Mari

Capital of Northern Mesopotamia in the Third Millenium
The archaeology of Tell Hariri on the Euphrates

Un ? Deux ? Non, trois canaux pour une ville !

Essai d’archéologie mésopotamienne de Jean-Claude Margueron.
D’abord publié en francais en 2004 sous le titre Mari : métropole de l’Euphrate au IIIe et au début du IIe millénaire av. J.-C.

Aux cités connues de Babylone, Ur, Sumer, Ninive et Ugarit, il faut sans conteste ajouter celle de Mari. Telle est la conclusion persuasive de l’archéologue Jean-Claude Margueron, qui pendant plusieurs décennies a dirigé les fouilles sur place à la suite de André Parrot (qui avait commencé les fouilles dans les années 1930).

Pourquoi Mari est-elle une cité exceptionnelle dans le contexte syro-mésopotamien des troisième et second millénaire avant notre ère ? Premièrement, parce que la ville a été construite une première fois vers 2950 av. J.-C. dans un environnement désertique, sans qu’il y ait eu auparavant un peuplement. Ensuite, comme la ville a été fondée pour contrôler le flux commercial qui emprunte ou longe le cours de l’Euphrate, sa construction a été concomitante du creusement de deux canaux, l’un dérivant le cours de l’Euphrate et qui traverse la ville et l’autre doublant l’Euphrate en ligne droite sur rien moins que 120 km et qui relie donc la Syrie et les villes du sud.

La préface du livre, écrite pour la publication en langue anglaise ainsi que l’adresse rappelle que l’intégrité du site est en danger du fait du conflit en Syrie (Tell Hariri est aujourd’hui en Syrie, dans la province de Deir ez-Zor, proche de la frontière avec l’Irak). Hélas, ce danger pressenti en 2014 s’est matérialisé par un pillage à grande échelle par de nombreux groupes armés, avec l’usage d’explosifs.

Puis l’auteur présente le site dans un premier chapitre, en commençant par une description du tell (masse de terre qui résulte de la ruine des bâtiments faites de briques de terre crue), puis de son environnement géologique, géographique (à 360 km de Babylone et 430 d’Ugarit sur la côte syrienne) et climatique. La place dévolue à l’Euphrate est bien évidemment très grande, tout comme la question de la pluviométrie, centrale pour comprendre la ville et les dangers qu’elle doit éviter. La fin du chapitre raconte la découverte du site en 1933, les premières fouilles et comment le site a pu être rapproché du nom de Mari, déjà connu par des écrits retrouvés dans la cité d’Ebla. Les différents secteurs de fouilles sont passés en revue, permettant de dégager différentes étapes dans le développement de la ville (Ville I, II et III). Seuls 8 hectares sur les 110 de la cité ont été fouillés.

Le second chapitre se concentre sur la fondation de la ville au tout début du troisième millénaire, à partir de deux cercles concentriques. Un travail de terrassement important a eu lieu pour obtenir une surface plane et ainsi pouvoir, à l’aide d’une corde, tracer ces deux cercles. Le rayon du cercle extérieur est d’environs 950m (p. 15). Les différentes villes reprendront toutes exactement ce schéma. Parallèlement sont excavés deux canaux : le canal de liaison à l’Euphrate et celui destiné au transport de marchandises (surtout pour éviter de devoir faire changer de rive les haleurs dans les méandres, p. 21).

Le chapitre suivant propose au lecteur d’explorer les différentes étapes urbaines de Mari. La première ville dure environs trois siècles entre 2950 et 2650 a. C. Puis après nivellement, la seconde ville est construite vers 2550, mais sera détruite vers 2220 par les Akkadiens (Naram-Sim ou Sargon II). Enfin la ville III, celle de la dynastie des Shakkanakku (étymologiquement « les gouverneurs ») et des dynasties amorites peut être située chronologiquement entre 2200 et 1760, quand Hammurabi de Babylone détruit Mari de manière systématique. Il n’y a plus de peuplement d’importance sur place par après.

Le quatrième chapitre donne plus de détails sur l’urbanisme de la ville. Le système défensif est analysé dans ses différentes composantes et dans leurs évolutions : enceinte intérieure, digue (la digue circulaire doit protéger la ville des violentes pluies qui sinon endommageraient les murs) puis mur extérieur et les portes. Dans ce chapitre des vues d’artistes permettent au lecteur de se faire une meilleure idée du système, en plus des plans. Puis J.-C. Margueron fait le tour des connaissances disponibles sur les différents quartiers de la ville, montrant là encore les continuités entre les différentes époques mais aussi les changements (il n’y a un quartier des sanctuaires qu’à partie de la Ville II, p. 51).

Allant toujours plus loin dans sa progression du général vers le particulier, l’auteur s’intéresse ensuite dans le chapitre suivant à l’architecture domestique à travers différents exemples, essayant de déterminer les fonctions des espaces ou des pièces. La question de la couverture, de l’évacuation des eaux et des étages est bien évidemment traitée. La question des différents bâtiments religieux est abordée dans le sixième chapitre, tout comme les fonctions qu’ils ont pu abriter. Si l’on ne connaît rien de l’organisation religieuse de la Ville I, pour les périodes suivantes, le fouilles ont permis de mettre au jour différentes constructions, que ce soit dans le quartier des sanctuaires (temples d’Ishtar, de Ninni-zaza, d’Ishtarat, de Shamash, de Ninhursag et terrasse dite du Massif Rouge avec son temple-tour) ou dans le palais. La Ville III reprend la tradition, en ajoutant certains sanctuaires (les Temples Anonymes par exemple, p. 93). L’auteur, en fin de chapitre, discute de la place de Mari dans le paysage mésopotamien et essaie de déterminer les influences religieuses dont la ville a été le réceptacle, soulignant l’influence levantine (les bétyles, le temple-tour p. 100).

Les palais sont l’objet du septième chapitre. Les différentes phases sont commentées, tout comme sont analysées ses différentes fonctions. Le palais de la Ville III (180m par 130m, soit 2,3 ha !) est le mieux connu et l’auteur peut conduire le lecteur dans différents espaces et secteurs de manière très crédible. A ce grand palais royal s’ajoute dans la ville la présence d’un petit palais qui a pour particularité d’avoir sans doute abrité le roi pendant la construction du grand palais mais aussi d’être construit sur deux hypogées, dont l’un sous la salle du trône et donc en lien direct avec celui-ci (p. 123).

Ces deux tombes permettent à l’auteur de parler des pratiques funéraires à Mari (huitième chapitre). Les tombes, comme ailleurs en Mésopotamie, sont creusées dans les maisons (dans des jarres ou dans des caissons). Ce chapitre, un peu court, envisage les pratiques funéraires sur le temps long, allant jusqu’aux tombes séleucides découvertes sur le site.

Aux artefacts découverts dans les tombes, l’auteur ajoute dans le chapitre suivant ceux retrouvés en dehors d’un contexte funéraire, en plus des installations domestiques, comme des canaux. En plus de différents types de poteries, de nombreux objets métalliques ont été retrouvés, ce qui n’est pas étonnant pour une ville qui a été un très grand centre de production de ce type de biens. Ces découvertes montrent aussi la place de Mari au sein de différents réseaux commerciaux (p. 139).

L’avant-dernier chapitre s’intéresse quant à lui à l’art, qu’il soit populaire ou de cour. Plaques gravées, sculptures, mosaïques, reliefs, sceaux et peintures sont au programme. La peinture dite de l’Investiture à la période amorite, de part sa mise en parallèle avec le cheminement des salles vers le trône, est particulièrement impressionnante (p. 154). Le livre s’achève, après un très court dernier chapitre sur les textes exhumés à Mari qui fait office de conclusion (l’exception que constitue Mari), par un court glossaire et une bibliographie indicative.

Avec tout ce qu’il y a à dire, ce livre est bien trop court. Avec tout ce qui a été découvert, il y avait sans doute moyen de faire un livre bien plus gros. Mais on a néanmoins après la lecture une image déjà très nette de ce que pouvait être une telle cité, et imaginer l’organisation sociale nécessaire à sa fondation et son fonctionnement. Une connaissance préalable en archéologie orientale est très fortement recommandée : c’est globalement un livre qui s’adresse en premier lieu à des spécialistes mais qui propose néanmoins une vue d’ensemble. Il est très richement illustré, avec quantité de photographies et de plans. Certains de ces derniers pourraient cependant être mieux légendés (le quartier des temples p. 88 par exemple). Une coupe stratigraphique donne à voir l’imbrication des différentes villes mais aussi comment se présentent les nivellements effectués avant les refondations (p. 28). L’explication sur les voies absorbantes est particulièrement impressionnante (p. 53), tout comme la traduction en jours de travail de certains aménagements (p. 42, avec les 1,57 milliard de briques crues nécessaires à la reconstruction du mur intérieur de la Ville III sur 3,14 km !). Même si la ville I n’a pas de double enceinte, la construction de la ville, des défenses et de des canaux (plus celui d’irrigation) au début du troisième millénaire, cela ne peut cesser d’impressionner le lecteur.

Un livre d’une énorme qualité pour un site exceptionnel.

(Shakkanakku ! 8)

L’Etat Islamique pris aux mots

Essai de géopolitique de Myriam Benraad.

La peinture n’est pas leur passion première.

En 2005 sortait en librairie, sous les plumes de Gilles Kepel et de Jean-Pierre Milelli, le livre Al-Qaida dans le texte. Depuis, pour des raisons idéologiques et stratégiques, l’Etat Islamique (EI) s’est détaché d’Al-Qaida en 2013 (voir sur ce point Will McCants dans ces lignes, mais pas dans la bibliographie) et son discours s’est donc franchement séparé de son ancienne appellation. Il n’était donc pas illogique que Myriam Benraad, une disciple de G. Kepel, s’attaque à l’analyse du discours de l’EI, dans le but d’explorer les ressorts idéologiques de l’EI et  sa vision du monde, pour finalement mieux le combattre sur le plan informationnel.

L’introduction précise les buts et la méthodologie du livre en accentuant sur la pensée binaire de l’EI (mais aussi par moment de G. W. Bush p. 8), qui cherche à supprimer la zone grise entre ce que l’EI appelle l’Occident (et donc l’apostasie) et eux (où le croyant est chez lui dans le califat et peut s’y réaliser). L’auteur dit aussi dans l’introduction analyser les écrits et les contenus audiovisuels de l’EI à travers une grille d’analyse classique du discours politique, en le confrontant avec la réalité. Pour ce faire, M. Benraad présente d’abord les supports médiatiques de l’EI (en trois pages) avant de passer aux vingt chapitres du livre, traitant chacun d’une dyade.

Le premier chapitre est intitulé « Orient et Occident ». Comme tous les autres chapitres, en exergue se trouve une citation qui sert d’illustration du texte qui suit. Le lecteur est de ce fait confronté au problème principal de la forme choisie dans cet ouvrage : le système de références choisi est imprécis du fait de la volonté de l’auteur d’utiliser le système dit « Harvard » avec seulement le nom de l’auteur et la date de publication, ce qui dispense, commodément, de donner un numéro de page (mais « allège » la page, puisqu’il n’y a plus de notes infrapaginales). Si l’on ne s’occupe que de fanzines limités en nombre de pages, c’est éventuellement jouable, mais quand on fait de même avec des ouvrages aux nombre de pages conséquents, c’est comme s’il n’y avait aucune référence. Toujours est-il que M. Benraad démontre avec justesse que l’EI se déclare comme l’Orient, et que ses ennemis sont donc l’Occident. L’auteur analyse avec justesse la construction d’un Occident simpliste par l’EI (les croisés, les Romains etc.) avec en sus, malgré une haine des orientalistes, un auto-orientalisme (p. 21-22) du fait de la venue de nombreux jeunes ayant vécu en Occident et qui ne se sont pas défaits de leurs codes culturels (voir de leur langue).

On retrouve la même architecture dans les chapitres qui suivent : civilisation et barbarie, Islam et mécréance, jihad et croisades, colonial et décolonial, unité et division, califat et démocratie, oumma et nation, Tyrannie et libération, corruption et justice, humiliation et revanche, grandeur et décadence, tradition et modernité (sans définition de ladite modernité), bien et mal, pur et impur (le culte moderne de la pureté p. 121), beauté et laideur (l’esthétique occidentale, celle du jeune urbain connecté p. 126-128), utopie et dystopie, immanent et transcendant, paradis et enfer et enfin, vie et mort. La conclusion souligne la nécessité d’un contre-discours et évoque les débats francophones sur le jihadisme de manière succincte et assez neutre (p. 158), précédant un glossaire des mots arabes (bien fait mais où on ne comprend pas la présence d’étoiles devant certains mots) et une courte bibliographie.

Ce livre se veut pédagogique (exposition des buts du livre, p. 13) mais ne peut hélas pas toujours éviter le simplisme (par exemple, une définition bien trop restrictive des croisades p. 39) ni par moments un retour à un texte pour les spécialistes (A. M. al-Zarqaoui est cité sans date p. 58). Il y a de très nombreuses très bonnes remarques dans ce livre (sur la pensée colonialiste de l’EI, sur le concept d’unicité dans le Coran p. 61, sur ce que le Coran favorise comme régime politique p. 67 ou encore par exemple sur l’anachronisme de l’oumma conceptualisée par l’EI p. 76) , fruit de nombreux travaux et d’une attention à ce qui s’écrit sur l’EI et le salafisme-jihadisme de par le monde, toujours avec la mise en avant de termes en langue arabe avec l’explication du sens que leur donne l’EI. Mais si l’on compare ce livre à sa référence, Al-Qaida dans le texte, les citations sont beaucoup moins longues et ne sont pas commentées, elles ne sont qu’illustrations. Le texte souffre aussi de répétitions et de faiblesses de constructions, voire de phrases obscures ou d’adjectifs mal choisis (p. 109). Une écriture trop rapide ?

De plus, plus gênant que ces remarques de forme, ce qui a notre sens plombe cet ouvrage est l’aisance avec laquelle sont cités certains noms dont on en voit pas avec clarté le lien avec le sujet, et qui donc se rapproche du lâcher de nom. Pourquoi citer E. Durkheim dans une comparaison entre le suicide en Occident et dans les pays arabes alors que le sociologue n’a pas travaillé sur cette aire (p. 154) ? Il en est de même avec H. Arendt (p. 115) ou K. Mannheim, le sociologue (p. 133). Cela manque d’explications, comme quand M. Benraad parle « d’approche politique démocratique » en Islam avant l’Occident (Athènes comprise ? p. 63) ou quand elle affirme que le kamikaze peut aussi se retrouver aussi dans les traditions juives et chrétiennes (p. 154), sans donner le moindre exemple. Il y a une claire volonté de faire direct et pratique, de montrer une voie, mais cela se fait ici au détriment de l’exposé.

C’est donc une petite déception que ce livre de 190 pages, qui n’est pas que défauts, loin de là, mais ne se hisse pas au niveau de son devancier.

(ah le lol-jihad, avec ses vidéos de chatons p. 23 … 6)

Major Trends in Jewish Mysticism

Essai d’histoire des religions de Gershom Sholem.
Publié en français sous le titre Les grands courants de la mystique juive.

Lumières dans toutes les directions.

Nous avons pu rencontrer la mystique chrétienne et rhénane dans ces lignes en s’intéressant à ses productions, tout comme a pu avoir un aperçu du rationalisme juif médiéval en se rapprochant de la pensée de Maïmonide. De même, le mouvement charismatique juif (dit ultra-orthodoxe) nous avait été décrit d’un point de vue ethnographique. Il manquait donc encore à notre tableau, entre autres, la mystique juive affrontée depuis son versant intellectuel. Malgré son âge certain (première parution en 1941), ce livre est resté une référence dans l’étude de la mystique juive et de ses différentes formes. Il répond à ce vide particulier dans notre tableau.

Le livre reproduit neuf leçons, données en 1938 à New-York. Toutes ont été complétées a posteriori, sauf la dernière. Pour faciliter la lecture, les notes, très nombreuses, ont été rassemblées en fin de volume. Une fois passé les différentes préfaces, de ces neuf leçons, on peut faire ressortir sept parties.

La première de ces parties est une introduction générale, décrivant le but de ces leçons et débutant comme de bien entendu avec une définition du mysticisme, à savoir un pont au-dessus de l’abîme créé par la religion à la sortie de la religion primitive où tout était uni (p. 8), où comme Thomas d’Aquin le dit, la connaissance de Dieu au travers de l’expérience (p. 4). L’auteur passe ensuite à d’autres généralités sur le mysticisme juif sur les Sefirots (les dix sphères créatrices de Dieu), la Torah, l’usage de la langue chez les Cabalistes (pas née en réponse à la philosophie mais s’appuyant même sur elle pour aller vers une autre direction p. 24), le problème des sources (puisque les mystiques juifs sont peu portés sur l’autobiographie, sauf exceptions p. 16), sur la métaphorisation et la symbolique, sur le retour du mythe dans le judaïsme (p. 22) et enfin sur l’absence d’élément féminin dans le mysticisme juif (au contraire de son équivalent chrétien ou musulman, p. 37-38). On ne peut pas cacher que cette introduction démarre sur les chapeaux de roues et qu’il faut bien s’accrocher dès le début, au risque de ne pas tout comprendre par la suite. Il faut saisir cette différence entre le l’abstraction philosophique et le symbolisme mystique qui regardent différemment la même Loi … Mais l’auteur ne cache pas non plus les dangers dans lesquels et le mysticisme et la philosophie peuvent tomber (p. 36-37).

La seconde leçon entame la progression chronologique avec le mysticisme dit du Char (Maaseh Merkabah), dont l’efflorescence a lieu entre le Ve et le VIe siècle. Il se base sur la vision du char céleste qu’a eu Ezéchiel mais aussi sur les visions personnelles des mystiques (et qui peuvent être antinomiques avec la vision du prophète, p. 45-46). Sur les auteurs de ces textes et visions, la science semble avoir quelques problèmes à y attribuer des auteurs qui ne soient pas fictifs ou anachroniques. Ces auteurs par contre ne sont pas isolés, ils appartiennent à des écoles, à des groupes de mystiques qui ont pour caractéristiques communes d’avoir peur d’être accusés d’hérésies (pourtant certains de leurs hymnes sont intégrés dans la prière communautaires p. 60) et d’user de chiromancie et de physionomie (p. 47-48). Ces deux techniques divinatoires, tout comme les pythagoriciens du IVe siècle, sont utilisées pour définir les critères d’adhésion du novice. Ce n’est d’ailleurs pas la seule chose que les pythagoriciens ont en commun avec les mystiques du Merkabah, puisque ces derniers judaïsent l’idée déjà ancienne des sept degrés du Paradis (p. 53-54). De manière assez étonnante, et sans doute au grand dam de Maïmonide, ces mystiques ne semblent pas trop réticents devant l’anthropomorphisation de Dieu, celle d’un Dieu/roi assez différent du Dieu/esprit des rabbins (p. 63).

La troisième leçon quitte les rives de la Méditerranée pour les sombres forêts de la Germanie et y trouver le Hassidisme médiéval (qui n’a rien à voir avec celui, est-européen, du XVIIIe siècle). Celui-ci prend place entre 1150 et 1250. Le texte central de ce mouvement est le Sefer Hasidim, écrit par Juda de Ratisbonne, qui montre des connexions avec la pensée chrétienne et plus particulièrement la réforme clunisienne (p. 81). On trouve ces dévots dans tous les grands centres du judaïsme germanique et ils se démarquent par leur radicalité, leur insensibilité au blâme et à la louange (l’ataraxie aussi prisée des saints chrétiens de la période, p. 97). D’une certaine manière, ces mystiques ne sont pas inconnus du grand public puisque l’histoire du golem leur est lié, mais l’importance de l’extase n’est pas passée dans la culture populaire. L’aspect magique est d’une très grande importance (maîtrise des éléments), faisant pièce à la figure du « faible piétiste » (p. 99). Ces mystiques allemands usent de diverses techniques de combinaisons de lettres et de chiffres, basées sur des textes liturgiques, même si le lecteur éprouve du mal à saisir le but de ces jeux combinatoires. Ces techniques (appelées Gematria, Notarikon et Temurah, p. 100) sont en fait minoritaires dans le Cabalisme auxquelles elles sont attribuées. G. Sholem compare le Hassid du Moyen-Age à ceux de l’époque moderne et aux mystiques du Char (p. 101 et 118).

La quatrième partie est constituée des trois chapitres décrivant la Cabale, qui prend son essor vers 1200 pour connaître son apogée à la fin du XIIIe siècle. Ce courant ne rejette pas la tradition mais accorde une grande place à l’inspiration, et par conséquent, s’adresse à une élite (sans pour autant toujours réussir à y rester confiné p. 125). La première variante étudiée par G. Sholem est celle d’Abraham Aboulafia qui décrit comment se préparer à la méditation et à l’extase et qui souhaite séparer la magie de l’utilisation des noms de Dieu (p. 145). L’auteur décrit par ailleurs la théorie prophétique de ce dernier comme un mélange entre Maïmonide et le yoga (p. 135).

La seconde variante est celle du Zohar, que G. Sholem développe en deux chapitres. Le premier de ces chapitres, très impressionnant, est consacré au livre lui-même ainsi qu’à son auteur et le second chapitre explore la théorie théosophique du Zohar.
En ce qui concerne le livre, pour l’auteur, il n’y a plus de débat sur l’auteur du Zohar : c’est Moïse de Léon (un espagnol donc, comme beaucoup des premiers cabalistes), qui n’a jamais avoué avoir été l’auteur de ce livre écrit en araméen et qui le cite dans d’autres de ses écrits (p. 201). Pour G. Sholem, le Zohar est l’antithèse d’Aboulafia et élabore une théosophie juive (un terme que G. Sholem définit, et cela n’a rien à voir avec une pseudo-religion p. 205-206). Pour ce qui est de cette même théosophie, elle s’appuie sur une lecture mystique de la Torah (p. 209), ce qui fait tu Zohar le premier livre juif intégrant l’idée chrétienne qu’il y a quatre modes d’interprétation d’un texte sacré (littéral, homilétique, allégorique et mystique, p. 210). De leurs lectures, les Cabalistes déduisent qu’Adam est responsable d’une fissure entre la vie et l’action et que ce monde cassé n’est réparable que par la dévotion à Dieu (p. 232-233). L’accent est aussi mis sur la pauvreté, là encore une première dans le judaïsme rabbinique (p. 234), ainsi que sur l’élaboration d’une théorie du Mal (p. 235) et d’une théorie de l’âme (p. 239).

Mais l’expulsion d’Espagne, vécu comme un traumatisme égal à la destruction du Temple pour beaucoup de contemporains, va rebattre les cartes et avoir une influence considérable dans la mystique de l’époque moderne qui avec les théories d’Isaac Luria est le sujet du septième chapitre (p. 245). On retrouve avec ces mystiques le phénomène concentration, cette fois-ci dans la ville galiléenne de Safed, mais les idées développées par Luria, Moïse Cordovero et leurs disciples et successeurs ne se diffusent plus uniquement dans un petit cercle d’érudits mais atteignent un grand groupe de croyants à partir de 1550 (p. 284-286). Le point focal d’intérêt passe des origines du monde (les mystiques précédents) à la rédemption (mais passant par les origines, puisqu’ils développent l’idée du Tsimtsum, ce retrait de Dieu permettant l’existence du monde p. 260). Ainsi pour I. Luria, l’objectif de l’Homme est de réunifier le Nom de Dieu et de restaurer l’harmonie originelle (p. 275), avec participation de l’âme à un cycle de réincarnation (ou transmigration) faisant partie de ce processus de restauration dont la croyance se répand parmi les mystiques après l’Exil (p. 281-284).

Les idées cabalistes qui se sont insinuées dans toutes les communautés juives autour du monde et plus particulièrement dans l’empire ottoman pavent le chemin au sabbatianisme, cette hérésie mystique (mais aussi révolte juive) conduite par celui qui se voulait le Messie, Sabbataï Tsevi, et son prophète, Nathan de Gaza (le huitième chapitre). Ce dernier n’est pas que le prophète annonçant le Messie mais aussi l’interprète de l’apostasie de ce dernier (S. Tsevi, après d’être déclaré comme Messie, se convertit à l’Islam à Constantinople en 1666). Le sabbatianisme ne se limite pas pour autant à l’empire ottoman mais atteint jusqu’au nord de l’Europe (Prague, Offenbach) et il est particulièrement soutenu par les Marranes, qui eurent aussi l’expérience de l’Apostasie (p. 303 et p. 309). G. Sholem insiste aussi sur la difficulté qu’il y a eu jusqu’au XIXe siècle à étudier le sabbatianisme (à cause de ses paradoxes, p. 316, mais aussi par peur de l’hérésie, p. 299-300) et à comprendre cette révolte. Il met aussi en relation le sabbatianisme et le réformisme juif du XIXe siècle, le comparant à l’influence des Quakers et des Anabaptistes dans le christianisme (p. 301) et note le lien entre le Frankisme, son épigone allemand, et la Révolution française de 1789 (p. 320).

Le dernier chapitre est celui portant sur les seconds Hassidim. Pour l’auteur, c’est la troisième étape d’un même processus commencé avec le lurianisme et le sabbatianisme (p. 327) et qui est pour G. Sholem l’une des quatre options possibles après la chute du sabbatianisme (p. 328-329) avec lequel il y a une filiation qui se voit dans son rapport aux actes considérés comme scandaleux par les orthodoxes (antinomianisme, p. 334, comme par exemple avec des prières charismatiques). G. Sholem est très rapide dans ce chapitre où tout est un peu trop uniforme (mais l’auteur en est conscient et l’avoue dans la préface). Cette leçon est plus personnelle dans le ton et un peu moins construite (p. 337 par exemple). L’auteur dégage cependant quatre caractéristiques qu’il voit dans le mouvement (p. 343-344) : l’enthousiasme, des illuminés (zaddikim) au centre de chaque communauté, une idéologie dérivée du cabalisme mais populaire et imprécis dans sa terminologie et une appropriation individuelle de valeurs générales devenant ainsi éthiques.

On ressort avec éblouissement de la lecture. Si le sommet est le chapitre qui analyse le Zohar et son auteur, le reste du livre est à peine moins aérien du point de vue de l’érudition. Il y a une telle masse de lectures derrière ce livre ! Et l’auteur ne s’est pas contenté des ouvrages de mystiques juifs ou chrétiens, mais n’a pas laissé ni la philosophie ni le monde gréco-romain de côté. La lecture nécessite bien évidemment une grosse dose de concentration, mais son montant est amoindri par une écriture directe et claire, si tant est que le lecteur n’ait pas besoin de chercher la signification de trop de mots spécifiques au champ étudié.

Certaines idées sur l’aspect monolithique de la religion juive (celle de la période rabbinique) peuvent aussi être battues en brèche, tout comme certaines conceptions que l’on a pu avoir sur le sabbatianisme, au rayonnement plus large et plus puissant si l’on suit G. Sholem, européen comme ottoman, populaire plus que limité à certains cercles apocalypticistes.

G. Sholem n’hésite pas devant la controverse avec ses devanciers, anciens comme contemporains (sur le Zohar par exemple p. 199). Il n’est pas tendre avec les savants du XIXe siècle, à deux doigts du règlement de compte même (p. 66-67). Mais s’il relève les erreurs, il a aussi l’honnêteté de remarquer leurs succès (p. 203).

Il reste en toute fin de livre, à la toute dernière page, une allusion à l’actualité du moment (1941). L’auteur avait pleine connaissance de la répression en Europe, mais ne pouvait sans doute pas connaître son étendue. Cette dernière phrase porte une lumière crue sur un texte qui parle plus de circulation des idées entre de très nombreux groupes parfois éloignés de plusieurs milliers de kilomètres que de cloisonnement en ensembles hermétiques.

(cette petite histoire hassidique sur la puissance des mots p. 349 forme une belle conclusion … 8,5)

Les revenants

Enquête sur les jihadistes revenus en France par David Thomson.

Noir c'est noir ?
Noir c’est noir ?

David Thomson n’est aujourd’hui plus un inconnu. Journaliste à Tunis au moment du renversement de Z. Ben Ali, il a ses premiers contacts avec le salafisme et le salafisme-jihadisme. Ces contacts, il les garde dans les années qui suivent et peut suivre leur parcourt tout en rentrant en contact avec d’autres jihadistes francophones.  Avec les conversations qu’il a ainsi eues avec des hommes et des femmes qui sont partis en Syrie, Irak et Libye, il publie en 2014 un premier livre intitulé Les Français jihadistes. Deux ans plus tard, le travail très anthropologique de D. Thomson prend la forme d’un second livre basé sur les expériences des jihadistes, là encore hommes et femmes, qui sont revenus en France depuis les zones tenues par les jihadistes en Syrie et en Irak (200 déçus sur 1000 français partis, p. 73).

Chaque partie a son fil conducteur. Dans les cinq premières parties, c’est une conversation avec un ou plusieurs revenants, définissant de fait une typologie. Seule la dernière partie fait exception, puisqu’elle présente des jihadistes qui ne sont pas revenus et qui pour certains sont déjà morts.

« Bilel » (ce n’est pas son vrai nom) a fui l’Etat Islamique qu’il désertait en passant la frontière turque de manière presque clandestine. Presque, puisqu’il avait préparé son passage avec le consulat d’Istanbul et que ce dernier a prévenu les autorités turques de l’arrivée de Bilel et de sa famille. Au printemps 2014, Bilel avait rejoint la Syrie via le Maroc et la Turquie pour intégrer un groupe de combattants d’Al Qaïda. Début juillet, il rejoint l’EI après la proclamation du califat le 29 juin mais affirme n’avoir jamais combattu. Il y aurait eu des fonctions de chauffeur à Raqqa, surtout pour accueillir les combattants voulant rejoindre l’EI en provenance de Turquie. Selon lui, les Syriens ne souhaitent pas vivre sous la coupe de l’EI et prenant conscience de l’aspect totalitaire de l’EI (impression renforcée par les attentats de Paris le 13 novembre 2015), il profite d’une réorganisation de son travail pour passer dans une sorte de clandestinité avant de décider de revenir en France. Il est emprisonné en Turquie.

Yassin a lui eu à la fois de la chance et de la malchance dans son jihad. Il part, jeune vingtenaire, pour la Syrie à l’automne 2014. Mais après quelques semaines il est très gravement blessé à l’abdomen, une partie des intestins arrachés et opéré en urgence. Sa chance, c’est que sa famille au complet vient le chercher pour le ramener en France. Le plan marche parce que les deux parents sont médecins et que les jeunes sœurs de Yassin sont aussi du voyage pour atténuer la méfiance de l’EI. Mais le séjour n’est pas de tout repos, entre la protection des filles à assurer pour qu’elles ne soient pas mariées ni kidnappées, retrouver le fils blessé et pouvoir préparer ce dernier à la fuite vers la Turquie. Mais au retour, il faut s’expliquer avec les autorités …

La troisième partie est celle de Zoubeir, parti à 17 ans et devenu profondément désillusionné. A la grande différence de beaucoup de jihadistes revenus en France (environ 200), lui ne se revendique plus du salafisme, qu’il soit quiétiste ou jihadiste (il rejette même l’Islam pour tout dire, puisque pour lui il ne peut être que jihadiste, p. 153). Selon lui, les Français sur place reproduisent le mode de la vie de la cité, l’ultra-takfirisme (excommunication, rendant le meurtre de l’excommunié licite) en plus. Zoubeir est lui devenu jihadiste pour devenir quelqu’un (p. 95), admirant la piété pour voir au-delà du consumérisme. Devenu salafiste quiétiste grâce à une rencontre dans sa mosquée, il part  pour la Syrie sept mois après avoir été en contact avec un jihadiste via un réseau social, et en avoir par ce biais rencontré plein d’autres. Zoubeir hésite encore entre Al Qaïda et l’EI, mais quand un de ses contacts parisien part rejoindre l’EI, il franchit le pas fin 2013. Déjà attiré par la radicalité politique et en besoin de transcendance (p. 107), déjà éduqué religieusement, son voyage est facilité par un don anonyme et par le fait que l’autorisation de sortie du territoire pour les mineurs n’est plus en vigueur. Sur place, Zoubeir remarque vite que l’une des raisons de l’afflux de combattants en Syrie semble lié à la frustration sexuelle. Les houris du paradis sont un thème central, tout comme la drague sur internet pour faire venir en Syrie des jeunes femmes d’Europe (et parfois la demande vient des jeunes femmes elles-mêmes qui rêvent du prince charmant en kamis, p. 192).

Zoubeir distingue aussi deux périodes. Avant 2014, le jihad en Syrie ressemble pour les jihadistes français à une grande colonie de vacances : peu de combats, une vie de patachon, avec, pour les jeunes de quartiers difficiles, la même vie centrée sur les femmes, l’or et les armes, mais avec une justification religieuse en plus à leurs déprédations (p. 127). Le tout avec force publications sur les réseaux sociaux. A partir de 2014, avec la hausse de la participation des intervenants extérieurs en Syrie et en Irak, le taux de mortalité augmente, tout comme le nombre d’auteurs d’attentats suicide. Avec les bombardements vient le dégoût et après un court passage chez Al-Qaïda, Zoubeir revient en France par la Turquie. Mais le récit que ce dernier livre à D. Thomson sur les jihadistes et leur emprise dans les prisons françaises n’est pas moins alarmant. Il y a rencontré certains des terroristes des années 2014 et 2015 (p. 133-149).

La partie suivante montre l’autre versant du jihad, celui des femmes. Elles n’ont pas le droit de combattre, mais leur implication et leur détermination n’est pas moins grande. Une vingtaine de femmes sur les 200 parties sont revenues de Syrie (p. 161). C’est beaucoup plus dure pour une femme de partir d’une zone contrôlée par des jihadistes, puisqu’elle ne peut se déplacer qu’avec son mari ou un tuteur (p. 161). Dans cette partie, l’auteur a donc interrogé près de 10% de cette cohorte. La première, Safya, a bénéficié de la clémence de la justice et du fait d’être une femme (la tentative d’attentat à la voiture piégée de septembre 2016 peut avoir fait bouger les lignes cependant, puisque le fait principalement d’un trio féminin). Mère célibataire d’un enfant conçu et porté en Syrie, elle est revenue pour accoucher sur l’insistance de sa mère et devant l’absence de péridurale en Syrie. Elle ne renie rien de son parcours. Lena est elle aussi revenue déçue de Syrie, mais reste idéologiquement inchangée. Son récit porte sur la vie des femmes jihadistes, en charge d’élever la prochaine génération de jihadistes. Il y aurait autour de 420 enfants français sur place, pour une partie sans existence légale en France (p. 176). Certaines femmes revendiquent pourtant le droit de perpétrer des attentats suicide, puisqu’elles reçoivent souvent une ceinture d’explosifs pour leur mariage. Les pertes chez les hommes aidant (195 Français ont déjà été tués sur place au moment de l’écriture de ce livre p. 93), il n’est pas impossible, malgré les préventions des émirs, que cela arrive. Une police des mœurs entièrement féminine (appelée hisbah) existait cependant dans les zones de l’EI avant d’être dissoute … pour violence injustifiée (p. 183). Lena est partie parce qu’elle pensait qu’elle serait mieux considérée comme femme « dans un pays vraiment musulman », aux violences considérées par elle comme légitimes, où elle ne serait pas considérée comme un bout de viande (p. 188). Sa désillusion est à la hauteur des attentes, quand elle est confrontée aux usines matrimoniales (p. 205), aux mariages express et aux divorces à la chaîne.

Mais tous les revenants ne sont pas issus de familles immigrées maghrébines. D. Thomson a aussi interrogé Quentin et Kevin, l’un niçois et l’autre breton, qui se sont convertis au début de l’adolescence et passent très vite au salafisme. Le portrait de Quentin est l’occasion de faire connaissance avec Omar Diaby, un prédicateur de rue qui a sévit à Nice et qui est responsable avec son adjoint Mourad Farès de nombreux départs vers la Syrie de jeunes Français (p. 228 et p. 232, peu en sont revenus).

Enfin, dans la sixième partie, il y a les portraits de quelques-uns de ceux qui ne sont pas revenus. Parmi eux, il est un ancien revendeur de stupéfiants cherchant à devenir rappeur (comme beaucoup de jihadistes européens p. 261) devenu soldat, imam et chanteur de nashids (poèmes religieux chantés a capella). Les autres portraits sont ceux de deux anciens de l’armée de terre (p. 267-273), dont l’un a  apporté avec lui un certain savoir-faire en Syrie (il serait passé par une unité commando) et un autre pourrait ainsi assouvir ses envies de meurtre en toute impunité en étant bourreau.

En fin de volume (avant quelques pages décrivant certains acteurs du livre), l’épilogue fait un résumé des différentes pistes dégagées par ce livre, qui demandent à être confirmées par des études plus larges : la place d’internet dans le recrutement, le besoin de transcendance, du ressentiment antisystème (p. 257) et de l’influence du rap dans la radicalité, celle de l’ennui et des cellules familiales dysfonctionnelles dans les envies de départ et la possibilité de passer d’un état supposé de minorité à la domination violente (le quartier, en étant et la racaille et la police, pour résumer). Quelle est aussi la place de la sexualité dans la volonté de rejoindre les combats dans une guerre civile (p. 113-117, il est des jihadistes homosexuels aussi p. 285) ? Quel peut être en face le discours institutionnel ? Pour l’auteur, montrer un islam républicain pour faire revenir les brebis dans la bergerie n’aura aucun effet (p. 287).

C’est incontestablement l’un des livres les plus pénétrants sur le jihadisme francophone de la fin de l’année 2016, et premièrement parce qu’il ne cherche pas à tous prix à donner des réponses mais veut tout d’abord donner du matériel à la réflexion d’autres, si possibles de spécialistes de la question. Il démarre certes sur l’expression d’une revanche que lui a donnée l’Histoire sur ses contradicteurs d’avril 2014 dans l’introduction (p. 12-14). Sa critique du concept très imprécis de déradicalisation (p. 91) et avant tout de son inefficience (p. 183) est argumentée et convaincante. Sa description du monde du jihad comme d’un monde inversé (sans cependant l’être totalement, puisqu’il reste consumériste p. 122-123) est une analyse assez plausible. Le racisme exacerbé (p. 211-212) semble aussi avoir choqué de nombreux jihadistes qui pensaient que tous étaient frères.

Le sérieux du thème n’empêche pas quelques libertés de ton journalistique, tendant parfois vers l’humour (p. 196 ou p. 217). Le propos n’est pas sec, aidé par des notes expliquant des termes spécifiques, et de ce fait ce livre se lit très facilement, maintenant un équilibre entre soucis de ne pas perdre le lecteur profane et exigence intellectuelle. Le livre n’évite pas quelques imprécisions (les « textes scripturaires » p. 97 ou dans la note p. 125, mais pour cette dernière c’est sûrement dans le but de rester clair en touchant un sujet très complexe) et quelques oublis lors de la relecture (la note p. 134 par exemple), mais ce sont quelques grains de sable dans la mer d’informations que nous livre le travail acharné et très sérieux de D. Thomson.

(il existerait des parents de jihadistes qui seraient juifs p. 124 … 8,5)

 

The Throne of Adulis

Essai sur l’histoire des deux bords de la Mer Rouge de Glen Warren Bowersock.

Pas vraiment à propos de l'acupuncture.
Pas vraiment à propos de l’acupuncture.

Le judaïsme ne se limite pas au pourtour méditerranéen durant l’Antiquité et le Moyen-Âge, comme nous avions déjà pu le voir dans ces lignes à plusieurs reprises (les ouvrages dirigés par D. Biale par exemple). Le bord du Rhin et la Mésopotamie étaient parmi les régions abordées, tout comme le Yémen dont il est question dans le présent livre. Mais ce que ce même livre rappelle ou fait découvrir, c’est qu’il y a bien plus que la présence de Juifs au Yémen (jusqu’à aujourd’hui), il exista un royaume arabe dont la religion d’Etat était le judaïsme : le royaume de Himyar. Ce royaume occupait la pointe sud-ouest de la péninsule arabique, contrôlant le détroit de Bab el-Mandeb et l’actuelle Aden et étendant à la fin de l’Antiquité son emprise sur tout le sud de l’Arabie.

Mais le royaume de Himyar n’a pas que maille à partir avec les royaumes et les cheikhs d’Arabie. Sur l’autre bord de la Mer Rouge, le royaume d’Aksoum a lui aussi, à plusieurs reprises, des vues sur Himyar, conduisant à plusieurs invasions ou tentatives d’invasion entre le début du IIIe siècle et le Vie siècle de notre ère. Un objet, aujourd’hui perdu, rappelait les revendications aksoumites dans la ville portuaire d’Adoulis (actuellement en Erythrée) : un trône accompagné d’une stèle, tous deux avec des inscriptions.

Ce trône, qui n’était pas destiné à recevoir un occupant, est le point de départ du livre de G. Bowersock (un spécialiste étatsunien de l’Antiquité et du Proche-Orient). Il est l’objet d’une analyse poussée dans le premier chapitre qui fait suite à une petite préface expliquant l’origine de ce livre, à une chronologie, deux cartes, une liste des abréviations et un prologue qui plante le décor. L’analyse du trône commence par la description du port d’Adoulis, ses occurrences dans la littérature antique avant de commenter en profondeur la description qu’en fait dans les années 520 le marchand nestorien Cosmas Indicopleustès (trois exemplaires de sa Topographie chrétienne nous sont parvenus). Le trône est en marbre et il est accompagné d’une stèle de basalte. Ce trône et cette stèle, Cosmas peut très bien les décrire puisqu’il a été chargé par le gouverneur d’Adoulis de faire une copie des textes en grec qui y sont gravés (celui de la stèle et celui du trône, que Cosmas ne différencie pas), à la demande expresse du négus et à sa destination. Cosmas en a gardé une copie qu’il retranscrit dans son livre écrit 25 ans après son voyage vers Aksoum pour y porter la copie des textes. Ainsi le trône d’Adoulis est lié à trois âges différents de l’histoire de l’Ethiopie : celui de Ptolémée III Evergète au IIIe siècle av. J.-C. (la stèle), celui du négus Aezanas au milieu du IVe siècle de notre ère (le trône) et enfin celui du négus Ella Asbeha au VIe siècle qui souhaite les copies des textes.

Mais pour l’instant, G. Bowersock revient à Cosmas Indicopleustès dans le second chapitre (p. 25). Il est tout d’abord question de son nom, pour passer à ses voyages, à sa vision du monde (il est contre ceux, à la suite des savants païens, qui promeuvent une Terre ronde) et ses centres d’intérêts. Le chapitre suivant revient à Adoulis pour explorer plus en profondeur la stèle de Ptolémée III. Celle-ci décrit les accomplissements du roi lagide sur plusieurs fronts, loin de l’Ethiopie. Mais la stèle est sans doute érigée à Adoulis pour commémorer la chasse et la capture d’éléphants de guerre (dont il est fait mention dans les opérations en Thrace) par Ptolémée III et son père, Ptolémée II Philadelphe. Le texte de la stèle inspire la titulature des négus mais permet surtout de la dater entre 246 et 244 avant J.-C.

Le quatrième chapitre est centré sur le royaume d’Aksoum, en prenant pour point de départ le trône et de son inscription qui fait mention d’un roi sans nom qui dédit ce trône à Mahrem, l’équivalent du dieu grec Arès. Ce texte renseigne sur la politique étrangère du royaume ainsi que son étendue. Mais le texte est aussi un programme : le roi d’Aksoum n’est plus en possession des territoires qu’il contrôlait jusque vers 270 ap. J.-C.  mais il se déclare encore roi de Himyar plusieurs décennies après ce retrait, vers 350.

Mais entre 270 et 350 se produit un grand changement en Ethiopie, celui de la conversion du roi Aezanas et à de l’aristocratie aksoumite au christianisme monophysite vers 340 (cinquième chapitre). Cette conversion est à mettre en parallèle avec la conversion du royaume de Himyar au judaïsme vers 380 (sixième chapitre, avec très vite une présence à Jérusalem, p. 84). Le monothéisme est largement majoritaire dans le sud de l’Arabie à la fin du IVe siècle.  Le changement de religion en Ethiopie n’affecte cependant pas pour autant les vues du royaume aksoumite sur la péninsule arabe, mais pour l’auteur, ces deux conversions ajoutent du comburant au conflit entre les deux royaumes, avec en arrière-plan les deux grandes puissances que sont Byzance (chrétienne, mais dyaphysite) et la Perse sassanide (zoroastrienne et alliée à Himyar). L’étincelle, c’est la répression qu’exerce le roi Joseph de Himyar sur les Chrétiens (après une tentative avortée d’invasion aksoumite entre 518 et 522, en appuis de forces chrétiennes locales, p. 93) et qui se traduit notamment par des pogroms faisant suite à des tentatives de conversions forcées. Le plus important est celui dit d’Azqir qui a lieu dans la ville de Najran en 523. Deux ans plus tard, Aksoum prend possession de Himyar avec l’aide de Byzance, et installe un roi chrétien dénommé Sumyafa Ashwa (ou Esimphaios en grec, chapitre sept). Une stèle en langue guèze d’Ethiopie est érigée  à Marib, à l’est de l’actuelle Sanaa, pour rappeler cette victoire (p. 98-103).

Mais le règle d’Esimphaios est de courte durée, il est vite remplacé par Abraha (que Aksoum essaie par deux fois d’éliminer, p. 112), comme cela est raconté dans le huitième chapitre. La diplomatie contantinopolitaine n’est pas restée les bras croisés après la victoire de Ella Asbeha et souhaite intégrer le royaume himyarite à son réseau d’obligés arabes engagés contre les Perses (et si possible couper le commerce perse de la soie en direction d’Aqaba, p. 107). En 552, Abraha conduit une campagne en direction vers le Nord, en partie en direction de La Mecque. Mais la présence éthiopienne ne peut se maintenir et en 575, sous la pression de chefs juifs aidés par une armée perse, elle n’est plus dans la péninsule arabique. Le retrait éthiopien relance l’instabilité religieuse en Arabie, juste contenue par la présence perse, et c’est dans cet environnement explosif que Mahomet vient au monde (traditionnellement en 570).

Les conséquences de l’affaiblissement d’Aksoum sont mises en perspectives dans le neuvième et dernier chapitre du livre. Assez étrangement, avant l’Hégire, plusieurs familles de disciples de Mahomet s’exilent à Aksoum (p. 123).Enfin l’auteur aborde le cas du polythéisme mecquois et le cas d’Abraham (le patriarche ici) dans la pensée de Mahomet. Un appendice et une table consacrés aux ambassadeurs byzantins en Arabie, les notes, une bibliographie et un index complètent ce volume fort de 140 pages de texte entrecoupé de quelques illustrations.

Certes, ce livre nécessite un bagage historique assez lourd pour ne pas devoir s’attarder dans des recherches explicatives à tout bout de champs. Mais il est écrit avec une grande clarté, avec des redites « pédagogiques » qui permettent au lecteur de faire des pauses. L’auteur montre avec éclat mais sans pédantisme ses décennies de travail sur le monde méditerranéen antique (et des débuts du Moyen-Âge), n’oubliant pas de citer ses dettes, souvent avec admiration. Son expérience lui donne une hauteur de vue qui se remarque dans les passages historiographiques (p. 4). D’une construction solide, avec plusieurs documents et cartes, le propos éclaire à partir de plusieurs foyers et au maximum des possibilités méthodologiques la première partie du VIe siècle sur les bords de la Mer Rouge. Il est quelques digressions qui ne font pas de mal mais qui sont tout autant riches en informations que le reste. On peut seulement reprocher à l’auteur son manque de clarté dans le dernier chapitre (ainsi que, pour les spécialistes, sur le statut de la province d’Egypte sous Auguste p. 43), alors qu’il doit être le but de sa démonstration. En quoi le contexte politico-religieux des débuts du VIIe siècle en Arabie façonne la religion mahométane nous reste hélas encore bien nébuleux.

L’auteur évoque à plusieurs reprises des fouilles archéologiques au Yémen qui doivent permettre de préciser encore les évènements de la période. Si elles ont eu lieu, c’est tant mieux, puisqu’à l’heure où ces lignes sont écrites, les terres où fut le royaume himyarite sont recouvertes de nombreux décombres supplémentaires.

(le négus Ella Asbeha, aussi dénommé Kaleb, qui reçoit dans un palanquin porté par quatre éléphants p. 109, seul Kubilaï Khan est au niveau … 7)

ISIS The State of Terror

Essai sur le jihadisme appliqué à une société de l’information par Jessica Stern et J.M. Berger.

Sale époque pour les égyptologues.

L’Etat Islamique (EI), ce n’est pas les Soviets plus l’électricité, mais bien le jihadisme (qui n’est de loin pas né au XXIe siècle) plus les réseaux sociaux. Al Qaida, avec ses cassettes puis ses vidéos montrant des hommes âgés lisant une conférence face caméra, fait tout de suite daté face aux sanglantes vidéos de l’EI transmises via Facebook ou Twitter. C’est cette évolution dont rendent compte les deux auteurs, l’une, J. Stern, étant une universitaire spécialisée dans le terrorisme, la violence et le trauma, et l’autre, J.M. Berger étant un spécialiste du lien entre le fanatisme (surtout aux Etats-Unis) et les réseaux sociaux. Après le contexte historique (J.-P. Filiu), le contexte culturel et mental (William McCants), l’image se complète avec ce livre qui explore un autre pan du phénomène Etat Islamique, celui de ses canaux de propagande et de recrutement, sans pour autant délaisser les autres caractéristiques de cet objet politique (ses relations avec Al Qaida par exemple).

Le livre (onze chapitres, un appendice bien fourni et 280 pages de texte) commence de manière assez pratique par un solide glossaire qui ne fait pas l’impasse sur la nuance, suivi par une chronologie et une note sur les sources électroniques qui sont utilisées et analysées. L’introduction pose d’excellentes bases en discutant plusieurs définitions, une intention pédagogique que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage (notamment dès que le lecteur pas versé du tout dans les réseaux sociaux aborde des parties plus technologiques, comme p. 131 ou p. 149). Les deux premiers chapitres sont ceux de la contextualisation, replaçant l’EI dans le Moyen-Orient et le Levant tout en définissant sa place dans la galaxie jihadiste. Le troisième chapitre affine le dernier positionnement puisqu’il montre la grande différence qui existe entre Al Qaida et l’EI. Al Qaida se veut une société secrète sur le modèle bolchévique. Il est dur d’en faire partie, d’être reconnu et d’être accepté comme homme-lige par ceux qui se considèrent comme une avant-garde qui entraînera à sa suite l’Oumma (décrite comme martyrisée et faible) au travers d’un consentement éclairé (religieux). L’EI au contraire est facile à trouver (physiquement et sur internet) et leur objectif est beaucoup moins lointain puisque le califat (puissant, au contraire de la victimisation d’Al Qaida) est maintenant proclamé. Son organisation se veut moins centralisée, en réseau, avec des foules connectées, tout en sachant que l’appui des masses ne leur est pas acquis. Les deux groupes et leurs supporters se confrontent autant sur le terrain que dans le cyberespace (p. 63-72).

Les quatre chapitres suivants passent en revue ce qui, ensemble, fait la particularité de l’EI. Il est tout d’abord question des combattants étrangers, surtout occidentaux. Ils sont beaucoup utilisés, non seulement dans les opérations suicides, mais aussi dans les opérations de propagande. Puis les auteurs passent à la teneur du message colporté par l’EI, mais surtout la manière dont celui-ci est fabriqué, de manière de plus en plus professionnelle comme cela semble manifeste dans le montage des vidéos. L’EI se détache de plus en plus du « style Al Qaida » à partir de la mort de O. Ben Laden en 2011. Les auteurs détaillent les évolutions dans l’élaboration des vidéos (vues aériennes à partir de mai 2014 par exemple, p. 110) et comment l’EI s’en sert comme ballon d’essai pour son évolution (la proclamation du califat p.116). Le tout, toujours en plusieurs langues (p. 70). L’utilisation des moyens technologiques de communication par l’EI est une évolution prévisible compte tenu du fait qu’il était devenu de plus en plus facile de partager des images et des vidéos à partir des années 2000 et que des forums servaient déjà pour recruter ou passer des consignes. Youtube puis Facebook puis Twitter sont utilisés pour diffuser des messages ou pour attirer à soi, sans toujours que les entreprises qui gèrent ces services fasse toujours grand-chose, ou alors avec un temps de retard plus ou moins grand, pour contrer ces agissements (au contraire de la pédopornographie par exemple). Les auteurs discutent en profondeur de la stratégie dite du Tape-Taupe, quand on tape sur les comptes qui apparaissent, qui ressuscitent, qui sont à nouveau éliminés etc. Si bien sûr, si tous les comptent ne disparaissent pas, leur audience diminue immanquablement car celle-ci ne fait pas dans sa totalité l’effort de retrouver le compte et le titulaire du compte peut aussi se lasser. Les auteurs continuent leur étude dans le chapitre suivant en s’intéressant aux brigades électroniques, les individus derrière les comptes d’utilisateurs mais aussi ceux qui programment des logiciels permettant de démultiplier les messages et ainsi de faire passer le message au premier plan. La réaction de Twitter, malgré les pressions gouvernementales, tarde à venir, sans doute du fait du positionnement libertarien de ses dirigeants (p. 138) mais finit néanmoins par se mettre en marche (p. 183) puis s’intensifier.

La dernière partie revient à la constitution de l’EI en commençant par sa compétition avec Al Qaida, et en tout premier lieu pour attirer des groupes jihadistes dans le monde entier (p. 194-195) et recueillir leur allégeance au travers d’un lien personnel entre dirigeants. Là encore, la différence entre l’EI et Al Qaida semble patente quant aux communications entre ces groupes (constitués en provinces) et la direction de l’EI qui est bien plus efficace et régulière que ce que pouvait faire O. Ben Laden ou A. Al-Zawahiri (Al Qaida communique très peu, accentuant un effet centrifuge sur ses affiliés – p. 61 –  et parfois la publication des messages se fait avec un retard qui ridiculise le groupe, comme quand il réaffirme son allégeance au mollah Omar, dont la mort avait été annoncée par les Talibans quelques semaines auparavant, p. 285 …). Les deux auteurs passent ensuite à des thèmes peut-être moins abordés dans les ouvrages déjà parus sur le salafisme-jihadisme : qu’est-ce que la terreur (en citant la correspondance entre S. Freud et A . Einstein, p. 208), qu’est-ce que le mal et quel type de mal, celui qui décapite, qui réautorise l’esclavage et fait soldat des enfants,  est ici à l’œuvre ? J. Stern et J.M. Berger évoquent aussi le futur d’une société ainsi exposée à la violence, en mettant aussi en miroir les sociétés occidentales qui ont vu à partir du XVIIIe siècle une hausse de l’empathie qui se retrouve dans une approche totalement inverse de la décapitation (p. 206).

Ensuite, de manière très courte, il est question de l’aspect apocalyptique de l’EI, en rapport avec d’autres mouvements de ce type aux Etats-Unis. Mais ce chapitre ne souhaite clairement pas se substituer au livre de W. McCants ni à ce que peut dire J.-P. Filiu sur ce sujet (cité p. 220 et 223). Le dernier chapitre est une conclusion déguisée, qui rappelle les objectifs de l’EI (p. 249-250) et donne quelques pistes pour se protéger de sa propagande mais aussi la contrer, et surtout, in fine, qu’il ne sert à rien d’être contre l’EI si l’on n’est pour rien d’autre (p. 252).

Décidément, le puzzle se complète, et les pièces qui le composent sont grandes et ajustées. Ce livre est un éclairage tout à fait intéressant sur ce qui fait le fanatisme religieux aujourd’hui, mais qui le faisait déjà dans les décennies précédentes : la vue en arrière sur le plan religieux et moral n’empêche nullement l’utilisation des technologies du jour (dans un genre tout autre, comme chez certains Juifs ultra-orthodoxes). C’est ce qui permet aux Shebabs  somaliens de recruter à Minneapolis (p. 160). Mais ce qui est possible ici, l’est d’une manière permis par ceux qui possèdent le champ de bataille (p. 247, le milieu en fait, communément appelé cyberespace) : l’Occident, et au premier rang les Etats-Unis. Si l’EI a les coudées franches sur Facebook, puis après que Facebook fasse le ménage (p. 161-163), puisse se réfugier sans problème sur Twitter (avant d’y rencontrer enfin une résistance, p. 167), ce n’est pas grâce à sa puissance mais plutôt devant une absence de volonté.

Le livre, qui bien sûr au vu de l’actualité du sujet a dû être écrit avec une certaine célérité, n’est pas sans imprécisions. Parmi elles nous noterons celle sur l’abolition de la peine de mort en France (p. 209), celle sur les victimes de l’attentat ayant ciblé Charlie Hebdo (p. 285), sur la question du génocide en Bosnie-Herzégovine (p. 82) ou encore le fait que Abou Bakr Al-Bagdadi aurait étudié le droit islamique (p. 37, alors que c’est la récitation coranique). Imprécisions très périphériques donc, et qui donc ne font pas baisser le niveau de ce livre embrassant un spectre très large de références,  aux notes très abondantes, fruit d’un travail de collaboration très abouti et qui donne au lecteur des clefs de compréhension qui lui serviront à coup sûr. Qui plus est, le livre est écrit de manière directe et claire, dans un anglais courant cherchant toujours la pleine compréhension du lecteur et sans redites, ce qui n’est jamais un point négatif (et un peu d’humour p. 202).

Il va sans dire que ce livre mérite une rapide traduction.

(très éclairante comparaison EI/IIIe Reich p. 115 quant à la publicité des atrocités …8)

Les Arabes, leur destin et le nôtre

Histoire d’une libération
Essai historique sur les Lumières arabes de Jean-Pierre Filiu.

Le violet du deuil peut-être, mais pas le vert.

Du triumvirat Kepel-Roy-Filiu, qui pour ainsi dire a l’hégémonie parmi les orientalistes français contemporains, seul le dernier n’avait pas encore fait d’apparition dans ces lignes. Spécialiste ni de l’Asie centrale ni de l’Egypte, Jean-Pierre Filiu a été diplomate, notamment en poste en Syrie, avant de devenir enseignant.

L’objet de son propos, ce sont les Lumières arabes, entre 1798 et nos jours. Ces Lumières, ce sont les courants modernisateurs et parfois même démocratiques qui parcourent les pays arabes et qui malgré les islamistes de toutes obédiences et les dictatures survivent encore aujourd’hui parmi les intelligentsias arabes (quelle que soit la religion desdits Arabes).

Tout commence avec l’Expédition d’Egypte du général Bonaparte, en 1798 (introduction et premier chapitre). Le monde arabe est alors mis en contact, de manière brutale, avec la modernité occidentale. De ce choc naît la Nahda, ou Renaissance, qui vise à l’émancipation individuelle et collective, contre les Ottomans et contre les Occidentaux.  Les Ottomans, au XIXe siècle, sont encore bien présents dans le monde arabe, que ce soit nominalement ou en gestion directe. Parmi les pays qui ont conquis leur autonomie, on peut dénombrer l’Egypte (dirigé par des khédives modernisateurs) mais qui sera conquise par les Britanniques, la Tunisie placée sous protectorat français en 1881. L’Algérie est conquise par la France en 1830 (mais ne devient colonie de peuplement qu’avec la IIIe République). Le Levant reste sous étroit contrôle ottoman et l’Arabie est assez autonome. Dès cette époque se constituent les deux pôles de la Nahda, le pôle islamiste et le pôle nationaliste. La France, traditionnellement protectrice des Lieux Saints, s’intéresse au développement arabe, particulièrement en Egypte.

La situation change radicalement avec la Première Guerre Mondiale (deuxième chapitre). Les Alliés promettent au shérif de la Mecque un royaume arabe en échange de son soutien contre les Ottomans. Mais les Alliés n’honorent pas leur parole et à la place d’un royaume allant de l’Arabie à Alexandrette et de Damas à Bagdad (le Congrès syrien vote le vœu d’une monarchie constitutionnelle à Damas en 1919), surgissent des protectorats. Certains fils du shérif sont installés comme monarques, mais sous la surveillance franco-britannique. Une révolte (utilisant la non-violence) est écrasée en Egypte et les protectorats sont imposés par la force vive. En 1924, les Séoud conquièrent l’ensemble de l’Arabie et promeuvent leur vision de l’islam, le wahhabisme.

En 1922, l’Egypte est déclarée indépendante (chapitre 3) sous la forme d’une monarchie constitutionnelle. Mais si les nationaliste du parti Wafd dominent la politique égyptienne, une contestation plus religieuse mais pas moins nationaliste voit le jour en 1928 avec les Frères Musulmans. La création du Liban en 1926 et l’encouragement par les Britanniques de l’émigration juive en Palestine (où se déroule une guerre civile larvée) constituent des facteurs déstabilisateurs au Levant. La création de l’Etat d’Israël, la guerre d’Algérie, les indépendances marocaines et tunisiennes modèlent le monde arabe après 1945, tout comme la Guerre Froide va encourager les Occidentaux à préférer le soutien à des régimes autoritaires à la démocratie (malgré des décennies de vie parlementaire) dans les pays arabes (chapitre quatre). La Syrie voit l’armée prendre le pouvoir en 1949, et il en est de même pour l’Egypte en 1952. La Tunisie devient un régime fort (avec une prépondérance policière), tandis que l’Algérie indépendante devient très vite une dictature militaire (1965) tout comme l’Irak (1958). Enfin, en 1969, c’est Kadhafi qui prend le pouvoir en Libye (p. 122).

Le cinquième chapitre traite des années 70 et 80, entre terrorisme palestinien, Guerre du Kippour, crises pétrolières, mais surtout la révolution iranienne de 1979 qui a des répercutions aussi en France. La période s’achève avec la seconde guerre du Golfe qui fait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak. Le chapitre suivant continue avec les années 90 et 2000, avec la guerre civile en Algérie, la poursuite et l’échec du processus de paix en Terre Sainte, la montée en puissance d’Al Qaida, le 11 septembre 2001, la fin de la domination syrienne au Liban et l’invasion étatsunienne de l’Irak.

Le septième chapitre passe enfin aux évènements qui secouèrent le monde arabe à partir de 2011, touchant des pays ayant achevé leur révolution démographique, avec les générations les plus jeunes bien plus éduquées que leurs devancières. La Tunisie, l’Egypte, le Yémen, Bahreïn, la Libye et la Syrie sont touchés. La Tunisie semble être sortie de la crise par le haut, l’Egypte est repassée sous le contrôle de l’armée mais la guerre fait toujours rage en Syrie, en Libye et au Yémen. Le livre s’achève sur une conclusion rappelant le lien entre la France et le monde arabe, pour le meilleur comme pour le pire. La fin du livre est optimiste (tout en étant politique), malgré Charlie et l’attentat du Bardo. Le volume est complété (pour atteindre les 250 pages de texte) par des cartes dans le texte, des conseils de lecture et un index.

Les chapitres sont assez inégaux, le troisième étant par exemple moins bon que le second (mais peut-être est-ce aussi parce qu’il traite de choses qui nous sont bien plus connues) et on perd de vue l’objectif du livre par endroits (la Nahda). La partie sur la « guerre froide arabe » et la politique arabe du général De Gaulle(p. 112-118) est d’excellente facture, tout comme celui sur les brigades internationales de l’OLP (p. 127) ou l’implication des Frères Musulmans dans l’éducation en Arabie Saoudite et au Qatar suite à leur exil devant les répressions syrienne et égyptienne (p. 136-137). Comme c’est un livre agile, qui se lit avec une très grande aisance et qui vise un public large, certaines explications sont parfois un peu courtes (p. 185, sur la Seconde Intifada par exemple) ou trop généralistes (p. 209 sur la démographie de la Tunisie) ou même imprécises (p. 231 sur les Gardiens de la Révolution, sur l’Intifada seulement à coups de pierres p. 167 ou sur l’absence de volonté coloniale de l’Allemagne p. 77). Mais le lecteur apprendra sûrement un grand nombre de choses à la lecture de cet ouvrage très solide, comme le fait que durant la guerre civile en Algérie dans les années 90 (150 000 morts), aucune installation pétrolière n’a jamais été la cible d’une attaque (p. 180), ou des détails sur la politique du président Chirac au Liban (p. 200), sur la diversité de l’OLP (p. 169) ou encore le passé de Frère Musulman de Nasser (p. 101, en plus d’avoir aussi été un agent de l’Abwehr).

L’auteur ne cache pas toujours ses sentiments, mais c’est compréhensible à défaut d’être excusable, au vu de son parcours (par exemple, un jugement stratégique peu étayé p. 66 sur les Accords Sykes-Picot et une pique à l’encontre des commentateurs des Printemps arabes p. 221). Mais il est un brin optimiste s’il croit que l’on apprend à l’école l’histoire de la Tunisie entre 1955 et 1959 (p. 107) …

Si ce livre s’éloigne parfois de ce qui semblait être son sujet, il nous présente néanmoins un très bon résumé de l’histoire des pays arabes du XIXe au XXIe siècle, alliant hauteur de vue, érudition et ne laissant que peu de choses hors champ. Il est donc très utile à l’observateur des douloureux soubresauts de la région.

(l’idée de Royaume arabe de Napoléon III p. 27, qui s’en souvient ? … 7,5)

Der Tell Halaf

und sein Ausgräber Max Freiherr von Oppenheim

Présentation des fouilles, de l’inventeur, des découvertes majeures et du musée de Tell Halaf par Nadja Colidis et Lutz Martin.

Chagrins de Khabour.

Tell Halaf a pour le moment pas mal de chance dans la chaos syrien actuel. A la grande différence de la cité antique de Palmyre, de la forteresse croisée du Krak des Chevaliers ou des murailles d’Alep, le site araméen, syro-hittite et assyrienne de Tell Halaf (un site occupé du 6e millénaire au VIIIe siècle avant J.-C.) est protégé par sa position, collé à la frontière turque (au sud-sud-ouest de la ville turque de Diyarbakir), dans une zone sous contrôle kurde (mais où il y a aussi, du moins au début du XXe siècle, des Arméniens et des Bédouins, p. 35). Découvert par Max von Oppenheim le 19 novembre 1899, il a été fouillé en 1899, entre 1911 et 1913 (nécessitant mille chameaux depuis Alep, soit 500 km et pendant vingt jours, pour le transport du matériel nécessaire à la fouille, dont douze wagonnets et un chemin de fer léger) et 1927.

Ce court livre (de moins de 80 pages et de doté de très nombreuses illustrations) est organisé en huit chapitres, plus une introduction et une bibliographie. Le premier chapitre aborde très rapidement les fouilles sur le site, en contextualisant un peu sa fouille (Karkemish, Babylone), et en décrivant brièvement les principaux éléments mis au jour : la muraille extérieure, la citadelle avec son Palais Nord-Est et le Temple-Palais, et le Palais Ouest. Au nord, le fleuve Khabour a érodé une partie de la ville. Il est aussi question dans ce chapitre des orthostates lithiques du Palais Ouest, des grands orthostates du Palais Nord-Est, de la grande statue funéraire féminine, de la salle de culte et de la statue d’oiseau de proie. Le chapitre s’achève avec une très très courte description des autres artefacts découverts à Tell Halaf. Le second chapitre détaille les sources historiques ayant attrait au site, dont beaucoup de textes épigraphiques trouvés in situ.

Le chapitre suivant est une mise en lumière du baron Max von Oppenheim, juriste, diplomate et donc, archéologue. Né à Cologne en 1860 et docteur en droit, il devient fonctionnaire en 1891, avant d’être attaché consulaire au Caire en 1896. Ayant découvert Tell Halaf en 1899, il doit attendre 1910 pour pouvoir commencer à y planifier des fouilles (qui sont vraisemblablement les mieux organisées et les plus méthodologiquement solides de son temps, p. 35), après une phase de financement et précédant une phase de publicité. Pendant la Première Guerre Mondiale, il réintègre la diplomatie pour servir à Constantinople. A partir de 1919, M . von Oppenheim commence à analyser ses découvertes, avant de revenir à Tell Halaf en 1927, de fonder une fondation et un musée privé (et à l’entrée gratuite à l’origine), devant l’échec de l’intégration de sa collection aux musées d’Etat (l’actuel Pergamon Museum, sur l’Île aux Musées de Berlin). Son dernier voyage en Syrie en 1939 est un échec à cause de la guerre. Il meurt en novembre 1946.

Le Tell-Halaf Museum est le sujet du quatrième chapitre de ce livre. Il est ouvert en juillet 1930 dans une ancienne halle d’usine, avec des subdivisions que l’on peut voir dans la couverture intérieure du livre. Les artefacts y sont mis en valeur (les orthostates et la porte de la trinité divine syro-hittite), avec des espaces de travail dans la maison attenante, ainsi que des magasins et la bibliothèque de M. von Oppenheim (une partie de ses 47 000 volumes sur le Moyen-Orient). Cependant, dans le chapitre suivant, est relaté la destruction de ce même musée par les bombardements de la fin 1943, alors que les œuvres allaient enfin être abritées au Pergamon Museum … Entre décembre 1943 et avril 1944, il est procédé à l’exploration des décombres pour sauver ce qui peut encore l’être (sans l’inventeur du site qui est à Dresde, où il perdra dans les bombardements de la ville presque l’entièreté de sa bibliothèque, p. 40). Les fragments restants sont entreposés au Pergamon Museum, d’où les Soviétiques les emportent comme prise de guerre, avant de les rendre à la RDA en 1958 (p. 55). Les trouvailles de Tell Halaf sont aujourd’hui encore en cours d’étude (un gros puzzle …) et sont pleinement intégrées au réagencement du musée (p. 61).

Enfin, l’ouvrage aborde le futur du site et de la collection, appelant à retourner fouiller en Syrie (paru en 2002, ce livre ne peut rendre compte des fouilles conduites à partir de 2006) où la devise de M. von Oppenheim « Tête haute, courage et humour » ne serait pas de trop à l’heure actuelle. Nous ne savons pas ce qui l’en est de l’état actuel du site (sous contrôle kurde il semblerait) ni si la mission germano-syrienne peut y travailler.

Le livre laisse sur sa faim, parce que les descriptions et les analyses sont bien trop courtes (surtout à celui qui sait qu’il y a encore tellement à dire !). Mais c’est un livre à la destination du grand public, de celui qui justement visite Berlin et est captivé par le Grand Autel de Pergame, auprès duquel les sculptures mutilées de Tell Halaf ont du mal à rivaliser. Les illustrations sont abondantes et font prendre conscience de la perte subie par la Science et de quelle tristesse fut la fin de vie de M. von Oppenheim. Ce dernier n’est cependant pas sans postérité, puisque non seulement il eut des disciples qui purent éditer ses découvertes après 1945, mais que sa fondation est toujours active et poursuit les buts qu’il lui a assignés. Le texte (allemand) est facilement compréhensible, très informatif et renvoyant très souvent aux illustrations.

Un dixième peut être de la surface de la ville a été fouillé par M. von Oppenheim, il devrait donc rester des choses à y découvrir, si le destin ne s’acharne pas trop sur la ville …

(voir ce que l’orthostate de l’homme-sphinx de 1899 est devenu p.63-66, après la dégradation de 1911 et le bombardement de 1943, quelle tristesse … 7,5)

The ISIS Apocalypse

Essai historique sur l’Etat Islamique (Daech) de William McCants.

Celui de Patmos a tué bien moins de gens.

Arrivé sur le devant de la scène médiatique occidentale en juin 2014 avec la prise de Mossoul, l’Etat Islamique (EI) n’en est toujours pas reparti. Chacun a bien compris que ce n’était pas les considérations humanitaires les plus larges qui guidaient l’action de ce groupe qui déjà s’étendait entre l’Irak et la Syrie, avant de se proclamer comme califat le 29 juin de la même année.

Mais avec William McCants on quitte la sidération surmédiatisée pour plonger dans une explication de très haut niveau, centrée sur les fondements historico-théologiques du groupe EI et éclairant de plus la place de l’EI parmi les groupes salafistes-jihadistes de niveau mondial (en six chapitres et 240 pages de texte).

L’ouvrage démarre avec une très courte introduction avant s’atteler à expliquer le drapeau noir de l’EI (où se trouve écrite la profession de foi islamique). Et pour expliquer pourquoi ce drapeau noir est devenu une marque mondialement connue au point de flotter devant certaines maisons de banlieues étatsuniennes (qui n’y voyaient sincèrement pas à mal), l’auteur commence par détailler la vie de Abou Moussab al-Zarqaoui, un petit délinquant jordanien qui entre en contact avec Al-Qaida et fait part de sa fascination pour Nur al-Din et Saladin et sa haine des Chiites. Le régime taliban en Afghanistan ayant été stoppé dans son intention de se former en Etat dit islamique, Al-Qaida pense que sa chance est en Irak et avant même l’invasion étatsunienne, y missionne al-Zarqaoui (qui pourtant est déjà à ce moment-là pas sur la même ligne stratégique que Ben Laden) pour y mettre en place des réseaux et y agir dans le désordre qui naîtra immanquablement d’une telle invasion. Et les dissensions entre la branche mésopotamienne et le centre d’al-Qaida ne cessent pas, prenant même une autre tournure avec la proclamation d’un Etat en Irak en 2007, contre l’avis du Centre et usant de termes ayant pour but de convaincre les observateurs que le chef de l’EI était en fait un calife (et donc que son drapeau devait naturellement être celui de Mahomet, noir).

Mais la mayonnaise ne prend pas comme espéré (chapitre 2). Abou Ayyoub al-Masri (qui est en théorie subordonné au « commandeur des croyants » Abou Omar al-Baghdadi) a succédé à al-Zarkaoui en 2006 et c’est lui qui a souhaité établir au plus vite un Etat, croyant en l’arrivée imminente du Mahdi, le Messie annoncé par les hadiths. Cette croyance a bien sûr une résonnance dans la propagande de l’EI, mais semble avoir peu de réceptions favorables en Irak où devant la violence déployée par l’EI, des tribus sunnites se coalisent pour se battre contre le groupe (avec l’aide des troupes de Bagdad, p. 45) et les Etats-Unis portent des coups à ses dirigeants. En 2009, l’EI est considéré par les autres groupes jihadistes comme en voie de disparition et son Etat comme inexistant.

Le chapitre suivant porte un éclairage sur trois mouvements jihadistes qui permettent la remontée en puissance de l’EI (bien favorisée aussi par la politique anti-sunnite menée par le gouvernement de Bagdad). Le premier d’entre eux est Al-Qaida dans la péninsule arabique où Nayif al-Qahtani est le maître d’œuvre de la propagande et le rédacteur en chef de l’Echo des batailles, qui reprend le drapeau de l’EI dans ses publications. Samir Kahn, qui avec Anwar al-Awliki, créé le magazine de langue anglaise Inspire (toujours pour AQPA) est aussi actif au Yémen où al-Qaida s’attaque aux forces gouvernementales et aux tribus. Le second mouvement est le somalien al-Shabab et le troisième est al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Est analysé dans le livre leurs liens avec Al-Qaida central et l’EI, ou comment le lien de subordination envers Ben Laden est souvent que très très théorique mais aussi comment ils échouent à gouverner les territoires qu’ils contrôlent. Le chapitre s’achève sur la confusion qu’amènent les printemps arabes en 2011, car le drapeau de l’EI flotte en divers endroits dans les mains de groupes islamistes sans qu’il y ait de liens formels avec al-Qaida. Il est devenu est symbole de protestation.

Le quatrième chapitre est celui de la quasi-résurrection de l’EI, avec l’arrivée en mai 2010 de Abou Bakr al-Bagdadi (qui comme son prédécesseur n’est pas de Bagdad, mais marque une obligation édictée par les prophéties apocalyptiques prisées par l’EI) après la mort de Abou Omar (abattu dans sa propre maison). Abou Bakr, n’étant pas autorisé à étudier le droit en 1991 se rabat sur la théologie, étudiant plus particulièrement la récitation du Coran. Après un passage chez les Frères Musulmans, il rejoint al-Qaida en 2006 pour être en charge de la charia. Il défend sa thèse en 2007. Mais ce qui marque la renaissance de l’EI ce n’est pas le changement de chef, mais la mise en pratique du livre Le Management de la Sauvagerie, écrit par Abou Bakr Naji en 2004 en plus de l’extension de son combat à la Syrie sous le nom de Jabat al-Nosra. En 2012, ce même groupe sort de la clandestinité pour se transformer en groupe insurgé et être plus à l’écoute des besoins locaux (peut-être sous l’influence du théoricien du jihad al-Suri) et ainsi gagner des appuis locaux et même internationaux (p. 84-86), mais pas sans oppression une fois le terrain conquis. Mais vite des tensions naissent entre Jabat al-Nosra et l’EI en Irak, obligeant al-Qaida à tenter une médiation qui échoue. Les deux groupes se combattent et des attaques-suicides sont même utilisées, avec pour résultat que le plus méchant attire des combattants de l’autre camp (le « badness factor », p. 89).

Le chapitre cinquième analyse plus en profondeur les croyances apocalyptiques sur lesquelles se basent l’EI (de telles croyances ne se limitent de loin pas aux seuls salafistes-jihadistes). L’une d’elle fait du Levant le lieu de la bataille finale menant à l’apocalypse, avec la place éminente que les étrangers (convertis ou non habitants du pays) doivent y prendre. Et au Levant, la localité de Dabiq est celle où précisément doit se conclure ce combat (et qui logiquement donne son nom à une revue de propagande). L’auteur explique par ailleurs le lien de cette prophétie avec la dynastie omeyyade (p. 103), tout comme il explique le messianisme et l’anti-chiisme radical qui animent l’EI.

Enfin, dans un sixième et dernier chapitre, W. McCants étudie la question du califat, déclaré en juin 2014 et qui marque la séparation entre al-Qaida (qui ne souhaitait pas une telle proclamation, bien trop prématurée) et l’EI. Les drapeaux s’accompagnent de bannières déclarant le califat déclaré en accord avec méthode prophétique (c’est-à-dire de Mahomet), avec une nouvelle monnaie devant évoquer les premières monnaies islamiques (qui n’existent pas avant les Omeyyades, et sur un modèle qui ferait bondir les salafistes d’aujourd’hui, p. 127). Cette déclaration fait naitre un débat parmi les savants du salafisme (p. 128, peu de savants pour l’instauration), et al-Qaida tente pour un court temps de faire passer le mollah Omar pour un contre-calife (même s’il n’est pas reconnu comme calife mais comme commandeur des croyants). Mais Mahomet n’est pas la seule inspiration de l’EI, la dynastie abbasside (telle que vue par ces jihadistes, parce que la vérité est plus baroque, mais qui eux aussi arrivèrent au pouvoir à la faveur d’une ambiance mystique et apocalyptique) fournissant aussi des modèles (p. 131). Mais la possibilité que l’EI puisse conquérir Bagdad, capitale des Abbassides, avec sa majorité chiite, est plus que faible …

La conclusion, qui rappelle l’influence démultiplicatrice de l’invasion étatsunienne de 2003 sur l’apocalypticisme sunnite (rejoignant ainsi un trait plus chiite, avec force complotisme, p. 145) fait une distinction entre l’apocalypticisme lent de Ben Laden qui est dépassé par sa version rapide, celle de Zarqaoui, martelé par sa propagande (et les très fines différences avec le wahhabisme séoudien, p. 136-138). W. McCants affirme ensuite que tout ceci est très loin de ce que voulait Ben Laden (et que le succès de l’EI est surtout du au fait qu’il a eu les coudées franches, p. 153) et que pour lui la stratégie occidentale actuelle est la meilleure possible dans ce contexte. Le livre est complété par des appendices sur les prophéties apocalyptiques sunnites, par les nombreuses notes et un index.

On repose ce livre avec un seul regret : il aurait pu être plus gros pour en apprendre encore plus. Le début de l’ouvrage donne d’ailleurs le ton, avec l’analyse des différences entre Ben Laden et Zarqaoui, deux générations qui ne tirent pas les mêmes leçons des expériences jihadistes passées (comme en Algérie, p. 13, ou plus loin, p. 68-69). Les explications du drapeau (p. 20) et de l’inspiration abbasside (p. 26-27) sont lumineuses (mais on a quelques sérieux doutes sur les 100 000 croisés de la Première Croisade, p. 24). La suite est tout aussi excellente, claire, pédagogique et très fouillée. On tourne les pages sans même le remarquer. Les notes font la bagatelle de 49 pages, renvoyant vers de nombreux types de documents (y compris des polémiques via Twitter, p. 95). L’auteur fait part en fin d’ouvrage des possibilités d’évolutions de l’EI et des contradictions qu’il a à résoudre (comme le fait que les anciens baathistes soient nombreux dans l’appareil, p. 79). Se dirige-t-on vers une temporisation dans le millénariste apocalyptique ou une fin des temps sans Mahdi (p. 142-144) ? Ce livre est donc un très bon complément de celui de P.-J. Luizard, Le piège Daech (voir ici), étudiant le temps présent et les relations inter-jihadistes alors que P.-J. Luizard mettait en lumière les tendances longues agitant la Syrie et l’Irak.

Mais comme dans les romans de Georges Martin, il ne faut pas trop s’attacher aux personnages …

(Ben Laden, cet écolo p. 66 … 8,5)

Le piège Daech

Essai d’histoire du Levant et de la Mésopotamie contemporains de Pierre-Jean Luizard.

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L’histoire vue comme un bon gros bâton !

L’Etat Islamique, ou EI ou Daech, a fait une irruption plus que remarquée sur les écrans du monde entier en 2014, lors de ce qui était déjà la huitième année de son existence. Ce mouvement a pris la place de Al Qaida comme première organisation terroriste sunnite du monde en faisant deux choix stratégiques opposés : là où Al Qaida entendait gagner l’assentiment populaire pour pouvoir faire revivre le califat au travers d’un chef charismatique (O. Ben Laden) et dans un jihad déterritorialisé, l’EI a choisit de se tailler un domaine et d’instaurer le califat sans avoir à sa tête un chef charismatique. Certes, l’EI a accumulé les ralliements de groupes salafistes-jihadistes du monde entier du fait de ses succès (sans phagocyter entièrement les groupes locaux d’Al Qaida) et sa propagande particulièrement bien pensée pour cibler l’Occident a fait mouche, mais est-ce que ce groupe ne s’inscrit pas tout autant dans l’histoire du monde arabe d’après la fin de l’Empire ottoman que dans celle de la crise du monde musulman ? Pierre-Jean Luizard inscrit l’expansion de l’EI dans l’histoire de la Syrie et de l’Irak et démontrant surtout l’échec de l’imposition du concept d’Etat-Nation dans l’ancien Empire ottoman. Un siècle après, la rivière de l’histoire fait une résurgence karstique …

Après une très courte introduction expliquant l’objectif du livre, le premier chapitre entre tout de suite dans le vif du sujet avec l’irruption de l’EI en janvier 2014 à Falloujah (à 70 km de Bagdad) qui crève les écrans internationaux. L’armée irakienne subit déroute sur déroute, surtout parce qu’elle est formée de clientèle chiite et qu’elle s’est comportée comme une armée d’occupation dans les zones sunnites d’Irak. Mossoul et Tikrit sont rapidement, et avec elles des stocks plus que conséquents d’armes et de très grosses sommes d’argent (pour Mossoul, on parle de plus de 300 millions d’euros). Les Kurdes sont d’abord complices des actions de l’EI, avant par la suite de se distancer d’eux. Une fois la conquête faite, l’EI s’attaque à la corruption (en exécutant ceux qu’elle considère comme corrompus ou spéculateurs) et transmet le pouvoir local aux chefs tribaux, à la condition qu’ils appliquent les standards moraux de l’EI et n’affichent pas d’autre drapeau. En juin, les deux tiers de l’Irak sunnite sont aux mains de l’EI, ce qui pose la question de savoir si c’est encore un groupe terroriste ou déjà une organisation étatique qui risque de mettre à bas tout le système régional. L’EI ne se contente pas de rassembler les sunnites minoritaires oppressés par les chiites (après avoir eux-mêmes dirigé l’Irak pendant 80 ans), il internationalise le conflit en contestant les frontières issues des mandats et de fait la légitimité des Etats, et en attirant de nombreux jihadistes d’Europe, du Maghreb et d’Asie centrale (pour répondre de manière internationaliste à la coalition internationale qui se met en place).

Ces frontières sont issues du démantèlement de l’Empire ottoman, symbolisé par les accords Sykes-Picot. Le second chapitre retrace l’histoire de ces frontières et comment les populations de ces territoires finirent, souvent dans le sang, à accepter les nouveaux Etats (des Etats-Nations sans Nations …) que délimitent ces frontières, poussés par les puissances mandataires (qui avaient trahies leurs nombreuses et contradictoires promesses de la Première Guerre Mondiale) et leurs intérêts. Le rêve chérifien n’ayant pas vu le jour, l’idée panarabiste est reprise comme élément de discours par les partis nationalistes dans le but de prendre le pouvoir au niveau des Etats. Puis le troisième chapitre rappelle une constante dans l’histoire irakienne : l’Etat y est toujours contre la société, que ce soit quand il est aux mains des Sunnites (entre 1920 et 2003) comme quand il est dirigé par les Chiites (depuis 2003), mais être Kurde ne compte pas comme être Sunnite même si vous l’êtes … Avec les divisions confessionnelles et ethniques, il faut en plus aussi prendre en compte les tribus dont certaines ne sont arrivées en Mésopotamie qu’au début du XXe siècle (p. 73). Certaines d’ailleurs se convertissent (entièrement ou en partie) au chiisme, plus favorable aux opprimés (nous sommes dans un système bédouin ou les nomades ont l’ascendant sur les sédentarisés) et qui compte deux villes saintes en Irak (Kerbala et Najaf). L’urbanisation ne met pas fin au système tribal, il le déplace seulement dans les quartiers ou les immeubles.

Cette fragmentation irakienne ne se retrouve pas en Syrie (le quatrième chapitre) avant la guerre civile (près de 70% d’Arabes sunnites et de très nombreuses minorités composent la population en 2010). Le parti Baas est fondé dans les années 30 par un Grec Catholique, un Alaouite et un Sunnite. Il devient le parti des minoritaires qui veulent échapper à ce statut, avant qu’ en Syrie, les Sunnites y adhèrent en masse à partir de 1952 et du succès apparent du nassérisme. Seulement, à partir du début des années 60, les Alaouites commencent leur colonisation de l’armée (c’est aussi le fait des Druzes et des Ismaéliens). Hafez El-Assad prend le pouvoir en 1970 et cinq ans après, les Alaouites occupent 60% des postes d’officiers (mais les clans en son sein continuent de rivaliser, p. 101). En février-mars 2011, dans le cadre des Printemps arabes, les protestataires scandent des slogans pluriconfessionnels, mais c’est la très dure répression qui favorise la communautarisation du soulèvement. A l fin de l’année 2011, le sentiment anti-alaouite a fortement progressé, surtout dans la majorité sunnite (dont l’auteur souligne la forte tradition hanbalite, tradition qui a donné naissance au wahabisme, p. 105). Mais surtout revient à la surface un anti-chiisme violent, alors que justement le gouvernement s’est allié à l’Iran. Ce dernier fait aussi le choix de la confessionnalisation en combattant principalement l’opposition dite « modérée » et laissant les coudées franches aux groupes jihadistes afin d’obliger les puissances extérieures à le soutenir (alors qu’il avait soutenu les jihadistes quand les Etats-Unis étaient en Irak …).

Avec deux Etats en lambeaux, voir faillis, la situation régionale peut-elle encore empirer ? C’est l’objet du cinquième chapitre. L’Iran soutient sans se cacher le gouvernement irakien (qui est tout simplement son client). Le Liban, du fait de ses liens avec la Syrie, de sa fragmentation et des réfugiés qui en nombre sont venus sauver leur vie dans ce petit pays côtier, peut légitimement craindre une extension du conflit sur son sol. La Jordanie, fragilisée et ayant beaucoup de ses nationaux sous la bannière du jihad, est soutenue par les Etats occidentaux, et au premier rang desquels, les Etats-Unis. L’Arabie Saoudite, déjà très engagée au Yémen, finance divers groupes salafistes-jihadistes, dont certains ce sont retournés contre la main qui les nourrit. Enfin, la Turquie a cru pouvoir soutenir des Kurdes à l’extérieur du pays sans que cela ait de conséquences en Turquie même tandis que sa sortie du monolithisme kémaliste (nécessaire à l’AKP pour affirmer un islam politique) a aussi réveillé les revendications des alévis et remet en cause la touranité des groupes minoritaires. Pariant sur une chute rapide d’un gouvernement syrien qui était pourtant son allié, le gouvernement turc se range au côté de l’opposition. C’est positionnement aujourd’hui très critiqué en Turquie et sa politique néo-ottomane est plus qu’à l’arrêt.

Le dernier chapitre se recentre sur l’EI et son expansion en Syrie et en Irak. L’EI n’a pas fait que proclamer le califat, il tient à en faire un vrai Etat. S’il souhaite détruire les frontières mandataires, il ne méconnait pas les frontières ethniques et religieuses et surtout prend en compte l’existence des tribus même si de nombreux combattants étrangers affluent. L’EI appointe des juges, a une police des mœurs, a relancé les écoles et les universités (avec un programme bien entendu différent) et cherche à satisfaire les besoins de la population. Son service de propagande est maintenant bien connu et il est spécifiquement dirigé contre l’Occident (p. 169). L’auteur se garde de donner des solutions et même de faire de la prospective. Avec raison, puisque depuis la parution du livre, au début de l’année 2015, les choses ont encore bien changé, avec une plus forte présence russe en Syrie par exemple.

Ce livre, assez court (180 pages) et écrit gros, est une très bonne introduction à ce qui agite le Proche-Orient. Néanmoins, on voit que la spécialité de l’auteur est l’histoire de la zone (et si les notes infrapaginales sont peu nombreuses, on sent les sources sérieuses, par exemples sur les liens institutionnels entre religion et pouvoir, p. 67), mais pas le jihadisme. Le discours est très pédagogique, et donc d’une grande clarté. Il y a des cartes mais des cartes plus historiées et sériées auraient été un plus, puisque la situation tactique locale change tout de même très rapidement. Par contre les repères chronologiques en fin de volume sont assez pratiques. Un bon point de départ.

Qui se poursuivra bien vite dans cette veine !

(le double-jeu kurde p. 23 expliques certaines actions étatsuniennes contre les camions citernes transportant du pétrole de contrebande … 7,5)