Les derniers jours de nos pères

Roman historique de Joël Dicker.

Chute pas toujours contrôlée !

En septembre 1940, Paul-Emile, dit Pal, part de Paris pour l’Angleterre. Sur place il est recruté par le SOE (Special Operations Executive), le service britannique chargé de mettre l’Europe sans dessus dessous à l’aide d’agents formés puis envoyés sur le contient occupé. Pal est envoyé plusieurs semaines dans différents camps et bases pour apprendre le maniement des armes et de la radio, les différentes procédures pour les largages de matériel, le sabotage et le parachutage. Il y rencontre d’autres Français appartenant à sa section F du SOE, des Français d’horizons et de professions divers, mais aussi quelques Canadiens et une Anglaise parfaitement francophone. Malgré la dureté de la formation qui voit de nombreux éléments quitter le groupe, Pal et Laura l’Anglaise se rapprochent. Mais ce qui manque le plus à Pal, c’est son père resté à Paris. Très vite, le SOE planifie leurs premières missions, séparant Laura et Pal. Mais en France, et malgré les règles strictes du SOE, Pal cherche à renouer le contact avec son père, utilisant pour cela les réseaux de résistants qu’il aide et organise. Pourra-t-il sauver sa peau assez longtemps pour revoir son père ou rencontrera-t-il les caves de l’Abwehr avant ?

Le SOE n’a pas été en odeur de sainteté parmis les Français Libres : trop britannique, soustrayant des hommes qualifiés aux maquis, aux FFL ou au BCRA. Cette défiance se poursuivra après-guerre : ces gens, hommes et femmes, ne se sont pas battus sous le bon uniforme, même si c’était avec les Alliés. J. Dicker n’évoque pas ces rivalités dans son livre mais se place au niveau des recrues, avec leurs échecs, leurs peurs, leurs espoirs et leurs actes de bravoure. L’auteur nous entraîne donc à la suite des quelques éléments qui ont passé tous les tests pour être envoyés en France, qui reviennent à Londres et s’y retrouvent. Chaque personnage est très distinct des autres (même si tous ne sont pas à égalité dans la description), rendant leurs dialogues très vivants. L’un est séminariste, l’autre est un dur, un autre est passionné par la nourriture. La douceur de Laura est une grande réussite narrative. C’est de plus très bien écrit, avec des transitions magistrales et des moments de grande émotion, mais aussi parfois des trous d’air où affleure l’ennui pour le lecteur.

Le point central du livre, la relation père-fils tourne cependant au masochisme (blessure au cœur). Si Pal agit sans prudence, son père resté à Paris est d’une certaine manière déjà dans la folie : il sait son fils à la guerre et s’agace de ne pas recevoir de lettres pour ses anniversaires. Cette non prise en considération de la guerre (que l’on trouve aussi dans les étranges épisodes de pacifisme dévoyé de Pal) donne un côté irréaliste au récit, alors même que J. Dicker fait beaucoup d’efforts pour peindre, et  avec un certain succès, l’Angleterre des années 1940 (même si par moments il récite sa documentation sur le SOE). La multiplication des relations pères-fils rend le propos par trop flou : il y a des pères partout, en tous sens, de toutes sortes. Où veut nous emmener l’auteur ? C’est dommage. Ou J. Dicker souhaite-t-il nous suggérer que la piété filiale ne mène à rien et que l’âge et le veuvage ne conduisent qu’à la folie et à faire de l’instrument de la Fin son propre fils ?

De très belles formes qui conduisent à des interrogations qui durent, mais parfois le fond dissone.

(qu’est-ce que l’on fumait à l’époque ! … 6,5)

Service B

Enquête historique sur le service de renseignement communiste pendant la Seconde Guerre Mondiale par Roger Faligot et Rémi Kauffer.

La face B du PCF.

Dans le fourmillement des mouvements dits de la Résistance qui naissent après la défaite de mai-juin 1940, il en est un qui possède déjà une très solide expérience de la clandestinité et de ce que signifie et le combat et le renseignement. Les Francs-Tireurs et Partisans (l’appellation date de mars 1942), émanation directe du Parti Communiste, bénéficie de plusieurs apports constitués dans les années 1920 et 1930. Premièrement, c’est le lieu de rencontre naturel des anciens combattants des Brigades Internationales (actives principalement entre 1936 et 1939 en Espagne). Deuxièmement, le PC reçoit ses ordres du Komintern, c’est-à-dire directement de Moscou. De ce fait, il aide l’URSS dans ses besoins en renseignements de tous ordres, avec ce que cela suppose de clandestinité et de moyens de télécommunication secrets (la France est une terre accueillante pour les agents soviétiques, y compris ses tueurs avant-guerre comme le montre les Archives Mitrokhine). Il a pour se faire recours à L’Organisation Spéciale, un organe renforcé avec l’interdiction du Parti le 26 septembre 1939. Enfin, sa Section des Cadres fonctionne comme une police politique, qui n’hésite pas non plus à liquider ceux qu’elle désigne comme traîtres. On le voit, le fossé est grand avec les autres mouvements de la Résistance.

Mais quand s’achève le Pacte Germano-Soviétique avec l’invasion de l’URSS, le PCF reçoit enfin l’ordre de soutenir la Résistance. Sont créés les FTP, et avec eux un service de renseignement ayant pour but de renseigner l’Etat-Major FTP, ainsi que les Alliés, avec au premier rang d’entre eux l’URSS. Mais le Service B (le terme de 2e Bureau faisait trop romantico-militaire, p. 33) a aussi eu des contacts avec divers services anglais, étatsuniens mais aussi avec le BCRA (au sein d’une interface appelée FANA). Mais si après la guerre, les réseaux de résistants affiliés à des services étrangers se dissolvent en très grande majorité, le Service B eut peut-être encore un rôle à jouer …

Le livre démarre sur le parcours de trois des futurs dirigeants du Service B, qui se sont rencontrés en 1927 à l’Ecole de Physique et Chimie industrielle de la Ville de Paris Georges Beyer, René Jugeau et Roger Houët. Tous sont membres du Parti Communiste, d’abord à titre secret puis officiellement. Ce premier chapitre évoque aussi, après une description des mesures prises par les communistes après 1940 et jusqu’au début de l’opération Barbarossa, les tous débuts du Service avec un dénommé Martinez à sa tête, mais qui disparaît sans laisser de traces en mars 1942. Le second chapitre évoque quant à lui la première livraison d’arme des gaullistes aux communistes, par l’intermédiaire des Anglais en Bretagne. C’est le premier contact entre le Service B et les BCRA de Londres. Le chapitre suivant se concentre sur Marcel Hamon, un militant breton (qui a traduit l’internationale en langue bretonne p. 46) et professeur de philosophie. C’est lui qui devient en janvier 1943 le nouveau chef du Service B, aidé de G. Beyer et Victor Gragnon. Le quatrième chapitre décrit brièvement les réseaux et les agents qui renseignent le Service B sur les unités de l’Armée Vlassov, dont beaucoup sont stationnées en France. Mais ce chapitre s’intéresse aussi à la transmission aux Soviétiques d’information sur l’installation d’un poste radio en Finlande qui doit aider les troupes allemandes.

Le cinquième chapitre porte l’éclairage sur les liens entre le Service B et le réseau appelé « Orchestre Rouge » et des radios, avant de passer dans le chapitre suivant aux femmes qui furent les agents de liaison entre les différentes cellules compartimentées. Le septième chapitre s’attache lui plus à décrire comment le BCRA de Londres voyait le Service B. C’est aussi l’histoire de rendez-vous manqués, de transferts de fonds et de personnes qui se rejettent la responsabilité d’échecs. Le chapitre suivant détaille une journée type dans la vie de V. Gragnon, entre les rendez-vous, les relevages de boîtes aux lettres, la reproduction des messages et des plans, des exemples de renseignements (provenant de Vichy par exemple).

Le neuvième chapitre porte son regard sur la Zone Sud, celle qui n’était pas occupée jusqu’en novembre 1942. Là-bas y commandent d’autres communistes, des anciens d’Espagne, dont Boris Guimpel. Son parcours en Espagne est retracé, comme la manière dont il devient le chef du Service B pour le Sud de la France et quels sont ses rapports avec la Main d’Œuvre Immigrée (MOI), dont quelques communistes allemands réfugiés en France. Le chapitre suivant continue de raconter les opérations menées par le Service Sud  (le contact avec la famille du général Giraud p. 182-183) et donne quelques exemples de renseignements collectés.

Le onzième chapitre met l’accent sur la ville de Lyon, « capitale de la trahison ». Il y est d’abord question du renseignement que recueille le Service B auprès de la SNCF, y compris ses plus hautes instances. Il y est aussi question du chef de la Zone Sud, B. Guimpel, qui échappe à une arrestation et aux actions de Klaus Barbie qui mettent à mal tout le réseau. Le chapitre suivant raconte au lecteur les ramifications du Service B dans les milieux culturels et le treizième chapitre est celui qui met en valeur le réseau breton du Service B, celui où la fille du peintre Henri Matisse faisait office de liaison et qui tombait presque entièrement à cause de manque de cloisonnement. Le quatorzième chapitre raconte la Libération et les trajectoires des membres du Service avec la fin de la clandestinité. Enfin, le dernier chapitre est entièrement consacré à Lucien Iltis, celui qui serait à l’origine de la chute de la tête du réseau Sud mais qui fut aussi utilisé dans des combats d’appareil au sein du Parti Communiste après 1945. Le volume est complété par des photographies, des reproductions de documents, un appendice sur le premier chef du Service B (Martinez), des notices biographiques et un index.

Voici un livre assez étrange … Passons sur l’habillage mercatique, c’est tout de même normal, et encore plus pour un livre qui a pour sujet un service de renseignement, paru à une époque (1985) où encore beaucoup des protagonistes sont encore vivants. Mais ce qui gêne plus, c’est que c’est assez mal écrit. Ce n’est pas écrit de manière scientifique, mais cela peut encore passer, les deux auteurs étant journalistes et tout de même plus proches de leurs entretiens que de la littérature sérieuse sur le sujet. Mais tout de même … C’est très oral, parsemé de remarques étranges, voir à la limite de préjugés xénophobes (patriotisme et famille suisse protestante p. 215 ou les Italiens voleurs, p. 217). Ce livre est aussi entaché d’une relecture déficiente (en deux pages, on passe d’un avion Heinkel III à un Heinkel 111 p. 178-179), laissant passer des fautes de grammaires assez douloureuses (p. 283), avec des redites qui sont sans doute le fait de l’écriture à deux mains. Historiquement, c’est aussi assez bancal, et la priorité est donnée au sensationnel : il est question de la bombe atomique allemande et des installations qui auraient dû permettre de la lancer vers la Etats-Unis (p. 151), alors que les savants atomistes allemands n’ont même pas réussi à fabriquer une pile atomique … Quant au fait que cette bombe atomique eu pu être délivrée par un canon V3 (p. 150), comment dire … De même, parler de l’Okhrana, la police politique tsariste, comme très efficace (p. 155), alors même que l’on parle dans ce livre de la Gestapo et du NKVD, c’est presque comique. Pour autant le dernier chapitre, celui sur la fin de la guerre et sur les années qui suivent est plein d’enseignement et aurait mérité plus de développements.

Ce livre pâtit donc d’une structuration très faible, où tout n’est non pas imbriqué mais mélangé. Néanmoins, il rend il nous semble assez bien l’ambiance de la clandestinité, le danger permanent, le climat particulier induit par fait d’être conduit par la tête du Parti Communiste clandestin, les objectifs immédiats et à moyen-terme , les parcours des agents et les stratagèmes déployés pour parvenir à rassembler des renseignements avant de le faire parvenir hors de France où il pourra être analysé (pour le renseignement d’ordre stratégique) ou le faire parvenir à des résistants qui pourront l’exploiter. Un livre unique, parce que le seul à notre connaissance traitant de ce sujet, mais dont la forme est très loin d’être parfaite.

(C’était encore l’époque où les gens ne revenaient pas de Moscou et où on ne se posait pas de question …6)

 

Code : Mado

Mais qui donc est Laure Diebold-Mutschler ?
Biographie de Anne-Marie Wimmer.

Peu de choses en commun avec Mado la Niçoise.

Il n’y eut que six femmes faites Compagnon de la Libération, et parmi celle-ci, quatre le furent à titre posthume. A vrai dire, pour Laure Diebold-Mutschler, ce n’est pas passé loin : elle était portée disparue, en déportation, lorsqu’elle fut élevée à la dignité. Mais elle revint miraculeusement de Ravensbrück pour reprendre la vie tranquille et discrète qui était la sienne avant 1940 avant de s’éteindre en 1965.

Anne-Marie Wimmer (écrivain de profession) raconte au début de ce livre comment elle en vint à écrire sur quelqu’un qui est alors une quasi inconnue dans sa commune de naissance. Interloquée par ce manque de reconnaissance, elle se lance avec enthousiasme dans une quête personnelle, retracer la vie de Laure Diebold pour lui rendre la place qui lui revient dans la mémoire collective. Elle commence son enquête par quelques rencontres en Alsace et à Paris (seconde partie), avant grâce aux différents documents qui lui parviennent et aux témoignages qu’elle recueille, de pouvoir écrire la biographie de cette héroïne. Cette biographie est découpée en trois parties. La première tente de décrire la jeunesse de Laure Diebold, guerre y compris. Née en 1915, elle est secrétaire quand éclate la guerre. Elle intègre très vite un réseau de passeurs dans les Vosges avant de rejoindre son mari à Lyon, où elle intègre le réseau Mithridate, et de devenir agent de liaison et la secrétaire de Jean Moulin. Arrêtée, torturée, elle est déportée.

La quatrième partie du livre traite des années d’après-guerre de Laure Diebold, au service du futur SDECE, à Lyon et dans le Territoire de Belfort. Toujours proche de ses anciens compagnons de lutte, elle devient bibliothécaire dans une entreprise lyonnaise avant de travailler avec son mari dans les tissages. Elle s’éteint en 1965 et ses funérailles ont lieu à la primatiale de Lyon (en présence de très nombreuses personnalités) avant que sa dépouille ne rejoigne l’Alsace. La partie suivante s’intéresse à la postérité de la Compagnon de la Libération. On en apprend plus sur son mari, sur ses amis, sur ce qui est dit d’elle dans les décennies qui suivirent sa disparition, jusqu’aux années 2010. La dernière partie est une sorte de post-scriptum, sur les dernières informations parvenues à l’auteur à l’été 2010 (qui fait atteindre les 250 pages au volume), qui s’achève sur une exhortation.

L’auteur ne le cache pas : elle n’est pas historienne, et non seulement elle le dit expressément (p. 85), mais ses prises de positions tranchées le rappellent assez souvent (p. 37, p 39 par exemple). Elle n’hésite pas non plus à malmener ses interlocuteurs (p. 44 contre l’archiviste ou p. 86 contre Daniel Cordier, par exemple). Ne minimisons cependant pas le travail d’enquête, dont l’auteur explique l’incomplétude, qui eut à se débattre dans les difficultés classiques de l’historien : des sources éparses, souvent contradictoires, des refus de collaborer (ou des interlocuteurs moins enthousiastes), des témoins décédés, et bien sûr, le manque de temps. Cependant, la lecture pâtit d’un style très (voir trop) oral qui rend très bien l’enthousiasme débordant et l’admiration de l’auteur mais beaucoup moins le travail d’enquête. Il reste quelques erreurs typographiques, mais qui n’induisent pas le lecteur en erreur. On ne déplore qu’une seule grosse incohérence : que l’association Rhin et Danube soit présentée comme celle des anciens de la 2e DB (p. 68), alors que c’est celle de la 1er Armée (comme c’est corrigé à la p. 179).

Mais l’objectif du livre est atteint : Laure Diebold-Mutschler est moins inconnue qu’avant.

(tout est un peu trop souvent décrit comme « très français » … 6)