Une histoire de la Nouvelle-France

Français et Amérindiens au XVIe siècle
Essai d’histoire culturelle française et orientalo-canadienne au début de la période moderne par Laurier Turgeon.

Et finalement si peu de gens …

La fondation de Québec en 1608 peut sembler être la première étape de la colonisation française en Amérique du Nord. Mais c’est faire fi des 80 années qui séparent cette importante fondation des voyages de Jean de Verrazane et Jacques Cartier, qui ne furent pas que tournées vers les conflits européens. Et même avant 1524, qui peut dire où naviguèrent les pêcheurs bretons, normands et basques quand ils cinglèrent vers le Nord-Ouest …  Des navires firent voile vers les terres nouvellement découvertes, pour y pêcher et incidemment rencontrer les habitants des lieux. Tout comme en Europe, les rencontres ne sont pas toutes pacifiques, mais après des objets, les deux groupes échangent bientôt des mots.

Pour conduire son étude, Laurier Turgeon a choisi quatre biens qui sont échangés (ou prélevés sans opposition) par les Français et les Amérindiens (de groupes divers, sur la façade atlantique comme plus à l’intérieur des terres) : la morue, la peau de castor, le chaudron en cuivre et les perles de verre.

L’introduction est un modèle du genre, avec une claire énonciation des buts du livre : les Amérindiens ont aussi des objectifs au travers du commerce et ne voient pas les objets échangés de la même manière que les Français (ou les Européens de manière générale). Ici, l’auteur veut faire voir les conséquences de l’échange dans les deux cultures (p. 13), ce qui lui semble beaucoup trop rarement fait. Ces « biographies des objets » ne sont possibles qu’en utilisant les sources écrites et archéologiques provenant des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui importe pour l’auteur c’est l’appropriation, la consommation (au sens physique, celui fortifiant le corps), la réattribution de fonction et la domination qui en découle. Mais ceci pour les deux groupes.

Ainsi en premier lieu la morue. Au XVIe siècle, elle est importée en grande quantités en France alors qu’elle n’est consommée que très marginalement au Moyen-Age. Comme ce poisson ne rentre pas vraiment dans le régime de la plupart des groupes indiens de la côte, il n’y a pas de concurrence avec les pêcheurs européens. Profitant de plusieurs voyages exploratoires anglais et portugais de la fin du XVe siècle, des Normands vont faire des repérages à Terre-Neuve dès 1506. Puis en 1508, le premier navire dieppois est armé pour la pêche et deux ans plus tard on a la première mention dans les archives d’un navire breton vendant sa cargaison à Rouen. En 1517, on en a la mention à Bordeaux et les Basques se mettent de la partie eux aussi, à partir de 1512. Le nombre de bateaux impliqué augmente rapidement pour atteindre la centaine dans les années 1520, de même que les différents ports d’attache. En 1580, il y aurait 500 navires français pêchant la morue de Terre-Neuve (p. 36).

Très loin d’être un espace marginal, Terre-Neuve est un pôle qui fait jeu égal avec les Antilles et qui représente le double de la mobilisation en hommes et en navires de l’Amérique du Sud. Pour pouvoir sécher le poisson et extraire la graisse, les pêcheurs s’installent à terre et bientôt naissent des établissements saisonniers (on ne pêche que l’été), puis permanents. Une activité proto-industrielle s’y déploie pour vider, découper, saler et sécher le poisson (un seul pêcheur peut en prendre jusque 400 dans la journée, p. 41). Mais la pêche à la morue verte se pratique tout entière à bord du navire, pendant 12 semaines. Tout ceci exige un capital très important, avec des réseaux de financement complexes. Le produit de la pêche est distribué dans tout le royaume, et toutes les couches de la population mangent de la morue (mais pas les mêmes parties. Son exotisme est partie intégrante de la valeur qu’on lui prête et elle participe au système des denrées coloniales, principalement vivrières, qui asservissent le Nouveau Monde.

Avec le castor, les rapports avec les Amérindiens sont forcément moins fortuits ou épisodiques. Le castor n’est pas inconnu en Europe, on l’appelle bièvre au Moyen-Age (mot gaulois et latin, en allemand Bieber et en anglais beaver) mais à partir de 1587, le mot grec castor le remplace en français (p. 147). Plus intellectuel, et devant dénommer une nouvelle réalité exotique. Largement consommé par les Indiens (viande et peau), il est échangé avec les Français pour se procurer des objets métalliques (haches, couteaux, chaudrons etc.) et des perles de verre. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le commerce des peaux passe d’occasionnel lors de la pêche (commerce dit de pacotille, c’est-à-dire hors contrat d’armement, p. 94) à organisé. Les « conquêtes » du castor et de la morue (terme d’époque, révélateur de la colonisation pour l’auteur p. 141) sont étroitement liées, souvent combinées en une expédition de plusieurs navires (p. 125). Si avec le castor, on échange d’autres peaux (orignal, cerf, caribou, loutre et martre), la part du castor est prépondérante et est transformée en France pour assouvir la formidable demande en chapeaux, manteaux, doublures et manchons. En miroir de son usage au Canada …

La fin du chapitre porte de manière très intéressante sur le castor utilisé comme métaphore politique au XVIIIe siècle, dans une discussion sur les mérites de la république et de la monarchie (p. 153-158).

Le troisième chapitre traite des chaudrons de cuivre échangés contre les peaux (mais on en exporte aussi en grandes quantités en Afrique p. 165). Le cuivre vient de toute l’Europe pour la fabrication des chaudrons, mais d’objet usuel banal en Europe, il se pare d’un statut tout autre arrivé dans les mains indiennes, rituel (p. 179-182), et chasse le cuivre produit localement (p. 168). Les chaudrons servent lors des grandes occasions (« faire chaudière ») mais aussi pour des inhumations. Certains sont découpés pour en faire des bijoux mais continuent de signifier la collectivité.

Dernier chapitre et dernier objet, les perles de verre. Là encore, cette production n’est pas extrêmement valorisée en France et ces perles ne se retrouvent que dans les couches basses de la population. Comme pour les chaudrons, du fait de leur exotisme, leur statut est diamétralement opposé parmi les Indiens d’Amérique du Nord, avec une autre utilisation (moins sur les habits, plus près du corps et avec des significations complexes). De fait, ces mêmes Indiens voulaient ces perles et considéraient ces échanges comme justes (vue hémiplégique p. 162). Les perles de verre sont très recherchées, mais celles en coquillages ne le sont pas moins et la très grande majorité de celles retrouvées dans les fouilles sont d’origine européennes (p. 194). L. Turgeon établit un parallèle entre Europe et Canada, où pierres précieuses et perles de verre sont investies des mêmes significations et d’une même valorisation des origines lointaines (p. 218).

La conclusion sacrifie aux thèmes actuels de restitutions d’artefacts par les musées et l’auteur parle de la réappropriation par les institutions « euro-canadiennes » (archéologues, gouvernements) des artefacts retrouvés lors de fouilles, dans une « resacralisation muséale » (p. 223-224). Mais il donne tout de même quelques éléments sur la naissance de l’intérêt pour l’archéologie des Peuples Premiers. Suivent les notes, conséquentes, et une bibliographie.

Nous avons eu du mal avec certains concepts utilisés par l’auteur, notamment celui de l’appropriation de l’espace par la nourriture (p. 62), mais pour un lecteur très novice dans les choses septentrionales des Amériques, ce livre est excellent en plus d’être d’une grande clarté. Sa facilité de lecture doit grandement au talent de L. Turgeon pour passer d’un sujet à l’autre sans à-coups à l’intérieur des chapitres. Avec quelques petites redites inévitables, les quatre chapitres se veulent assez autonomes et permettent une lecture séquencée (p. 113). On apprend bien évidemment une quantité astronomique de choses, comme la présence d’Indiens en France dès les années 1540 (p. 130) qui permettront le dialogue une fois revenus mais aussi que c’est le contact avec les Européens qui crée les contacts entre tribus indiennes (p. 201) pour l’échange des biens européens.

La relecture a connu quelques ratés négligeables (p. 164 par exemple) et, point plus embêtant, un index manque à ce volume.

Une belle fenêtre sur les relations entre deux groupes qui se connaissent de plus en plus, jusqu’à que les Français deviennent une tribu comme les autres au Canada au début du XVIIIe siècle, au travers de la Grande Paix de Montréal en 1701. Une poignée de gens aventureux et qui resteront peu nombreux dans un territoire immense.

(les objets européens font vite des milliers de kilomètres, on en retrouve très vite dans l’Ontario p. 129 … 8,5)

Hagia Sophia in context

An Archaeological Re-examination of the Cathedral of Byzantine Constantinople
Essai d’archéologie byzantine du bâti par Jan Kostenec et Ken Dark.

Ex oriente lux.

A la lecture de ce livre, il est une chose qui frappe le lecteur : il est étonnant à quel point le centre de Constantinople est encore bâti de suppositions et à quelle hauteur de méconnaissances nous sommes avec la cathédrale Sainte Sophie et le complexe patriarcal. Mais le pire, c’est qu’au vu des évènements récents, il parait douteux que l’on puisse rapidement faire des avancées probantes … Avec ces développements en tête, chaque observation qui peut être faite sur l’existant à l’occasion de travaux, déjà fugaces, rares et nécessitants une importante réactivité (comme expliqué dans la partie méthodologique de l’introduction), a encore plus de prix. Qui sait aujourd’hui comment des intervenants extérieurs pourront avoir accès aux murs …

Même dans l’état actuel des connaissances, la cathédrale Hagia Sophia est le bâtiment du VIe siècle de notre ère ayant survécu le mieux connu en Europe. Achevée en 537, la cathédrale a connu la vie mouvementée d’un édifice dans une zone sismique, accentué par le fait que le dôme est évidemment un élément plus fragile aux secousses qu’une pyramide pleine. Construite par ordre de Justinien 1er, elle est la cathédrale du Patriarche de Constantinople et, à ce titre, est l’église la plus importante de Constantinople et de l’empire. Cathédrale latine entre 1204 et 1261, elle est transformée en mosquée en 1453, puis en musée entre 1934 et 2020. Encore aujourd’hui, son importance ne se dément pas : c’est le monument turc le plus visité au XXIe siècle.

Dans son état actuel, c’est la troisième cathédrale édifiée sur ce site. L’église est majoritairement du VIe siècle, mais tout l’ensemble a connu de très nombreux remaniements et adjonctions, avec une complexité largement sous-estimée : les minarets bien sûr mais aussi des contreforts, des arcs-boutants, etc. La décoration intérieure ne s’est pas limitée aux pavements et aux mosaïques, certaines peintures cherchant à imiter le marbre.

Si les auteurs (Ken Dark est professeur à Reading, Jan Kostenec est byzantinologue) s’abstiennent de parler en profondeur de l’église (les ouvrages sur la question ne manquent pas), ils prennent le temps néanmoins dans le second chapitre d’éclaircir certains points sur les églises antérieures à celle de Justinien. Ainsi des structures du IVe et du Ve siècle sont encore visibles. Le bâtiment du Skeuophylakion (utilisé vraisemblablement un temps comme trésor, au Nord) est presque entièrement du Ve siècle (p. 17).

Le chapitre suivant se concentre sur les contreforts de l’église justinienne (plus lumineuse qu’aujourd’hui à cause du rétrécissement de nombreuses fenêtres), les vestibules, les rampes d’accès, le parement en marbre blanc des murs extérieurs, le palais patriarcal, la Grand Salle, le baptistère au Sud, les pavements autour de l’église et enfin, ce que l’archéologie nous apprend sur la liturgie en usage. Les disques de porphyre où devait se tenir l’empereur lors de cérémonies sont toujours en place dans et hors de l’église (p. 69-72) …

Le quatrième chapitre passe en revue des éléments datés d’après 560, jusqu’en 1453. Si les auteurs attirent l’attention sur des vestibules, des rampes, des contreforts (l’église du VIe siècle est bien plus mince, p. 73) et le « baptistère » (qui avait sans doute une fonction de réception), ils reviennent sur le palais patriarcal et les modifications qu’il a dû subir mais aussi sur les chambres au-dessus de l’atrium et de l’exonarthex. Les arcs boutants à l’ouest datent d’avant 1200 et donc sont antérieurs à la diffusion de ce type de structures en Occident au travers du style gothique (p. 108-109).

Le dernier chapitre élargit l’horizon et replace le complexe cathédrale (qui va sans doute dès avant le VIe jusqu’à Hagia Eirene en direction de l’acropole/Topkapi) au sein du centre de Constantinople (les liens avec le palais impérial, les bâtiments administratifs, l’Augustaion et la grande avenue du Mese). Mais avant cela, les auteurs comparent le complexe patriarcal aux autres complexes épiscopaux connus dans le monde byzantin (plus Milan), concluant sur le modèle qu’a été celui de Constantinople (p. 121). La fin du chapitre fait office de conclusion générale, où les deux auteurs affirment leur conviction que c’est au VIe siècle que s’opèrent la fusion entre romanité et christianisme. La naissance de l’orthodoxie en 536 (p. 126-128).

Une bibliographie très récente complète le volume (même si les grands anciens ne sont pas oubliés), avec des planches d’illustrations en couleur (elles sont en noir et blanc tout comme les plans dans le texte).

Ouvrage très technique, heureusement nanti de très nombreux plans, ce livre est d’un très grand intérêt. Déjà, il fait l’archéologie d’un artefact qui n’est pas une ruine, avec des conditions de travail très mouvantes et avec des données et une bibliographie qui a le plus souvent moins de vingt ans. Et puis, il y a ces petites surprises qui font pétiller les yeux : les souterrains inondés sous l’église (p. 20, avec 283 m de tunnels, visibles dans le documentaire Beneath Hagia Sophia de Aygün et Gülensoy), l’habillage de marbre blanc (p. 45) qui domine le centre de la ville mais s’intègre aussi dans son environnement, les disques de porphyre … C’est souvent sec, avec hélas des références imprécises dans le texte, des photos qui pourraient plus souvent mieux indiquer ce que les auteurs veulent montrer, mais qu’est-ce en comparaison de l’érudition byzantinologique déployée par les auteurs et des images qu’ils arrivent à faire naître chez le lecteur assez accroché pour les lire ?

Cinq années de construction. Cinq !

(mais pourquoi avoir fait de ces immenses baies des meurtrières … 8)

Pour en finir avec la Françamérique !

Essai de psychopolitique de Jean-Philippe Immarigeon.

Peu de blues, plus de musique concrète.

J.-P. Immarigeon n’a visiblement pas tout dit dans ses deux précédents ouvrages sur le sujet (ici et ).

Mais ces nouvelles idées vont aussi de pair avec les développements de la présidence Obama. Cet opus paraissant en 2012, l’auteur peut s’appuyer sur les trois premières années d’exercice, quand les réformes importantes sont censées être déjà en voie d’achèvement. L’année 2001 s’éloigne, et si l’Irak et l’Afghanistan restent des thèmes forts au niveau international, l’auteur change ici d’angle d’approche (d’attaque ?) et veut avant tout démontrer, plus précisément que dans ses livres précédents, que la culture qui serait commune aux deux côtés de l’Atlantique n’est qu’un mythe, qu’un aveuglement volontaire entretient. Il faut ici préciser que l’auteur entend par les deux rives la France et les Etats-Unis, les autres pays d’Amérique du Nord n’étant pas ici concernés et en acceptant que, si l’on suit toujours l’auteur, on ne puisse étendre pour des raisons historiques les conclusions françaises à l’Europe.

L’avant-propos, signé du directeur de Harper’s Magazine, met l’accent sur le mythe du rêve américain qui sévit en France, une sorte de servitude volontaire. Puis J.-P. Immarigeon prend la main avec un premier chapitre qui entreprend de classer les rêveurs en trois catégories distinctes. La première de ces catégories est celle de ceux « qui se contentent de l’écume des choses » et changent périodiquement d’avis (tranchés), accessibles à la flatterie d’un petit séjour organisé ou une visite de base. La seconde est celle de ceux qui pensent que les Etats-Unis rebondiront toujours, oubliant que l’histoire n’est pas cyclique, ne se répète pas, ne même qu’elle n’est pas soumise au mimétisme (l’auteur admet que c’est la position majoritaire des Français p. 16). Un empire ne met pas de temps défini à sombrer … La troisième forme est celle des intoxiqués, ceux qui ne peuvent trahir leur idole même en pensée. Ceux qui pleuraient en 2003 de ne pas voir la France en Irak … Puis l’auteur décrit le passage d’une Amérique comme autre rive de l’Europe, une sorte de Méditerranée en plus grand à une Amérique séparée, celle de l’autre côté du fossé. Du côté des Etats-Unis, les théorisations de cette séparation naissent avant la guerre d’Indépendance et au XXIe siècle encore, quelques théoriciens voient les Etats-Unis comme successeurs des … Amérindiens (p. 25) !  Ce qui ne manque tout de même pas de sel quand on lit ce que pensaient les constitutionnalistes de ces mêmes Indiens. Mais en Europe, depuis 1945, on pense à la communauté de destin …

Dans le second chapitre, J.-P. Immarigeon liste quelques privautés que se permettent les Etats-Unis et qui ferait réagir au quart de tour si c’était n’importe quel autre pays qui se le serait permis. La copie de disques durs à la douane, depuis 2008, par exemple (p. 30). Et puis l’affaire DSK … En juriste, l’auteur parle ensuite d’une disposition dans la Constitution des Etats-Unis qui permet de passer à la dictature en un tour de main (p. 40). Cas unique dans les démocraties, comme le démontre l’auteur. Le National Defense Authorization Act du 31 décembre 2011 fait passer la lettre de cachet pour une procédure contradictoire, permettant au seul président de faire interroger, d’enfermer ou de déporter toute personne soupçonnée de terrorisme ou même seulement de sympathie. Sans contrôle judiciaire ni procès. Mais qui respecte la constitution …A la fin du chapitre, l’auteur pourfend l’idée reçue d’une industrie cinématographique étatsunienne qui aurait plus de libertés pour raconter des épisodes historiques déplaisants (au Viêt-Nam par exemple), bien plus que son pendant français. Le parallèle avec la guerre d’Algérie est tout de même cruel (p. 48).

Le troisième chapitre revient ensuite sur deux siècles et demi d’une alliance … intermittente. Et tout commence par les guerres indiennes et la guerre de Sept Ans où coloniaux britanniques et français s’affrontent, avec divers groupes d’indiens en appuis. Ainsi la guerre qui forme les Etats-Unis, le fondement de son identité (p. 53), ce n’est pas la guerre d’indépendance mais bien la French and Indian War. Mais le gouvernement britannique bloque quand même l’expansion des colonies après 1763 … tout est à refaire. En 1776, les treize colonies ne sont pas en état d’arracher leur indépendance et c’est la mort dans l’âme qu’elles se résolvent à faire appel à la France. Quand on sait que G. Washington n’avait pas hésité à faire tuer de sang-froid un officier français en 1754 … L’indépendance acquise, l’alliance est remisée et on refuse son activation à la jeune République en 1793. Les relations se dégradent même jusqu’au conflit sans pourtant déboucher sur une guerre ouverte. L’auteur analyse ensuite ce qui différencie les deux républiques : à l’état de nature, les individus sont semblables et égaux aux Etats-Unis et dissemblables en France (et donc égaux sous la civilisation, dénaturés, p. 68). Se pose alors l’existence d’hommes qui ne seraient pas parmi les égaux de nature (égalitarisme des clones, de club p. 69) …

Le chapitre suivant est assez étrange, puisqu’il parle de la dépression aux Etats-Unis. Absence de passion, désir d’oubli (de soi parfois), sans besoin de souvenir puisque déjà un aboutissement (p. 85) ? L’utopie est par définition figée, et donc sans passion. Mais la surprise peut parfois surgir, comme le Tea Party en 2009. Néanmoins, c’est pour J.-P. Immarigeon tout de même un regard vers la fondation, les Pères Pèlerins. Le cinquième chapitre invite le lecteur à se déprendre des Etats-Unis. L’auteur y va fort sur la constitution, le plaider coupable quasi systématique, la sous-productivité chronique, le désengagement militaire en Europe et l’incompétence ailleurs. Pour l’auteur, il n’y a bien évidemment pas de quoi en faire un modèle. La fin du chapitre fait office de conclusion (pas piquée des vers, p. 121) avant de laisser la place à une bibliographie.

J.-P. Immarigeon reste sur ses points forts, avec des percussions bien pesées, un sens foudroyant de la formule et un fond bien structuré (des changements de thèmes naturels au sein des chapitres). Il n’est pas tendre avec les spécialistes universitaires les plus médiatiques, qu’il juge intoxiqués par leur sujet, tout comme avec certains philosophes de blanc vêtus. Comme dans les précédents livres, on peut sentir l’érudition et un avis où se rencontrent expérience personnelle et lectures savantes (p. 82-84 par exemple, ou sur l’invention dans les années 1940 du concept de « révolution atlantique » pour marier 1776 et 1789 p. 26). Certaines pages s’approchent même du génie (p. 93) avec la comparaison entre les Etats-Unis et l’Islam : « l’Amérique est grande et Jefferson est son prophète, la Déclaration de 1776 constituant le Décalogue, la Constitution de 1787 le Coran et les Federalist Papers tenant lieu de hadiths ». Sa prédiction de la p. 12 sur l’absence de troupes françaises en Irak se révèlera fausse, mais dans un contexte très changé (Daech). La forme est très bonne et les arguments amènent à penser.

Un livre un brin court qui se lit d’une traite.

(Fox News qui met sur le même plan 1789, 1917, 1933 et le 2011 de Occupy Wall Street … plaisant … 8,5)

L’imposture américaine

Splendeur et misère de l’Oncle Sam
Essai de de psycho-politique étatsunienne de Jean-Philippe Immarigeon.

Portrait au charbon.

La suite de American parano est plus courte et complète ce volume trois ans après, en 2009.

L’avant-propos narre avec férocité l’allégresse générale qui a saisi la presse française avec l’élection de Barack Obama. L’auteur y voit l’arrivée au pouvoir d’un nouveau Gorbatcheff, rien de moins. Mais, comme de juste et d’usage, avec quelques arguments, comme celui de vouloir corriger les inégalités inscrites dans l’ADN étatsunien depuis 1776 (p. 13). Le premier chapitre commence avec l’intervention russe en Géorgie à l’été 2008, analysée comme le point de bascule de la puissance étatsunienne, incapable et/ou sans envie de venir aider la Géorgie (qui a cru à l’aide étatsunienne comme la Convention dans le traité d’alliance de 1778, p.23). Puis l’on passe aux changements dans la continuité de B. Obama en Irak et en Afghanistan, avant que toute la fin du chapitre soit une longue charge contre le libéralisme. Le second chapitre poursuit, dans un développement assez demandant, sur l’influence du cartésianisme conjugué au libéralisme aux Etats-Unis, dans une société d’égaux sans liberté (ce qui est assez contre-intuitif …). L’auteur en profite pour comparer avec les principes de Rousseau (Le contrat social), qu’il juge très éloignés de ceux mis en œuvre aux Etats-Unis. Pour le Genevois, la loi est l’expression de la majorité, pas un donné de toute éternité dans les affaires humaines (p.79). S’en suit un peu de droit constitutionnel comparé, de manière très claire.

Le troisième chapitre explore la relation des Etats-Unis au machinisme, son influence sur la science et ses conséquences dans le domaine militaire. Enfin, le quatrième et dernier chapitre fait un peu de prospective en essayant de définir la crise qui attend les Etats-Unis. F. Fukuyama y prend pour son grade (il est aussi devenu un bouc émissaire commode en tous lieux) et les discours de B. Obama son aussi scrutés à la loupe. Sa volonté de corriger certaines inégalités sur lesquelles sont fondées les Etats-Unis, est-ce seulement réalisable (p. 141), se questionne l’auteur ?

On trouve dans ce livre sûrement des chapitres qui n’avaient pas trouvé de place dans American parano, mais avec en plus une actualisation avec B. Obama et N. Sarkozy (sujet d’un autre livre de l’auteur).  Le style d’écriture a lui aussi changé, avec un lecteur interpellé bien plus directement, mais avec toujours autant de petites phrases bien senties. Comme dans son prédécesseur, il y a de petites pépites, comme la double légitimation étatsunienne, religieuse et scientifique (p. 64), mais aussi hélas quelques simplismes (sur la campagne de Géorgie p. 17, les drones chez les Talibans p. 29, A. Smith p. 71, entre autres). On peut aussi grandement s’éloigner du sujet dans le passage sur le machinisme et la science (p. 96-106) sans que cela apporte vraiment quelque chose. C’est très loin d’être mauvais mais il nous reste l’impression que ces 160 pages de texte n’auraient pas vu le jour sans American parano. Peut-être est-il sorti trop tôt aussi, sans recul sur le mandat Obama. Les simplismes et une recherche peut-être trop effrénée de la formule-choc amoindrissent malheureusement cet ouvrage.

(le Seigneur des Anneaux n’est toujours pas revenu en odeur de sainteté, malgré les années …5,5/6)

Urban Legends

Civic Identity and the Classical Past in Northern Italy. 1250-1350.
Essai d’histoire médiévale nord-italienne de Carrie Beneš.

Comme l’épigraphe de ce chapitre le suggère, ces traductions sont à but légal, moral ou historique comme pour l’amusement. Elles cherchent à rendre le passé classique plus accessible parce qu’il était pertinent pour le vécu concret, non parce qu’il était drôle ou intrinsèquement supérieur. p. 156

Une légende faite sienne.

Dans le panier de crabes de la politique italienne du Moyen-Age central, où tous types de pouvoirs féodaux se confrontent, on ne se contente pas des mercenaires, des statuts et privilèges octroyés par l’empereur ou le pape, des assassinats et des alliances de revers mais on veut aussi s’affirmer et démontrer son bon droit et sa prééminence au travers de fondateurs illustres et, surtout, anciens. Mais pour présenter aux autres un récit cohérent et intimidant, il faut avoir les ressources intellectuelles pour élaborer ce dernier. Et donc avoir sous la main ou à proximité des spécialistes de l’histoire ancienne, c’est-à-dire romaine, avec des artistes ou des poètes pour la mise en forme.

Parmi tous ces pouvoirs, l’auteur a fait le choix de se limiter à quelques communes (dont l’émergence est souvent récente) du nord de l’Italie : Padoue, Sienne, Gênes et Pérouse. Mais avant cela, il y a une introduction présentant l’objet de l’ouvrage puis un premier chapitre ayant pour objet la redécouverte du passé romain en Italie. Ainsi, au tout début du XIVe siècle, un auteur florentin qualifie sa ville de « fille et créature de Rome », une ville qui monte pendant que sa génitrice décline (p. 15). Dante parlait à l’identique de la même Florence (mariant Fiesole, Troie et Rome).  Il illustrait les trois manières possibles pour une ville de se rapprocher de l’Urbs, référence ultime même sans la papauté déplacée à Avignon : directement fondée par Rome, fondée parallèlement à Rome (par un Troyen par exemple) ou être d’une fondation plus ancienne que la Ville Eternelle.

C’est bien sûr ce qui se passe aussi pour nos quatre exemples à venir : Padoue est fondée par Antênor, Gênes par le prince troyen Janus, Pérouse par le Troyen (ou le Grec) Eulistes et Sienne par les deux fils jumeaux de Rémus. Parmi les villes qui se disent fondées par des Grecs (malgré le fort penchant pour Troie des sources romaines), on peut compter Pise, fondée par Pélops. Un auteur pisan raconte même que les Pisans aidèrent les Achéens devant Troie (p. 19). Milan prétend aussi antidater Rome, sous le nom de Subria. De manière générale, de nombreuses villes revendiquent être la première ville fondée en Italie (un parallèle avec la ville biblique de Caïn, en Genèse 4, 17) : Fiesole, Ravenne, Gênes au travers d’un autre Janus … A ces histoires sont associées des lieux ou des monuments, comme à Rimini, où l’on remplace au XVe siècle une stèle plus ancienne commémorant le discours de Jules César après le passage du Rubicon (p. 24). A chaque fois, il y a un but double à ces fondations mythique : un regain de gloire municipale mais aussi un véhicule pour l’unité des bourgeois renvoyés à une origine commune (p. 35).

Le second chapitre inaugure la partie des études particulières avec la ville de Padoue. Ces études sont toujours conduites selon le même schéma : une carte ouvre le chapitre, puis suis une contextualisation (naissance de la commune, autres seigneuries d’importance aux frontières, développement de la ville, fonctionnement etc.), comment la commune adopte officiellement l’histoire fondatrice et quelles sont les manifestations physiques que cela engendre, avec quelles intentions et quels moyens. Dans le cas de Padoue, on fait appel à Virgile et Tite -Live pour les sources (p. 44) et cela se matérialise dans la reconstruction de la tombe d’Antênor à côté de la cathédrale en 1283 après avoir fait graver sur une porte de la ville un poème sur Antênor dès 1210. Un cercle préhumaniste est à l’origine de la rénovation de la tombe, comprenant une très forte représentation de professions juridiques.

A Gênes (troisième chapitre), c’est le célébrissime Jacques de Voragine, archevêque, qui prend les choses en main. Il agrège trois différentes histoires (se basant sur Isidore de Séville, Paul Diacre, Solinus, Jacopo Doria etc.), chacune ayant un Janus comme héros, pour les fondre en une seule (p. 76) : un Janus vient de Terre Sainte régner en Italie à partir de Gênes juste après le Déluge, un second Janus vient de Troie et un dernier d’Epire et sera divinisé par les Romains. Ainsi, l’un fonde, l’autre agrandit et embellit et le dernier est vénéré des Romains (sous la république, ce qui n’est pas sans importance). Toutes les cases sont cochées. Aux textes s’ajoute une monumentalisation dans la cathédrale de Gênes.

Le chapitre suivant s’attaque à Sienne. Cette dernière a la particularité de mettre en scène deux jumeaux allaités par une louve, ce qui peut paraître un honteux plagiat mais qui ne l’est pourtant pas, puisque l’emblème de Rome à ce moment-là est le lion (ce que l’auteur ne semble pas dire dans ce livre). Mais ces deux enfants ne sont pas Romulus et Rémus mais Aschius et Senius, fils de Rémus. On retrouve ainsi la louve en sculpture sur la Porte Romaine et sur le Palais Public (la mairie) mais aussi divers loups vivants logés dans ce même palais. Des peintures dans le palais reprennent ce motif, tout comme le SPQR romain.

Pour ce qui est de Pérouse, le besoin d’un aqueduc (parmi d’autres projets édilitaires) permet de faire construire entre la cathédrale et le palais public (deux bâtiments mis au goût du jour à la toute fin du XIIIe siècle) une fontaine monumentale. C’est là qu’intervient Eulistes, un roi étrusque, mentionné dans le commentaire de l’Enéide par Servius (p. 121). La nouvelle fontaine, bâtie en 1278 sur la place principale de Pérouse, lui rend hommage en le plaçant parmi les douze statues qui la scandent. Les Pisano père et fils sont responsable de la partie artistique du projet. La littérature vient ensuite, avec la commande par la commune à Boniface de Vérone d’un poème sur le fondateur, suivie d’une version en prose une fois l’œuvre acceptée.

Le dernier chapitre du livre explore plus en profondeur la relation entre connaissance du monde classique et service de la commune. Plusieurs types de personnes sont impliquées dans l’utilisation des sources antiques pour célébrer des fondateurs et utiliser leur aura. Il y a ainsi ceux qui commanditent et ceux qui exécutent, ceux qui maîtrisent le latin et ceux qui n’ont pas cette éducation, le tout dans des réseaux de toutes sortes (familiaux, professionnels, religieux, de patronage) qui voient circuler les idées dans toute l’Italie et au-delà. L’élite éduquée, celles de ceux passés par les universités parle avec la bourgeoisie des guildes, riche mais ne pouvant lire que des traductions, tout en étant dans le même bain de traditions orales que toute la population de la commune. Un processus bidirectionnel (p. 154) se met donc en place, permettant la participation de chacun aux rituels communaux, promouvant une identité civique.

La conclusion revient sur le concept de conscience historique : les Italiens du XIIIe siècle ont bien à l’esprit que l’histoire de Rome est la leur. Difficile de l’oublier, tant les pierres le rappelaient à tout bout de champs. Les communes, qui doivent gérer leurs affaires dans un monde très concurrentiel, cherchent des modèles et ceux de la Rome républicaine ont montré leur efficacité.

L’ouvrage est complété par un répertoire biographique très utile (tous les gens cités ne sont pas connus et leurs liens connus que des spécialistes), les notes (du très sérieux), la bibliographie et un index.

Ouvrage très intéressant et creusant admirablement ses exemples, on ne peut que regretter qu’il ne prenne que ces quatre exemples et qu’il n’élargisse pas à d’autres types de pouvoir (cela existe ailleurs). On sent que c’est pleinement dans les cordes de l’auteur, quand on voit comment, en plus des innombrables exemples ne touchant pas aux quatre cités, sont traités les cas de réfutations de prétentions par des cités rivales. Comme celui-ci le dit très clairement (p. 4), l’appropriation du passé antique par les cités-Etat italiennes atteste d’un intérêt bien plus large pour l’Antiquité qu’il est généralement perçu pour cette période. Et cet intérêt classicisant dans un environnement municipal complète le christianisme avec intelligence (p. 164). Mais parmi cette excellence et cette maîtrise de tous les instants (y compris au niveau de la forme), apparaît étrangement l’étonnante remarque que les républiques médiévales ne sont pas démocratiques au sens du XXIe siècle (p. 152) … Qui n’a jamais prétendu que république et démocratie sont des synonymes ?

Quelques graphiques des réseaux auraient été un plus, avec l’accumulation de noms et la bougeotte qui caractérise certains artistes et les exils d’autres. Mais le livre se dévore.

(Pise dans le Sud de la Toscane p. 19 ? …8)

American parano

Pourquoi la vieille Amérique va perdre sa guerre contre le reste du monde
Essai de caractérisation des Etats-Unis dans leur relation au monde par Jean-Philippe Immarigeon.

Sans la voix d’Ozzy.

Entre 2001 et 2003, les Etats-Unis surprenaient le monde par leur réaction à l’acte terroriste du 11 septembre. Premièrement, ils déclaraient une « guerre à la terreur », plongeant dans un manichéisme strict et peu réaliste du type « avec nous ou contre nous ». L’Afghanistan, qui donnait refuge aux dirigeants d’Al Qaïda, était bombardé et envahi. Puis, en 2003, démarrait l’invasion de l’Irak. A chaque fois, un déluge de feu et une action rapide mettait à bas gouvernements et forces armées officielles mais un contrôle du terrain très problématique s’ensuivait, avec le refus des populations locales que l’on fasse leur bonheur contre leur volonté. Effet collatéral, la France ayant refusé de s’associer à la guerre en Irak (les armes de destruction massive – terme impropre par ailleurs – n’étant ni produites ni en possession du régime baathiste irakien comme le prouvait la suite), elle est la cible de campagnes de presse extrêmement violentes qui surprirent de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est le pourquoi de ces attaques, leur soubassement idéologique, qu’explore ici J.-P. Immarigeon dans un livre paru en 2006.

Comme A. de Tocqueville va beaucoup nous accompagner dans ce livre, il est l’objet principal du premier chapitre. L’auteur analyse et critique les écrits de Tocqueville (l’égalité avant la liberté aux Etats-Unis ? p. 19). Le second chapitre s’attaque au mythe du pays neuf, sans histoire, sorti de rien en 1776. Même ceux qui en 1620 débarquent du Mayflower ont une histoire, en arrivant dans un pays neuf, et une pensée qui est avant tout un refus de l’Europe. Pour l’auteur, c’est de cet idéalisme piétiste que naît cette vision du monde étatsunienne simplifiant tout (p. 40) et ignorant beaucoup. Et Tocqueville n’est pas toujours dans la sympathie : « Ainsi ils nient ce qu’ils ne peuvent comprendre » rappelle l’auteur.

J.-P. Immarigeon passe ensuite à la place de la religion aux Etats-Unis. Comme le laissait supposer le chapitre précédent, la place de cette dernière ne peut pas y être petite. L’auteur n’y va pas par quatre chemins : les Etats-Unis sont une théocratie (p. 60). La cause du départ des Pères Pèlerins, c’est qu’en Europe la loi des Hommes commence à supplanter la loi de Dieu (p. 69). Le quatrième chapitre reste dans la thématique religieuse mais l’aborde en revanche du côté du panthéisme que l’auteur veut voir dans la recherche étatsunienne d’une loi universelle, alliée au scientisme et à la prédestination calviniste. Pour l’auteur, il y a forcément déni de l’altérité porteuse de vérité (p. 78). Le chapitre compare aussi brièvement les deux acceptions, étatsunienne (1783) et française (1791), de la démocratie et les déclare opposées : on ne pourrait faire nul choix politique majeur dans l’interprétation étatsunienne. Le despotisme éclairé (p. 92).

Le cinquième chapitre revient ensuite sur le 11 septembre et ses suites. Il rappelle le débat sur la torture, envisagée sérieusement dans de nombreux éditoriaux. La détention arbitraire et indéfinie n’est pas plus un problème (à Guantanamo). Et toujours sans modification de la constitution de 1787. Naturellement, on glisse vers la censure (chapitre suivant), qui pour l’auteur est exercée par la majorité aux Etats-Unis en utilisant l’ostracisme (p. 120). Toujours explorant les conséquences de 2001, l’auteur s’attache ensuite à expliquer le soutien des intellectuels à la guerre en Irak mais aussi cet atavisme anti-Français qui épisodiquement prend les Etatsuniens (dès avant l’indépendance). Ensuite, dans un huitième chapitre, J.-P. Immarigeon veut faire la part des choses entre empire universel et Etat barricadé refusant les charges de l’empire. Il reprend la formule de Niall Ferguson, « l’empire dénié » (auteur d’un très bon Empire, d’un moins bon Colossus, mais qui n’est pas toujours tendre avec les Etats-Unis, p. 159).

Le neuvième chapitre quant à lui s’intéresse à la conduite de la guerre en Irak, marquée par le technicisme mais aussi une très grande incompréhension de la manière de faire des ennemis. Et si en plus on ne comprend pas un traître mot de ce qu’ils disent … Enfin dans un dernier chapitre, l’auteur envisage les évolutions de la relation transatlantique, en y voyant une inexorable et lente dégradation. Se détacher enfin de l’Europe nous dit l’auteur, une sorte de parricide (p. 226).

Une postface en forme de conclusion récapitulative et les notes complètent cet ouvrage de 230 pages de texte.

Pour le moins, ce livre est stimulant. Il va très loin dans l’analyse, avec parfois des passages assez durs à suivre quand on s’aventure dans la philosophie mais l’auteur est un très bon connaisseur du pays (et de Tocqueville, bien entendu). La lecture en est agréable, tonique, et, si tous les arguments avancés n’ont pas le même poids, ce dernier n’est jamais nul. On peut discuter de la notion de féodalisme appliquée aux Etats-Unis (p.72 par exemple, qu’il faut nous croyons comprendre comme une société de statuts). J.-P. Immarigeon n’échappe pas, de temps à autres, à certains simplismes (sur la barbarie du cinéma étatsunien et de la Guerre des Etoiles en particulier p. 211). De manière générale, sa connaissance des jeux vidéo nous semble très faible (p. 219) et ses jugements cinématographiques (en relation avec la psyché étatsunienne) sont beaucoup trop rapides. Que vient faire le Seigneur des Anneaux dans le puritanisme ? De même, il y a une sorte d’indécision (ou de grand mélange) à vouloir placer les Etatsuniens comme marqués (et encore guidés) par la prédestination calviniste tout en étant le fruit de la théologie luthérienne (p. 224). Le versant juriste de l’auteur se marie à ses autres talents pour nous livrer un portrait aux forts contrastes, et où, parfois, se glisse encore un peu d’admiration. Nous ne reviendrons pas sur l’utilisation, toujours imprécise, du mot « Amérique » dans tous le livre (mais une demande de l’éditeur n’est pas forcément à exclure).

Nous verrons si la suite, L’imposture américaine, est de la même veine.

(si, comme à la p. 81, ce n’est pas le peuple le souverain mais la constitution, cela éclaire sous un autre jour les théories habermassiennes sur le patriotisme constitutionnel et son origine … 8)

La guerre ne fait que commencer

Essai de criminologie terroriste de Alain Bauer et Xavier Raufer.

Démarre bien …

La conflagration du 11 septembre 2001 a mis en lumière de manière impromptue des spécialistes de l’Afghanistan mais a aussi permis aux experts en sécurité, journalistes ou chercheurs, d’écrire quelques livres. Et c’est le cas ici. Publié en janvier 2002, cet ouvrage (qui nous est tombé dessus par hasard) veut faire le point sur l’attentat qui a fait connaître Al Qaïda et Ben Laden dans tout le monde connu ainsi que les conséquences politiques et économiques. Dix-huit ans après, que reste-t-il de ce livre ?

Dix chapitres pour 300 pages de texte sans illustrations, ce livre s’achève par une page et demie de bibliographie. Le prologue dresse le tableau d’une augmentation de la criminalité en France dans les années 90 et le changement pour le terrorisme qu’a été la fin du Bloc soviétique (la base arrière de nombreux groupes type Rote Armée Fraktion). De manière très succincte, le déroulé du 11 septembre est rappelé à un lecteur qui ne devait pas avoir oublié grand-chose quatre mois après les faits. Puis les deux premiers chapitres listent les conséquences économiques à court terme, le troisième chapitre s’essaie à déterminer les manquements des services de renseignement (fascination technique, bureaucratie). Le chapitre suivant mettre en opposition les Etats-Unis d’Amérique et Al Qaïda avant que les auteurs ne donnent plus de détails sur les réseaux de recrutement de Al Qaïda, sur certains de ses cadres et sur des groupes salafistes-jihadistes dans la proximité d’Al Qaïda. Le sixième chapitre essaie de caractériser le nouveau terrorisme, qui serait urbain, « low-tech », fluide, hybride et en essaim. Le chapitre suivant veut avancer vers des solutions : protéger les grands groupes mondialisés, comprendre les flux financiers, avec méthode. La France est l’objet plus spécifique du huitième chapitre, mais où il est question surtout de délinquance. Le chapitre suivant est une chronologie mondiale, allant de février 1998 à novembre 2001. Le dernier chapitre rassemble quelques thèmes épars, sans chercher à être une conclusion : les « loups solitaires », la « bombe sale » à matériel nucléaire, les Etats faillis (qui doivent être remis en marche p. 303 dans une optique néo-conservatrice), etc.

Ce qui choque en premier lieu c’est que ce livre est tout de même écrit comme un mauvais billet de courses. Et comme il fallait sortir ce livre au plus vite, il n’y a pas eu vraiment de relecture. Mais le vice initial, c’est la non-différenciation entre terrorisme et criminalité (p. 35 par exemple). Non qu’il puisse y avoir continuité ou liens, mais comme il n’y a pas vraiment de définition du terrorisme, tout ne peut être qu’agrégat. Et du coup on passe à côté d’une différence fondamentale (qui peut varier dans le temps et dans l’espace par ailleurs) : le combat contre le crime est éternel et adialectique, avec le terrorisme on est dans la politique, qui n’exclut donc pas le dialogue (sans pour autant qu’il ait automatiquement lieu).
C’est aussi l’occasion de coller plein de choses au thème premier, surtout si cela permet de retomber sur des sujets plus maîtrisés, comme la délinquance urbaine. On a un livre sur le 11 septembre qui ne parle pas du Bureau des Services ni ne dit pourquoi ils en sont venus à commettre un acte terroriste aux Etats-Unis. Le côté anarchiste d’Al Qaïda est plus que surévalué (p. 103).

Et comme les deux auteurs adorent les formules percutantes, on tombe vite dans l’absence de subtilité. Le passage sur les wargames allie méconnaissance et mauvaise foi, dans le seul but de montrer que les services de renseignements étatsuniens sont déconnectés du réel (p. 70). Les traductions sont inconstantes (p. 118 en regard de la p. 117 …), tout comme les translittérations. Les biographies n’ont pas toutes été vérifiées :  un saoudien, ancien d’Afghanistan, qui a 27 ans en 2001 et donc 15 en 1989 à la fin de la guerre (p. 141), c’est peu probable. Surtout que la date de naissance donnée est fausse et que la personne en question … ne ferait peut-être même pas partie d’d’Al Qaïda. La nouveauté de la guerre contre des entités non étatiques (p. 175) est elle aussi très relative … mais toute cette page est une négation de Thucydide.

Mais le plus énervent pour la fin : l’usage immodéré, à toutes les sauces, du nom « protoplasme » pour qualifier d’Al Qaïda, de l’adjectif « lo-tech » et du nom « bombes humaines » pour ceux qui détournèrent les quatre avions du 11 septembre, qui justement n’avaient pas de bombes …

Et comme les conséquences tant en termes de victimes qu’économiques et politiques annoncées en début d’ouvrage ont été bien révisées depuis, ce livre a donc très mal vieilli.

(le livre se contredit p. 193 … 4)

Prisoners of Geography

Essai de vulgarisation géopolitique de Tim Marshall.

Des continents de mots.

Le titre peut laisser penser (et cela dure une bonne partie du livre tout de même …) que tout est décidé une fois pour toute par la géographie dans les relations entre groupes humains, que ces derniers ne peuvent avoir de volonté et que leurs décisions politiques n’auraient aucune conséquence. Mais une fois dépassé ce titre qui ne rend pas justice au contenu, ce livre se révèle être un bon livre de vulgarisation qui ne vise pas à l’exhaustivité mais balaie de manière large, jusqu’à des thèmes que l’on ne peut pas qualifier d’inédits mais qui ne semblent pas toujours évidents. Mais l’objectif nous semble clair : il ne faut pas oublier la géographie dans la géopolitique, qui ne peut pas être annihilée par le second terme.

L’auteur, journaliste spécialisée dans les questions internationales depuis plusieurs décennies, propose dix thèmes pour autant de chapitres. Les trois premiers sont des pays : Russie, Chine et Etats-Unis. Les suivants sont des zones regroupant plusieurs pays : Europe de l’Ouest, Afrique, Moyen-Orient, Inde et Pakistan, Corée et Japon, Amérique latine et, enfin, l’Arctique. Fatalement, on ne peut pas traiter la géopolitique de la Russie comme on analyse celle d’un continent aussi immense et divers que l’Afrique …

Commençons par les points positifs. T. Marshall n’est pas du genre à masquer son avis, et il peut allier cela à un peu d’humour qui rend son propos intelligible et agréable (p. 171 par exemple). Il est très synthétique sur la Mésopotamie, et de manière générale, le chapitre sur le Moyen-Orient est de très haute tenue. On sent très bien l’expérience de terrain dans un livre assez chiche en références (même la bibliographie). Sa remarque sur la géographie incomprise de l’Afrique – qui prend naissance dans la projection de Mercator à partir de laquelle sont faites de nombreuses cartes – est on ne peut plus vraie (p. 118).

D’un autre côté … On a tout de même beaucoup de raccourcis, que ce soit sur la centralisation française qui aurait débutée avec Napoléon (p. 96), la nécessité de la Manche pour l’accès de la France à la mer (p. 108), la colonisation belge au Congo simplifiée au point de devenir fausse (p. 126) et le chapitre sur l’Afrique est l’occasion de passages discutables, notamment sur le Rouanda ou la question des frontières qui ont peu été modifiées depuis 1960.

Les cartes sont assez sommaires, avec finalement peu d’informations et toutes les frontières disputées n’y sont pas indiquées contrairement à ce que voudraient faire penser les légendes.

C’est un point d’entrée convenable, agréable à lire, d’une veine réaliste et où le lecteur apprendra toujours quelque chose. Mais comment faire mieux avec un sujet aussi vaste en 280 pages ?

(des Chrétiens mésopotamiens et des Chaldéens p. 162 ? … 6,5/7)

La foi des ancêtres

Chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoise japonaise, XVIIe-XIXe siècles.
Essai d’histoire religieuse du Japon rural pré-moderne et moderne par Martin Nogueira Ramos (tiré de sa thèse).

On se choisit toujours des ancêtres.

En 1614, quand le gouvernement du shogun interdit le christianisme au Japon, il y a peut-être 300 000 chrétiens dans le pays. Comme beaucoup ont été convertis de force par les seigneurs féodaux, leur nombre baisse très vite au travers d’apostasies de masse. Mais ceux qui persistent encourent la répression, avec au bout du chemin l’exil ou la mort (et autres joyeusetés avant cela). Les prêtres, très majoritairement des jésuites ou des franciscains d’origine ibérique, sont soit expulsés, soit retournés, soit exécutés. Tout retour des missionnaires est interdit sous peine de mort et le Japon limite ses contacts avec l’extérieur qu’à travers quelques ports très surveillés.

Très rapidement, les chrétiens autochtones se retrouvent sans prêtres. Et donc sans sacrements, sauf le baptême qui peut être administré par des laïcs. Il en résulte que ces communautés, qui ont conscience du manque de ce qui devrait être au centre de leur pratique religieuse, attendent le retour des prêtres. Séparés des autres catholiques, ils deviennent des « séparés », des crypto-chrétiens ou des chrétiens cachés. Leur attente va durer 250 ans.

L’introduction propose au lecteur une courte histoire du catholicisme au Japon, puis un point historiographique avant de mettre en lumière la question des sources utilisées par l’auteur.

Le premier chapitre commence logiquement avec le XVIIe siècle et les origines du crypto-christianisme. La répression fait 2000 morts en 30 ans et le christianisme joue un rôle dans certaines révoltes paysannes, comme celle de Shimabara-Amakusa (1637-1638). Le gouvernement du shogun fait rechercher des chrétiens avec une administration propre sur ses terres en administration directe mais encourage aussi les féodaux à le faire. Des groupes de chrétiens sont ainsi démantelés jusque dans les années 1680 et il se mets en place un contrôle religieux des populations. En face, les communautés chrétiennes qui subsistent s’organisent autour de confréries (qui avaient déjà été instituées du temps de la présence des missionnaires) et mettent en place un secret autour de leurs croyances et rites (p. 73).

Le second chapitre couvre la période allant de 1790 à 1865. Entre la fin du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, les communautés crypto-chrétiennes sont passées sous le radar des autorités. Elles ont réussi à ne pas faire parler d’elles et la répression a cessé. Mais à la fin du XVIIIe siècle, les autorités féodales conduisent quelques enquêtes pour s’assurer de racontars, dans un contexte religieux qui voit une effloraison de mouvements religieux hétérodoxes au sein du bouddhisme (p. 88), dont beaucoup trouvent des adeptes dans le sud de l’archipel. Mais les chrétiens cachés du XIXe siècle ne cherchent pas le martyr. Ce sont des paysans respectueux des lois, avec justes quelques rites inhabituels pour les autorités. Hétérodoxes mais pas hérétiques. Et comme en plus les autorités ne recherchent pas vraiment des chrétiens, ou plutôt n’ont pas envie d’en trouver … L’auteur détaille aussi dans ce chapitre l’organisation interne des communautés, leurs chefs, les réseaux de solidarité (la mobilité paysanne p. 51) et l’importance de la maîtrise du calendrier (qui peut différer selon les lieux, p. 109). Les inhumations se font comme la loi y oblige avec un bonze et une cérémonie additionnelle a lieu après.

En 1865 débute la seconde évangélisation du Japon (troisième chapitre). La Japon est ici à replacer dans tout un mouvement d’évangélisation de l’Asie, principalement sous a conduite de la Société des Missions Etrangères de Paris (fondée en 1658, mais active en Asie à partir de 1831). L’évangélisation du Japon est projetée dès 1844 (apprentissage de la langue aux Ryūkyū p. 146) mais la présence de prêtres n’est possible qu’avec les traités de 1858. Ces derniers sont limités aux cinq ports autorisés et au service des étrangers. Mais la première rencontre en 1865 à Nagasaki avec des chrétiens cachés va les amener à se déplacer illégalement. Pendant deux ans, cela ne pose pas vraiment problème mais en 1867 a lieu le premier cas de refus d’inhumation par les bonzes par une famille de nouveaux catholiques. La répression reprend contre ceux qui troublent l’ordre public, avec tortures, emprisonnements, déportations dans d’autres parties du Japon et décès (p. 150). Les difficultés ne cessent qu’á partir de 1873 avec la première constitution de l’ère Meiji. A la différence d’autres zones géographiques, les nouveaux convertis japonais sont demandeurs. Ils veulent d’abord s’assurer qu’ils ont bien fait en l’absence des prêtres. La présence de ces mêmes prêtres modifie aussi l’organisation des communautés. Le chapitre s’achève avec des portraits de convertis, permettant de définir des profils sociologiques.

Le chapitre suivant quitte les domaines chronologiques et organisationnels pour s’intéresser aux croyances des crypto-chrétiens. Le but premier est le salut. Le secret, nécessaire à la survie au début de la répression, devient une valeur religieuse en soi avec les années (et un obstacle futur à la diffusion du catholicisme, p. 206-207) et les autres religions sont très profondément méprisées. Pour l’auteur, la forme prime sur le fond doctrinal dans les pratiques des chrétiens cachés (p. 201). La conversion au catholicisme après 1865 (dans un contexte millénariste) ne se détache pas vraiment non plus de la culture japonaise qui met un fort accent sur le culte des ancêtres : la conversion est un parachèvement de la volonté des ancêtres.

Le cinquième chapitre analyse les réactions des autorités face au retour du christianisme revendicatif entre 1865 et 1889. La première phase, jusqu’en 1867, est caractérisé par un attentisme. Le préfet de Nagasaki souhaite avant tout ne pas se retrouver à nouveau avec une révolte chrétienne. Puis la répression reprend, après l’échec dans la recherche de compromis, avec une radicalisation des chrétiens cachés devenus catholiques, jusqu’en 1873. Les choses s’apaisent, même si le christianisme reste interdit. En 1889, le gouvernement japonais reconnait la liberté de culte.

Le chapitre suivant se pose ensuite la question de savoir si le catholicisme rural de la fin du XIXe siècle est une contre-société. Très vite des prêtres japonais sont ordonnés (la conversion conduit à l’alphabétisation mais aussi peut-être à une occidentalisation des populations p. 332-339), mais il y a encore plus de religieuses, des églises sont construites et on ne se réuni plus dans des maisons particulières. A la fin du siècle, l’influence du clergé missionnaire sur la population s’est beaucoup développée et les catholiques ont abandonné tout contrôle sur leur vie religieuse (p. 338). C’est peut-être ce qui contrarie les communauté crypto-chrétienne qui ne se sont pas converties (la conversion se fait en groupe de manière ultra-majoritaire, à cause des implications socio-économiques). Le catholicisme ne rajoute cependant pas de tensions dans les villages, elles existaient déjà antérieurement (minorités et majorités p. 355).

La conclusion redit à la fois la réalité d’une répression après 1614 mais limitée dans le temps et surtout limitée dans ses moyens. Respectant en apparence toutes les lois, ces paysans un peu spéciaux n’avaient nul besoin de se retirer dans des lieux inaccessibles pour échapper à des autorités dont c’était rarement l’intérêt de les trouver. L’auteur dresse aussi quelques parallèles avec d’autres mouvements religieux interdits avant d’évoquer les suites possibles à cette étude. Un glossaire des termes japonais, une liste des villages crypto-chrétiens et/ou catholiques au XIXe siècle, une bibliographie rangée par types de documents et par langue et enfin un index.

Ce livre a le premier avantage de permettre de lire en français sur un thème, certes pas inconnu, mais qui parvient souvent au curieux par l’intermédiaire d’une forme qui se rapproche souvent du martyrologe. Il détaille au maximum des sources l’organisation et l’idéologie des chrétiens cachés, tout en replaçant celles-ci dans le contexte socio-religieux local. M. Nogueira Ramos (qui enseigne à Kyoto) n’oublie pas pour autant de faire des parallèles avec l’expérience religieuse française commune de la fin du XIXe siècle (qui nous est de plus en plus étrangère elle aussi) et avec le christianisme chinois. Concernant le formalisme de la pratique crypto-chrétienne, on peut éventuellement regretter une sous-valorisation non expliquée (à l’image des Romains de J. Scheid, p. 283).

Une connaissance du contexte japonais est conseillée pour cette lecture, mais le plus grand problème est de comprendre les différences entre les écoles bouddhiques, et surtout les schismatiques et/ou clandestines. La relecture pèche un peu, comme par exemple p. 143, mais sans que cela soit un obstacle. On a laissé passer dans cette relecture une décade pour un intervalle de dix ans p. 174, erreur hélas bien trop classique … Mais la lecture est aisée, avec un bon équilibre entre la partie chronologique et la partie plus analytique. Les illustrations (cartes et photographies) sont nombreuses. Pour finir, un autre avantage du livre est l’ouverture qu’il permet sur les avancées historiques japonaises sur la question tout en se détachant d’un point de vue trop catholique. Les connaissances en langues de l’auteur sont à l’évidence pour beaucoup dans la qualité de ce travail.

(les statuettes mariales dites Maria Kannon en forme de bouddha, choix esthétique ou syncrétisme p. 225 ? … 8)

The Gods, the State and the Individual

Réponse aux critiques formulées à l’encontre de la religion civique romaine par John Scheid. Paru en français sous le titre Les Dieux, l’État et l’individu. Réflexions sur la religion civique à Rome.

Souffle petit !

Dans le débat toujours vivant portant sur la religion romaine, des voix postulant que la religion civique romaine ne serait en fait pas une « vraie religion » mais une coquille vide ont pris plus de poids au début du XXIe siècle (p. 42). En plus d’être une fiction, la religion romaine ne serait que rituels vains et instruments de domination d’une élite, dont le peuple romain serait écarté. Son vide émotionnel supposé la disqualifierait. Pour J. Scheid, spécialiste de la question au Collège de France, ces critiques font trois erreurs en plus d’être submergés par l’exemple du christianisme : ils ne prennent pas en compte ce qu’est vraiment une cité antique, ce qu’est l’individu avant le Moyen-Age et ce que sont les religions dans un monde de cités-Etat (p. 4).

En onze chapitres, l’auteur va donc défendre une conception historique de la religion romaine. Il commence par définir ceux qui critiquent ses positions, en retraçant leurs influences (chez Georg Wissowa par exemple, du très fameux dictionnaire Pauly-Wissowa) en partant du Romantisme et de la dialectique hégélienne. L’auteur ne cache pas plus être inspiré par un courant proche de l’anthropologie sociale, avec G. Dumézil et J.-P. Vernant (à qui le livre est dédié) puis livre quelques commentaires préliminaires sur les critiques, premièrement dans le choix des termes de ces dernières (p. 11). Le concept de religiosité appliqué aux religions antiques (mais aussi à d’autres) est sévèrement attaqué.

Puis dans un second chapitre, l’auteur porte son attention sur le mythe du déclin de la cité-Etat après la bataille de Chéronée (en 338 a.C., erreur sur la date p. 32). Pour les critiques de la religion civique il est évident que celle-ci ne saurait être sans cités (cadre de l’unification allemande au XIXe siècle, p. 29). Mais si celles-ci ne disparaissent pas … Pour l’auteur, c’est l’évidence puisque l’empire romain est un agrégat de cités aux statuts différents sous l’égide d’une seule cité, Rome. Le chapitre suivant va plus encore dans le particulier et s’attache à décrire la place de l’individu au sein des cités. L’individu n’est pas que devoirs et droits civiques (ou tribaux, d’homme libre ou non, tout dépendant de son statut), il est aussi inséré au sein d’une famille dont la dimension juridique n’est pas à négliger (p. 34). L’Edit de Caracalla de 212 p. C. qui fait citoyen tout homme libre de l’Empire ne change pas cet état de fait (p. 39).

Le quatrième chapitre vise à démontrer que la religion civique n’est pas juste le discours de l’élite urbaine (qui fournit magistrats et prêtres). J. Scheid démontre dans ce chapitre que le culte civique est rendu de manière publique, avec un minimum de personnes présentes (comme le minian juif) en plus de l’être au nom du peuple. Pour l’auteur ces arguments sont surtout le reflet d’animosités d’auteurs du XIXe siècle à l’encontre du catholicisme (p. 49). Le chapitre suivant interroge le rapport entre religion et identité, avec le fait que des chercheurs ont reproché à la religion romaine de ne pas avoir réussi à forger une identité romaine (mythes, rites, philosophie et christianisme sont très clairement séparés p. 52). Mais beaucoup des cultes ne sont pas des cultes publics et sont limités à des régions ou des catégories de personnes. Il n’y a pas d’universalisme (p. 65). Mais pour ce qui concerne les cultes publics, la participation de tous les habitants de condition libre est requise. Des habitants, et pas seulement les citoyens du lieu (p. 66).

La question de la destination des rituels est traitée dans le sixième chapitre. Cela permet à l’auteur de revenir sur le caractère public des cultes civiques, par délégation ou non. Au peuple romain peut être associé la famille impériale mais aussi des alliés. Le Sénat exerce un contrôle sur les cultes, autorisant l’expression publique de certains ou la répression d’autres (en cas de troubles à l’ordre public). Ce dernier thème est central dans le septième chapitre, avec la gestion de l’impiété par les pouvoirs publics. Le huitième chapitre s’aventure dans les autres aspects religieux à Rome, notamment familiaux mais aussi locaux. L’initiation à un culte à mystères dans une ville ne vaut ainsi pas pour une autre localité (p. 109) et l’interprétation des rites peut varier dans le temps (les Parilia p. 111). De même, intégrer un culte était assez simple alors qu’en sortir était bien plus difficile, du fait des implications socio-professionnelles que cela avait.

Le neuvième chapitre revient à la principale critique contre la religion romaine, celle de la religiosité et de l’émotion. Mais il faut prendre en compte que le lien qui unit le dieu au citoyen est celui qui unit le patron au client, une relation d’obligations mais dont les émotions ne sont pas absentes (p. 115-117). La dixième partie de l’ouvrage se pose la question du changement religieux à Rome à la fin de l’Antiquité. Pour l’auteur, les cultes dits orientaux (cultes guérisseurs, mithracisme) ne préfigurent en rien l’irruption du christianisme jusqu’au plus haut niveau de la société. Ces cultes orientaux se révèlent par ailleurs moins différents des autres que ce que l’on a supposé, et finalement marginaux (géographiquement ou limités à des catégories sociales précises). Le dernier chapitre est une conclusion déguisée, qui enfonce le clou du côté de la méthodologie et des incohérences de la critique (rituels sans émotion, cela vaut aussi pour le judaïsme et l’islam ?). Suivent les notes et un index.

Ce livre n’est pas qu’un plaidoyer. C’est aussi un très bon précis sur la religion romaine (ou les religions romaines, ce qui serait peut-être plus exact). Tout n’y est bien sûr pas, mais cela reste très large. La partie en plus, c’est la partie historiographique et elle n’est pas moins intéressante que le reste. L’auteur y dévoile son arrière-plan méthodologique, peu amateur de la déconstruction stérile et des « studies », un danger pour les humanités à son sens (p. xx, p. 2). Les critiques (souvent S. Krauter, comme p. 97) font aussi montre d’un sérieux problème avec l’altérité, ce qui est tout de même problématique pour des historiens ou des anthropologues (p. 46). Les exemples du livre sont plutôt originaux et cela permet au lecteur de se familiariser un peu avec le sujet des deux thèses de J. Scheid, les Frères arvales, un collège sacerdotal romain très lié à la maison impériale.

Le traducteur en anglais est enseignant à l’université de Chicago. Le fait qu’il ne soit pas traducteur professionnel permet l’écriture d’une préface d’excellente tenue mais rend le texte un peu lourd et par moments peu immédiatement compréhensible.  On ne sait pas toujours qui critique quoi … Mais ce livre montre le toujours criant déficit de traductions à destination du monde anglophone (p. xvi). Malgré les défauts de la traduction, ce livre se lit facilement, nécessitant finalement peu de connaissances particulières mais plus une culture historique générale d’assez bon niveau.

(un esclave possesseur d’esclave peut être actif religieusement dans un cadre privé p. 139 …8)