Dictionnaire utopique de la science-fiction

Dictionnaire de l’utopie en science-fiction par Ugo Bellagamba.

Nulle part ailleurs sera-t-on mieux !

Le juriste est parfois rêveur. Certains spécimens ne se contentent pas de discourir sur les modes d’occupation de l’espace public chez les Romains, ils se mettent à rêver de mondes où les gens ne cherchent pas à contourner les lois et donc sont contents en tous points de leur gouvernement, c’est à dire se dotent d’institutions parfaites qui sont donc, comme telles, acceptées. Des utopies donc, car de tels lieux ne peuvent exister (particulièrement chez les Latins ?). U. Bellagamba est justement historien du droit, il était donc tout indiqué, puisque lui-même aussi auteur de SF, pour écrire un tel dictionnaire.

Comme chaque dictionnaire, il est structuré en entrées, une fois passé l’introduction. Mais ici pas question ni d’œuvres ni d’auteurs, l’approche se fait par concepts généraux qui peuvent apparaître dans des œuvres de science-fiction à caractère utopique (dans une conception assez large). Ainsi l’Age d’or ouvre-t-il le bal en montrant le renversement qui s’opère. Si chez les poètes arcadiens (mais avant tout chez Hésiode), il est conjugué au passé, dans la SF, il est au futur, la destination. Mais il est aussi une période de la SF étatsunienne, celle des années 1930 et 1940 avec sa diffusion dans des magazines aux coûts modiques.

Les entrées, à chaque fois grosses de plusieurs pages, ne se contentent pas de quelques phrases abruptes mais laissent de la place à la polysémie. Le lecteur pourra ainsi naviguer, sans évidemment être contraint par un ordre de lecture mais étant renvoyé à d’autres entrées par des mots en gras, entre des concepts tels que Architecture, Cyberpunk, Mars, Gouvernements, Machines, Justice, Codes, Uchronies, Solarpunk ou Convention.

L’auteur est historien du droit, cela se sent à beaucoup d’endroits, mais sa spécialité ne va pas jusqu’à lui éviter de dommageables erreurs, à notre sens, sur d’autres questions historiques. Le plan hippodaméen n’est de loin pas la norme dans la cité antique gréco-romaine (p. 33), la vision de la femme médiévale présentée dans ce dictionnaire est bien trop tributaire du XIXe siècle et laisser penser que le despotisme éclairé mène directement au génocide est un peu simpliste (p. 84). Mais ces quelques imprécisions sont rattrapées par les connaissances littéraires très étendues, non seulement des textes, mais aussi de leurs analyses (que nous ne reprendrons pas toutes, comme avec Paul Atréides p. 178). Le lien entre paléontologie (p. 164-168, avec ici aussi des imprécisions) et SF, nées au même moment et partageant des auteurs, est étonnant. U. Bellagamba est aussi très convaincant sur le Nautilus du Capitaine Némo comme premier vaisseau-monde de la SF (p. 215-216). Le rappel de quelques idées d’architecture utopique des années 1980 (Aqualab de J. Rougerie) nous a aussi fait un grand bien.

Un livre avec de nombreuses bonnes idées (de lecture évidemment!) bien amenées, beaucoup éveillant la curiosité et certaines conduisant à un approfondissement, mais plombé quelque peu par une relecture déficiente.

(le roman historique, une uchronie qui ne s’assume pas p. 210 …7)

La ruée vers la voiture électrique

Entre miracle et désastre
Essai historique et d’ingénierie sur la voiture électrique par Laurent Castaignède.

Bzzt bzzt.

L. Castaignède s’était dans un ouvrage précédent intéressé à la pollution générée par la voiture et aux moyens de la réduire, principalement par une baisse de la consommation de carburant et donc des rejets. Ici, l’ancien ingénieur automobile continue sa réflexion en détaillant les conditions de l’essor impressionnant qu’a connu la production et l’usage des voitures électriques.

La première partie du livre est historique. La voiture électrique n’est en effet pas plus jeune que celle à moteur thermique (ou à vapeur). Le marché est très concurrentiel aux débuts de l’automobile et l’électricité n’empêche pas la vitesse : en 1899 la première voiture à dépasser les 100 km/h est une voiture électrique. De nombreux taxis à Paris à la même époque sont à moteur électrique. Mais l’autonomie de la voiture électrique n’évolue pas au même rythme que celle du moteur thermique. Il faut en effet pour recharger la batterie se rendre dans des garages spécialisés (et y attendre) alors que les jerricans d’essence se trouvent dans les épiceries sur la route. Dès avant 1914, le véhicule électrique est un marché de niche et le reste jusqu’aux années 2000, malgré quelques tentatives de développement. Il y a bien quelques camionnettes ou des voiturettes de golf, mais rien qui puisse induire de nouveaux besoins infrastructurels.

Dans les années 2000 arrive en Europe le premier modèle hybride de grande série, suivi dans les années 2010 de modèles purement électriques qui rencontrent le succès commercial. Ce succès procède de plusieurs facteurs principaux : les normes anti-pollution de plus en plus draconiennes, les scandales autour du diesel s’étendant au moteur thermique en général et enfin le prix du carburant (et la prise de conscience de la finitude des stocks d’énergie fossile). En 2023, quand ce livre est écrit, une autre étape a été franchie, avec la fin programmée du moteur thermique dans l’Union Européenne en 2035 et en Norvège dès 2025.

Dans un second chapitre, l’auteur entreprend de décrire les limites du tout électrique. La première difficulté dans le fait de vouloir faire passer toutes les voitures (et pourquoi pas les camions) l’électrique réside dans la capacité à trouver les ressources métalliques nécessaires à la construction des voitures, et en premier lieu des batteries. Il faut presque le triple de cuivre dans une voiture électrique par rapport à une thermique (p. 63), sans parler des nombreux kilos d’autres minerais. Si d’ici 2040, la demande en lithium doit être multiplié par 16, il a falloir ouvrir de nombreuses mines, après les avoir découvertes bien entendu, avant de pouvoir raffiner le matériel extrait. Cela amènera sûrement à des tensions commerciales et géopolitiques, puisque les ressources ne sont pas également réparties sur la Terre. La multiplication de véhicules électriques va aussi changer les infrastructures routières, avec une grande attente envers les pouvoirs publics, et en premier lieu la question des bornes de recharge, puisqu’une voiture électrique actuelle n’atteint que la moitié de l’autonomie d’une thermique mais a besoin de bien plus de temps pour refaire le plein d’énergie. Une station essence sur une autoroute lors de grands départs en vacances voit passer des milliers de véhicules par jour : peut-elle avoir à disposition, en nombre de bornes, l’équivalent de ses pompes sans que les clients attendent des heures ? Enfin, la multiplication de nouveaux véhicules électriques ne va juste pas déplacer les véhicules thermiques ailleurs (plus d’essence disponible), avec donc un effet d’addition du nombre de véhicules au niveau mondial, en lieu et place d’un remplacement ?

Dans le chapitre suivant L. Castaignède aborde les biais induits par l’électrification. Présentée comme propre (le joli A vert des émissions de CO2 des publicités), c’est avant tout un éloignement des nuisances. Celles de la construction, comme celles de la production d’électricité, qui ne peut être produite que par des énergies renouvelables (avec leurs propres problèmes) ou nucléaires. En plus, la consommation par km ne baisse pas, avec « l’autobésité » que l’auteur avait déjà dénoncée dans son livre précédent. Il s’agit de faire se déplacer des voitures de plus en plus lourdes et de moins en moins profilées, et cela coûte toujours plus d’énergie.

Mais comme L. Castaignède est un ingénieur, il a quelques idées d’améliorations qu’il a rassemblées dans un quatrième chapitre et qui y sont évaluées. La première est de réduire le format des voitures, comme c’était déjà l’idée dans les années 1910. Une autre peut être l’utilisation de l’énergie de l’air comprimé, de l’hydrogène, de panneaux solaires directement sur le véhicule, de l’essence électrique (même si Porsche n’est pas un constructeur bavarois p. 129) ou de différents types d’hybridation. Une autre voie évoquée peut être la voiture électrique vue comme un élément de la ville dite intelligente, intégré à un système électrique en tant que batterie.

Enfin, le dernier chapitre est un plaidoyer pour une électrification raisonnée, sans dépendance envers un seul producteur, pour un non remplacement complet des véhicules via un rétrofit, pour l’amélioration de l’autonomie de manière ponctuelle via une extension externe (batterie sur remorque pour les longs trajets par exemple) et une hiérarchisation des besoins (poids du véhicule, vitesse maximale). L’objectif, c’est la soutenabilité.

Comme dans son précédent livre, L. Castaignède fait œuvre de clarté avec un état de l’art sans technoidôlatrie aucune. Avec de très bonnes explications, une pédagogie efficace à coups d’ordres de grandeur parlants, l’auteur met son expérience à disposition du lecteur en défrichant pour lui le chemin des évolutions futures de la mobilité individuelle. La première partie, pourtant bien plus historique, ne détone pas dans l’ensemble avec une recherche importante et une présentation qui ne tombe pas dans un sec catalogue d’innovations successives (l’auteur n’étant pas historien). Les petites illustrations entre les chapitres font de sympathiques transitions, avec souvent un angle humoristique. Pas uniquement centré sur la technique, l’auteur prend aussi en considération les besoins et la psychologie du consommateur. Cela est particulièrement vrai dans le passage sur la voiture comme partie de la ville dite intelligente (qui voudrait retrouver déchargée une voiture mise en charge la veille?). Le paragraphe sur les sources réelles (d’où vient le kW/h suivant?) de l’énergie électrique nécessaire à la recharge est lui aussi brillant. Réaliste sur le fait que l’électrique ne favorise pas les transports en commun (on continue à vendre des voitures), il est très sceptique sur la réussite du plan d’interdiction des moteurs thermiques de 2035, et pense non sans fondement que les constructeurs traditionnels tablent sur un abandon à moyen terme de cet objectif.

Un excellent ouvrage, somme toute assez court avec 170 pages de texte, qui renseigne de matière efficace sur les tenants et les aboutissants du nouveau modèle de vertu mobile.

(une station essence, c’est 3200 bornes de recharge publiques et privées p. 76 …8,5)

Introduction à la stratégie

Traité de stratégie par le général André Beaufre.

Il y a des intangibles.

On enterra l’idole sans s’apercevoir que les reproches qu’on lui adressait provenaient de ce qu’elle avait déjà été trahie. p. 24

La stratégie est un domaine où l’on aime bien, à intervalles réguliers, réinventer le fil à couper le beurre. On reprend de vieux concepts, un peu de marketing de soi et voilà comment relancer une carrière. Avec A. Beaufre, rien de tout cela. Tout d’abord, il fait partie de la toute première vague de théoriciens du fait nucléaire en France. Ensuite, il spécifie expressément ne rien inventer et ne surtout pas dégager de « lois stratégiques » et souhaite le développement d’une pensée stratégique. Praticien, il a vu à quoi ce que l’absence de réflexion stratégique peut conduire : il est au Grand Quartier Général en 1939, sert en Indochine, commande lors de l’opération de Suez et finit sa carrière à l’OTAN. Mis en retraite en 1962, il commence son œuvre théorique.

Le livre se découpe en quatre parties. La première présente la stratégie, avec ses buts et moyens, ses subdivisions et ses principes. La seconde partie s’intéresse à la stratégie classique, celle des opérations terrestres (lien bataille / théâtre). La partie suivante est celle de la stratégie atomique, une invention qui renouvelle totalement le champ. Les modalités sont détaillées (destruction préventive des armes, interception, protection physique et menaces de représailles), conduisant à la dissuasion et aux dissuasions complémentaires (l’arme atomique ne remplace pas les armées). L’auteur ajoute un petit historique de la stratégie atomique, entre le monopole étatsunien de 1945 et l’avance soviétique en matière de missile intercontinentaux qui est résorbée au début de la décennie 1960.

Enfin la dernière partie est celle de la stratégie indirecte et ses différents types de manœuvre, notamment dans le cas de la guerre révolutionnaire (on vise la lassitude de l’adversaire) ou de la manœuvre de l’artichaut (action brusquée devant déboucher en 48h sur le fait accompli, avant de recommencer quelques temps plus tard ). Quelques idées pour parer ses manœuvres complètent ce livre de 180 pages de texte, avant une note finale assez anti-hégelienne promouvant la prééminence des idées.

C’est court, concis et bien construit. Malgré l’expérience personnelle et tout ce qu’il a pu apprendre, le livre ne va pas très profondément dans les exemples. Au contraire, on est le plus souvent dans des allusions et des demi-mots (p. 122 par exemple). Fraîchement retraité, A. Beaufre n’a, semble-t-il, pas forcément envie de se fâcher avec d’anciens collègues ou de mettre en difficulté le gouvernement français. Il en sort quelques chose d’assez intemporel, qui réussit pleinement à illustrer l’idée de réflexion plus que de dégagement de règles immuables. Cette intemporalité s’efface un peu quand A. Beaufre déclare plusieurs fois sa foi dans les avancées futures de la sociologie (p. 71). Il pourrait avoir été déçu quelques années plus tard … De même « la cohérence des totalitarismes » (p. 23) est à interroger, mais il est dans le vrai quand il dit (en 1963 donc, p. 152) que l’URSS est le dernier empire colonial existant. Tout rapprochement avec une situation autre … A part il faut mettre la stratégie atomique, qui sera explorée avec bien plus de profondeur dans d’autres œuvres du général, mais dont une maxime reste : avec l’arme atomique , c’est la mort de la grande guerre et de la vraie paix (p. 143).

(sur la « guerre hybride », tout est déjà là en 1963 … 7,5)

The Road to Unfreedom

Russia, Europe, America
Essai d’histoire du temps présent par Timothy Snyder. Existe en francais sous le titre La route pour la servitude : Russie – Europe – Amérique

Toutes les routes mènent à la troisième Rome ?

It makes a difference whether young people go to the streets to defend a future or arrive in tanks to suppress one. (p. 155)

The simplest way to make others weaker is to make them more like Russia. (p. 252)

L’œuvre de T. Snyder comprend deux versants. Le premier est historique, centré sur les années 1920 à 1950 en Europe centrale et orientale. Le second a pour objet le XXIe siècle politique, avec une zone géographique étendue à l’Europe occidentale et aux Etats-Unis. Ce livre fait partie de la seconde catégorie (qui a l’avantage de ne pas parler constamment de meurtres de masse).

Le plan du livre est d’une grande intelligence. L’introduction démarre avec l’année 2010 à Vienne, au moment de la naissance du fils de l’auteur, la veille du jour du crash de l’avion du président polonais à Smolensk. A ce moment là, comme déjà l’auteur se le disait avec son ami Toni Judt dans leur livre commun en 2009, le capitalisme semblait inaltérable et la démocratie inévitable. Mais les années 2010 allait remettre très sérieusement cette idée en cause. Le premier chapitre, intitulé « individualisme et totalitarianisme (2011) », raconte la découverte par les sphères gouvernementales russes d’Ivan Iline, un fasciste russe expulsé d’URSS et mort dans les années 1950 en Suisse. Adepte d’une sorte de fascisme chrétien (mais rejetant Dieu p. 21 …), il veut préparer la fin du bolchevisme mais pas pour faire de la Russie (éternelle, virginale et toujours victime de l’Ouest), une démocratie faiblichonne mais bien pour qu’elle sauve le monde sous la conduite d’un rédempteur infaillible qui apparaîtrait d’un coup d’un seul.

Le deuxième chapitre nous fait avancer d’une année, pour une analyse du tournant que fut 2012 en Russie, avec l’alternative du titre : succession ou échec. En 2012, après un mandat en tant que président, Medevedev rend sa place à Poutine. Quelques milliers de Russes manifestent contre la fraude électorale manifeste (qualifiés de déviants par le Kremlin p. 51-52) et Poutine fait passer la Russie dans la situation où il n’y a plus de principe de succession à la tête de l’État : lui pour l’éternité. Et comme l’on ne veut plus vraiment parler de l’avenir (tout tracé), on regarde en Russie vers le passé, en particulier 39-45. Enfin non, justement pas 39-45 avec le pacte et l’invasion de la Pologne, mais plutôt 41-45. Retrouver l’empire perdu en 1991 …

Le chapitre suivant nous porte donc en 2013, quand se pose en Ukraine la question d’un rapprochement avec l’Union Européenne, cet ensemble intégré d’anciens empires, auquel Poutine ne voulait plus adhérer en 2010 mais qu’il souhaitait agréger à la Russie (p. 80). Le projet russe concurrent, c’est l’Union eurasiatique (une idée déjà vieille de plusieurs décennies, née en URSS). Et comme l’Union Europénne et les Etats-Unis sont maintenant perçus comme des dangers, il faut agir contre eux dans le champ informationnel (RT) et en finançant des partis donc le succès pourrait servir.

Comme l’on pouvait s’y attendre, 2014 voit l’Ukraine occuper une bonne partie du chapitre. L’auteur a été très proche des manifestations de Maidan. L’accord avec l’Union Europénne n’étant pas signé, des semaines de manifestations et de répression sanglante se concluent par la fuite du président ukrainien Yanoukovitch mais aussi par l’invasion de la Crimée par le Russie, suivi de la fausse guerre civile au Donbass en 2015. Il fallait neutraliser ce mauvais exemple de changement et d’indépendance aux portes de la Russie.

Mais les opérations russes dans le champ informationnel ne se sont pas limitées à l’Europe. Un conseiller de Yanoukovitch, qui avait emporté avec lui ses techniques depuis les Etats-Unis y retourne pour des mettre au service de Trump en 2015. D’un oligarque à l’autre ajoute même T. Snyder, de manière un peu forcée (p. 123). Y voyant un intérêt et connaissant le personnage depuis de nombreuses années, les services russes vont donner quelques coups de pouce à celui qui est in fine le candidat républicain à la Maison Blanche. En plus de fonds, la divulgation de courriels dérobés aux démocrates et la diffusion de rumeurs auprès d’un public sélectionné (dans un pays où le niveau des inégalités se rapproche dangereusement du niveau russe) font aussi partie de l’arsenal déployé.

Toujours plaisant à lire, parfois même légèrement amusant, l’auteur réussit à montrer le changement qui a affecté la Russie en six années (même si certains signes avant-coureurs pouvaient déjà se voir en 2006) en replaçant les évènement dans une trame politique de l’inévitabilité (fukuyamaoïde) / politique de l’éternité mais aussi en prenant en compte l’état de la société étatsunienne (drogues, inégalités reparties à la hausse dans les années 1990, réduction des possibilités de voter dans certaines régions etc.) et le besoin des médias en amusement livré à échéances régulières. Si certains passages sont absolument brillants (dont bien sûr ce qui se passe dans sa zone d’intérêt premier, mais aussi sur le schizofascisme p. 150), il est des affirmations simplistes quand on est plus dans une thématique d’Europe occidentale. La grande passion et les grands espoirs que nourrit l’auteur pour l’Union Européenne peuvent lui faire perdre de vue qu’il peut exister d’autres raisons à des politiques que ceux qu’il nomme (les motifs allemands à rejoindre la CECA p. 72-73 par exemple). Pareil pour l’enrichissement des nations européennes via les colonies (p. 75) ou dans son analyse du positionnement politique du Front National en France.

Un regard désespérant sur la stase russe alimentée par un fascisme mystique, sans porte de sortie visible. Et encore, le livre s’arrête en 2016 …

(Yanoukovitch est le premier président à chercher refuge dans le pays qui envahit le sien …7,5)

Afghanistan : Autopsie d’un désastre

2001-2021 Quelles leçons pour le Sahel ?
Essai historique de l’action militaro-humanitaire en Afghanistan par Serge Michailof.

Sobre et direct.

En 2021, les Etats-Unis et les derniers membres de l’OTAN encore présents militairement dans le pays pliaient les gaules. Suite à un accord à Doha en 2020, les Talibans reprennent les rênes du pays presque vingt ans après avoir été chassés du pouvoir. Un échec monumental au vu des milliards qu’ont coûté les opérations militaire sur place après le 11-Septembre, l’accompagnement humanitaire et technique et les milliers de morts et de blessés de toutes parts. Le signal donné était détestable, avec des répercussions géopolitiques dans le monde entier, mais surtout un effondrement de l’économie afghane qui était sous perfusion, un nouvel exode, des populations prises au piège et des Talibans incapables de nourrir convenablement une population de 40 millions d’habitants et une capitale réceptacle d’un exode rural massif depuis 2001.

Pour S. Michailof, ce retentissant échec est le fruit de très nombreuses décisions, tant dans le pays qu’ailleurs en Asie ou aux Etats-Unis. L’auteur est bien placé pour en faire l’analyse, ayant occupé les fonctions de directeur des opérations à l’Agence Française du Développement et été l’un des directeurs de la Banque mondiale. L’objectif étant, comme un leitmotiv tout au long de ce livre de 190 pages, de ne pas refaire les mêmes erreurs au Sahel. C’était avant les développements au Mali et au Niger …

Passé une petite introduction (qui mentionne notamment le grand nombre de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail en Afghanistan et que l’économie ne peut absorber), S. Michailof porte d’abord son regard sur la possibilité d’éviter la guerre en 2001. Sa conclusion est sans appel et se conclut par la négative, entre opinion publique étatsunienne chauffée à blanc qui a tout précipité (à cause du climat) et empêché une négociation et les déclarations diverses sur les objectifs de l’intervention. La conduite de la guerre a ensuite grandement été hypothéquée, entre autres, par la guerre en Irak (prioritaire et qui a drainé les ressources), par l’incompréhension des Talibans, une coordination des troupes confinant à la voltige (deux opérations distinctes, des armées otaniennes avec de nombreux caveats, la rivalité Army/Marines etc.), l’absence de stratégie de sortie et un désintérêt profond dans les premières années pour l’administration de l’Afghanistan, alors qu’il était encore possible de sécuriser le pays. Mais le point le plus important reste le double-jeu pakistanais et ceci dès le début : les Talibans sont leurs créatures. Ils en ont besoin et les protègent donc, en plus de les ravitailler. Les lignes logistiques étatsuniennes passant par le Pakistan, il ne fallait donc pas trop les chatouiller en retour.

Sur place règne la corruption généralisée et s’il n’a jamais été question de « Nation Building », le « State Building » a été très compliqué (p. 82). La police n’a jamais été assainie, la justice jamais réformée, l’armée une illusion en grande partie. La sélection des cadres, hors exceptions, n’a jamais pu se départir du clanisme, du népotisme et des « commandants » locaux. Quand on peut acheter au président un poste de gouverneur de province pour 100 000 dollars alors que le salaire dudit poste est de quelques centaines, c’est qu’il y a moyen de toucher des à-côtés (p. 92) … Le président Karzaï justement, avec toute sa famille, étant une partie du problème.

Le quatrième chapitre se tourne vers l’aide internationale, que l’auteur voit comme faisant partie du problème mais pas comme la première cause de l’échec. Il y en premier lieu un oubli des espaces ruraux, surtout quand le niveau de sécurité permettait d’y travailler. Mais la coordination de l’aide devait se débattre entre volonté de ne pas alimenter la corruption locale et inattention aux besoins locaux, avec des projets trop esseulés. Construire une école c’est visible et rapide, mais s’il n’y a pas de maître (p. 132-134)… L’aide a aussi déréglé le marché du travail afghan en profondeur. Pourquoi travailler dans l’administration locale si des ONG paient cinq fois mieux ? De plus les Afghans qui sont revenus au pays pour l’aider ont été surtout vus par les locaux comme des gêneurs, pas insérés dans les réseaux claniques mais comprenant le système et ont souvent été démotivés et placardisés.

Puis S. Michailof revient plus en détail sur la corruption endémique, où les rares tentatives de contrôle se heurtent aux têtes de réseaux qui se trouvent justement au sommet de l’État afghan. Lutter contre le trafic d’opium quand la famille du président en a fait son activité, et qu’en plus ces derniers sont les obligés de la CIA, même le général Petraeus a renoncé. Le livre s’achève sur douze leçons que dégage l’auteur pour le Sahel. En premier lieu, il s’agit de savoir repartir, de ne pas réformer les forces de sécurité locales en voulant en faire des clones des forces occidentales, de négocier si cela est possible, et de se concentrer sur l’aide au secteur régalien. Mais pour cela, il faut que le gouvernement local le veuille bien, et là …

L’auteur est indéniablement un réaliste. En Afghanistan comme au Sahel, il est de l’avis que seul un pays comme la Belgique peut se gérer sans gouvernement pendant des mois et qu’il ne sert à rien de prétendre que les ethnies ne sont rien et que les pays souhaitent en premier lieu la démocratie (et en cela il rejoint B. Lugan p. 105). Les conseils/leçons sont indéniablement de bon sens mais politiquement pas toujours faciles à mettre en œuvre, entre la volonté d’aider de la puissance intervenante, les opinions publiques (parfois travaillées par des opérations d’influences de tiers …), la volonté de ne pas dire à l’adversaire d’attendre juste que les forces armées soient reparties ou, en premier lieu, l’absence de volonté des gouvernements ayant appelé à l’aide de régler le problème.

D’une lecture aisée, avec quelques notes infrapaginales mais sans bibliographie, ce livre demande néanmoins au lecteur quelques bases sur ce que sont les Talibans. Il est un excellent résumé, bien que peut-être trop court, des vingt ans de guerre en Afghanistan au XXIe siècle, d’un praticien à destination d’autres praticiens.

(comme en Irak, toujours cette méconnaissance des usages locaux qui rend tout plus difficile … 7,5)

S’adapter pour vaincre

Comment les armées évoluent
Essai historique sur l’innovation et les armées par Michel Goya.

Beaucoup de facteurs.

Dans la dialectique de l’affrontement, les acteurs peuvent prendre conscience de défauts, de manques qu’ils ont, tant au niveau matériel qu’au niveau de leurs pratiques (doctrines, tactiques, etc). Ils ont alors parfois l’idée de s’améliorer, de s’adapter à la situation, ce qui peut en retour déclencher un processus d’adaptation chez l’adversaire et ainsi de suite. C’est ce processus que veut distinguer M. Goya dans ce livre en prenant appuis sur sept cas concrets, étalés sur deux siècles.

Le premier de ces cas est l’armée prussienne, cueillie à froid par la rencontre avec les armées de la Révolution et de l’Empire. Pour remédier à son problème de nombre, elle met en place un système de réserves qui lui permettent d’aligner beaucoup plus de régiments quand elle reprend le combat et participe à la bataille de Leipzig (1813) ou lors des Cent Jours. Son effort organisationnel se double de la mise en place d’un état-major suprême permanent, une première mondiale (alors que les autres puissances montent une structure de commandement à chaque nouveau conflit), associé à un institut de formation supérieur, la Kriegsakademie. L’effet se voit entre 1864 et 1870, entre la guerre du Schleswig, la guerre contre les Habsbourg et la guerre contre la France, où la Prusse établit sa domination dans l’espace germanique puis en Europe, appuyé sur un matériel qui fait changer du tout au tout les tactiques héritées du XVIIIe siècle. Pour la IIIe République, la défaite n’est pas encore étrange, mais bien intellectuelle.

La France est justement le cas suivant de l’auteur, avec un chapitre sur ce qui est sa grande spécialité : l’innovation lors de la Grande Guerre. Passé la redécouverte que la puissance de feu annihile toute idée de manœuvre en terrain découvert, l’armée française doit gérer la stagnation du front, conséquence de l’enterrement. S’ensuivent de très nombreux processus d’apprentissage (la guerre de tranchée, ou plutôt son retour) mais aussi d’innovations techniques, tactiques et doctrinales qui doivent permettre de dépasser le blocage. Faire plus n’a pas marché (un plus gros assaut), il faut donc faire différemment : le tank, l’avion, le camion mais aussi l’équipement de l’infanterie en armes collectives, une logistique repensée avec les besoins fous en munitions et la nécessité de pouvoir déplacer des troupes en quantité et rapidement là où il n’y a pas de voies de chemin de fer.

Dans le troisième chapitre, on assiste au premier changement de milieu du livre avec les évolutions de la Royale Navy entre 1880 et 1945, entre le premiers cuirassés à propulsion motorisée, les Dreadnoughts et le lent déclin qui fait suite à la Première Guerre Mondiale, entre concurrence internationale à peine masquée par les accords de limitation de flotte et ratage du tournant de l’aéronavale dans les années 1930. En réalité, la Grande-Bretagne combat en 1940 avec la flotte de 1920 et tout ce qui a été construit pendant la Deuxième Guerre Mondiale n’existe plus en 1962, parce qu’économiquement insoutenable (p. 146).

Parallèlement, la Grande Bretagne devait aussi équiper sa nouvelle armée née en 1918, la Royal Air Force. Cette dernière, dans un grand élan douhetiste, devait bombarder l’Allemagne pour forcer sa population à demander l’arrêt des hostilités. La tâche est confiée au Bomber Command, tandis que les Etats-Unis déploient la 8e et la 15e Air Force avec le même objectif. De jour (les étatsuniens) comme de nuit (les britanniques), deux millions et demi de tonnes de bombes sont lancées sur l’Allemagne entre 1939 et 1945. C’est l’équivalent de 300 bombes A. Les dégâts de tous ordres sont considérables, mais les assaillants eux-mêmes perdent 40 000 bombardiers et 100 000 aviateurs.

Le chapitre suivant détaille les changements qu’induit l’arrivée de la bombe atomique, créée dans un contexte de guerre et dont l’utilisation se fait dans un contexte de grands bombardements meurtriers au Japon. Mais sitôt après la première utilisation, la théorie rattrape la pratique. Cinq ans après, elle n’est pas utilisée en Corée et le niveau gouvernemental ne laisse pas le militaire libre de faire ce qu’il veut. Il y a un peu l’inverse dans le sixième chapitre ou le gouvernement laisse faire le militaire, voire même l’abandonne : en Algérie. Mais ici, pas question d’usage d’armes atomiques. Il faut revenir à la guerre au milieu des populations, alors que presque tout l’entraînement tourne autour du futur choc avec les troupes soviétiques. Il faut donc s’adapter, comme prendre acte que les hors-la-loi attaquent les militaires, que l’aviation à réaction ne sert à rien et que l’hélicoptère a autant de noblesse que le saut opérationnel.

M. Goya s’attaque ensuite aux évolutions de l’US Army entre 1945 et 2003, entre une réduction de 90 % une fois la guerre finie et l’apparition d’un nouvel ennemi stratégique et la guerre en Iraq. Une fois l’emballement nucléaire dépassé, la confrontation avec la guerre insurrectionnelle est traumatisant, d’autant plus qu’il n’y a finalement très peu de combattants, trop de services de soutien et d’état-majors (un colonel pour 163 personnels en 1968 au Viêt-Nam p. 329) et trop de rotations pour accumuler de l’expérience. Préparée pour l’AirLandBattle contre le Pacte de Varsovie, l’US Army se retrouve à devoir négocier avec des chefs de villages afghans …

Comme à chaque fois, avec M. Goya, on en a plus que pour son argent. Voilà 370 pages de texte bien dense, mais toujours agréable à lire. L’appareil critique a été réduit mais les lecteurs intéressés trouveront néanmoins plein de choses dans les notes. Sur la forme, un bon mélange entre l’érudition et la volonté de chercher un public large mais un minimum informé. Une relecture plus attentive encore de l’éditeur aurait pu éviter quelques maladresses résiduelles. Pour ce qui est du contenu, la partie sur la Première Guerre Mondiale sort du lot, parce qu’elle est clairement la spécialité de l’auteur (comme on a déjà pu le voir dans ses autres ouvrages chroniqués dans ces lignes). Nous pourrions discuter de la biographie de von Moltke (p. 32) ou de l’éventuelle surestimation de la Gestapo (p. 193), mais ce ne sont là que des vétilles, surtout s’il l’on met en regard la réflexion sur ce qu’aurait apporté la bombe atomique à la France en 1939 (p. 198), les équivalences de coût du V2 (p. 179) ou l’excellent résumé des contraires tactiques à réconcilier à la fin du XIXe siècle (p. 40) ou encore le passage sur la terrible erreur de diagnostic civil et militaire faite en 1954 en Algérie (p. 262).

Dans l’attente de l’analyse du conflit russo-ukrainien par M. Goya une fois ce dernier fini …

(au Viêt-Nam les combats sont trop rapides pour que les appuis puissent intervenir p. 330 … 8)

Les Deux Corps du roi

Essai sur la théologie politique au Moyen-Age
Essai de théorie politique médiévale par Ernst Kantorowicz.

Corps à corps.

L’été est propice ou prétexte à la lecture de grands classiques historiques et celui-ci était sur la liste depuis très longtemps déjà. Sa thématique refait surface de temps à autres dans le débat public (surtout pour ce qui est des actes du président français) et il était plus que temps de vérifier si l’usage qui en est fait est conforme à la pensée de l’auteur, ou si l’on avait affaire à une justification d’idées (pas forcément illégitimes) en utilisant l’autorité de E. Kantorowicz.

L’œuvre en elle-même est un collage de différents textes, reflété par les diversité des chapitres. Sa préface explique avec légèreté la genèse du projet, engageant notamment le lecteur à ne pas voir ce livre comme une réaction à l’avènement de théologies politiques dans la première moitié du XXe siècle (p. 13, le livre est paru en 1957 mais sa première version date de 1950) mais montrant aussi quel est l’environnement humain de E. Kantorowicz à Berkeley, entre R. Oppenheimer et E. Panofsky.

Le premier chapitre, passé la très courte introduction, commence avec le problème juridique des terres du Duché de Lancastre dans l’Angleterre des Tudors. Ces terres appartiennent au roi de manière privée et il est question de savoir si, en état de minorité, le roi d’Angleterre peut bailler des terres. Les juristes élizabéthains produisent une réponse qui développe sur l’idée de deux Corps incorporés dans une seule personne : un corps naturel et un corps politique. Mais toujours selon eux, ces deux corps sont conjoints mais pas confondus (p. 34). Ce concept utilisé par les juristes anglais de l’époque moderne (et qui est une étape dans le développement de l’État en Europe occidentale) n’est pas né avec la Renaissance mais est bien plus antérieur, prenant racine au milieu du Moyen-Age. Ainsi, si le roi finit toujours par mourir, le Roi lui ne meurt jamais.

Puis l’auteur montre une illustration du concept chez Shakespeare, principalement dans la pièce Richard II, avant, dans un troisième chapitre, de détailler les théories politiques posant le roi comme imitateur du Christ (christomimetes) dans un chapitre très iconologique. A la royauté fondée sur le Christ fait suite, chronologiquement mais aussi dans ce livre, la royauté fondée sur la loi. Le Roi devient alors « Père et Fils de Justice » (p. 143). Mais il peut être aussi la tête du corps civique, directement inspiré du corps mystique de l’Église. Sous ce problème de continuité de la puissance publique se cache aussi une conception nouvelle du temps au Moyen-Age médian, qui fait suite à l’intérêt porté à l’aristotélisme et à l’averroïsme (sixième chapitre, avec l’annualisation des impôts p. 328-329). Thomas d’Aquin ne peut, par exemple, pas totalement exclure l’existence d’un monde sans commencement (p. 320). Les théoriciens du droit en viennent à penser que « le peuple de Bologne est le même qu’il y a un siècle » et donc que ce corps politique, comme d’autres, est immortel. Et si ce corps est immortel, sa tête l’est aussi. Ergo, le roi est immortel (p. 357, en passant par l’étape impériale). E. Kantorowicz continue ses explications, analysant les théories qui font de la Couronne une personnalité juridique fictive et mineure, mais aussi les effets des théories juridiques sur l’agencement des funérailles royales tant en Angleterre qu’en France (effigie et double gisant, p. 487).

Le huitième et dernier chapitre propose une excursion du côté de chez Dante, mais du côté de sa théorie politique bien plus que chez sa Divine Comédie. Chapitre étonnant, inattendu même, qui démontre la laïcisation du concept de Chrétienté à laquelle procède Dante pour forger l’Humanité sur laquelle doit régner l’empereur en opposition au pape, dans une Rome impériale. Il en arrive à ces vers dans le Purgatoire (XXXII, 100-102, cités p. 553), qui sont tout de même stupéfiants :

Dans l’autre monde tu ne seras pas longtemps un étranger
Tu seras éternellement avec moi
Citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain.

Dans l’épilogue enfin, et avant la bibliographie et les 274 pages de notes, l’auteur remonte encore plus loin dans le temps et donne quelques exemples dans l’Antiquité tardive de représentations (numismatiques) qui pourraient faire croire que le concept médiéval pourrait plonger ses racines de manière bien plus profondes encore.

Ce n’est pas que la lecture soit ardue. Non, elle est même très agréable. Mais nous étions très insuffisamment préparé. L’Angleterre des Tudor n’est pas notre tasse de thé, l’histoire du droit est une lacune (hors Rome, et encore) et l’arrière-plan intellectuel de la Querelle des Investitures nous est très très sombre. Aussi la lecture n’a pas pu être très critique mais a eu l’effet positif d’un dessillement. De nos très nombreuses notes, on peut extraire les très bonnes et fouillées analyses iconologiques où l’on peut décerner clairement l’influence panofskienne, quelques maximes juridiques décoiffantes « Quod non capit Christus, rapit fiscus » p. 218 par exemple ou « Imperium semper est »), l’influence du droit dans le fait que le mot patrie va signifier royaume sous Philippe le Bel (p. 279, en parallèle de sécularisations de concepts religieux tel le martyr ou le roi comme époux de l’État), ou encore les deux paradis de Dante avec ses deux guides (et son illustration à Pérouse, p. 528-530). Mais cela ne rend de loin pas justice au différents raisonnements de l’auteur à l’extrême limpidité et à ce monument de l’histoire des idées qu’est ce livre.

Une place parmi les classiques des sciences historiques qui ne lui sera jamais disputée.

(les personnes juridiques fictives sont comme des anges … 8,5)

La France sans les Juifs

Essai de sociologie politique sur l’émigration juive hors de France au XXIe siècle par Danny Trom.

Un peu nébuleux ?

Le fait pour des citoyens français de confession juive de quitter leur lieu de résidence, que ce soit pour l’étranger (et principalement Israël) ou pour une autre commune sur le territoire national qui leur serait moins hostile est pour Danny Trom le symptôme d’une crise de l’Etat-Nation (p. 15) et du retour de l’antisémitisme. Une résurgence du « problème juif » de la fin du XIXe siècle, mais dans un contexte totalement inversé puisque que la fin du XIXe siècle est justement le temps du nationalisme incandescent.

Pour l’auteur concourent à cet état de fait la condition historique d’une Europe fondée sur la défaite et le crime : la défaite militaire lors du second conflit mondial de tous les Etats composant aujourd’hui l’Union Européenne et le crime de génocide dans lequel, toujours selon l’auteur, tous ces États ont trempé. Pour D. Trom, cela conduit à un empire (parce que sans limites définies) transactionnel sans politique (p. 40). En face, il y a Israël, un État au sens d’avant 1939, belliqueux et dont nombreux sont les partisans en Europe pour que cesse ce scandale. D. Trom, après un intermède sur la flottille dite de la Paix (en 2010), passe ensuite à un chapitre qui veut définir les contours de ce qui serait une guerre contre les Juifs en France, où la prise d’otages de l’Hypercasher n’est qu’une action de plus contre des magasins casher. L’auteur en vient alors à la fin de la liquidation des Juifs d’Europe (p. 91). Suivent des considérations historiques sur le sionisme, avec comme points saillants les relations de R. Aron et H. Arendt à cette idée puis à sa réalisation. La Guerre des Six Jours, plus que 1948, est pour les deux penseurs l’occasion d’une exaltation inattendue, ensuite refoulée, qu’analyse D. Trom en profondeur. Le dernier chapitre fait le constat d’un achèvement en cours de l’expulsion, « dans un soulagement maladroitement dissimulé » (p. 147).

Que de circonvolutions dans ce court essai, dont certains chapitres partent un peu dans tous les sens. Il y règne un pessimisme certains, mais pas corroboré par des sources démographiques et où l’on mélange tout de même un peu choux et carottes. La comparaison Aron / Arendt est néanmoins fort intéressante mais les formes de la crise de l’Etat-Nation sont présentées de manière bien trop succinctes, comme actées ou connues de tous. Trop d’implicite …

(des erreurs dans la vie de F. Oppenheimer p. 141 … 6,5)

Les quatre guerres de Poutine

Recueil de chroniques sur la Russie entre 2015 et 2018 de Serguei Medvedev.

Sic. Saignement oculaire.

Les dernières initiatives des législateurs russes s’inscrivent dans la droite ligne idéologique de la tradition politique nationale où l’histoire est servante du pouvoir, une ressource de plus à la disposition de l’État, au côté du blé, des fourrures, du pétrole et d’une population résignée. Comme on dit, le passé de la Russie est imprévisible. p. 283

Il est difficile de savoir qui lit ou peut lire en Russie les chroniques de S. Medvedev qui sont rassemblées dans ce livre (et peut-être initialement parues dans le média en ligne Radio Svoboda). Par contre on sait que l’auteur n’écrit plus depuis la Russie. Parce que au vu des propos peu amènes, il est fort à parier que S. Medvedev n’y habite plus à l’heure actuelle, vu qu’il est encore libre. Mais il y vivait encore en 2018 quand ce livre est paru pour la première fois et a pu observer son pays après la conquête de la Crimée. Historien spécialiste de l’époque post-soviétique, S. Medevedev est très bien placé tant par son expérience personnelle que par ses connaissances pour décrire la trajectoire de la Russie depuis la fin de l’URSS.

Et cette trajectoire est définie par quatre axes qui forment une partie importante de la politique de V. Poutine depuis au moins quinze ans (le discours fondateur de 2007 à Munich a acquis une autre résonance encore depuis février 2022) : le premier est territorial, le second se situe dans l’ordre du symbolique, le troisième est biopolitique (au sens de M. Foucault) et enfin le dernier se concentre sur le champ mémoriel, celui où même le passé n’est plus sûr.

Avec ce livre, S. Medevedev décrit une Russie toujours malade de l’URSS, un pays qui n’arrive pas à tourner la page des années 1980. Son personnel politique actuel en vient en ligne directe il faut dire. Mais c’est aussi une Russie qui n’a pas accepté la fin des colonies. Ce qui a aidé la France, en comparaison, pour passer le cap au début des années 1960, c’est qu’elle n’était pas une puissance nucléaire forte de milliers de têtes en compétition directe avec les Etats-Unis. Et donc depuis, une bonne partie de la population et de la classe politique russe vit dans le souvenir, une obsession qui pousse même à se comparer défavorablement à l’une d’elles, l’Ukraine, ce qu’aucune ancienne grande puissance colonisatrice n’avait jamais fait (p. 338). La politique territoriale est étroitement lié au champ symbolique, puisqu’il faut ajouter des terres à l’empire tout en montrant son exceptionnalisme au monde. Sur ce point, le culte de la Victoire contre le nazisme (excellente description p. 129) joue un rôle de premier plan, notamment dans la qualification de l’ennemi. En vérité, qui n’est pas aligné sur la Russie est forcément héritier du nazisme. Une réécriture de l’histoire est forcément nécessaire dans cette optique, couplée à une recherche obsessionnelle de l’exemple étatsunien sur lequel se baser : pourquoi les Américains et pas nous (p. 75, p. 79 sur la conduite de la guerre technocentrée en Syrie) ?

La biopolitique quant à elle se retrouve sous plusieurs aspects dans les chroniques de S. Medevedev. Le premier est la tentative de redressement démographique de la Russie, avec son corollaire de discrimination à l’encontre des homosexuels. Mais font aussi partie du panel l’utilisation des athlètes (le dopage d’État et sa découverte) et la représentation corporelle du président Poutine. L’auteur y voit un signe de l’état de la Russie : il faut démontrer sa vigueur et l’inquiétude se fait jour en cas d’absence du président (ou d’absence de communication). Comme au Moyen-Age, le corps est nécessaire au fonctionnement de l’État mais c’est aussi une ressource, comme le montre très clairement la guerre en Ukraine et la mobilisation partielle. Avec le passé comme horizon, la politique mémorielle est centrale. Le révisionnisme règne en maître, mais l’inertie aussi (p. 294, avec le botox du président). Ainsi, le goulag n’existe presque plus, la Grande Purge se réduit à des blagues … La fin du libre, d’une grande qualité littéraire comme beaucoup des chroniques, est emblématique : un officier révolutionnaire décembriste de 1825 revient en décembre 2015 à Moscou pour être arrêté par la police anti-émeute et être renvoyé en Sibérie …

Très plaisant à lire, le livre souffre cependant d’une traduction pas toujours parfaite même si les notes de l’éditrice sont d’un grand secours pour expliquer les allusions à la politique intérieure russe où à l’histoire que distille l’auteur. Le style est très mordant et c’en est jouissif et pas au détriment d’informations étayées, même si l’auteur ne peut pas être non plus dans la parfaite objectivité. En creux et de manière involontaire, il montre aussi certains éléments culturels russes qui peuvent exercer un appel sur le public français, comme par exemple la question linguistique (p. 175-179).

Y a-t-il quelque chose à retrancher en 2023 de ce que S. Medvedev a observé entre 2015 et 2018 ?

(en 2015, la charia orthodoxe à Donetsk p. 51 dans une comparaison juste et folle … 8,5)

Les ambitions inavouées

Ce que préparent les grandes puissances
Essai de relations internationales par Thomas Gomart.

Tout n’est pas inavoué !

T. Gomart veut ici réaliser un portrait en creux, celui des défis de la France, en détaillant les contraintes que cette dernière doit prendre en compte. Dans le cas présent, mais bien évidemment sans exclusive, ce sont ici neuf pays qui selon l’auteur vont participer au modelage du futur du pays. Ces neuf pays sont agencés en trois types.

La Terre rassemble la Russie, la Chine et l’Allemagne. Actualité oblige, la Russie est considérée en premier lieu sous le spectre de la guerre en Ukraine. La désillusion des années 1990 a conduit au retour de la compétition avec les Etats-Unis, mais ces derniers sont passés à autre chose. Pour revenir à la parité perdue, il faut reprendre la main sur l’URSS et ses dépendances. Comme d’autres, la France ne voulait pas le voir (aussi par intérêt) et rien ne dit qu’un insuccès en Ukraine éteindrait cette soif d’empire. La Chine, malgré l’expansion vertigineuse de sa marine, reste une puissance terrestre, préoccupée par l’Inde mais aussi soucieuse de ses intérêts sibériens. A la différence de la Russie, son influence en Afrique est bien plus large mais sa direction politique pourrait, par effet du culte grandissant de la personnalité de Xi Jinping, se rigidifier. T. Gomart table néanmoins à l’horizon 2050 sur une poursuite de l’ascension ou une stagnation qui va non seulement avoir des effets dans l’Océan Indien et le Pacifique mais aussi en Europe même. L’Allemagne quant à elle prend de plein fouet l’irruption de la guerre en février 2022.

La Mer est ici le point commun des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Inde. Les Etats-Unis sont au cœur du dispositif sécuritaire de notre pays mais ne doit pas pour autant oublier que les intérêts des Etats-Unis peuvent être très différents de ceux de la France dans le Pacifique comme dans le domaine industriel. Ils sont en terme de projection de puissance très en avance sur leurs concurrents et le resterons encore longtemps. Le Royaume-Uni, partenaire le plus proche géographiquement mais surtout en terme de puissance et d’objectifs, traverse une passe difficile née du Brexit et cherche la stabilité tant politique qu’économique. Dans le cadre d’une vision à l’échelle du monde, le pays veut réduire encore son armée à l’horizon 2030 mais renforcer sa marine et son vaste réseau de bases. Très en pointe dans le soutien à Kiev, T. Gomart voit aussi le Royaume-Uni comme un aiguillon pour les investissements navals de la France. L’Inde, enfin, complète ce second triptyque. Acquéreur de Rafales, puissance nucléaire bientôt la plus peuplée de la planète mais pas membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Inde multiplie ses partenaires pour ne pas se lier tout en voulant se placer au centre des flux de marchandises. Parallèlement, la concurrence avec la Chine s’aiguise et le fondamentalisme hindou peut conduire à de graves troubles internes. Mais pour T. Gomart, l’Inde est pour la France la possibilité de ne pas s’enfermer dans la rivalité sino-étatsunienne.

Et enfin le Ciel accueille sous lui la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Iran. La Turquie continue sur sa lancée néo-ottomane, son président ayant pu convaincre ce qui reste des militaires kémalistes de la justesse de ses vues avec ses projets d’extension de la sphère d’influence touranienne aux frontières (Syrie) comme outremer (Libye), tout en se plaçant en marge de l’OTAN (mais sans en sortir). Mais l’activité diplomatico-militaire se double d’un politique religieuse (formation d’imams, construction de mosquées), et pas uniquement à destination d’une diaspora nombreuse dans l’Union Européenne. Si la France veut rester active dans le dossier ukrainien mais aussi dans les développements au Caucase, sans parler de la Méditerranée orientale, l’auteur voit ici pour la France la nécessité de se préparer à plusieurs types de conflictualités, au moins tant que R. T. Erdogan sera au pouvoir.

Autre puissance idéologique, le royaume d’Arabie saoudite a connu en 2017 le second saut générationnel de son histoire en voyant la nomination d’un prince héritier de 32 ans qui a pris le contrôle des leviers du pouvoir. Auréolé d’une image de modernisateur, Mohamed Ben Salman ne délaisse pas pour autant les canaux de l’influence religieuse sur tous les continents, assise sur la légitimité des lieux saints et des revenus pétroliers. La politique extérieure saoudite est même devenue beaucoup plus active avec la guerre au Yémen avec toujours pour objectif de limiter la puissance iranienne et l’influence des Frères Musulmans. Pétrole dans un sens, armes dans l’autre, mais maintenant aussi une influence grandissante en France par les investissements économiques et le prosélytisme religieux dans le but de se préparer à une confrontation contre l’Iran. L’Iran est justement le dernier pays abordé dans ce livre. Il est évident que si l’Iran se dotait d’armes nucléaires, la France en sentirait les conséquences sur divers plans. Elle avait déjà eu à maille à partir avec l’expansionnisme régional à coloration chiite de la jeune république islamique dans les années 1980, et comme l’attentat déjoué de 2018 l’a montré, il n’y a eu aucun renoncement à agir avec violence sur le territoire national. Cinq Français servent encore d’otages en Iran à l’heure actuelle mais l’espoir d’une ouverture du pays reste, entre diplomatie et révoltes contre l’appareil militaro-religieux où les Pasdarans ont pris un ascendant certains.

A la présentation des ambitions de chaque pays s’ajoute dans chaque chapitre un thème secondaire, comme par exemple celui de l’énergie avec le Royaume-Uni, ce qui permet de s’échapper d’une logique trop étatique. Les perspectives sont historiques et les simplifications sont dues à la rapidité du propos, nécessaire pour faire entrer le tout dans 290 pages de texte. Il règne donc un esprit « note de synthèse » mais le style est par moment trop télégraphique, heurtant les transitions ou ne prenant pas le temps de discuter des citations. Cependant cette approche permet aussi une approche pratique, avec des préconisations pour la France à la fin de chaque chapitre, bien qu’un peu courtes. Il y a peu de notes mais la bibliographie indicative est très fournie. On regrettera la rareté des cartes, au demeurant pas extrêmement lisibles. L’auteur est très présent dans son propos, citant beaucoup d’expériences personnelles (le livre commence même ainsi).

Ce livre ne révolutionnera pas le genre mais il est une bonne actualisation de l’environnement géostratégique de la France, avec une présentation très équilibrée de chaque pays.

(non, V. Poutine n’a pas forgé la Nation ukrainienne p. 281 … 7)