Oeuvres III

Recueil de textes de Howard Philipp Lovecraft.

Ouh !

Ne pensez pas pour autant que les spéculations fantastiques sur l’univers ou sur la vie m’indiffèrent, même si je n’y adhère pas. Au contraire, comme les rêves mystérieux qui m’inspirent mes histoires fantastiques, elles m’intéressent d’autant plus que je n’y crois pas. p. 1223

Le troisième et dernier tome des œuvres de H.P. Lovecraft peut être considéré comme rallongé. Il est au minimum très inégal. S’il côtoie les sommets, il est aussi alourdi par les collaborations posthumes de August Derleth (à qui il faut reconnaître le grand mérite d’avoir sans relâche diffusé l’œuvre de l’écrivain de Providence) dont on peut aisément se passer.

Ce volume est d’une grande variété, en plus d’être très épais. Il est divisé en plusieurs sections, d’inégales longueurs et importances. La première partie est constituée par les écrits inspirés des rêves de l’auteur. Aux nouvelles (parmi lesquelles les très connues La Malédiction de Sarnath, Le Témoignage de Randolph CarterPolaris, La Quête d‘Iranon ou Les Chats d’Ulthar) succède la suite de Kadath l’Inconnue (composée de A la Recherche de Kadath, La Clé d’argent et A travers les portes de la clé d’argent). Puis dans le chapitre « Rêves et Chimères », l’éditeur a rassemblé diverses lettres de H.P. Lovecraft où ce dernier explique les liens entre ses rêves et ses écrits ou l’origine de certains motifs. De ces textes, il faut faire ressortir La Quête d’Iranon et le cycle de Kadath (sauf peut-être son dernier épisode) qui pour nous sont très au-dessus du lot. Il y a du Alice dans le cycle. Le rêve …

La partie suivante rassemble les écrits satiriques et les pastiches pour lesquels H.P. Lovecraft est sans doute le moins connu et qui n’étaient sans doute pas non plus destinés à la publication. Les notes et l’introduction de l’éditeur aident fortement à la compréhension de ces courts textes. Au lecteur il est ensuite proposé une très longue suite de textes de A. Derleth, à partir de canevas de H.P. Lovecraft. C’est là que le contraste est violent, car au niveau du style, tout oppose les deux auteurs et amis. Quand Lovecraft va à l’efficacité et conduit son récit à la première personne, Derleth use de la polyphonie et délaie de manière outrancière. On peut éventuellement croire à des idées originales de Lovecraft, mais le traitement est battu et rebattu. La lecture en est très pénible mais montre en creux les qualités de l’auteur principal de ce recueil. L’espoir que le rythme s’accélère est constamment déçu.

La section suivante collationne divers textes, allant du guide touristique au récit de voyage pour aboutir à des essais portant sur la superstition ou sur F. Nietzsche. Le guide de voyage décrit Québec en démarrant par l’histoire de la Nouvelle-France. Il est écrit à l’usage personnel de l’auteur (sans modification substantielle de l’éditeur au vu d’incohérences comme la chapelle russe grecque orthodoxe de la p. 1160 ou les charmes médiévaux p. 1069) et long de 180 pages. Fusionnant recherches et visite sur place, ce guide présente de manière synthétique l’histoire du Canada français, avec quelques redites (pas trop gênantes et finalement assez classique dans ce genre de littérature) mais aussi quelques défauts. La Grande Paix de 1701, fondamentale pour la compréhension des rapports sociaux en Nouvelle France et leur grande spécificité, n’est pas évoquée. La description de la ville en 1930 propose des circuits de visites dans tous les quartiers du plus ancien établissement encore actif au Nord du Rio Grande. H.P. Lovecraft, qui ne perd jamais une occasion de crier « God save the King » (les Etatsuniens sont des barbares p. 1057), p, montre que son attention pour l’architecture ne se limite pas à la Nouvelle-Angleterre, et que s’il ne cache pas son inclination pour l’Angleterre et les loyalistes de 1774 (sa dévotion vieil-anglaise p. 1005, sa complaisance pour la déportation des Acadiens p. 1017), il admire les réalisations des colons français et le courage de leurs explorateurs (mais pas la religion papiste et ses reliques, p. 1132, dont il s’amuse. La page 996 voit un concentré des positions lovecraftiennes : contre la standardisation et le mécanisme, les choses anciennes contre « rempart à la désillusion de la décadence ».

Les nouvelles publiées dans les autres tomes l’ont montré, H.P. Lovecraft est très conscient de l’influence hollandaise en Nouvelle-Angleterre (p. 1081). Il résume une partie de ses connaissances dans un court texte, qui fait suite à celui qu’il a retravaillé pour son ex-épouse Sonia Greene (suite à son voyage en Europe). On peut clairement y voir insérées les propres idées de Lovecraft (comme le signale dans une courte notice S.T. Joshi) mais aussi que S. Greene a assisté à un discours d’Adolf Hitler à Wiesbaden en 1932 (p. 1162). S. Greene n’est pas très tendre avec les commerçants français, toujours prêts à arnaquer le touriste (p. 1163) même si elle voit Paris comme la Nouvelle Athènes, tout comme V. Hugo en 1841 dans Choses vues.

D’autres textes peuplent cette dernière partie, que l’on peut diviser en deux sous-parties. La première rassemble des écrits sur l’astronomie, la religion, le temps et la linguistique. La seconde partie est plus ancrée dans l’actualité, avec des sujets allant du monde anglo-saxon (il est pour l’aristocratie p. 1245), à la Première Guerre Mondiale, à l’histoire de l’art contemporain (contre le fonctionnalisme p. 1232) et aux relations entre matérialisme, idéalisme et nietzschéisme. Mais l’auteur n’est pas toujours très bien renseigné, quand il met dans la même catégorie l’autocratie russe et le régime impérial allemand en 1915 (p. 1246).

Le volume est complété par une bibliographie fournie et un répertoire francophone de la critique lovecraftienne, arrêtée en 1991 (la seconde édition de 2016 n’a pas actualisé cette liste). La traduction est efficace, sans être irréprochable (décade pour décennie p. 159) ou toujours plaisante (p. 1159, p. 1244 en note).

Certaines pages, il faut le dire, relèvent du combat. Les nouvelles de A. Derleth sont très dispensables et ne valent que pour permettre la comparaison avec le style lovecraftien et imaginer ce que cela aurait pu donner si le concepteur des synopsis avait écrit le texte. Les textes d’actualité, par leurs outrances et leur lien avec la guerre ne sont pas les meilleurs, mais font partout des premiers publiés. Les articles philosophiques jettent par contre une lumière très appréciable sur ce que fait l’auteur dans ces récits fantastiques, annihilant toute tentation de voir de l’ésotérisme dans l’œuvre (Matérialisme et idéalisme). Les autres lettres (après le Cycle de Kadath) renseignent avec intérêt le lecteur sur le processus créatif de H.P. Lovecraft. Le volume n’aurait donc rien perdu à être un peu plus fin. Mais il n’aurait pas forcément élargi son public potentiel, qui est bien celui des gens qui veulent connaître le maximum de cet auteur et ne pas se limiter aux quelques nouvelles du Mythe de Cthulhu. La bibliographie et le répertoire des études lovecraftiennes, bien que daté, vont bien dans ce sens.

Avec plus de 1300 pages et des textes aussi différents que ceux rassemblés dans ce dernier volume des Œuvres, il ne pouvait pas que y avoir un haut niveau constant de qualité. Mais la lecture en valait assurément le coût !

(comment marier son loyalisme envers la couronne britannique et son athéisme, il ne donne pas la solution … 6,5)

 

Le petit-neveu de Pickman

Bande dessinée de Nicolas Fructus.

L’art comme thérapie ?

Le petit-neveu de Pickman rassemble 40 planches monochromes, sans dialogue, et formant une histoire inspirée du monde de H.P. Lovecraft. Le titre, très directement inspiré du Modèle de Pickman (1926), du même auteur, ne peut pas le démentir.

Comme dans la nouvelle, le personnage principal est un artiste produisant des œuvres horrifiques. Sa compagne cherche peut-être à le libérer de ses rêves mais le rituel ne tourne pas comme prévu …

L’absence de dialogue permet évidemment à l’imagination du lecteur, et pour ainsi dire à chaque lecture, de s’imaginer une multiplicité d’histoires à partir de la base graphique que propose N.  Fructus. Mais même si la parenté avec Lovecraft, comme c’était déjà le cas dans Gotland du même N. Fructus (avec Thomas Day), est indéniable (le titre, le sujet, la référence explicite au Mythe de Cthulhu), les différences sont très grandes : le narrateur est ici omniscient, l’influence africaine très prégnante (dans la décoration, mais à contre-emploi de ce qu’en faisant le Maître de Providence) et le côté psychologique est quasiment absent, au profit d’une sensualité affirmée, pouvant même tourner au gore. On sent bien que l’auteur veut faire voir au lecteur l’éventualité d’une autofiction (le fait que le dessinateur du livre ne ressemble pas trait pour trait à N. Fructus n’est pas dirimant), mais ce petit livre bien dessiné montre aussi la difficulté à faire de l’horreur cosmique sans texte, même si le dessin suggère très bien le mouvement.

Un livre court, qui se renouvelle de lui-même, mais qui est affecté des mêmes faiblesses et des mêmes points forts que le Gotland.

(la fin est ambigüe à souhait … 6,5)

Gotland

Recueil de nouvelles d’horreur fantastique de Nicolas Fructus et Thomas Day.

Poulpe poulpe pidou pou.

Faire le pari de produire du Lovecraft sans Lovecraft et en plus de richement illustrer le résultat, ce pari, Nicolas Fructus (auteur de deux nouvelles du recueil et illustrateur) et Thomas Day (auteur d’une nouvelle) l’ont tenté. Est-il pour autant réussi ?

Le livre se présente sous la forme d’un grand format, à la couverture embossée. A l’intérieur sont rassemblées trois nouvelles, sensiblement d’égale longueur, contenant chacune une illustration dépliable. Entre chaque nouvelle, elle-même illustrée dans un style différent mais liée aux autres par une typographie commune, sont rassemblées des illustrations complémentaires (architecturales, « animales ») sur plusieurs pages.

La première nouvelle donne son nom au volume et Nicolas Fructus en est son auteur. Evidemment, c’est aussi le lieu de l’action, où Björn passe au travers d’un cercle de pierre et se retrouve confronté très vite à la disparition d’enfants dans son village. D’autres phénomènes inexplicables conduisent Björn à s’intéresser à certains amoncèlements de pierres qui vont le conduire à un voyage souterrain. Cette nouvelle, prenant place à une époque difficilement cernable (Moyen-Âge ? Epoque moderne ? Antiquité ?), bénéficie d’un twist final très plaisant et pouvant laisser le lecteur interloqué.

La seconde nouvelle est signé Thomas Day et transporte le lecteur au XXIe siècle, à Forbach en Lorraine. Un jeune homme franco-brésilien prénommé Matteo arrive dans cette cité (même sans élément fantastique, ce lieu évoque l’effroi, ce qui est rudement bien trouvé pour une nouvelle d’inspiration lovecraftienne) pour régler la succession de son grand-père, retrouvé mort dans l’observatoire de son manoir. Il vient avec sa petite-amie Lin mais les choses ne vont pas aussi vite que prévu. La lecture d’une lettre retrouvée cachetée dans le coffre du défunt va conduire Lin à s’aventurer dans l’immense propriété pour retrouver Matteo dont la disparition nocturne, dans l’observatoire, ne peut être qualifiée que d’inquiétante. N’utilisant pas la narration à la première personne mais une succession de scènes remontant le temps, T. Day écrit ici une nouvelle au versant sensuel affirmé, dans la ligne de ses autres productions. La violence n’y est pas que mentale, dans un univers qui s’autorise quelques écarts avec le canon lovecraftien mais qui par sa localisation moins imaginaire et parlant peut être plus au lecteur francophone de par son inscription temporelle, permet à l’histoire d’obtenir une épaisseur (et une poisseur) plus que convenable.

Enfin, N. Fructus revient pour la troisième et dernière nouvelle. Elle met en scène Homan, un journaliste peut-être, qui au milieu des années 1930 interroge Mme Maréchal, la veuve d’un ingénieur actif dans la construction de routes en Amérique du Sud. Homan remarque sur une photo dans la demeure de la veuve la présence d’un poulpe géant et parvient à mettre la main sur une série de plaques photographiques de l’ingénieur après le décès de la veuve. C’est le début d’une enquête basée sur ces photos qui montrent des créatures plus étranges les unes que les autres. Mais Maréchal semble être le seul à pouvoir les voir, les autres témoins disparaissant sans laisser de trace. En traitement, l’ingénieur est autorisé par son médecin à courir le monde pour photographier, ce qui lui permet de rencontrer d’autres personnes pouvant voir ces créatures des failles. Mais ces personnes singulières commencent elles aussi à mourir … Si l’on revient à une narration à la première personne, la fin sonne étrangement aux oreilles du lecteur engagé de H.P. Lovecraft. Il manque ce sentiment d’inéluctabilité, de destinée grise et sans espoir où le personnage principal n’attend pas la mort mais quelque chose de bien pire. L’accumulation de scène ne semble pas être une gradation mais plus un inventaire à la Prévert, et l’on s’approche dangereusement des limites du fantastique avec l’incohérence.

De ce fait, la troisième histoire nous semble la plus faible. Même si l’on se rapproche le plus du contexte lovecraftien, il manque des éléments. Certes, le poulpe géant est transparent, mais il est aussi assez mal utilisé comme clin d’œil. De manière général, le recueil joue avec les codes lovecraftiens, qu’ils soient symboliques (l’écrivain éternel, les Grands Anciens, les espaces périphériques) temporels (la contemporanéité de Forbach, les années 30 de la dernière nouvelle), spatiaux (les espaces non-euclidiens)  ou de narration (narration à la première personne ou justement son non-emploi qui contribue à la constitution d’une histoire à rebours d’un même lieu maudit). D’un côté on n’a donc une inspiration qui jamais ne tombe dans la servilité et de l’autre côté, il manque certains éléments, peut-être même caricaturaux (aller, allons jusqu’au sans doute !), qui font le goût rhodinésien, intensément lovecraftien. Où sont les géométries non-euclidiennes, l’ichor, les irisés, les horreurs éthiques, purement mentales ? Les archaïsmes voulus et travaillés du Maître de Providence, arrivé au bout de la lecture, il nous a semblé, pour le meilleur ou pour le pire, qu’ils auraient pu avoir une place. Si infime soit-elle.

Etait-ce trop trop physique et pas assez métaphysique ? Le diamant était incontestablement là, mais il n’a pas été poli au maximum de ses possibilités au niveau du texte, mais l’écrin des illustrations est très loin d’en abaisser les reflets.

(représenter de l’architecture perverse, ça reste difficile tout de même …6,5/7)