Mari

Capital of Northern Mesopotamia in the Third Millenium
The archaeology of Tell Hariri on the Euphrates

Un ? Deux ? Non, trois canaux pour une ville !

Essai d’archéologie mésopotamienne de Jean-Claude Margueron.
D’abord publié en francais en 2004 sous le titre Mari : métropole de l’Euphrate au IIIe et au début du IIe millénaire av. J.-C.

Aux cités connues de Babylone, Ur, Sumer, Ninive et Ugarit, il faut sans conteste ajouter celle de Mari. Telle est la conclusion persuasive de l’archéologue Jean-Claude Margueron, qui pendant plusieurs décennies a dirigé les fouilles sur place à la suite de André Parrot (qui avait commencé les fouilles dans les années 1930).

Pourquoi Mari est-elle une cité exceptionnelle dans le contexte syro-mésopotamien des troisième et second millénaire avant notre ère ? Premièrement, parce que la ville a été construite une première fois vers 2950 av. J.-C. dans un environnement désertique, sans qu’il y ait eu auparavant un peuplement. Ensuite, comme la ville a été fondée pour contrôler le flux commercial qui emprunte ou longe le cours de l’Euphrate, sa construction a été concomitante du creusement de deux canaux, l’un dérivant le cours de l’Euphrate et qui traverse la ville et l’autre doublant l’Euphrate en ligne droite sur rien moins que 120 km et qui relie donc la Syrie et les villes du sud.

La préface du livre, écrite pour la publication en langue anglaise ainsi que l’adresse rappelle que l’intégrité du site est en danger du fait du conflit en Syrie (Tell Hariri est aujourd’hui en Syrie, dans la province de Deir ez-Zor, proche de la frontière avec l’Irak). Hélas, ce danger pressenti en 2014 s’est matérialisé par un pillage à grande échelle par de nombreux groupes armés, avec l’usage d’explosifs.

Puis l’auteur présente le site dans un premier chapitre, en commençant par une description du tell (masse de terre qui résulte de la ruine des bâtiments faites de briques de terre crue), puis de son environnement géologique, géographique (à 360 km de Babylone et 430 d’Ugarit sur la côte syrienne) et climatique. La place dévolue à l’Euphrate est bien évidemment très grande, tout comme la question de la pluviométrie, centrale pour comprendre la ville et les dangers qu’elle doit éviter. La fin du chapitre raconte la découverte du site en 1933, les premières fouilles et comment le site a pu être rapproché du nom de Mari, déjà connu par des écrits retrouvés dans la cité d’Ebla. Les différents secteurs de fouilles sont passés en revue, permettant de dégager différentes étapes dans le développement de la ville (Ville I, II et III). Seuls 8 hectares sur les 110 de la cité ont été fouillés.

Le second chapitre se concentre sur la fondation de la ville au tout début du troisième millénaire, à partir de deux cercles concentriques. Un travail de terrassement important a eu lieu pour obtenir une surface plane et ainsi pouvoir, à l’aide d’une corde, tracer ces deux cercles. Le rayon du cercle extérieur est d’environs 950m (p. 15). Les différentes villes reprendront toutes exactement ce schéma. Parallèlement sont excavés deux canaux : le canal de liaison à l’Euphrate et celui destiné au transport de marchandises (surtout pour éviter de devoir faire changer de rive les haleurs dans les méandres, p. 21).

Le chapitre suivant propose au lecteur d’explorer les différentes étapes urbaines de Mari. La première ville dure environs trois siècles entre 2950 et 2650 a. C. Puis après nivellement, la seconde ville est construite vers 2550, mais sera détruite vers 2220 par les Akkadiens (Naram-Sim ou Sargon II). Enfin la ville III, celle de la dynastie des Shakkanakku (étymologiquement « les gouverneurs ») et des dynasties amorites peut être située chronologiquement entre 2200 et 1760, quand Hammurabi de Babylone détruit Mari de manière systématique. Il n’y a plus de peuplement d’importance sur place par après.

Le quatrième chapitre donne plus de détails sur l’urbanisme de la ville. Le système défensif est analysé dans ses différentes composantes et dans leurs évolutions : enceinte intérieure, digue (la digue circulaire doit protéger la ville des violentes pluies qui sinon endommageraient les murs) puis mur extérieur et les portes. Dans ce chapitre des vues d’artistes permettent au lecteur de se faire une meilleure idée du système, en plus des plans. Puis J.-C. Margueron fait le tour des connaissances disponibles sur les différents quartiers de la ville, montrant là encore les continuités entre les différentes époques mais aussi les changements (il n’y a un quartier des sanctuaires qu’à partie de la Ville II, p. 51).

Allant toujours plus loin dans sa progression du général vers le particulier, l’auteur s’intéresse ensuite dans le chapitre suivant à l’architecture domestique à travers différents exemples, essayant de déterminer les fonctions des espaces ou des pièces. La question de la couverture, de l’évacuation des eaux et des étages est bien évidemment traitée. La question des différents bâtiments religieux est abordée dans le sixième chapitre, tout comme les fonctions qu’ils ont pu abriter. Si l’on ne connaît rien de l’organisation religieuse de la Ville I, pour les périodes suivantes, le fouilles ont permis de mettre au jour différentes constructions, que ce soit dans le quartier des sanctuaires (temples d’Ishtar, de Ninni-zaza, d’Ishtarat, de Shamash, de Ninhursag et terrasse dite du Massif Rouge avec son temple-tour) ou dans le palais. La Ville III reprend la tradition, en ajoutant certains sanctuaires (les Temples Anonymes par exemple, p. 93). L’auteur, en fin de chapitre, discute de la place de Mari dans le paysage mésopotamien et essaie de déterminer les influences religieuses dont la ville a été le réceptacle, soulignant l’influence levantine (les bétyles, le temple-tour p. 100).

Les palais sont l’objet du septième chapitre. Les différentes phases sont commentées, tout comme sont analysées ses différentes fonctions. Le palais de la Ville III (180m par 130m, soit 2,3 ha !) est le mieux connu et l’auteur peut conduire le lecteur dans différents espaces et secteurs de manière très crédible. A ce grand palais royal s’ajoute dans la ville la présence d’un petit palais qui a pour particularité d’avoir sans doute abrité le roi pendant la construction du grand palais mais aussi d’être construit sur deux hypogées, dont l’un sous la salle du trône et donc en lien direct avec celui-ci (p. 123).

Ces deux tombes permettent à l’auteur de parler des pratiques funéraires à Mari (huitième chapitre). Les tombes, comme ailleurs en Mésopotamie, sont creusées dans les maisons (dans des jarres ou dans des caissons). Ce chapitre, un peu court, envisage les pratiques funéraires sur le temps long, allant jusqu’aux tombes séleucides découvertes sur le site.

Aux artefacts découverts dans les tombes, l’auteur ajoute dans le chapitre suivant ceux retrouvés en dehors d’un contexte funéraire, en plus des installations domestiques, comme des canaux. En plus de différents types de poteries, de nombreux objets métalliques ont été retrouvés, ce qui n’est pas étonnant pour une ville qui a été un très grand centre de production de ce type de biens. Ces découvertes montrent aussi la place de Mari au sein de différents réseaux commerciaux (p. 139).

L’avant-dernier chapitre s’intéresse quant à lui à l’art, qu’il soit populaire ou de cour. Plaques gravées, sculptures, mosaïques, reliefs, sceaux et peintures sont au programme. La peinture dite de l’Investiture à la période amorite, de part sa mise en parallèle avec le cheminement des salles vers le trône, est particulièrement impressionnante (p. 154). Le livre s’achève, après un très court dernier chapitre sur les textes exhumés à Mari qui fait office de conclusion (l’exception que constitue Mari), par un court glossaire et une bibliographie indicative.

Avec tout ce qu’il y a à dire, ce livre est bien trop court. Avec tout ce qui a été découvert, il y avait sans doute moyen de faire un livre bien plus gros. Mais on a néanmoins après la lecture une image déjà très nette de ce que pouvait être une telle cité, et imaginer l’organisation sociale nécessaire à sa fondation et son fonctionnement. Une connaissance préalable en archéologie orientale est très fortement recommandée : c’est globalement un livre qui s’adresse en premier lieu à des spécialistes mais qui propose néanmoins une vue d’ensemble. Il est très richement illustré, avec quantité de photographies et de plans. Certains de ces derniers pourraient cependant être mieux légendés (le quartier des temples p. 88 par exemple). Une coupe stratigraphique donne à voir l’imbrication des différentes villes mais aussi comment se présentent les nivellements effectués avant les refondations (p. 28). L’explication sur les voies absorbantes est particulièrement impressionnante (p. 53), tout comme la traduction en jours de travail de certains aménagements (p. 42, avec les 1,57 milliard de briques crues nécessaires à la reconstruction du mur intérieur de la Ville III sur 3,14 km !). Même si la ville I n’a pas de double enceinte, la construction de la ville, des défenses et de des canaux (plus celui d’irrigation) au début du troisième millénaire, cela ne peut cesser d’impressionner le lecteur.

Un livre d’une énorme qualité pour un site exceptionnel.

(Shakkanakku ! 8)

The Etruscans

Ouvrage de vulgarisation scientifique de Lucy Shipley.

Toujours en très bonne compagnie.

Ce livre réussit un tour de force : il allie vulgarisation et actualité de la recherche. Paru en 2017, ce livre intègre des découvertes faites jusqu’au mitan des années 2010, sans pour autant perdre de vue qu’il s’adresse à un public néophyte (mais déjà intéressé par l’Antiquité, comme il semble décrit p. 49). La série à laquelle appartient ce livre s’est donnée pour objectif non seulement de décrire le parcours, l’émergence, l’efflorescence et la fin de grandes civilisations et de peuples de l’Antiquité, mais aussi de savoir ce qu’il nous en reste dans notre monde actuel. Et c’est que le bât peut amener à blesser …

L’introduction explicite tout d’abord ce qu’il faut entendre par civilisations perdues. Au XIXe siècle, les choses sont claires : des explorateurs ou des savants qui font le constat que les habitants d’un territoire ne sont pas dignes de leurs ancêtres, voire qu’ils n’ont rien en commun (p. 13). L’erreur inverse, c’est de considérer que ces personnes nous sont identiques. Et ces deux mythes nous ont été transmis, avec parfois une origine dès l’Antiquité. L. Shipley, une fois ces bases posées, peut passer à la question suivante : pourquoi les Etrusques nous importent ?

La réponse à cette question se trouve dans le premier chapitre, qui comme chaque chapitre de ce livre, est dominé par un artefact archéologique. Dans ce premier chapitre, c’est le Sarcophage des Epoux du Musée du Louvres. Il permet à l’auteur d’aborder les questions de l’archéologie, de la périodisation de l’archéologie étrusque (et les problèmes que cela emporte), les limites techniques (la datation au carbone 14 et sa marge d’erreur p. 22-23). Le lecteur peut à ce moment remarquer quelques traits assez britanniques dans le texte, entre un humour qui rend le propos encore plus plaisant et une attention très marquée pour le paysage, dans la lignée de J.B. Ward Perkins. Et le paysage qu’a connu le couple du sarcophage, dominé par la forêt, c’est ce qui permet à l’auteur de glisser vers la description du territoire étrusque et de parler des sources de la richesse étrusque : l’agriculture productrice de surplus et la métallurgie, elle aussi exportée à grandes distances.

Le second chapitre reste dans le domaine funéraire, se concentrant d’abord sur la crémation à partir d’une urne-cabane de Tarquinia. De cette cabane, la question de la maison et donc des origines découlent (et c’est amené d’une manière très différente des autres ouvrages du même genre). Les différentes théories sur l’origine des Etrusques, dont certaines étaient déjà débattues dans l’Antiquité, sont évoquées : l’origine anatolienne, l’origine alpine ou l’autochtonie italienne. L’auteur discute avec très grand intérêt des analyses ADN des dernières décennies (p. 41-45), celles concernant les Hommes comme celles étudiant des bovidés d’une race locale. Les résultats de ces études ainsi que la reprise des premières études peuvent avoir fait avancer un peu les choses … Mais ce chapitre n’est pas que celui des vieilles questions te des mythes originels, c’est aussi celui du passage de la civilisation villanovienne à la culture étrusque urbaine au VIIIe siècle avant J.-C., avec des phénomènes de synœcismes (rassemblement de villages pour former une ville) donnant naissance aux cités et une rarification des établissements aristocratiques autonomes. Avec l’essor des cités se développent aussi les contacts dans tout l’espace méditerranéen, avec un attrait particulier pour l’art oriental (ce que les spécialistes appellent la période orientalisante, au VIIe-VIe siècle). La fin du chapitre, dans sa volonté de faire des rapprochements entre migrations antiques et réfugiés du XXIe siècle, se fourvoie complètement, entre erreurs factuelles et propos au minimum aventureux (p. 45). Qu’a à voir la situation de l’Europe au néolithique avec le XXIe siècle ?

Quittant Tarquinia, L. Shipley nous emmène vers le Nord, à Vulci, pour détailler le mobilier très composite de la Tombe d’Isis. Des artefacts de Syrie, d’Anatolie et d’Egypte sont la preuve du réseau dans lequel les occupants de la tombe se mouvaient à la fin du VIIe siècle. L’auteur s’aventure dans l’époque napoléonienne (Lucien Bonaparte a fait faire beaucoup de travaux archéologiques en Italie centrale) dans le cadre de ses interrogations sur l’exotisme. Déjà sur le XIXe siècle, tout n’est pas au point : L. Bonaparte n’a pas épousé une ancienne reine d’Etrurie, et aucune entité politique n’a jamais porté ce nom (p. 54). De plus, comparer des princes étrusques (dont l’auteur surinterprète l’usage du terme dans un sens littéraliste qu’il n’a jamais eu) aux maharadjas n’a aucun sens. Mais quand on glisse de la Tombe d’Isis à l’EI (ISIS en anglais), c’est le fin du fin …

Le quatrième chapitre nous conduit toujours plus au Nord, cette fois-ci vers la cité de Chiusi et son kylix (coupe à boire) athénien. Les vases étrusques furent très en vogue, au point de déclencher une étruscomanie au XVIIIe siècle. Mais vînt J. Winckelmann, dont les travaux démontrèrent l’origine grecque de ce que l’on pensait des œuvres étrusques. Les Etrusques, pales imitateurs, barbares ou même voleurs, étaient forcément inférieurs aux Grecs ou aux Romains aux yeux de J. Winckelmann. Leur place dans les sciences de l’Antiquité (p. 70) s’en ressent encore aujourd’hui … L. Shipley développe ensuite quelques idées sur le commerce gréco-étrusque, dont le fait que les potiers et peintres athéniens produisent spécifiquement pour le marché étrusque, et que cela influence aussi leur production destinée aux Athéniens. Différentes interprétations peuvent ainsi être passés en revue.

Le chapitre suivant est centré sur l’un des sites iconiques de l’étruscologie, la résidence aristocratique de Poggio Civitate. L. Shipley détaille les différentes phases du site (où elle a travaillé p. 90), sa décoration et ses différentes fonctions. La présence de chevaux est attestée, mais jusqu’en 2012, on n’avait nulle trace des habitations des ouvriers et du personnel du complexe (p. 88). Le sixième chapitre explore un thème classique, lui aussi visiblement discuté dès l’Antiquité : la femme étrusque. Il y est question d’une tombe découverte à Tarquinia en 2013, celle dite de l’Aryballe suspendue, contenant les reste d’une femme munie d’attributs guerrier. A partir de cette découverte, exceptionnelle, l’auteur élargit son propos à la place de la femme dans la société étrusque, dans les couches les plus favorisées (p. 99) mais aussi dans des strates sociales plus basses. Une comparaison avec la vision romaine est faite p. 102, où dans le récit de la fin des rois étrusques de Rome voit opposée à la femme étrusque qui banquette la pieuse vertu de Lucrèce la romaine, filant sa laine (la figure de Tanaquil, épouse de Tarquin l’Ancien, est curieusement épargnée, p. 103). La tradition littéraire européenne s’est emparée des figures de Tanaquil et de sa petite-fille Tullia, mais surtout pour y inscrire un personnage intrigant et à la morale relâchée. La fin du chapitre, échafaudant un parallèle entre femme étrusque et publication de photos intimes sur internet. Dire que dans l’introduction on parle des péchés d’anachronismes du XIXe siècle …

Le principal problème de l’étruscologie jusqu’à récemment fut sa grande dépendance aux contextes funéraires (septième chapitre). Mais là encore, dans les dernières décennies, le paysage a beaucoup changé. Si beaucoup des villes étrusques ne sont pas accessibles aux recherches archéologiques parce que leurs sites sont toujours des sites urbains (qui souhaite détruire la Pérouse de la Renaissance ?), la ville de Marzabotto (dénommée Kainua en étrusque, p. 110, une découverte qui a à peine trois ans !), entre Florence et Bologne, peut être étudiée plus à loisir. De plan hippodaméen (mais plus ancienne qu’Hippodamos de Milet), c’est une colonie au même titre que Spina sur la côte adriatique. En plus des maisons rectangulaires regroupées par îlots, la ville a bien sûr des espaces sacrés et d’assemblée (p. 113). L. Shipley discute l’appartenance de Marzabotto à la catégorie « ville » selon les critères romains et grecs, avant d’évoquer de manière succincte les différentes magistratures étrusques. Le chapitre s’achève, presque inutilement, sur le récit du massacre e Marzabotto, qui vit périr 770 personnes de tous âges en 1944 (p. 121).

Le huitième chapitre de ce livre nous voit quitter les montagnes du Nord pour revenir en Etrurie intérieure, auprès des falaises de tuf de cité d’Orvieto. Dans la nécropole de la Cannicella à la sortie de la ville, a été retrouvée une statue de marbre blanc haute d’un mètre représentant une femme nue (produite vraisemblablement à la fin du Vie siècle, bien antérieurement à l’Aphrodite de Cnide, le premier exemple grec, datée de 350-340 avant notre ère). C’est l’occasion pour L. Shipley de revenir sur l’image de liberté sexuelle associée dès l’Antiquité aux Etrusques (mais en étant imprécise sur les utilisations variées du terme de Vénus …). Cette sensualité étrusque, pas mise en rapport avec les représentations contemporaines grecques ou romaines (p. 124), a beaucoup inspiré l’auteur D. H. Lawrence, qui prend le contrepied d’un Théopompe très rigoriste. Ce chapitre court renseigne bien sur les interprétations possibles que l’on peut avoir de la statue de la Vénus de Cannicella (qui en elle-même est un artefact de tout premier ordre sur de nombreux plans), mais les explications tripartites de la fin du chapitre (et Dieu sait à quel point nous estimons G. Dumézil) sont loin d’être convaincantes (p. 158 et p. 174).

Le chapitre suivant s’attaque au mystère suivant, celui de l’écriture. Il a fait couler beaucoup d’encre depuis plus d’un siècle et est un passage obligé de n’importe quel ouvrage de vulgarisation. L’auteur brosse à grand traits le paysage : il reste très peu de textes étrusques (p. 139), principalement parce que les supports d’écriture étaient périssables. Le second problème est que le langage, s’il est lisible (l’alphabet est d’origine grecque), est difficilement compréhensible. De nombreux rapprochements ont été tentés (la langue étrusque n’est pas partie du groupe indo-européen), avec presque toutes les langues connues sans doute, mais pour l’instant rien n’a été concluant (même si, pour le louvite, on pourrait avoir une parenté). La méthode combinatoire semble donner plus de résultats, mais a l’inconvénient de la lenteur (p.145). L. Shipley présente ensuite l’un des textes étrusques les plus célèbres : les tablettes en or de Pyrgi, une bilingue étrusco-punique à la gloire du rénovateur du sanctuaire portuaire de la cité de Caere. Et si c’est affiché de manière aussi voyante, c’est qu’il y a des gens pour le lire (p. 148), en grand nombre.

Le neuvième chapitre en parle, mais ce n’est que dans le dixième que l’on propose au lecteur une présentation de la spécialité étrusque qui a survécu jusque dans l’âge paléochrétien : la divination. Cette dernière aurait été révélée aux Etrusques par le prophète Tagès, le vieux jeune homme (p. 155). L’auteur fait la description de plusieurs rites, reparle des rituels tripartites déjà évoqués plus haut, de quelques sanctuaires et de divinités étrusques, mais il manque beaucoup d’aspects de la thématique. Le tournant du IVe siècle est mentionné, mais sans aller vers l’explication (p.162), sans envisager un éventuel polycentrisme dans la relation entre ls déesse étrusque Uni et la déesse phénicienne Astarté (p. 161). Les soi-disantes réminiscences étrusques dans la peinture médiévale n’arrivent pas à convaincre (p. 164 et p. 175).

Le dernier chapitre, enfin, traite de la Fin. Pour un peuple qui a tant investi dans l’apparat funéraire, c’est évidemment un thème central. L’auteur ne développe pas outre mesure les différentes conceptions de l’au-delà repérable dans la production artistique étrusque mais se concentre sur les démons (Charun, Vanth) et prend pour artefact central dans ce chapitre la tombe dite du Chariot infernal de Sarteano (découverte en 2003). L’interprétation est pessimiste, presque victimiste, et on n’est pas obligé d’adhérer à tout ce qu’écrit l’auteur (surtout pour l’intégration des croyances étrusques à Rome p. 163 ou sur Charun p. 174). L. Shipley poursuit avec l’utilisation des Etrusques dans le cinéma horrifique, pour finir dans une brève conclusion sur un ton élégiaque et plein d’espoir. Le volume est complété par de nombreuses pages de notes, par une bibliographie indicative et un court index.

Le lecteur, avec cette lecture du plus grand intérêt, accomplit avec l’aide de l’auteur un triple voyage : géographique, temporel, épistémologique. L’écriture est claire, alerte, dans des chapitres admirablement construits. Si nous avons été critiques avec la volonté de faire des parallèles avec le XXIe siècle (mais c’est dans le cahier des charges de la collection), tout non plus n’est pas à négliger de ce côté-là. Le chapitre sur l’écriture est l’un des meilleurs, dans un livre pourtant d’une très haute tenue. On peut regretter quelques erreurs, attribuable à l’inattention comme la mauvaise localisation du sarcophage de Seianti Hanunia Tlesnasa (à Florence et pas à Londres p. 178), ou à la volonté, forcée, en fin de chapitre de faire des parallèles (Jésus de Nazareth qualifié de prophète p. 163 pour en faire un pendant à Tagès). Pour la datation de mythes grâce à des drainages (p. 156), là nous n’avons pas d’explications plausibles … Un très grand soin a été apporté aux notes, qui ne contiennent pas que des références bibliographiques, mais sont un véritable plus pour le lecteur curieux. Il y a de nombreuses illustrations couleurs dans le texte.

De petits défauts mais rien qui puisse atteindre la très haute qualité générale de ce livre qui réussit à allier acquis de la recherche et nouveautés importantes, sérieux et humour, clarté et enthousiasme communicatif mais aussi hauteur de vue et approches originales.

(la dernière entrée de la chronologie qui ouvre ce livre mentionne V. Raggi comme la première femme à régner, dans un style certes différent, sur Rome depuis Tullia … 8,5)