Urban Legends

Civic Identity and the Classical Past in Northern Italy. 1250-1350.
Essai d’histoire médiévale nord-italienne de Carrie Beneš.

Comme l’épigraphe de ce chapitre le suggère, ces traductions sont à but légal, moral ou historique comme pour l’amusement. Elles cherchent à rendre le passé classique plus accessible parce qu’il était pertinent pour le vécu concret, non parce qu’il était drôle ou intrinsèquement supérieur. p. 156

Une légende faite sienne.

Dans le panier de crabes de la politique italienne du Moyen-Age central, où tous types de pouvoirs féodaux se confrontent, on ne se contente pas des mercenaires, des statuts et privilèges octroyés par l’empereur ou le pape, des assassinats et des alliances de revers mais on veut aussi s’affirmer et démontrer son bon droit et sa prééminence au travers de fondateurs illustres et, surtout, anciens. Mais pour présenter aux autres un récit cohérent et intimidant, il faut avoir les ressources intellectuelles pour élaborer ce dernier. Et donc avoir sous la main ou à proximité des spécialistes de l’histoire ancienne, c’est-à-dire romaine, avec des artistes ou des poètes pour la mise en forme.

Parmi tous ces pouvoirs, l’auteur a fait le choix de se limiter à quelques communes (dont l’émergence est souvent récente) du nord de l’Italie : Padoue, Sienne, Gênes et Pérouse. Mais avant cela, il y a une introduction présentant l’objet de l’ouvrage puis un premier chapitre ayant pour objet la redécouverte du passé romain en Italie. Ainsi, au tout début du XIVe siècle, un auteur florentin qualifie sa ville de « fille et créature de Rome », une ville qui monte pendant que sa génitrice décline (p. 15). Dante parlait à l’identique de la même Florence (mariant Fiesole, Troie et Rome).  Il illustrait les trois manières possibles pour une ville de se rapprocher de l’Urbs, référence ultime même sans la papauté déplacée à Avignon : directement fondée par Rome, fondée parallèlement à Rome (par un Troyen par exemple) ou être d’une fondation plus ancienne que la Ville Eternelle.

C’est bien sûr ce qui se passe aussi pour nos quatre exemples à venir : Padoue est fondée par Antênor, Gênes par le prince troyen Janus, Pérouse par le Troyen (ou le Grec) Eulistes et Sienne par les deux fils jumeaux de Rémus. Parmi les villes qui se disent fondées par des Grecs (malgré le fort penchant pour Troie des sources romaines), on peut compter Pise, fondée par Pélops. Un auteur pisan raconte même que les Pisans aidèrent les Achéens devant Troie (p. 19). Milan prétend aussi antidater Rome, sous le nom de Subria. De manière générale, de nombreuses villes revendiquent être la première ville fondée en Italie (un parallèle avec la ville biblique de Caïn, en Genèse 4, 17) : Fiesole, Ravenne, Gênes au travers d’un autre Janus … A ces histoires sont associées des lieux ou des monuments, comme à Rimini, où l’on remplace au XVe siècle une stèle plus ancienne commémorant le discours de Jules César après le passage du Rubicon (p. 24). A chaque fois, il y a un but double à ces fondations mythique : un regain de gloire municipale mais aussi un véhicule pour l’unité des bourgeois renvoyés à une origine commune (p. 35).

Le second chapitre inaugure la partie des études particulières avec la ville de Padoue. Ces études sont toujours conduites selon le même schéma : une carte ouvre le chapitre, puis suis une contextualisation (naissance de la commune, autres seigneuries d’importance aux frontières, développement de la ville, fonctionnement etc.), comment la commune adopte officiellement l’histoire fondatrice et quelles sont les manifestations physiques que cela engendre, avec quelles intentions et quels moyens. Dans le cas de Padoue, on fait appel à Virgile et Tite -Live pour les sources (p. 44) et cela se matérialise dans la reconstruction de la tombe d’Antênor à côté de la cathédrale en 1283 après avoir fait graver sur une porte de la ville un poème sur Antênor dès 1210. Un cercle préhumaniste est à l’origine de la rénovation de la tombe, comprenant une très forte représentation de professions juridiques.

A Gênes (troisième chapitre), c’est le célébrissime Jacques de Voragine, archevêque, qui prend les choses en main. Il agrège trois différentes histoires (se basant sur Isidore de Séville, Paul Diacre, Solinus, Jacopo Doria etc.), chacune ayant un Janus comme héros, pour les fondre en une seule (p. 76) : un Janus vient de Terre Sainte régner en Italie à partir de Gênes juste après le Déluge, un second Janus vient de Troie et un dernier d’Epire et sera divinisé par les Romains. Ainsi, l’un fonde, l’autre agrandit et embellit et le dernier est vénéré des Romains (sous la république, ce qui n’est pas sans importance). Toutes les cases sont cochées. Aux textes s’ajoute une monumentalisation dans la cathédrale de Gênes.

Le chapitre suivant s’attaque à Sienne. Cette dernière a la particularité de mettre en scène deux jumeaux allaités par une louve, ce qui peut paraître un honteux plagiat mais qui ne l’est pourtant pas, puisque l’emblème de Rome à ce moment-là est le lion (ce que l’auteur ne semble pas dire dans ce livre). Mais ces deux enfants ne sont pas Romulus et Rémus mais Aschius et Senius, fils de Rémus. On retrouve ainsi la louve en sculpture sur la Porte Romaine et sur le Palais Public (la mairie) mais aussi divers loups vivants logés dans ce même palais. Des peintures dans le palais reprennent ce motif, tout comme le SPQR romain.

Pour ce qui est de Pérouse, le besoin d’un aqueduc (parmi d’autres projets édilitaires) permet de faire construire entre la cathédrale et le palais public (deux bâtiments mis au goût du jour à la toute fin du XIIIe siècle) une fontaine monumentale. C’est là qu’intervient Eulistes, un roi étrusque, mentionné dans le commentaire de l’Enéide par Servius (p. 121). La nouvelle fontaine, bâtie en 1278 sur la place principale de Pérouse, lui rend hommage en le plaçant parmi les douze statues qui la scandent. Les Pisano père et fils sont responsable de la partie artistique du projet. La littérature vient ensuite, avec la commande par la commune à Boniface de Vérone d’un poème sur le fondateur, suivie d’une version en prose une fois l’œuvre acceptée.

Le dernier chapitre du livre explore plus en profondeur la relation entre connaissance du monde classique et service de la commune. Plusieurs types de personnes sont impliquées dans l’utilisation des sources antiques pour célébrer des fondateurs et utiliser leur aura. Il y a ainsi ceux qui commanditent et ceux qui exécutent, ceux qui maîtrisent le latin et ceux qui n’ont pas cette éducation, le tout dans des réseaux de toutes sortes (familiaux, professionnels, religieux, de patronage) qui voient circuler les idées dans toute l’Italie et au-delà. L’élite éduquée, celles de ceux passés par les universités parle avec la bourgeoisie des guildes, riche mais ne pouvant lire que des traductions, tout en étant dans le même bain de traditions orales que toute la population de la commune. Un processus bidirectionnel (p. 154) se met donc en place, permettant la participation de chacun aux rituels communaux, promouvant une identité civique.

La conclusion revient sur le concept de conscience historique : les Italiens du XIIIe siècle ont bien à l’esprit que l’histoire de Rome est la leur. Difficile de l’oublier, tant les pierres le rappelaient à tout bout de champs. Les communes, qui doivent gérer leurs affaires dans un monde très concurrentiel, cherchent des modèles et ceux de la Rome républicaine ont montré leur efficacité.

L’ouvrage est complété par un répertoire biographique très utile (tous les gens cités ne sont pas connus et leurs liens connus que des spécialistes), les notes (du très sérieux), la bibliographie et un index.

Ouvrage très intéressant et creusant admirablement ses exemples, on ne peut que regretter qu’il ne prenne que ces quatre exemples et qu’il n’élargisse pas à d’autres types de pouvoir (cela existe ailleurs). On sent que c’est pleinement dans les cordes de l’auteur, quand on voit comment, en plus des innombrables exemples ne touchant pas aux quatre cités, sont traités les cas de réfutations de prétentions par des cités rivales. Comme celui-ci le dit très clairement (p. 4), l’appropriation du passé antique par les cités-Etat italiennes atteste d’un intérêt bien plus large pour l’Antiquité qu’il est généralement perçu pour cette période. Et cet intérêt classicisant dans un environnement municipal complète le christianisme avec intelligence (p. 164). Mais parmi cette excellence et cette maîtrise de tous les instants (y compris au niveau de la forme), apparaît étrangement l’étonnante remarque que les républiques médiévales ne sont pas démocratiques au sens du XXIe siècle (p. 152) … Qui n’a jamais prétendu que république et démocratie sont des synonymes ?

Quelques graphiques des réseaux auraient été un plus, avec l’accumulation de noms et la bougeotte qui caractérise certains artistes et les exils d’autres. Mais le livre se dévore.

(Pise dans le Sud de la Toscane p. 19 ? …8)

La crise de la culture

Recueil d’articles de philosophie de Hannah Arendt.

L'isolement.
L’isolement.

Comparée aux différentes superstitions du XXe siècle, la pieuse résignation à la volonté de Dieu apparaît comme un canif pour enfant en compétition avec des armes atomiques. p. 177

Eichmann à Jérusalem, avec son style journalistique qui n’était pas collé à l’immédiateté, nous avait beaucoup plu. Il nous fallait donc aller plus avant dans l’œuvre de la philosophe née à Hanovre en 1906. Nous avons fait le choix de ne pas directement aller voir du côté de son analyse du totalitarisme mais, en lien avec Marcel Gauchet, nous avons porté notre choix sur La crise de la culture (paru en 1961 dans une version moins étoffée avec six articles au lieu des huit que compte la traduction française reprenant l’édition de 1968).

La préface donne derechef le ton, avec un propos mariant R. Char à F. Kafka visant à installer une des idées maîtresses de ce recueil, à savoir le fait que la civilisation occidentale (et non plus seulement les penseurs), héritière de concepts romains, est coincée dans une brèche entre passé et futur quant à ses conditions de pensée (p. 24). La préface s’achève sur la présentation du plan du livre, en trois parties selon l’auteur : la première s’attache à décrire la rupture moderne dans la tradition et le remplacement de la métaphysique par le concept d’histoire, la seconde discute de l’autorité et de la liberté et enfin la troisième partie présente au lecteur quatre réflexions sur l’éducation, la crise de la culture, le lien entre vérité et politique et le changement introduit par la conquête spatiale dans la dimension de l’Homme.

Le premier article, intitulé La tradition et l’âge moderne, vise à décrire la fin de l’autorité, elle-même fille de la tradition, avec l’entrée dans la modernité. Cette fin est pour H. Arendt irrémédiable, sans retour possible vers ce qu’était l’autorité héritée de Rome. Si l’article prend son essor avec une définition de la citoyenneté qui nous semble au mieux imprécise (p. 30-31, le citoyen antique ne travaille pas selon l’auteur), il se rétabli bien vite dans l’estime du lecteur avec son analyse de la rébellion de K. Marx face à Platon et Aristote. H. Arendt résume avant de les discuter trois propositions marxiennes décisives : le travail a créé l’Homme, la violence est la sage-femme de toute vieille société grosse d’une nouvelle et sur l’importance de transformer le monde au lieu de l’interpréter (p. 33-36). Elle souligne ses contradictions de Marx avant de souligner les apports de S. Kierkegaard, F. Nietzsche et G. Hegel à la modernité, quelle qualifie de défis à la tradition (p. 43), sans pour autant que tous ces auteurs soient sur la même longueur d’onde (G. Hegel et K. Marx différent par exemple sur la nature de l’Homme, p. 55, essentiellement esprit pour le premier et surtout doté de la faculté d’action pour le second). H. Arendt conclut son article sur la manière dont  a été modifiée la science, croyant avoir abandonné des valeurs transcendantales au travers de la défiance cartésienne, n’a fait que tomber dans la superstition scientiste, une science sans valeurs qui a donné naissance à des valeurs d’échange (p. 50).

Cette conclusion sur la science fait très bien le lien avec l’essai suivant, Le concept d’Histoire (antique et moderne). Là encore, l’auteur montre le changement que subit l’Histoire à l’ère moderne. Partant de la conception grecque du rapport de l’Homme à la Nature (p. 58-61), elle devient un processus fait par l’Homme (p. 79). Mais cela va plus loin, en déclenchant des phénomènes naturels (et il est clairement ici visé l’atome), l’Homme apporte dans ce royaume figé son imprévisibilité (p. 83). H. Arendt analyse aussi l’apport de Saint Augustin, en comparant les conceptions grecques et romaines de l’Histoire (p. 90-91), cette dernière tradition étant pour l’auteur répudiée contre beaucoup d’apparences par la Révolution française (p. 109, notamment avec la question du calendrier). L’épilogue de l’article aborde enfin les pensées hégelienne et kantienne, reprenant aussi à son compte la pensée de W. Heisenberg qui affirme que chaque fois que l’Homme cherche à expliquer des phénomènes qui lui sont extérieurs, il ne rencontre que lui-même (p. 115 et 119).

Le troisième article, Qu’est-ce que l’autorité, est à notre sens l’un des meilleurs de ce recueil et celui qui engendre le plus de réflexions chez le lecteur. L’auteur titille même ce dernier en remettant en cause le titre dès la première phrase, en indiquant qu’il faut parler de l’autorité au passé (p. 121), et que sa disparition est une des causes de la crise occidentale (p. 183). H. Arendt fait cependant bien attention à distinguer l’autorité du régime autoritaire (comme elle différencie celui-ci de la tyrannie et du totalitarisme p. 130-132, en égratignant la sociologie au passage p. 135) et en argumentant longuement sur le fait que c’est un concept absent de la culture grecque et que Platon cherche longuement (p. 138-152), tout comme Aristote. H. Arendt en vient naturellement à caractériser l’autorité comme issue de la tradition, c’est-à-dire l’augmentation de la fondation, une autorité qui passe à l’Eglise avec la fin de l’empire romain en Occident (p. 164-167). Pour l’auteur, l’autorité ecclésiale est amoindrie au Ve siècle par l’idée de châtiments et d’Enfer, avant que la Réforme n’enclenche le processus de la modernité. Mais dès cette période, Machiavel voit la nécessité de la fondation (même s’il est le seul, p. 187-185). C’est dans la fondation des Etats-Unis que H. Arendt voit la réussite étatsunienne, ou tout au moins de sa révolution (dans un moment peut-être un brin idéaliste concernant une révolution sans violence, p. 183).

Puis H. Arendt s’attaque à un morceau de bravoure : dire quelque chose d’intéressant sur la Liberté sans tomber ni dans les poncifs ni dans les pièges logiques antédiluviens qui attendent le penseur (ce qu’elle n’ignore nullement, p. 186). Pour ce faire, elle sépare la liberté d’action du libre arbitre (p. 197), mais aussi la maison (siège des soucis de la vie) de l’espace public (là où est la liberté du monde, p. 203). De la différence entre liberté et libre arbitre il est de nouveau question plus loin, quand l’auteur soutient que les philosophes ont commencé à s’interroger sur la liberté quand les hommes ne l’ont plus exercée entre eux mais en eux-mêmes, quand elle s’est transformée en libre –arbitre (p. 211-212). La place de l’action au milieu de l’Humanité est donc prépondérante, voir qualifiante.

Le cinquième essai ou article marque le début de la dernière partie de l’ouvrage. A sa lecture, l’impression première n’est pas celle d’un texte daté (c’est même criant d’actualité sur les activités extra-scolaires p. 237), même si l’aire géographique concernée est les Etats-Unis (et par moment revient l’idéalisme de l’auteur, qui a peut-être la reconnaissance pour origine p. 226). C’est un grand réquisitoire contre les théories pédagogiques qui ont été adoptées du jour au lendemain aux Etats-Unis et qui pour l’auteur sont un signe de la crise qui a atteint l’Occident. Pour elle, trois idées ont mis à mal l’éducation : une séparation du monde des enfants de celui des adultes (celui qui justement est censé être enseigné, l’enfance n’étant qu’un passage, avec en plus la conséquence que l’enfant soumis sans échappatoire au groupe d’enfants subit la pire des tyrannies p. 233), la déconnection entre la pédagogie et la matière à enseigner et enfin la croyance que l’on ne comprend que ce que l’on fait soi-même (substitution du faire à l’apprendre). La perpétuation de l’enfance (p. 236) n’est pas vue de façon positive par la philosophe, comme l’est le refus de responsabilité des adultes (p. 244). Les notions de maison et d’espace public (vues dans l’essai sur la Liberté) reviennent appuyer sa démonstration p. 239, tout en revenant sur la question de l’autorité (p. 245).

En fait, comme on vient de le voir, l’auteur ne s’aventure pas trop loin de ses terres, tant l’éducation ne serait être séparée de la politique : « Quiconque se propose d’éduquer les adultes se propose en fait de jouer les tuteurs et de les détourner de toute activité politique (p. 228) ». Une phrase qui peut revenir à l’esprit à chaque fois que l’on entend une ou un élu avancer que ce qui manque pour faire changer d’avis le citoyen (il n’est ici question d’enfants), c’est un peu de pédagogie. « On prétend éduquer alors qu’en fait on ne veut que contraindre sans employer la force ».

Le titre de l’article suivant a donné son nom au recueil dans l’édition française : La crise de la culture. Elle y conteste que la culture de masse puisse être la culture d’une société de masse. Il n’y aurait que du loisir de masse et non de la culture de masse, tournée vers des consommateurs (p. 270), n’ayant rien de commun avec  le temps libre des Anciens. Le seul petit problème de cet article, ce n’est pas que H. Arendt retrace l’origine romaine du concept de culture (avec des gros morceaux de Kant dedans), mais que sa définition puisse être tout de même un peu étriquée, et le philistinisme accolé à tout ce qui ne serait pas au goût d’un bourgeois du XIXe siècle (et selon le bourgeois, cela peut être assez peu de choses en définitive). Néanmoins, le passage sur le goût, à partir d’une citation de Périclès,  est à signaler pour son côté stratosphérique. Le final (p. 288) est même grandiose : « En toute occasion, nous devons nous souvenir de ce que, pour les Romains – le premier peuple à prendre la culture au sérieux comme nous – une personne cultivée devrait être : quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé ».

L’avant-dernier article revient vers le cœur de la politique en scrutant l’articulation entre vérité et politique, qui se veut une réponse aux critiques sur Eichmann à Jérusalem. Pour l’auteur, dire la vérité est d’abord une mise en danger (Platon) et donc le mensonge est un acte de survie et n’est donc conséquemment pas un problème (p. 295). Car en plus la mort du diseur de vérité ne valide pas ses dires (p. 317) !  H. Arendt distingue clairement aussi les opinions de la vérité du philosophe, non politique par nature (puisque la vérité refuse le dialogue, p. 299, p.307 et p. 313) et qui ne peut qu’être pervertie par l’action (p. 318). Le ton est en définitive un brin pessimiste, avec juste un trait de lumière quand il est conseillé au menteur de ne point se mentir à lui-même. Est-ce la condition de l’action politique ? Pour l’auteur, le réconfort est le la sphère politique est limitée et que la vérité, que l’on ne peut changer, est et notre terre et notre ciel (p. 336).

Enfin, le recueil se termine avec un court essai qui prend sa source dans la course à la Lune que se livrèrent les deux Grands de la Guerre Froide. Pour la philosophe, l’alunissage prochain est un rétablissement du contact entre monde des sens et vision du monde de la physique (p. 347). Mais elle reste pourtant pessimiste, car rôde toujours la destruction de l’humanité depuis que nous nous sommes immiscés dans les processus naturels (p. 355) et que le langage usuel est vidé de son sens et remplacé par le formalisme vide de sens des symboles mathématiques.

Il nous sera difficile de faire une critique poussée de la pensée d’H. Arendt exposée dans ce livre. Nous nous bornerons à remarquer que l’auteur éprouve quelques problèmes avec l’histoire antique (p. 160 et p. 181), voir avec l’histoire de la papauté contemporaine (p. 301, mais elle est sur ce point victime d’une très forte propagande). De même au sujet de la théologie, pour H. Arendt, beaucoup de choses dans le Christianisme sont dues à Platon (p. 170) et le lecteur en vient vite à se demander s’il reste encore quelque chose dont Jésus de Nazareth (ou même quelques disciples, comme Paul) puisse être comptable.

Malgré le haut niveau d’érudition et les nombreux et complexes concepts utilisés par H. Arendt, la lecture de ces huit articles est incroyablement aisée (à part les rares mots en langue ancienne peut-être), la clarté du propos étant alliée une maturation achevée des idées.

De la philosophie politique, donc pratique, qui ne peut être que d’actualité.

(qu’aurait dit en frissonnant H. Arendt de Tolkien, ce divertisseur … 8)