De Foucault aux Brigades Rouges

Misères du retournement de la formule de Clausewitz
Essai sur l’utilisation de Clausewitz à l’extrême- gauche par Theodor Derbent.

On peut faire plein de choses avec des bayonnettes, sauf …

La formule est la plus connue de C. von Clausewitz, et peut-être même la plus connue ayant attrait à la politique : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Mais pour T. Derbent, c’est surtout son retournement qui a fait florès à gauche du spectre politique après 1945. Après 1945, puisqu’avant cela le théoricien prussien de la guerre est finalement très peu connu en dehors de l’Allemagne et hors des cercles militaires. La première traduction italienne publiée ne date que de 1970 (p. 109).

A l’aide de R. Aron, l’auteur explique d’abord succinctement ce que signifie l’inversion de la formule clausewitzienne : la guerre est l’état normal des relations entre Etats, peuples et classes (p. 11). C’est bien sûr incompatible avec la pensée de Clausewitz. Mais si l’on se place du côté marxiste, c’est aussi incompatible avec la pensée de Lénine, ce que l’auteur détaille dans son second chapitre.

Mais avant cela, T. Derbent se penche sur M. Foucault et les post-modernes. Chez Foucault, le retournement de la formule revient de plus en plus souvent entre 1971 et 1975. Pour celui qui voit la violence dans l’origine de tout pouvoir, c’est assez logique 8en regardant plus du côté des instruments que des origines, p. 17). T. Derbent voit chez Foucault l’influence non assumée ou inconsciente de Proudhon (« la paix n’est pas la fin de l’antagonisme, elle n’est que la fin du massacre », cité p. 21). Ses continuateurs aussi cherchent chez Clausewitz un appui dans leurs constructions philosophiques. Mais pour T. Derbent, G. Deleuze et F. Guattari triturent tellement la pensée du Prussien qu’à la fin, ils lui font dire ce qu’il ne dit pas (p. 33). Chez A. Negri, il n’y a pas de paix non plus. L’auteur lui reproche surtout de voir comme des nouveautés des actes d’Etats qui existent depuis des décennies (guerre contre le communisme, contre le terrorisme, p. 44). Pour T. Derbent, Negri est bien inférieur à Clausewitz (p. 46).

Dans le second chapitre, T. Derbent s’emploie à démontrer que chez Lénine, il n’y a pas de militarisation de la politique.  En effet, selon T. Derbent, Lénine fait clairement la différence entre l’antagonisme (de classe) et la guerre. L’antagonisme peut déboucher sur la violence, mais peut aussi amener à conclure des alliances (p. 148, mais l’auteur oublie de préciser qu’elles peuvent être de façade), puisque le champ du politique chez K. Marx ne se limite pas à la lutte des classes (s’appuyant ainsi sur K. Marx dans le Manifeste du Parti Communiste qui distingue bien Kampf, le combat, de Krieg, la guerre, p. 53). Le communisme est influencé par Clausewitz au travers de F. Engels, mais Lénine l’a lu à Berne en 1915 (en recopiant certains passages et prenant de nombreuses notes) et emporte le livre dans ses bagages quand il s’exile en Finlande à l’été 1917 (p. 59). Malgré l’absence des guerres civiles chez Clausewitz, Lénine voit dans cet auteur une « approche du marxisme » (p. 73) mais si Clausewitz ne considère que les Etats, Lénine, chef des bolchéviques, élargit la conception d’acteur politique, menant les prolétaires russes, et au-delà, la Nation russe. La suite du chapitre se tourne vers le concept de guerre juste chez Lénine et T. Derbent convoque à nouveau R. Aron pour la critique (p. 82). Ce même chapitre s’achève sur une réfutation de la métaphore militaire souvent utilisée pour décrire le les Bolchéviques en tant que parti et sur la question de la militarisation du marxisme par Lénine. Sur ce dernier point, l’avis de l’auteur est clairement non, Lénine ayant déjà arrêté ses idées sur la guerre civile et al révolution bien avant sa prise de pouvoir en 1917. Il n’y a clairement chez Lénine aucune confusion entre la guerre et la paix.

La troisième partie montre la réception des thèses de Clausewitz chez les Brigades Rouges italiennes (dans leurs évolutions successives). Dans ce processus, ce qui est le plus étonnant est que cette découverte se fait avec l’aide de C. Schmitt, dont on ne peut pas dire qu’il fut du même bord politique, puisqu’il fut pendant quelques années le juriste de référence du IIIe Reich. Renato Curcio, théoricien des Brigades Rouges, élabore en prison le concept de « guerre sociale totale ». L’auteur veut d’abord démontrer que R. Curcio est plus marxien que marxiste, puis va plus loin en dégageant l’influence wébérienne chez R. Curcio (p. 123). Mais l’auteur revient vite vers Clausewitz et analyse les propositions de R. Curcio à l’aune des pensées clausewitziennes et léniniste, pour conclure à leur incompatibilité (p. 130). Cependant, c’est là qu’intervient C. Schmitt, par l’intermédiaire de son ouvrage La théorie du partisan (paru en 1963) : « l’hostilité absolue » schmittienne devient « la guerre sociale totale » curcienne (p. 153). T. Derbent termine son propos en passant au Comité invisible, en attaquant (avec justesse) les tenants d’une séparation irréconciliable entre les arts chinois et occidentaux de la guerre (p. 161) et en affirmant que les Brigades Rouges se sont elles-mêmes ghettoïsées en rejetant le politique (p. 167).

En annexe sont traduits deux textes de brigadistes. Contre Clausewitz de R. Curcio et deux chapitres de sa réponse, Politico e Revoluzione.

C’est un petit livre trapu mais dense, où il faut s’accrocher, parce que tout va très vite. L’auteur est un spécialiste de la pensée militaire (il a aussi écrit sur les débats stratégiques en Union Soviétique dans les années 20), semblant aussi avoir des accointances avec les Brigades Rouges (p. 110), sans pour autant se départir de sens critique (p. 118). Les traductions ne sont pas toutes parfaites (p. 170, p. 172) et une relecture encore plus attentive aurait évité le très beau doublon de la p. 122.

En plus d’une grande maîtrise des textes (et de loin pas seulement de Clausewitz), l’auteur manie avec ardeur le bourre-pif. Les cibles sont nombreuses, de S. Courtois (p. 99) en passant par M. van Creveld (p. 75) et allant jusqu’à R. Girard et A. Glucksmann (p. 106) et au Comité invisible (p. 160, liste non exhaustive). Mais hors du champ polémologique et philosophique, il peut apparaître une lacune, comme celle de voire une phalange représentée sur une stèle sumérienne (note 203 p. 162).

On apprend quantité de choses dans ce livre, surtout que l’on ne peut pas dire que l’histoire des Brigades Rouges soit bien connue en France (et peu de choses y semblent simples). Et si l’objectif de l’auteur reste la réception de Clausewitz à l’extrême-gauche au XXe siècle, il ne perd pas pour autant de vue le penseur prussien. Les avis de l’auteur peuvent par moment paraître péremptoires, mais ils sont à prendre comme des aiguillons, des débuts de chemins.

(« un dernier pour la route » comme titre de chapitre sur A. Negri, c’est dur … 7,5)

Les Vainqueurs

Comment la France a gagné la Grande Guerre
Essai historique de Michel Goya.

Le soldat acteur et spectateur.

C‘est la saison, et c’est la saison depuis quatre ans. La Première Guerre Mondiale est d’actualité et chaque auteur a maintenant fait parvenir son texte à son éditeur, puisque l’an prochain, ce sera trop tard. Qui s’intéressera à un 110e anniversaire ? M. Goya ne fait pas partie des opportunistes qui ont préparé leur coup à partir de rien mais était déjà un spécialiste du conflit. Dans ce nouveau livre l’auteur souhaite se démarquer d’une historiographie, déjà ancienne (et qui d’une certaine manière pervertie les avancées de J. Keegan sur le ressenti des combattants), qui ne voit les soldats de la Première Guerre Mondiale que comme des victimes. Pour M. Goya, ils sont les vainqueurs du conflit comme le dit le titre, pas des citoyens contraints qui attendent l’obus dans une totale résignation. Les soldats au front font plus que tenir, ils réforment voire révolutionnent la manière de combattre en quatre ans. Qui peut imaginer en 1914, avec ses combattants en masses compactes, que l’armée française sera à deux doigts de créer des divisions blindées en 1918, tout en fournissant en armes la majorité des armées alliées ?

L’avant-propos est on ne peut plus clair, surtout dans ses dernières lignes : « ce n’est pas une étude sur les conditions de vie dans les tranchées, c’est une étude sur la manière dont on donne la mort » (p. 13). L’objectif de l’auteur est aussi de combler un manque dans l’historiographie, qui ne s’est pas assez intéressé aux tactiques et où les armées françaises sont trop absentes.

Le premier chapitre se place du côté allemand et détaille les problèmes stratégiques que rencontre l’état-major impérial au début de l’année 1918. La guerre à l’est est achevée et en février est signé un traité de paix avec les bolchéviques. Cela libère des moyens et des hommes pour les autres fronts, mais dans le même temps, les Etats-Unis ont rejoint le côté des Alliés et entreprennent de bâtir une armée en France. Pour changer les choses à l’ouest, il est décidé de faire porter la pression sur les troupes britanniques. Côté allié, après les efforts inutiles de 1917, on attend que le rapport de force s’inverse, en prenant garde à ne pas dégarnir le front principal au profit de l’Orient (contre l’empire ottoman ou en Macédoine). M. Goya décrit enfin les forces en présence, notamment les tendances dans la production d’armes.

Le chapitre suivant étudie les différentes doctrines en présence pour mettre fin au statut quo. Les offensives Nivelle avaient échoué en 1917, conduisant à la crise des « mutineries » et à l’arrivée aux affaires du général Pétain. Ce dernier souhaite consommer les réserves allemandes en augmentant le nombre d’attaques en différents points du front, en profitant de l’avantage logistique que possède la France avec sa flotte de camions (le service automobile comprend 88000 camions en 1918, contre 40000 en Allemagne). Ces attaques très préparées seront limitées, ne voulant pas prendre possession de la seconde ligne. L’objectif est double : secouer le front et faire remonter le moral de la troupe par de petits succès.

Mais il n’y a pas qu’à terre que l’on se bat. Les espaces fluides, mer et air, sont aussi des zones de combat (troisième chapitre). Là encore, l’auteur passe en revue les forces en présence, décrit les nouveautés du conflit (sous-marins, convois, direction du tir d’artillerie depuis les airs), le blocus de l’Allemagne, l’absence de batailles navales, l’entrée en scène poussive du bombardement aérien. Mais ce n’est pas de ce côté néanmoins que peut se faire la décision car la défense l’emporte toujours encore sur l’attaque, malgré la suprématie alliée dans ces domaines (p. 82).

L’armée française est grandement transformée depuis 1914. Des armes collectives, qui font le lien entre le fusil et le canon (p. 87), ont fait leur apparition dans les régiments d’infanterie. Les chars sont de plus en plus nombreux, de plus en plus fiables, et l’artillerie lourde, absente en 1914, rejoint en nombre l’artillerie lourde allemande début 1918. L’artillerie bénéficie du travail de la moitié de l’aviation, et cette même aviation voit ses avions atteindre des altitudes de 6000 mètres. Le manque de chevaux et le manque d’espaces pour le combat de cavalerie font que la cavalerie se motorise et se piétonise en grande partie. Enfin, de nombreux cavaliers sont transférés vers l’artillerie spéciale (les chars) et l’aviation où ils importent leurs traditions (p. 104).

Mais les Allemands prennent l’initiative de l’attaque le 21 mars, après deux mois de préparation et d’intoxication de l’ennemi. Trois vagues sont prévues, totalisant 86 divisions. Par endroit, cela représente une division par kilomètre de front (p. 111). La force d’attaque est plus importante que sa cible, la force expéditionnaire britannique. L’offensive n’est stoppée le 31 mars que grâce au forces françaises, transportés d’urgence pour sauver les Britanniques. L’alerte a été chaude et si les Allemands ont gagné du terrain, stratégiquement, c’est un échec. Au vu de la coordination nécessaire entre les armées que démontre l’offensive allemande, Foch obtient le commandement en chef. Les attaques allemandes continuent sur d’autres secteurs jusqu’en juin, obtenant presque des effets stratégiques (p. 158).

Le 18 juillet 1918, les Alliés lancent une attaque du côté de Soissons. Le succès est inespéré, avec un gain de terrain de 8 km, le record depuis 1915 (p. 193). Quand, au 15 septembre, les opérations prennent fin, tout le terrain perdu en 1918 par les Alliés a été regagné. Si la volonté allemande de négocier après un grand succès a été contrecarrée, rien n’est encore gagné. Mais dans l’empire austro-hongrois, tout vacille déjà.

L’été 1918 a été riche d’enseignements, mis à profit par les Français (p. 225). Au-dessus de chaque division volent entre 50 et 100 avions et la doctrine d’emploi des chars au sein de l’infanterie est fixée. On commence à faire des plans pour 1919 …

Le 27 septembre débute la campagne suivante (chapitre onze). Le succès allié est très grand, avec des effets stratégiques importants cette fois. Le moral allemand est en chute libre, dans la troupe comme au sommet. Le 29 septembre, le quartier général allemand considère qu’il faut demander un armistice, mais seulement aux Etats-Unis (p. 242). Le 3 novembre, Max de Bade devient chancelier.

C’est ce moment que choisit l’auteur pour nous transporter brièvement du côté de l’armée d’Orient (douzième chapitre). Une offensive est lancée le 15 septembre et la réussite est inespérée. La Bulgarie est défaite le 26, et la route vers la Bavière s’ouvre. Les armées françaises sont scindées en deux. L’une se dirige vers la Roumanie et l’autre part libérer Belgrade, ce qui est fait le 1er novembre.

Tout se précipite donc fin octobre et le 11 novembre, après négociations, un armistice est conclu. De nombreux généraux français se sentent frustrés de ne pas être allé prendre Berlin (ou du moins entrer en Allemagne), mais pour Foch, il faut avant tout sauver des vies (p. 265). La situation en Allemagne et en Europe centrale est chaotique et l’état-major planifie toujours des opérations (jusqu’en juin 1919), en démobilisant lentement.

En 1919, les armées françaises ne cessent pas pour autant de réfléchir et de se projeter dans l’avenir. Mais les ressources manquent et les plans de modernisation prennent du retard dés le début des années 20. Un repli physique et intellectuel se met en place, renforcé par le fait que les vainqueurs de 1918 vont rester vingt ans aux affaires et que la situation diplomatique redevient celle de 1880. Arrive 1940 … mais Bir Hakeim montre ce qu’il était possible de faire en 1939.

L’exposé de M. Goya est d’une lumineuse clarté, et il en faut pour guider le lecteur au travers du dédale des divisions et des lieux.  Il retrace l’année 1918, riche en retournement, d’une manière admirable en laissant aucun secteur inexploré. Il replace ainsi de manière synthétique ses travaux précédents sur l’innovation au sein de la période. C’est évidemment un travail sérieux, avec des notes en nombre suffisant, mais qui n’effraieront pas le lecteur non spécialiste (qui sera prié toutefois d’avoir des bases sur les Première Guerre Mondiale). Le texte est accompagné de plusieurs cartes (qui auraient mérité d’être encore plus nombreuses, surtout quand au cours du texte il est question d’autres parties du front) et la bibliographie indicative est bien sûr solide, diverses et à jour.  Une chronologie complète très utilement le livre. C‘est parfois un peu sec mais on ne peut pas dire que le thème encourage les envolées lyriques ou une écriture humoristique. Il y a juste une redite évitable p. 144 (le « prince impérial Kronprinz »), une confusion avec 1945 dans l’entrée des troupes françaises à Strasbourg dans la bibliographie (p. 327) et l’auteur aurait pu parler d’engins chenillés à la place de Caterpillars. Des broutilles qui montrent le niveau de l’ouvrage.

Les commémorations furent-elles à la hauteur de la victoire ?

(Pétain ne veut pas de divisions d’assaut, mais il y en a quand même p. 108 … 8)

Etruscan Myths, Sacred History, and Legend

Essai de mythographie étrusque de Nancy Thomson de Grummond.

Mnrva plutôt bien.

Chaque peuple, quel que soit l’époque, a ses mythes. R. Barthes l’a démontré, le mythe ne se limite pas à l’Antiquité. Mais notre connaissance des mythes et légendes grecs et romains s’appuient sur des textes, à partir desquels, historiquement, une analyse des différentes iconographies a été faite. Quasiment rien de cela chez les Etrusques, dont très peu de textes nous sont parvenus et où la majorité des informations relatives aux dieux, aux héros et à leurs histoires nous ont été passées à travers le prisme d’auteurs non-étrusques (même si certains peuvent avoir, comme Virgile, des liens familiaux ou des connaissances de première main).

Comment alors, avec toutes ces limites, déterminer de manière plausible ce que les Etrusques se racontaient au coin du feu ? Nancy de Grummond propose une voie proprement étrusque, dégagée de l’idée que les représentations mythologiques étrusques seraient des copies ratées (ou avec des « erreurs ») des représentations grecques. Pour cela elle propose tout d’abord au lecteur de se défaire des descriptions basées sur les noms grecs des personnages (on ne voit pas Aphrodite mais Turan). A l’appui de sa thèse, l’auteur démontre au lecteur qu’il n’y a pas de décalque mécanique, notamment parce qu’il y a, à côté de personnages clairement grecs, des personnages que l’on ne retrouve qu’en Etrurie. Et quand des dieux grecs sont représentés, et l’on ne peut pas se méprendre du fait que leur claire dénomination, leurs attributs et leurs actes peuvent varier du tout au tout. Comme de nombreuses représentations ont pour support des miroirs, N. de Grummond est, en tant que spécialiste de ce type d’objet, tout indiquée pour explorer en profondeur l’univers mental étrusque. Les représentations traitées dans ce livre sont distinctes de la pratique religieuse, mais elles ne sont bien évidemment pas sans lien avec cette dernière.

Prenant appui sur le foie en bronze de Plaisance et sur la description par Martianus Capelle du cosmos étrusque (Ve siècle ap. J.-C.), N. de Grummond détaille tous les dieux, héros et esprits dont nous avons des représentations assurées ou probable par ordre d’importance ou de domaine.  Mais avant cela, une introduction (qui forme le premier chapitre) donne au lecteur une idée de ce que furent les Etrusques, avec des aspects tant chronologiques que géographiques. On ne peut pas échapper à la question des origines, mais c’est un domaine que l’on quitte bien vite pour une progression chronologique, axée sur l’iconographie et l’arrivée dans l’art étrusques de représentation de dieux étrangers, mais pas forcément grecs. La question des sources (textes, miroirs, sarcophages, peintures murales, intailles et autres supports) est une partie fondamentale de cette introduction, suivie logiquement par une partie sur la méthodologie employée par l’auteur. Ce dernier précise ce qu’il faut entendre par influence grecque et fait le parallèle entre la méthode combinatoire interne utilisée en linguistique étrusque et les grilles d’analyse proposées dans ce livre. La question de l’usage des mythes et de la nature des dieux (souvent vague quant au nombre, au sexe, à l’apparence et aux attributs comme le dit M. Pallottino cité p. 21) complètent cette introduction d’une très grande tenue, alliant concision, précision et profondeur.

La première phrase du second chapitre sur les prophètes affirme que, comme le christianisme et le judaïsme, la religion étrusque est une religion révélée. Nous pensons que l’on peut apporter de très sérieux contre-arguments pour chacune des trois religions citées, mais l’auteur a raison dans le sens que pour ces trois religions, il existe des prophètes. Pour les Etrusques, Tagès est le plus important, puisque c’est celui qui enseigne la mantique et la signification des éclairs aux Etrusques et dont les paroles sont rassemblées dans des livres. D’autres prophètes sont connus en Etrurie, comme Cacu (représenté comme homme ou comme femme), Vecuvia, Chalchas, Orphée, Ulpan, Umaele (avec une tête dans un sac …). Il est de nombreuses « têtes prophétesses » sur les miroirs. De même, le chant semble être un élément fondamental de la prophétie.

Le chapitre suivant, plutôt court, précise les vues étrusques (enfin, ce que l’on peut en savoir …) quant à la création, au temps et à l’organisation de l’univers. N. de Grummond étudie de manière extensive et croisée le texte de Martianus Capelle et le foie de Plaisance, des documents fondamentaux pour les attributions qu’elle propose par la suite. Et à tout seigneur tout honneur, le quatrième chapitre est consacré à Tinia, correspondant à Zeus/Jupiter. Tinia peut user de trois types d’éclair et est le plus souvent représenté jeune et imberbe. Tinia est aussi en charge des bornes et des frontières et est connecté avec le monde inférieur (avec la fertilité qui lui est associée).

Souvent représentées avec Tinia, Uni, Menrva, Turan, Artumes sont avec Thesan, Cel Ati et Catha les désses abordés dans le chapitre suivant. Comme pour d’autres divinités, il arrive qu’Artumes/Artemis apparaisse sous une forme masculine (p. 102). L’analyse dans ce chapitre des antéfixes du temple de Pyrgi est particulièrement excitante (p. 109). Le chapitre s‘achève avec la statue de la déesse nue d’Orvieto.

N. de Grummond continue dans le sixième chapitre son tour d’horizon avec Fufluns, Turms (avec son double p. 125), Aplus, Usil et Śuri, Sethlans (un Héphaïstos en pleine forme et déjà représentés avant les premiers contacts avec les Grecs p. 135), Tiv (la lune sous forme masculine, alors que Usil le soleil est lui aussi masculin), Laran, Mariś et enfin Nethuns. L’importance rituelle du marteau et du clou est bien mise en relief dans le paragrqphe consacré à Sethlans, une particularité que l’on retrouve aussi à Rome.

A ces grands dieux sont parfois associés des divinités moindres. N. de Grummond ne les oublie pas. Il est donc question dans le chapitre septième de Culśanś (le latin Janus), Cilens, Selvans, Thuf, des esprits et des personnifications (la Santé, la Victoire etc.). Ces derniers participent à des scènes allégoriques.

Mais s’il est des dieux, il est aussi des héros et Hercle/Héraclès est particulièrement apprécié en Etrurie, tout comme les frères Vipinnas, les locaux de l’étape. Hercle n’échappe pas à l’étrucisation, en gagnant par exemple un autre frère jumeau dénommé Vile. Très apprécié dans le Latium, les Dioscures/Tinias Cliniar (mais aussi leur sœur Hélène) sont très présents dans l’iconographie. Persée, Pelé, Ulysse et Achille (qui survit à la prise de Troie selon un miroir) sont aussi présents. Un héro à l’araire clôt ce chapitre.

L’auteur revient ensuite vers les histoires de création en s’intéressant aux héros fondateurs Tyrrhennos, Tarchon et Mézence avant de passer au chapitre sur les Enfers. Ce chapitre rappelle les évolutions dans la conception étrusque de l’au-delà, met en lumière Aita et Persipnei, Vanth, Charun et quelques personnages mineurs.

Ce volume s’achève sur un court précis historiographique, retraçant l’histoire de l’étude des mythes étrusques. Les notes, une bibliographie, un index et un CD contenant des illustrations rangées par sujets, dont celles présentes en très grand nombre dans les chapitres du livre, font monter le nombre de pages à plus de 260 pages.

On peut ne pas toujours être d’accord avec les vues de N. Grummond (elle ne voit pas d’association Olta/Porsenna p. 14, voit sans discussion Macstarna comme un esclave p. 176, ne considère pas la possibilité qu’Usil manie des météores p. 8 ou parle de décapitation dans la tombe François alors que ce n’en est pas une p. 198), l’auteur est toujours d’une grande et très appréciable prudence dans ses interprétations (sauf peut-être avec la tombe Francois p. 178). Elle n’écrit pas d’encyclopédie (l’association de Śuri avec des sacrifices humains aux îles Lipari n’est pas mentionnée p. 133) mais cela reste un travail très impressionnant, donnant en plus un très bon aperçu des débats en cours, et pas uniquement dans la notice finale (p. 166 par exemple). Malgré le fait que le livre puisse ressembler à un catalogue, le style est très loin d’être sec. Il peut manquer ici ou là une note pour contenter le lecteur avisé, mais c’est plus que suffisant dans l’extrême majorité des cas. L’auteur fait plusieurs fois des parallèles avec la mythologie nordique, à raison sans qu’il faille y voir une vérité d’évangile (les Vanths rapprochées des Walkyries p. 224, en plus du lien supposé entre l’alphabet étrusque et l’alphabet runique).

De la lecture on ressort convaincu que la vision étrusque des mythes n’est pas une vision grecque bourrée d’erreurs, mais bien une vision locale (comme il en existe beaucoup en Grèce même par ailleurs), se basant à la fois sur des histoires locales (héros comme dieux) et des histoires grecques importées, digérées et parfois réinterprétées. La masse d’informations transmise par l’auteur est très importante mais elle arrive au lecteur de très belle manière, pour peu que celui-ci ait une connaissance minimale du monde antique.

(pour bien prophétiser, il faut savoir lever le pied gauche … 8,5)

Mari

Capital of Northern Mesopotamia in the Third Millenium
The archaeology of Tell Hariri on the Euphrates

Un ? Deux ? Non, trois canaux pour une ville !

Essai d’archéologie mésopotamienne de Jean-Claude Margueron.
D’abord publié en francais en 2004 sous le titre Mari : métropole de l’Euphrate au IIIe et au début du IIe millénaire av. J.-C.

Aux cités connues de Babylone, Ur, Sumer, Ninive et Ugarit, il faut sans conteste ajouter celle de Mari. Telle est la conclusion persuasive de l’archéologue Jean-Claude Margueron, qui pendant plusieurs décennies a dirigé les fouilles sur place à la suite de André Parrot (qui avait commencé les fouilles dans les années 1930).

Pourquoi Mari est-elle une cité exceptionnelle dans le contexte syro-mésopotamien des troisième et second millénaire avant notre ère ? Premièrement, parce que la ville a été construite une première fois vers 2950 av. J.-C. dans un environnement désertique, sans qu’il y ait eu auparavant un peuplement. Ensuite, comme la ville a été fondée pour contrôler le flux commercial qui emprunte ou longe le cours de l’Euphrate, sa construction a été concomitante du creusement de deux canaux, l’un dérivant le cours de l’Euphrate et qui traverse la ville et l’autre doublant l’Euphrate en ligne droite sur rien moins que 120 km et qui relie donc la Syrie et les villes du sud.

La préface du livre, écrite pour la publication en langue anglaise ainsi que l’adresse rappelle que l’intégrité du site est en danger du fait du conflit en Syrie (Tell Hariri est aujourd’hui en Syrie, dans la province de Deir ez-Zor, proche de la frontière avec l’Irak). Hélas, ce danger pressenti en 2014 s’est matérialisé par un pillage à grande échelle par de nombreux groupes armés, avec l’usage d’explosifs.

Puis l’auteur présente le site dans un premier chapitre, en commençant par une description du tell (masse de terre qui résulte de la ruine des bâtiments faites de briques de terre crue), puis de son environnement géologique, géographique (à 360 km de Babylone et 430 d’Ugarit sur la côte syrienne) et climatique. La place dévolue à l’Euphrate est bien évidemment très grande, tout comme la question de la pluviométrie, centrale pour comprendre la ville et les dangers qu’elle doit éviter. La fin du chapitre raconte la découverte du site en 1933, les premières fouilles et comment le site a pu être rapproché du nom de Mari, déjà connu par des écrits retrouvés dans la cité d’Ebla. Les différents secteurs de fouilles sont passés en revue, permettant de dégager différentes étapes dans le développement de la ville (Ville I, II et III). Seuls 8 hectares sur les 110 de la cité ont été fouillés.

Le second chapitre se concentre sur la fondation de la ville au tout début du troisième millénaire, à partir de deux cercles concentriques. Un travail de terrassement important a eu lieu pour obtenir une surface plane et ainsi pouvoir, à l’aide d’une corde, tracer ces deux cercles. Le rayon du cercle extérieur est d’environs 950m (p. 15). Les différentes villes reprendront toutes exactement ce schéma. Parallèlement sont excavés deux canaux : le canal de liaison à l’Euphrate et celui destiné au transport de marchandises (surtout pour éviter de devoir faire changer de rive les haleurs dans les méandres, p. 21).

Le chapitre suivant propose au lecteur d’explorer les différentes étapes urbaines de Mari. La première ville dure environs trois siècles entre 2950 et 2650 a. C. Puis après nivellement, la seconde ville est construite vers 2550, mais sera détruite vers 2220 par les Akkadiens (Naram-Sim ou Sargon II). Enfin la Ville III, celle de la dynastie des Shakkanakku (étymologiquement « les gouverneurs ») et des dynasties amorites peut être située chronologiquement entre 2200 et 1760, quand Hammurabi de Babylone détruit Mari de manière systématique. Il n’y a plus de peuplement d’importance sur place par après.

Le quatrième chapitre donne plus de détails sur l’urbanisme de la ville. Le système défensif est analysé dans ses différentes composantes et dans leurs évolutions : enceinte intérieure, digue (la digue circulaire doit protéger la ville des violentes pluies qui sinon endommageraient les murs) puis mur extérieur et les portes. Dans ce chapitre des vues d’artistes permettent au lecteur de se faire une meilleure idée du système, en plus des plans. Puis J.-C. Margueron fait le tour des connaissances disponibles sur les différents quartiers, montrant là encore les continuités entre les différentes époques mais aussi les changements (il n’y a un quartier des sanctuaires qu’à partir de la Ville II, p. 51).

Allant toujours plus loin dans sa progression du général vers le particulier, l’auteur s’intéresse ensuite dans le chapitre suivant à l’architecture domestique à travers différents exemples, essayant de déterminer les fonctions des espaces ou des pièces. La question de la couverture, de l’évacuation des eaux et des étages est bien évidemment traitée. La question des différents bâtiments religieux est abordée dans le sixième chapitre, tout comme les fonctions qu’ils ont pu abriter. Si l’on ne connaît rien de l’organisation religieuse de la Ville I, pour les périodes suivantes, le fouilles ont permis de mettre au jour différentes constructions, que ce soit dans le quartier des sanctuaires (temples d’Ishtar, de Ninni-zaza, d’Ishtarat, de Shamash, de Ninhursag et terrasse dite du Massif Rouge avec son temple-tour) ou dans le palais. La Ville III reprend la tradition, en ajoutant certains sanctuaires (les Temples Anonymes par exemple, p. 93). L’auteur, en fin de chapitre, discute de la place de Mari dans le paysage mésopotamien et essaie de déterminer les influences religieuses dont la ville a été le réceptacle, soulignant l’influence levantine (les bétyles, le temple-tour p. 100).

Les palais sont l’objet du septième chapitre. Les différentes phases sont commentées, tout comme sont analysées ses différentes fonctions. Le palais de la Ville III (180m par 130m, soit 2,3 ha !) est le mieux connu et l’auteur peut conduire le lecteur dans différents espaces et secteurs de manière très crédible. A ce grand palais royal s’ajoute dans la ville la présence d’un petit palais qui a pour particularité d’avoir sans doute abrité le roi pendant la construction du grand palais mais aussi d’être construit sur deux hypogées, dont l’un sous la salle du trône et donc en lien direct avec celui-ci (p. 123).

Ces deux tombes permettent à l’auteur de parler des pratiques funéraires à Mari (huitième chapitre). Les tombes, comme ailleurs en Mésopotamie, sont creusées dans les maisons (dans des jarres ou dans des caissons). Ce chapitre, un peu court, envisage les pratiques funéraires sur le temps long, allant jusqu’aux tombes séleucides découvertes sur le site.

Aux artefacts découverts dans les tombes, l’auteur ajoute dans le chapitre suivant ceux retrouvés en dehors d’un contexte funéraire, en plus des installations domestiques, comme des canaux. En plus de différents types de poteries, de nombreux objets métalliques ont été retrouvés, ce qui n’est pas étonnant pour une ville qui a été un très grand centre de production de ce type de biens. Ces découvertes montrent aussi la place de Mari au sein de différents réseaux commerciaux (p. 139).

L’avant-dernier chapitre s’intéresse quant à lui à l’art, qu’il soit populaire ou de cour. Plaques gravées, sculptures, mosaïques, reliefs, sceaux et peintures sont au programme. La peinture dite de l’Investiture à la période amorite, de part sa mise en parallèle avec le cheminement des salles vers le trône, est particulièrement impressionnante (p. 154). Le livre s’achève, après un très court dernier chapitre sur les textes exhumés à Mari qui fait office de conclusion (l’exception que constitue Mari), par un court glossaire et une bibliographie indicative.

Avec tout ce qu’il y a à dire, ce livre est bien trop court. Avec tout ce qui a été découvert, il y avait sans doute moyen de faire un livre bien plus gros. Mais on a néanmoins après la lecture une image déjà très nette de ce que pouvait être une telle cité, et imaginer l’organisation sociale nécessaire à sa fondation et son fonctionnement. Une connaissance préalable en archéologie orientale est très fortement recommandée : c’est globalement un livre qui s’adresse en premier lieu à des spécialistes mais qui propose néanmoins une vue d’ensemble. Il est très richement illustré, avec quantité de photographies et de plans. Certains de ces derniers pourraient cependant être mieux légendés (le quartier des temples p. 88 par exemple). Une coupe stratigraphique donne à voir l’imbrication des différentes villes mais aussi comment se présentent les nivellements effectués avant les refondations (p. 28). L’explication sur les voies absorbantes est particulièrement impressionnante (p. 53), tout comme la traduction en jours de travail de certains aménagements (p. 42, avec les 1,57 milliard de briques crues nécessaires à la reconstruction du mur intérieur de la Ville III sur 3,14 km !). Même si la Ville I n’a pas de double enceinte, la construction de la cité, des défenses et de des canaux (plus celui d’irrigation) au début du troisième millénaire, cela ne peut cesser d’impressionner le lecteur.

Un livre d’une énorme qualité pour un site exceptionnel.

(Shakkanakku ! 8)

The Etruscans

Ouvrage de vulgarisation scientifique de Lucy Shipley.

Toujours en très bonne compagnie.

Ce livre réussit un tour de force : il allie vulgarisation et actualité de la recherche. Paru en 2017, ce livre intègre des découvertes faites jusqu’au mitan des années 2010, sans pour autant perdre de vue qu’il s’adresse à un public néophyte (mais déjà intéressé par l’Antiquité, comme il semble décrit p. 49). La série à laquelle appartient ce livre s’est donnée pour objectif non seulement de décrire le parcours, l’émergence, l’efflorescence et la fin de grandes civilisations et de peuples de l’Antiquité, mais aussi de savoir ce qu’il nous en reste dans notre monde actuel. Et c’est que le bât peut amener à blesser …

L’introduction explicite tout d’abord ce qu’il faut entendre par civilisations perdues. Au XIXe siècle, les choses sont claires : des explorateurs ou des savants qui font le constat que les habitants d’un territoire ne sont pas dignes de leurs ancêtres, voire qu’ils n’ont rien en commun (p. 13). L’erreur inverse, c’est de considérer que ces personnes nous sont identiques. Et ces deux mythes nous ont été transmis, avec parfois une origine dès l’Antiquité. L. Shipley, une fois ces bases posées, peut passer à la question suivante : pourquoi les Etrusques nous importent ?

La réponse à cette question se trouve dans le premier chapitre, qui comme chaque chapitre de ce livre, est dominé par un artefact archéologique. Dans ce premier chapitre, c’est le Sarcophage des Epoux du Musée du Louvres. Il permet à l’auteur d’aborder les questions de l’archéologie, de la périodisation de l’archéologie étrusque (et les problèmes que cela emporte), les limites techniques (la datation au carbone 14 et sa marge d’erreur p. 22-23). Le lecteur peut à ce moment remarquer quelques traits assez britanniques dans le texte, entre un humour qui rend le propos encore plus plaisant et une attention très marquée pour le paysage, dans la lignée de J.B. Ward Perkins. Et le paysage qu’a connu le couple du sarcophage, dominé par la forêt, c’est ce qui permet à l’auteur de glisser vers la description du territoire étrusque et de parler des sources de la richesse étrusque : l’agriculture productrice de surplus et la métallurgie, elle aussi exportée à grandes distances.

Le second chapitre reste dans le domaine funéraire, se concentrant d’abord sur la crémation à partir d’une urne-cabane de Tarquinia. De cette cabane, la question de la maison et donc des origines découlent (et c’est amené d’une manière très différente des autres ouvrages du même genre). Les différentes théories sur l’origine des Etrusques, dont certaines étaient déjà débattues dans l’Antiquité, sont évoquées : l’origine anatolienne, l’origine alpine ou l’autochtonie italienne. L’auteur discute avec très grand intérêt des analyses ADN des dernières décennies (p. 41-45), celles concernant les Hommes comme celles étudiant des bovidés d’une race locale. Les résultats de ces études ainsi que la reprise des premières études peuvent avoir fait avancer un peu les choses … Mais ce chapitre n’est pas que celui des vieilles questions te des mythes originels, c’est aussi celui du passage de la civilisation villanovienne à la culture étrusque urbaine au VIIIe siècle avant J.-C., avec des phénomènes de synœcismes (rassemblement de villages pour former une ville) donnant naissance aux cités et une rarification des établissements aristocratiques autonomes. Avec l’essor des cités se développent aussi les contacts dans tout l’espace méditerranéen, avec un attrait particulier pour l’art oriental (ce que les spécialistes appellent la période orientalisante, au VIIe-VIe siècle). La fin du chapitre, dans sa volonté de faire des rapprochements entre migrations antiques et réfugiés du XXIe siècle, se fourvoie complètement, entre erreurs factuelles et propos au minimum aventureux (p. 45). Qu’a à voir la situation de l’Europe au néolithique avec le XXIe siècle ?

Quittant Tarquinia, L. Shipley nous emmène vers le Nord, à Vulci, pour détailler le mobilier très composite de la Tombe d’Isis. Des artefacts de Syrie, d’Anatolie et d’Egypte sont la preuve du réseau dans lequel les occupants de la tombe se mouvaient à la fin du VIIe siècle. L’auteur s’aventure dans l’époque napoléonienne (Lucien Bonaparte a fait faire beaucoup de travaux archéologiques en Italie centrale) dans le cadre de ses interrogations sur l’exotisme. Déjà sur le XIXe siècle, tout n’est pas au point : L. Bonaparte n’a pas épousé une ancienne reine d’Etrurie (p. 54). De plus, comparer des princes étrusques (dont l’auteur surinterprète l’usage du terme dans un sens littéraliste qu’il n’a jamais eu) aux maharadjas n’a aucun sens. Mais quand on glisse de la Tombe d’Isis à l’EI (ISIS en anglais), c’est le fin du fin …

Le quatrième chapitre nous conduit toujours plus au Nord, cette fois-ci vers la cité de Chiusi et son kylix (coupe à boire) athénien. Les vases étrusques furent très en vogue, au point de déclencher une étruscomanie au XVIIIe siècle. Mais vînt J. Winckelmann, dont les travaux démontrèrent l’origine grecque de ce que l’on pensait des œuvres étrusques. Les Etrusques, pales imitateurs, barbares ou même voleurs, étaient forcément inférieurs aux Grecs ou aux Romains aux yeux de J. Winckelmann. Leur place dans les sciences de l’Antiquité (p. 70) s’en ressent encore aujourd’hui … L. Shipley développe ensuite quelques idées sur le commerce gréco-étrusque, dont le fait que les potiers et peintres athéniens produisent spécifiquement pour le marché étrusque, et que cela influence aussi leur production destinée aux Athéniens. Différentes interprétations peuvent ainsi être passés en revue.

Le chapitre suivant est centré sur l’un des sites iconiques de l’étruscologie, la résidence aristocratique de Poggio Civitate. L. Shipley détaille les différentes phases du site (où elle a travaillé p. 90), sa décoration et ses différentes fonctions. La présence de chevaux est attestée, mais jusqu’en 2012, on n’avait nulle trace des habitations des ouvriers et du personnel du complexe (p. 88). Le sixième chapitre explore un thème classique, lui aussi visiblement discuté dès l’Antiquité : la femme étrusque. Il y est question d’une tombe découverte à Tarquinia en 2013, celle dite de l’Aryballe suspendue, contenant les reste d’une femme munie d’attributs guerrier. A partir de cette découverte, exceptionnelle, l’auteur élargit son propos à la place de la femme dans la société étrusque, dans les couches les plus favorisées (p. 99) mais aussi dans des strates sociales plus basses. Une comparaison avec la vision romaine est faite p. 102, où dans le récit de la fin des rois étrusques de Rome voit opposée à la femme étrusque qui banquette la pieuse vertu de Lucrèce la romaine, filant sa laine (la figure de Tanaquil, épouse de Tarquin l’Ancien, est curieusement épargnée, p. 103). La tradition littéraire européenne s’est emparée des figures de Tanaquil et de sa petite-fille Tullia, mais surtout pour y inscrire un personnage intrigant et à la morale relâchée. La fin du chapitre, échafaudant un parallèle entre femme étrusque et publication de photos intimes sur internet. Dire que dans l’introduction on parle des péchés d’anachronismes du XIXe siècle …

Le principal problème de l’étruscologie jusqu’à récemment fut sa grande dépendance aux contextes funéraires (septième chapitre). Mais là encore, dans les dernières décennies, le paysage a beaucoup changé. Si beaucoup des villes étrusques ne sont pas accessibles aux recherches archéologiques parce que leurs sites sont toujours des sites urbains (qui souhaite détruire la Pérouse de la Renaissance ?), la ville de Marzabotto (dénommée Kainua en étrusque, p. 110, une découverte qui a à peine trois ans !), entre Florence et Bologne, peut être étudiée plus à loisir. De plan hippodaméen (mais plus ancienne qu’Hippodamos de Milet), c’est une colonie au même titre que Spina sur la côte adriatique. En plus des maisons rectangulaires regroupées par îlots, la ville a bien sûr des espaces sacrés et d’assemblée (p. 113). L. Shipley discute l’appartenance de Marzabotto à la catégorie « ville » selon les critères romains et grecs, avant d’évoquer de manière succincte les différentes magistratures étrusques. Le chapitre s’achève, presque inutilement, sur le récit du massacre e Marzabotto, qui vit périr 770 personnes de tous âges en 1944 (p. 121).

Le huitième chapitre de ce livre nous voit quitter les montagnes du Nord pour revenir en Etrurie intérieure, auprès des falaises de tuf de cité d’Orvieto. Dans la nécropole de la Cannicella à la sortie de la ville, a été retrouvée une statue de marbre blanc haute d’un mètre représentant une femme nue (produite vraisemblablement à la fin du Vie siècle, bien antérieurement à l’Aphrodite de Cnide, le premier exemple grec, datée de 350-340 avant notre ère). C’est l’occasion pour L. Shipley de revenir sur l’image de liberté sexuelle associée dès l’Antiquité aux Etrusques (mais en étant imprécise sur les utilisations variées du terme de Vénus …). Cette sensualité étrusque, pas mise en rapport avec les représentations contemporaines grecques ou romaines (p. 124), a beaucoup inspiré l’auteur D. H. Lawrence, qui prend le contrepied d’un Théopompe très rigoriste. Ce chapitre court renseigne bien sur les interprétations possibles que l’on peut avoir de la statue de la Vénus de Cannicella (qui en elle-même est un artefact de tout premier ordre sur de nombreux plans), mais les explications tripartites de la fin du chapitre (et Dieu sait à quel point nous estimons G. Dumézil) sont loin d’être convaincantes (p. 158 et p. 174).

Le chapitre suivant s’attaque au mystère suivant, celui de l’écriture. Il a fait couler beaucoup d’encre depuis plus d’un siècle et est un passage obligé de n’importe quel ouvrage de vulgarisation. L’auteur brosse à grand traits le paysage : il reste très peu de textes étrusques (p. 139), principalement parce que les supports d’écriture étaient périssables. Le second problème est que le langage, s’il est lisible (l’alphabet est d’origine grecque), est difficilement compréhensible. De nombreux rapprochements ont été tentés (la langue étrusque n’est pas partie du groupe indo-européen), avec presque toutes les langues connues sans doute, mais pour l’instant rien n’a été concluant (même si, pour le louvite, on pourrait avoir une parenté). La méthode combinatoire semble donner plus de résultats, mais a l’inconvénient de la lenteur (p.145). L. Shipley présente ensuite l’un des textes étrusques les plus célèbres : les tablettes en or de Pyrgi, une bilingue étrusco-punique à la gloire du rénovateur du sanctuaire portuaire de la cité de Caere. Et si c’est affiché de manière aussi voyante, c’est qu’il y a des gens pour le lire (p. 148), en grand nombre.

Le neuvième chapitre en parle, mais ce n’est que dans le dixième que l’on propose au lecteur une présentation de la spécialité étrusque qui a survécu jusque dans l’âge paléochrétien : la divination. Cette dernière aurait été révélée aux Etrusques par le prophète Tagès, le vieux jeune homme (p. 155). L’auteur fait la description de plusieurs rites, reparle des rituels tripartites déjà évoqués plus haut, de quelques sanctuaires et de divinités étrusques, mais il manque beaucoup d’aspects de la thématique. Le tournant du IVe siècle est mentionné, mais sans aller vers l’explication (p.162), sans envisager un éventuel polycentrisme dans la relation entre la déesse étrusque Uni et la déesse phénicienne Astarté (p. 161). Les soi-disantes réminiscences étrusques dans la peinture médiévale n’arrivent pas à convaincre (p. 164 et p. 175).

Le dernier chapitre, enfin, traite de la Fin. Pour un peuple qui a tant investi dans l’apparat funéraire, c’est évidemment un thème central. L’auteur ne développe pas outre mesure les différentes conceptions de l’au-delà repérable dans la production artistique étrusque mais se concentre sur les démons (Charun, Vanth) et prend pour artefact central dans ce chapitre la tombe dite du Chariot infernal de Sarteano (découverte en 2003). L’interprétation est pessimiste, presque victimiste, et on n’est pas obligé d’adhérer à tout ce qu’écrit l’auteur (surtout pour l’intégration des croyances étrusques à Rome p. 163 ou sur Charun p. 174). L. Shipley poursuit avec l’utilisation des Etrusques dans le cinéma horrifique, pour finir dans une brève conclusion sur un ton élégiaque et plein d’espoir. Le volume est complété par de nombreuses pages de notes, par une bibliographie indicative et un court index.

Le lecteur, avec cette lecture du plus grand intérêt, accomplit avec l’aide de l’auteur un triple voyage : géographique, temporel, épistémologique. L’écriture est claire, alerte, dans des chapitres admirablement construits. Si nous avons été critiques avec la volonté de faire des parallèles avec le XXIe siècle (mais c’est dans le cahier des charges de la collection), tout non plus n’est pas à négliger de ce côté-là. Le chapitre sur l’écriture est l’un des meilleurs, dans un livre pourtant d’une très haute tenue. On peut regretter quelques erreurs, attribuable à l’inattention comme la mauvaise localisation du sarcophage de Seianti Hanunia Tlesnasa (à Florence et pas à Londres p. 178), ou à la volonté, forcée, en fin de chapitre de faire des parallèles (Jésus de Nazareth qualifié de prophète p. 163 pour en faire un pendant à Tagès). Pour la datation de mythes grâce à des drainages (p. 156), là nous n’avons pas d’explications plausibles … Un très grand soin a été apporté aux notes, qui ne contiennent pas que des références bibliographiques, mais sont un véritable plus pour le lecteur curieux. Il y a de nombreuses illustrations couleurs dans le texte.

De petits défauts mais rien qui puisse atteindre la très haute qualité générale de ce livre qui réussit à allier acquis de la recherche et nouveautés importantes, sérieux et humour, clarté et enthousiasme communicatif mais aussi hauteur de vue et approches originales.

(la dernière entrée de la chronologie qui ouvre ce livre mentionne V. Raggi comme la première femme à régner, dans un style certes différent, sur Rome depuis Tullia … 8,5)

Strade degli Etruschi

Vie e mezzi di communicazione nell’antica Etruria.
Recueil d’articles sur les voies et les moyens de transport en Etrurie, dirigé par Mauro Cristofani.

Quand faire juste des routes est trop simple.

Trente-trois ans après sa parution, ce livre volumineux et pesant continue de faire autorité. Produit à l’occasion des travaux autoroutiers de l’A1 (le tracé reliant Naples à Milan est achevé en 1988, pour des travaux débutés en 1956), il a pour but de démontrer la permanence des tracés et la filiation entre l’ingénierie étrusco-romaine et l’italienne du milieu du XXe siècle. Mais si le livre rappelle plusieurs fois qui l’a commissionné, il n’est pas qu’une ode à l’autoroute du soleil et ses six chapitres ambitionnent de faire entrevoir au lecteur quelques richesses insoupçonnées.

M. Cristofani, après une rapide présentation du volume, se charge de l’entame avec un article sur les itinéraires terrestres et maritimes. Il est d’abord rappelé l’étendue des territoires contrôlés par les Etrusques au moment de leur plus grande extension et leur thalassocratie. Puis on passe aux liens entre les différents centres, pour passer ensuite aux reprises de routes déjà existantes par le réseau romain. De très riches illustrations complètent l’article (comme pour tous les articles de ce volume), avec ici en plus des cartes, peu précises, mais donnant une bonne idée des axes de communication, tant sur terre que sur mer.

Le second article, signé du même auteur, passe très rapidement en revue les types de véhicules en usage en Etrurie préromaine. Là encore, de nombreuses illustrations font suite à l’article, montrant différents artefacts ou des reconstructions de navires. Une légende nous pose ici problème (p. 68), disant voir une apothéose sur un parement de char en bronze alors qu’il nous semble plus être la représentation d’un épisode légendaire ou mythologique (un char de chevaux ailés, comme ceux de l’Ara della Regina à Tarquinia) comme sur le second parement du même char (p. 70-71).

L’article suivant, écrit par Paola Moscati, est consacré aux routes qui parcourent le territoire des Falisques, ce peuple allié des Etrusques, ethniquement latin mais très profondément étrucisé. Les différentes voies sont commentées, qu’elles soient archéologiquement avérées dans leur tracé ou à l’état de conjectures, avec peu d’éléments concrets. Deux cartes aident heureusement à les situer, et les photos montrent à voir des réalisations de l’art hydrologique étrusque. L’article est suivi d’illustrations d’artefacts de différents types produit en territoire falisque.

L’article suivant (écrit par Giuliana Nardi) ramène le lecteur en terrain plus connu, sur le territoire de la cité de Caere. Le centre urbain est bien entendu relié à ses trois ports et à ses voisines Tarquinia et Véies, mais l’auteur préfère se concentrer sur le réseau viaire dans la périphérie de l’habitat, comprenant notamment les routes menant ou traversant les nécropoles et le système de drainage qui souvent l’accompagne (dont quelques voies taillées dans le roc). Malheureusement, les deux cartes (p. 164-165) qui accompagnent cet article sont très difficilement lisibles. Du coup, impossible de replacer sur les cartes les ponts, les portes et autres éléments dont parle l’auteur. De même, dans les photos qui font compagnie à l’article, souvent la légende souhaite porter l’attention du lecteur sur un élément qu’il aurait été bon d’indiquer sur l’illustration (certaines sont étrangement nébuleuses par ailleurs p. 212).

Le dernier article effectue un retour vers les moyens de transport avec pour thème le char d’Ischia di Castro, découvert en 1967 par une équipe archéologique belge. L’article replace la tombe dans son environnement avant de détailler les mesures de conservation dont a bénéficié le char, découvert avec des éléments ligneux. Sa décoration de bronze est elle aussi analysée, et bien entendu comparée au char de Monteleone de Spolète. C’est un article assez court, avec de nombreuses vues de détail et qui s’achève sur une note technique.

La qualité des cartes est hélas le point noir de ce livre, à la lecture parfois sèche (il faut connaître intimement le territoire falisque …). Ces cartes posent plus de questions qu’elles n’aident à en résoudre, ce qui n’est pas négatif en soit, sauf si l’on doit s’échiner à comprendre ce que l’auteur a voulu dire et ne pas vouloir se cantonner à ses propres réflexions. La carte de la p. 44 comporte deux fois la cité de Populonia, signe tout de même d’une attention moindre.

Le livre a bien entendu vieilli, pour la simple raison que l’archéologie du transport n’a pas chômé depuis 1985. On peut citer dans le domaine maritime la fouille très importante du navire vraisemblablement étrusque de la presqu’île de Giens en 1998. Pour la partie terrestre, l’étude de J. H. Crouwel pose de très solides bases (ici). Mais pour les voies, il ne semble pas qu’il y ait eu une mise à jour depuis …

(ce modelé de la tête du temple A de Pyrgi p. 152 … 7)

Le Black Mountain College

Essai d’histoire de l’art de Alan Speller.

Un graphiste peu embarassê.

En 1933, John Rice, fraîchement licencié de Rollins College, fonde en Caroline du Nord le collège universitaire de Black Mountain College. Souhaitant une approche interdisciplinaire des études supérieures, éloignée de la pédagogie alors en vigueur presque partout dans l’enseignement supérieur étatsunien, J. Rice voulait enseigner les arts en parallèle des autres matières dans un but d’élévation démocratique. Inspiré des méthodes quakers de gestion quotidienne et de prises de décisions, le collège ne délivre par contre pas de diplôme (et ne le peut d’ailleurs pas pour des raisons réglementaires). Profitant de la fermeture du Bauhaus en Allemagne en avril-juin 1933, le collège peut en faire venir plusieurs enseignants, au premier rang desquels les époux Albers. Le plasticien Josef Albers prend même la direction de l’enseignement artistique, avant de diriger le collège après le départ de J. Rice en 1940 et ce jusqu’en 1951. Mais la création des Instituts d’été, qui attirent de nombreux artistes et d’étudiants temporaires à partir de 1944, vont permettre aux arts sous toutes leurs formes de prendre le dessus sur le reste de l’offre de formation. Il n’était pas question de former des artistes au début du projet, mais les enseignants n’en sont plus si sûrs après la Seconde Guerre Mondiale.

Mais la liberté, l’absence de diplôme et des coûts d’inscription élevés font que le nombre d’étudiants inscrits à l‘année reste faible, rendant la situation financière du collège instable dès le départ. Pendant les 24 années d’existence de l’institution, c’est un problème jamais solutionné. D’autant que si les enseignants sont peu voire pas du tout payés, il reste des frais. Pour les réduire, le collège décide de quitter son emplacement premier, d’acheter un terrain dans les environs, et d’y construire divers bâtiments au bord d’un lac. W. Gropius, sollicité, dessine les plans. Mais son projet doit être abandonné à cause des coûts. Etudiants et enseignants participent à la construction.

Toujours faible financièrement, luttant continuellement mais pas toujours efficacement pour sa survie, le collège met fin à ses activités en 1957, principalement à cause de dissensions internes devenues trop fortes. Mais en 24 ans, il a permis à 3000 étudiants de se former de manière résolument novatrice, mais surtout il a conduit de nombreux artistes, enseignants ou invités de se rencontrer. Si les anciens du Bauhaus sont très présents au début du projet, l’américanisation des enseignants et des invités est rapide et on voit apparaître de nombreux artistes qui redéfinirons le paysage de l’art contemporains de l’après 1945 aux Etats-Unis.

Le musicien et compositeur John Cage et le danseur chorégraphe Merce Cunningham y rencontrent par exemple les époux de Kooning et Robert Rauschenberg (peinture). Avec les étudiants, ils montent des concerts, des pièces de théâtre ou des dômes géodésiques, voire créent le tout premier happening de l’histoire en 1952. Le Black Mountain College permet ainsi un dialogue entre les artistes, pouvant déboucher sur un dialogue entre les arts. Mais en plus de ce dialogue, le lecteur en apprend de bonnes sur Fernand Léger qui vient dans les douches des filles (note 58 p. 162), Cage et ses strip-pokers (p. 133) …

Sur la forme, l’introduction est bien développée mais la conclusion ressemble stylistiquement beaucoup à une conclusion de maîtrise. On peut aussi regretter qu’il n’y ait pas d’équivalence entre les dollars de 1930 et des euros courants (par exemple p.148). L’auteur regrette aussi, malgré lui, d’avoir succombé lui aussi au « mythe Black Mountain » (p. 147).

Une très intéressante découverte, sur un lieu qui a manqué son objectif principal mais dont les effets secondaires ont fait bouger les lignes dans l’art.

(ils ont pensé ouvrir une mine de mica pour financer le collège p. 78 …7)

Caravage

L’œuvre complet.
Essai d’histoire de l’art de Sebastian Schütze.

Être avec le Maître.

Après de trop nombreuses années d’attente, nous avons enfin ouvert, l’envie aux lèvres et le cœur prêt à être abreuvé, ce livre de Sebastian Schütze (Université de Vienne) décrivant l’œuvre complet de Caravage. Et nous ne fûmes pas déçu.

Déjà, parce que la qualité des photographies est en relation avec le poids de ce livre grand format. Ensuite, parce que ce livre est le fruit de connaissances très approfondies, non seulement dans le domaine de la peinture italienne de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe, mais dans tout ce qui tourne autour : marché de l’art en Europe (aujourd’hui et à l’époque moderne), production musicale et littéraire, théologie, histoire de l’Eglise etc.

S. Schütze conduit le lecteur au travers de la carrière météoritique du grand peintre lombard (et des presque 300 pages du livre), de ses premières œuvres au sein de l’atelier du Cavalier d’Arpin à Rome (après un apprentissage chez Simone Peterzano dans sa ville natale de Milan), jusqu’à sa mort à Porto Ercole sur le Monte Argentino à l’âge de 38 ans.

Né en 1571 à Milan, sa carrière se lance en 1593 avec un autoportrait en Bacchus.  Et il a vite fait de se faire remarquer par d’influents mécènes romains, parmi lesquels le cardinal Del Monte et on lui confie des commandes publiques. Mais Caravage ne vit pas une vie rangée et une bagarre qui finit avec la mort d’un adversaire l’oblige à fuir Rome en 1606. D’abord réfugié dans le Latium, protégé par les Colonna, il gagne ensuite Naples. Sur place, sa gloire l’a précédé et des commandes lui sont faites. Dans l’objectif d’obtenir le pardon du pape et de pouvoir retourner à Rome, Caravage part pour Malte où il est fait chevalier de l’Ordre de St. Jean. Mais tout ne se passe pas aussi bien que prévu et Caravage quitte La Valette pour la Sicile, où là encore on s’empresse pour lui proposer des contrats. Mais l’objectif, c’est toujours la Ville … Ayant appris que le pape pourrait lui avoir accordé son pardon, il embarque pour la côte romaine. Il meurt de maladie sur le Mont Argentario, après avoir retrouvé les toiles qu’il avait dû laisser derrière lui dans sa hâte. A la différence d’artistes majeurs, personne ne s’occupe de son legs et aucun de ses anciens mécènes ne commande une biographie. Il disparaît même en grande partie des radars de l’histoire de l’art, ses toiles étant souvent attribuées à des caravagesques, ceux qu’il a inspiré à travers toute l’Europe.

Ayant passé en revue la production de Caravage, l’auteur aborde dans un dernier chapitre son rayonnement, en insistant sur le fait que le maître n’avait pas vraiment d’atelier et que ceux qu’il a inspiré se sont forgés seuls une idée de sa peinture. Le catalogue des œuvres, les certaines et les attribuées (selon l’auteur toujours), clôt ce volume avec chaque fois un commentaire court mais efficace et une reproduction en format vignette (pour les autres chapitres, il y a évidemment pléthores d’illustrations de très grande qualité).  Une bibliographie très fournie et un index contenteront aisément les assoiffés de renseignements complémentaires. La dernière image est un détail du dernier David et Goliath peint par Caravage : la tête coupée de Goliath, un autoportrait du maître, vraisemblablement un cadeau pénitentiel devant aplanir les difficultés de son retour à Rome.

La qualité, du texte comme des images, est bien sûr au rendez-vous, malgré quelques inattendues coquilles que l’on ne s’attend à retrouver dans une telle édition. L’auteur est sans conteste un spécialiste, et il attend un minimum de connaissances de son lecteur. Mais la lecture d’un tel livre est difficile à interrompre, tellement défilent devant les yeux un chef d’œuvre après l’autre. Et quand on sait qu’en plus tout n’a pas survécu …

(ah s’il avait eu la longévité d’un Titien … 8,5)

Les derniers jours de nos pères

Roman historique de Joël Dicker.

Chute pas toujours contrôlée !

En septembre 1940, Paul-Emile, dit Pal, part de Paris pour l’Angleterre. Sur place il est recruté par le SOE (Special Operations Executive), le service britannique chargé de mettre l’Europe sans dessus dessous à l’aide d’agents formés puis envoyés sur le contient occupé. Pal est envoyé plusieurs semaines dans différents camps et bases pour apprendre le maniement des armes et de la radio, les différentes procédures pour les largages de matériel, le sabotage et le parachutage. Il y rencontre d’autres Français appartenant à sa section F du SOE, des Français d’horizons et de professions divers, mais aussi quelques Canadiens et une Anglaise parfaitement francophone. Malgré la dureté de la formation qui voit de nombreux éléments quitter le groupe, Pal et Laura l’Anglaise se rapprochent. Mais ce qui manque le plus à Pal, c’est son père resté à Paris. Très vite, le SOE planifie leurs premières missions, séparant Laura et Pal. Mais en France, et malgré les règles strictes du SOE, Pal cherche à renouer le contact avec son père, utilisant pour cela les réseaux de résistants qu’il aide et organise. Pourra-t-il sauver sa peau assez longtemps pour revoir son père ou rencontrera-t-il les caves de l’Abwehr avant ?

Le SOE n’a pas été en odeur de sainteté parmis les Français Libres : trop britannique, soustrayant des hommes qualifiés aux maquis, aux FFL ou au BCRA. Cette défiance se poursuivra après-guerre : ces gens, hommes et femmes, ne se sont pas battus sous le bon uniforme, même si c’était avec les Alliés. J. Dicker n’évoque pas ces rivalités dans son livre mais se place au niveau des recrues, avec leurs échecs, leurs peurs, leurs espoirs et leurs actes de bravoure. L’auteur nous entraîne donc à la suite des quelques éléments qui ont passé tous les tests pour être envoyés en France, qui reviennent à Londres et s’y retrouvent. Chaque personnage est très distinct des autres (même si tous ne sont pas à égalité dans la description), rendant leurs dialogues très vivants. L’un est séminariste, l’autre est un dur, un autre est passionné par la nourriture. La douceur de Laura est une grande réussite narrative. C’est de plus très bien écrit, avec des transitions magistrales et des moments de grande émotion, mais aussi parfois des trous d’air où affleure l’ennui pour le lecteur.

Le point central du livre, la relation père-fils tourne cependant au masochisme (blessure au cœur). Si Pal agit sans prudence, son père resté à Paris est d’une certaine manière déjà dans la folie : il sait son fils à la guerre et s’agace de ne pas recevoir de lettres pour ses anniversaires. Cette non prise en considération de la guerre (que l’on trouve aussi dans les étranges épisodes de pacifisme dévoyé de Pal) donne un côté irréaliste au récit, alors même que J. Dicker fait beaucoup d’efforts pour peindre, et  avec un certain succès, l’Angleterre des années 1940 (même si par moments il récite sa documentation sur le SOE). La multiplication des relations pères-fils rend le propos par trop flou : il y a des pères partout, en tous sens, de toutes sortes. Où veut nous emmener l’auteur ? C’est dommage. Ou J. Dicker souhaite-t-il nous suggérer que la piété filiale ne mène à rien et que l’âge et le veuvage ne conduisent qu’à la folie et à faire de l’instrument de la Fin son propre fils ?

De très belles formes qui conduisent à des interrogations qui durent, mais parfois le fond dissone.

(qu’est-ce que l’on fumait à l’époque ! … 6,5)

Reappraisals

Reflections on the Forgotten Twentieth Century.
Recueil d’articles de Tony Judt.

Toujours un train quelque part !

Un autre recueil d’articles de l’historien Tony Judt, où souvent la recension d’un ouvrage sert de prétexte à une leçon d’histoire percutante et bien tournée.

Le livre se découpe en quatre parties, centrées chacune autour d’une thématique : le totalitarisme, l’engagement des intellectuels, lieux et mémoires et enfin pour finir, le (demi-)siècle étatsunien. Mais avant cela, dans une introduction caractéristique des dernières publications de T. Judt (dont on retrouve bien entendu de nombreux éléments dans ces autres livres, particulièrement son « testament politique » et son autre recueil d’articles, comme la place de l’Etat p. 8-10), ce dernier entretient le lecteur de ce qui n’est plus en notre début de XXIe siècle : la mémorialisation qui remplace la mémoire, les irréconciliables visions du XXe siècle des deux côtés de l’Atlantique, sur la perte temporaire de pouvoir du politique face à l’économique et le retour de la peur comme facteur politique en Occident. Son aversion pour le victimisme et le présentéisme est plus que palpable (p. 4).

La première partie permet à T. Judt de se concentrer sur plusieurs figures de l’engagement politique d’intellectuels à différents moments dans le XXe siècle : Arthur Koestler, Primo Levi, Manès Sperber et Hannah Arendt. Dans le premier article, l’auteur n’est pas tendre du tout avec l’auteur du livre qu’il critique (p. 30). Dans le second article, au ton plus doux, T. Judt revient entre autres choses sur la réception de l’œuvre de Primo Levi (p. 46-47). Publié pour la première fois en Italie en 1946, Si c’est un homme ne parait en France qu’en 1961 sous un titre qui change son sens (J’étais un homme), mais le succès ne vient vraiment qu’après la mort de l’auteur en 1986.

Autre homme du XIXe siècle, cosmopolite comme A. Koestler, Manès Sperber est aussi un de ceux qui transforme les obligations religieuses juives en une volonté de changer le monde (p. 70) et qui grâce à ses mémoires (comme S. Zweig par exemple), permet de comprendre une époque où l’expérience de la Galicie multilingue conduit à s’intéresser au futur du prolétariat allemand (p. 72). Le dernier article de cette partie est l’occasion de parler du rapport à la germanité et au sionisme de Hannah Arendt. T. Judt revient aussi sur ce que pense H. Arendt des Conseils Juifs dans les ghettos durant la Seconde Guerre Mondiale, penchant en faveur des contradicteurs de la philosophe. On sort de la lecture de cet article avec une image différente de la philosophe : l’auteur est convaincant quand il argumente sur l’absence de systématisation chez H. Arendt. Mais T. Judt insiste aussi sur son apport à la critique de la contemporanéité.

La seconde partie est elle aussi dominée par de grandes personnalités, dont certaines connues personnellement de l’auteur. On commence avec le grand héros de T. Judt, Albert Camus, à l’occasion de la réédition en France de Le premier homme (en 1994). L’article (très court) porte essentiellement sur les parallèles que l’on peut trouver entre A. Camus et son personnage Jacques Cormery. La suite porte la lumière sur Louis Althusser, dont T. Judt a suivi le cours à l’ENS. La rencontre n’est pas décrite à l’avantage du professeur français. T. Judt, élevé dans le marxisme, n’adhère pas du tout à la présentation, toute déconstruite, qui lui en est faite (p. 107). L’article est donc une tentative de présenter la vision althusserienne du marxisme (dans une tentative de donner un sens à sa propre vie selon T. Judt p. 113), avec quelques lignes sur ses épigones (et D. Eribon prend cher p. 114 !). C’est féroce. Avec justesse, T. Judt  se demande à la fin de l’article comment un tel homme peut avoir autant attiré à lui les intelligences, excluant l’hypothèse du chartlatanisme mais regrettant son influence encore vivace aux Etats-Unis (associée aux « gender studies »).

Autre figure mondialement connue, Eric Hobsbawm est le sujet d’un article. T. Judt loue ses qualités d’écrivain, ses immenses connaissances et détaille son parcours entre Alexandrie, Vienne, Berlin, Londres et Cambridge. La place du communisme dans sa vie, jamais remise en cause, est auscultée avec précision. Ais c’est le communisme britannique, bien différent cependant de ce qu’il avait vécu en 1933 à Berlin avec le KPD (p. 120) … T. Judt est plus acerbe quand il explore l’attrait des universitaires communistes pour le mandarinat : le pouvoir à ceux qui savent ce qui est bon (p. 121). Mais pour T. Judt, E. Hobsbawm est aussi un romantique, qui voit l’URSS et les partisans italiens de cette manière et dévoile dans ses mémoires un faible pour la RDA. Et à partir de là, l’auteur formule des  critiques plus dures devant ce qu’il considère plus comme des faiblesses de la jeunesse ou l’ignorance du moment (p. 123 sur la stratégie du KPD dictée par Moscou, contre les sociaux-démocrates et ignorants les Nazis en 1932). Il y a une sorte de colère chez l’auteur à la fin de l’article, confronté à ce que E. Hobsbawm dit de l’Europe centrale après 1945. Pour lui, il a dormi pendant l’époque de terreur et de honte (p. 126). Un portrait tout en nuances de gris.

Leszek Kołakowski, le sujet du huitième chapitre, est encore un intellectuel britannique né ailleurs. Polonais, dissident, catholique et philosophe, L. Kołakowski a été exilé en 1968 et a trouvé refuge à Oxford. T. Judt rappelle ses apports à la philosophie et à l’histoire, principalement celle des sectes paléochrétienne et du marxisme (Histoire du marxisme est paru en 1976). C’est aussi un rappel sur l’attrait qu’a eu le marxisme pour les intellectuels au XXe siècle (p. 137-140), tout en rappelant les distinctions qu’il y a à faire entre marxisme et ce qu’en firent les Bolchéviques (p. 133), tout en mettant en exergue la vision polonaise de L. Kołakowski, teintée par son expérience personnelle du communisme.

Pour rester en Pologne, T. Judt entretient ensuite le lecteur de sa vision de Jean-Paul II. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur n’a pas aimé le livre qu’il se propose de recenser. Il y critique en détail la présentation des années 80 qui y est faite, explorant la manière dont agit intellectuellement Jean-Paul II et insistant sur son côté polonais. Le chapitre suivant nous envoie du côté d’Edward Said, l’intellectuel palestinien connu essentiellement pour son livre L’Orientalisme. Il a été un grand critique des accords d’Oslo comme des pourparlers de Camp David, et, sur ce point, T. Judt rejoint son jugement : Camp David n’aurait rien réglé (p. 170). Après avoir montré que le mouvement palestinien s’est construit en miroir du sionisme (expulsion, résurrection, volonté de retour etc. p. 172), il en appelle à la responsabilité des Etats-Unis dans le règlement du conflit.

La section suivante débute avec un chapitre sur la chute de la France en 1940. Ca a été un combat de chaque instant pour faire comprendre au public anglo-saxon, et surtout étasunien, que la fin de la IIIe République en 1940 est un évènement important du XXe siècle, et que les semaines de combats furent très loin d’une promenade de santé et que tout n’était pas écrit d’avance, y compris au 10 mai 1940. On peut cependant lui reprocher d’utiliser le terme d’ennemi héréditaire (la France a bien plus été confrontée à  l’Angleterre, p. 183), tout comme nuancer le peu de renseignements qu’auraient eu les Français (p. 187, comme le montre les carnets du chef du Service de Renseignement français, le général Rivet). T. Judt reproche au livre qu’il critique un abus du « what if » qui conduit à perdre de vue les documents et la réalité (p. 189).

Le chapitre suivant analyse la publication en anglais des Lieux de mémoire, la fameuse série dirigée par Pierre Nora. Il remarque qu’il n’y est jamais question d’urbanisme, pas plus que des Napoléons. Il est peut-être excessif quand il parle des changements en France entre 1956 et 1981 : on peut avoir l’impression qu’il n’y a plus aucune constante. Le treizième chapitre ramène T. Judt vers l’Angleterre, dans un article où il critique durement Tony Blair (« Blair l’inauthentique pour un pays inauthentique » p. 224). C’est l’occasion de parler trains et de la privatisation ratée du rail britannique (un livre de T. Judt sans train ? Impossible !). On revient sur le continent, en Belgique, dans le chapitre suivant et T. Judt livre un portait très complet du pays. La Roumanie bénéficie du même traitement.

T. Judt se revient vers le Levant avec un article sur la Guerre des Six Jours, le début de l’éloignement d’un règlement en Terre Sainte, suivi par un autre sur les colonies.

La dernière partie de ce volume de 430 pages de texte se déplace vers le Etats-Unis. Il y est question de l’affaire Alger Hiss, de la crise de Cuba (dans un magnifique et éclairant article qui démontre que Kennedy et Khrouchtchev ne jouaient pas aux échecs mais au poker p. 335), de Henry Kissinger, de la Guerre Froide (avec démontage en règle du livre chroniqué) et de l’éclipse de la Gauche aux Etats-Unis. Le dernier chapitre est un comparatif lumineux entre les Etats-Unis et l’Europe.

La conclusion aborde le retour de la question sociale, centrale au XIXe siècle, avec parfois des approximations (pas de Front National en 1978 ? p. 412) ou des attaques moins bien fondées (sur Giscard d’Estaing p. 406). Cela ne transpire pas l’optimisme …

La diversité des thèmes est très plaisante, avec toujours une grande qualité d’écriture et une agilité intellectuelles remarquable. Une pointe d’acidité britannique vient de temps en temps mettre un coup de fouet au lecteur. Si sa connaissance de l’Europe avait été amplement démontrée, celle de l’histoire de Etats-Unis manquaient encore d’exemple. C’est fait avec ce recueil qui ravira les aficionados de T. Judt.

(«Blair made London and Britain great again », ça rappelle quelque chose p. 222 … 8)