ce livre, en plus des liens entre les personnages, leurs buts et leurs psychologies.

L’auteur commence donc par le très discuté épisode I. Son jugement n’est pas entièrement négatif, mais N. Allard le pense néanmoins très dispensable. Ce qui le gêne le plus, c’est que c’est une opposition à la pleine expansion de l’imaginaire du spectateur avec la volonté d’expliquer tout ce qui se passe dans l’épisode IV (p. 12). Montrer une Ancienne République avant sa chute était nécessaire, expliquant la lutte de la Rébellion pour revenir à un état démocratique ou du moins non dictatorial. L’antagonisme Sith-Jedi était lui aussi nécessaire dans cet épisode, passant d’une différence hiérarchique à une dimension spirituelle (les Siths vont toujours par deux, p. 16). Mais pour l’auteur, l’ellipse de dix ans entre les épisodes I et II est l’aveu de l’inutilité du premier épisode.

Dans ce second épisode, le film cherche à compenser ce premier opus déficient. C’est pour l’auteur clairement le but de l’histoire d’amour entre Anakin et Padmé (p. 33). Anakin et Obiwan y sont comparés à Perceval et Gauvain. On entre aussi plus profondément dans le fan service, ce que N. Allard traduit par une « réponse à l’horizon d’attente du spectateur/lecteur » (p. 40-41), avec l’apparition de Jango et Boba Fett mais dont la présence n’apporte rien au récit, ce dernier qualifié même de « hasardeux ». L’arrière-plan politique est pour l’auteur à la fois flou et simpliste, avec une alliance entre Séparatistes et Dark Sidious difficile à expliquer (p. 46).

L’épisode III est de l’avis de la majorité l’épisode le plus réussi de la prélogie. C’est surtout le plus épique en plus d’être le récit de la chute d’Anakin, bien aidée par le flagrant manque de psychologie du Conseil Jedi. L’auteur trace d’ailleurs un parallèle entre cet épisode et la pièce de théâtre Britannicus de J. Racine où Neron est conseillé par plusieurs proches mais choisi de suivre le mauvais conseiller. Néron tue alors son frère, mais perd du coup celle qu’il aimait en plus du soutien du peuple qui jusque là aimait sa vertu (p. 67-68). C’est cette catabase (descente aux enfers) qui fait tout l’intérêt de cet épisode, avec le moment fort du basculement  (mais elliptique) de l’entrée dans le Temple Jedi (p. 68). Cette catabase se poursuit sur Mustafar, la planète de lave, où se joue une sorte d’Orphée aux Enfers inversés, Padmé essayant de sauver Anakin. (p. 72). Ce chapitre est aussi l’occasion pour l’auteur de s’interroger sur l’homosexualité de Palpatine (changer un jeune homme par un autre etc) tout en faisant un parallèle intéressant entre Dark Vador, le Monstre de Frankenstein et les Nazgûls (p. 78-79).

Le chapitre suivant permet à l’auteur de parler des différences et des similitudes entre Vador, Padmé, Leia et Luke (p. 87-88) mais aussi de développer un peu sur le personnage d’Obiwan en tant que sage immoral dans l’épisode IV (il était déjà pas sans taches dans la prélogie, p. 91). Il est aussi fait un parallèle dans ce chapitre avec le Seigneur des Anneaux (p. 93). Celui-ci nous semble cependant pas concluant. Un parallèle avec le Hobbit aurait sans doute mieux accompagné le développement de N. Allard sur la constitution comique d’une communauté héroïque. Mais peut-être que l’auteur est alors plus concentré sur les personnages des films que des romans ?

L’épisode V est très explicitement le favori de l’auteur. A bon droit même si l’on suit l’avis majoritaire des amateurs. Cela tiendrait en premier lieu au fait que Vador y serait le metteur en scène de l’épisode (p. 121). N. Allard analyse aussi avec justesse le duel sur Bespin entre Vador et Luke comme la recherche d’une certaine intimité de la part de Vador pour proposer à son fils de renverser l’Empereur (p. 125). Dans cet épisode, Vador est redevenu la force agissante de l’Empire sur le terrain après l’échec des autres subordonnés. Cette évolution continue dans l’épisode suivant avec cette fois-ci l’Empereur obligé d’être présent physiquement, alors que la situation dans l’épisode V lui permettait encore de n’être qu’un hologramme.

L’épisode VI démarre lentement et pas sans redondances selon N. Allard. Luke y assume son ascendance dès le début de l’épisode mais il est aussi le seul depuis sa mère à croire en la rédemption possible de Vador/Anakin (p. 141). De son côté Vador, malgré son offre de l’épisode V, protège encore l’Empereur, sans doute parce que ce dernier est le dernier lien qui unit Anakin à Vador ainsi qu’à l’humanité même, dans une solitude hyperbolique (p. 144). Toujours est-il (p. 146) que Luke ne tue pas le père  …

La postlogie (qui commence avec le septième épisode) a un problème d’entrée de jeu pour l’auteur. Elle a été tournée après la prélogie (voir même contre elle, p. 163), celle qui explique la prophétie du rééquilibrage de la Force et le principe sith du « un maître, un apprenti » (p. 154), et elle doit faire suite à la fin fermée de l’épisode VI. La conséquence est sans appel pour N. Allard : l’épisode VII n’a pas lieu d’être mais ce n’est pas forcément un mauvais récit pour autant. L’auteur est très dur envers cet épisode, au point de se demander si toute la trilogie n’a servie à rien. Il y voit de monstrueuses incohérences avec le VI, de plus dans un contexte obscur (le Nouvel Ordre est une faiblesse scénaristique, voire une paresse p. 174). Ne s’est-il rien passé en 30 ans  (p. 158-159) ? Le reproche principal reste cependant le manque d’originalité de cet épisode, sorte de reprise de l’épisode IV, à l’écriture contrainte du fait de l’âge des protagonistes, avec son surplace du début, ses grosses coïncidences et Kylo Ren en jeune radicalisé (p. 171). L’auteur nous semble cependant faire fausse route quand il affirme que la sensibilité à la Force est une invention de l’épisode VII, puisque cette dernière existait déjà dans les romans et les jeux de cartes (p. 162). Mais au niveau cinématographique, elle y est devenue explicite. Autre innovation, le sabre laser d’Anakin donne maintenant des visions (p. 167). N. Allard semble regretter que ce ne soit pas une épée de Melniboné … Fait marquant, il n’y a pas d’analepse entre le septième et le huitième épisode, c’est une suite directe. Le déplaisir est donc bien marqué à la lecture de ce chapitre. Pour l’auteur, le spectateur était jusqu’à l’épisode VII libre d’échafauder ses propres théories, comme dans un livre. Mais il y a maintenant des DLC (acronyme anglais pour contenu téléchargeable) …

L’avant dernier chapitre du livre se concentre sur l’épisode libre intitulé Rogue One. N. Allard le trouve faible narrativement, une conséquence de l’abondance de personnages, en plus d’être tout aussi faible en informations (p. 187).

Le dernier chapitre cherche à définir quelles peuvent être les évolutions à venir dans la saga (le livre est sorti neuf mois avant l’épisode VIII) en partant des personnages. C’est un chapitre où l’auteur prend quelques risques, en connaissance de cause, après analyse des potentialités narratives de l’épisode VII, des bandes annonce de l’épisode VIII et des déclarations de l’équipe du film (p. 195 et suivantes). Nous verrons bien si le carreau est loin de la cible …

Le public visé par ce livre est des plus larges, allant même jusqu’à préciser que Stendhal est un romancier français (p. 29, La Boétie p. 71). Le livre est informé mais si l’on en croit la bibliographie, ne s’appuie que sur des ouvrages en français. C’est très plaisant à lire, avec une infinité d’observations d’une grande justesse et un intérêt pour la psychologie des personnages qui tient le lecteur en haleine. On peut discuter de la définition de catharsis donnée par l’auteur (p. 217), mais les autres concepts, principalement littéraires, sont correctement introduits et permettent des analyses claires, sans pesanteurs, avec de nombreuses comparaisons avec des classiques de la littérature française et mondiale. Assez étonnamment il reste des erreurs formelles, dont celle qui fait le plus mal pour un agrégé est cette erreur dans le participe-passé de la page 41. Autre problème formel, il a été rajouté dans le texte des citations de ce même texte, en exergue à l’intérieur des chapitres, avec des guillemets anglais jamais fermés. Mais comme le lecteur vient justement de lire ces mêmes phrases quelques centimètres plus haut, on obtient juste une redite plus que dispensable.

(promenons nous dans les bois pendant que l’Empire n’y est pas, p. 137, est un très bon titre … 8)