Ill Fares the Land

Testament politique de Tony Judt.

L’espoir après le sombre constat.

Tony Judt, dans la frénésie d’écriture qui caractérise les derniers mois de sa vie s’est pris le temps d’écrire un testament politique (souvenez-vous, le cardinal-duc de Richelieu en a aussi écrit un). Lui ne le dédie pas au roi mais à ses enfants (mais aussi au souverain, bien entendu) et embrasse un champ beaucoup moins large que l’action de l’Etat : il veut réhabiliter la social-démocratie en Occident.

C’est clairement le livre le moins historique de T. Judt, même si en bon philosophe pratique, il considère les enseignements de l’Histoire, comme il a pu le faire dans Thinking the Twentieth Century. T. Judt veut s’adresser aux deux côtés de l’Atlantique, et pèche ainsi ses exemples pour répondre à ce besoin, sans se limiter au monde anglo-saxon. Les titres illustrent cette volonté, en plus de montrer l’érudition et l’humour britannique de l’auteur. L’introduction, intitulée « Un guide pour les perplexes » renvoie à Maïmonide (la place du philosophe dans la cité), le troisième chapitre (« The Unbearable Lightness of Politics ») est une très claire référence à Milan Kundera (T. Judt parle le tchèque) en sont des exemples.

L’introduction justement annonce tout de suite la couleur : Il y a quelque de profondément mauvais dans la manière dont nous vivons aujourd’hui (p. 1). Mais avant d’aller plus avant dans son diagnostic, T. Judt prend le temps de distinguer le socio-démocrate du libéral (au sens anglais du terme), de définir son lectorat (devenu plus réceptif avec la crise de 2008) mais qu’il faut encore convaincre que la nécessité n’est pas à un retour temporaire au keynesianisme le temps que tout se stabilise mais bien à un changement complet d’orientation.

Le premier chapitre est, comme presque annoncé, celui du constat. Et ce constat,  il débute avec la constatation que les inégalités de revenus sont redescendues à leurs niveaux des premières décennies du XXe siècle, surtout aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ces inégalités ont des conséquences sur l’espérance de vie, sur la santé, le crime, mais aussi la honte ou la frustration des pauvres. Dans ces deux pays, les citoyens ont aussi oublié ce que l’Etat a fait pour eux, jusque dans les années 70. L’auteur veut combattre l’économicisme, rappelant que de dire jusque dans les années 60 que l’Etat existe pour faciliter la marche du marché aurait bien fait rire (p. 39).

Le second chapitre passe du constat aux causes, parlant de ce qui n’est plus. T. Judt parle ainsi du « consensus keynesien » dans toute la sphère occidentale (p. 44), s’appuyant sur un marché régulé, la méritocratie et l’universalisme. Les deux guerres mondiales avaient introduites des méthodes de planifications par l’Etat, tout comme les régimes totalitaires avaient montré quels pouvaient en être les excès. Et les Etats-Unis n’étaient de loin pas les derniers sur cette voie (p. 57-58) ! Mais les avantages  de la collectivité (mais pas du collectivisme) n’étaient que parce qu’il y avait une communauté, une suspension de de la suspicion à l’encontre des autres. Il ne peut y avoir de paiement de l’impôt sans confiance que son produit sera aussi utilisé à notre profit, dans le cadre de la Nation (et où la taille et l’homogénéité sont des questions cruciales, p. 69). La dernière partie de ce chapitre insiste sur l’Etat-providence, ses origines et ses buts.

Le troisième chapitre poursuit la description entamée dans le chapitre précédent, en nuançant le propos pour le lecteur qui tomberait un peu trop dans la nostalgie et oublierait que tout n’était pas non plus parfait : les banlieues mal construites, l’eugénisme stérilisateur scandinave, l’autoritarisme intellectuel (Le Corbusier p. 82). Mais déjà les baby-boomers commençaient à oublier le pourquoi de l’Etat-providence d’après 1945, prenant le monde dans lequel ils avaient grandi comme définitivement acquis. C’est pour l’auteur, un conflit de génération qui a traversé les classes sociales et les nations, à mettre en parallèle avec la fin du prolétariat, remplacé par la « nouvelle gauche » dans le rôle de la victime par les femmes, les noirs, les étudiants etc. L’universalisme cédait la place aux droits individuels (p. 87) et le discours public faisait de plus en plus de place à l’identité (même si en même temps, la « nouvelle gauche, toujours selon l’auteur, ne rechignait pas à des mesures venues d’en haut si cela concernait des peuples lointains, genre les Khmers, p. 89). C’est sur ce terreau qu’à lieu ce que T. Judt appelle « la revanche des Autrichiens » : le gain en influence à partir de la fin des années 60 de théoriciens comme F. Hayek, J. Schumpeter, L. von Mises, K. Popper et P. Drucker. Ces derniers tiennent en effet pour responsables de la Seconde Guerre Mondiale la Gauche européenne (dans leur cas, autrichienne) dans sa tentative de gestion de l’après 1918 (avec comme point central la gestion de la ville de Vienne à partir de 1919). T. Judt continue son analyse (après avoir décorrélé liberté économique à la mode de Chicago et impuissance de l’Etat p. 107) en s’attaquant aux privatisations (« un culte » couteux quand il s’agit des monopoles naturels) et au déficit démocratique et l’atomisation qui naît de la rétractation de la sphère publique (p . 119) : qu’avons-nous en commun avec les autres ? Avec les habitants des gated communities (des parasites pour l’auteur p. 127) Mais les démocraties ne peuvent pas survivre à l’indifférence de leurs citoyens (p. 131) …

Le quatrième chapitre revient sur la double décennie 1989-2009 qui pour l’auteur marque une étape de plus. La fin du système communiste n’a pas conduit à conclusion qu’une autre gouvernance mondiale était nécessaire, mais surtout, la fin du communisme a grandement endommagé la social-démocratie. Et l’après-communisme n’est pas toujours très plaisant pour tout le monde (tout en rappelant avec vigueur  que le capitalisme n’est pas un système politique,  p. 145). Que devons-nous apprendre de 1989 ?

C’est à cette question que tente de répondre le chapitre suivant. La première réponse est qu’une société doit toujours ménager une place à la pluralité d’idées, à la contestation (même si ses extrêmes peuvent être désagréables). La seconde est qu’il faut restaurer un débat public de qualité (T. Judt est très critiques sur le non-débat sur l’identité nationale en France p. 172), qui passera nécessairement par une rénovation langagière (comme en 1989). La question sociale, avec les conséquences des évolutions technologiques et  centrale au XIXe siècle, doit selon T. Judt  à nouveau faire partie du paysage. Enfin, la morale, appuyée ou non sur des arguments théologiques, doit être replacée au centre de la politique : que voulons-nous, où voulons-nous aller ?

Là encore, ces questions sont approfondies dans le sixième et dernier chapitre de ce livre de 235 pages. T. Judt rappelle que la globalisation n’est pas une donnée pour toute éternité (p. 193). Après tout, c’est ce que l’on pensait en 1914, en plus de croire qu’une guerre était devenue ainsi impossible. T. Judt, avec la crise de 2008, voit pourtant que la Nation a encore son mot à dire. Son dernier exemple pour montrer la nécessité réaffirmée de l’Etat, c’est son cher rail (p. 207, encore un aperçu de ce que son livre sur le sujet aurait pu être). Enfin, dans une dernière section, T. Judt conclut ce chapitre avec l’affirmation que la social-démocratie a encore des choses à dire et à apporter dans un monde qui voit la stabilité s’étioler et la peur refaire surface.

La conclusion revient sur l’évolution qu’a connu l’Occident depuis 1945 et rappelle que la critique et l’interprétation doivent amener à penser et à agir pour le changement.

Hormis le sujet, essentiellement politique comme nous l’avons dit, ce livre est une œuvre de T. Judt, avec tout ce que cela comprend : c’est très bien écrit, avec toujours à l’esprit la compréhension du lecteur, appuyé sur d’énormes connaissances qui ne se limitent pas à ses sujets de recherche. Bien entendu, il y a le ton qu’on lui connaît, franc et parfois avec une petite note d’acidité qui sait frapper le lecteur (p. 37 par exemple, sur la souffrance mais imposée aux autres). Il peut bien sûr ne pas toujours avoir raison. Sept ans après, la bulle irlandaise, qu’il voyait dégonflée pour longtemps, a déjà bien repris des couleurs (p. 28). Mais par rapport à 2010, on ne peut pas dire que la situation qu’il analyse (la disparition de l’environnement moral qui a donné naissance au capitalisme, et donc mise en danger de la confiance p. 38) ait beaucoup changé. L’auteur est très critique envers le personnel politique occidental (le consumérisme émotionnel, p. 134-135), très critique sur le niveau des débats politiques et espère que le langage fatigué de la social-démocratie pourra se renouveler, à l’heure où tout le monde est devenu social et démocrate (p. 144). C’est pour cela, selon lui, que la colère, préalable à l’action, est nécessaire (p. 161). S’il est inévitablement des différences entre les gauches et les droites de chaque côté de l’Atlantique (p. 223) et que le livre ne peut aller aussi profondément dans les détails, les descriptions de T. Judt sont presque toujours d’une grande justesse.

T. Judt n’hésite pas non plus (ou plutôt continue de ne pas hésiter) à se faire des amis du côté des studies (p. 129), des business schools (p. 236 par exemple) mais aussi chez les sociologues (une communauté sur internet n’est pas une communauté, p. 121). Ce qui donne des pages d’anthologie dans cette œuvre : les pages 145 (sur le capitalisme comme non-système politique) ou 172-173 (sur la suppression du débat authentique) sont tout bonnement géniales.

Le Bien contre le Bon, telle est donc l’essence de ce livre. Pour l’auteur, la places des biens est bien trop grande dans notre vie, et l’on ne s’interroge plus assez pour savoir si nos décisions politiques sont bonnes, non pas pour l’économie, mais pour nous. Peut-il y avoir des citoyens sans politique ?

(ah l’effet glaçant du mot « socialisme » aux Etats-Unis … 8,5)

Il Trovatore

Livret de Salvadore Cammarano et Emmanuele Bardare, musique de Giuseppe Verdi.
Production de l’Opéra de Francfort-sur-le-Main.

L’opéra rencontre Abou Ghraïb.

Il Trovatore est l’opéra le plus joué dans le monde, signe d’une popularité jamais défaillante. Faut dire que l’œuvre fourmille d’airs plus que connus et qu’il est appuyé sur un livret, qui s’il est parfois très téléphoné, reste solide.

Tout démarre avec le capitaine de la garde qui raconte à ses soldats comment le comte actuel est devenu le seul héritier du trône. Son frère aurait été tué et ses restes brûlés par la fille de la tsigane envoyée au bûcher par son père. Mais le vieux comte ne croyait pas que ce fut les os de son fils et a fait jurer au fils survivant de rechercher son frère. La scène suivante nous transporte dans les jardins d’un château (enfin, en théorie) où Leonora et sa confidente Inès se trouvent. Déboulent le comte Luna puis immédiatement après Manrico, rivaux pour le cœur de Luna mais aussi dans deux camps politiques opposés. Le duel est inévitable.

La scène suivante se passe dans un campement tsigane, où Azucena raconte la mort de sa mère au bûcher et annonce à Manrico qu’elle l’a adopté suite à la mort de son fils, brûlé lui aussi. Manrico raconte qu’une force inconnue l’a empêchée de tuer Luna en duel mais il est interrompu par un messager qui lui annonce que Leonora va prendre le voile. Au cloître, Luna veut avec ses hommes enlever Leonora, mais Manrico et ses gens interviennent. Luna jure de se venger.

Manrico et Leonora se préparent au mariage mais Azucena a été faite prisonnière par Luna et le capitaine l’a reconnue comme étant  celle qui a volé le frère du comte. Elle est promise au bûcher. Manrico s’en va sauver sa mère. Mais son attaque échoue et il se retrouve prisonnier de Luna et attend son exécution avec sa mère. Leonora, au prix de la vie sauve de Manrico, promet à Luna de l’épouser. Juste après, elle s’empoisonne.

Elle meurt dans la prison de Manrico, à qui elle venait annoncer la libération, que celui-ci ne comprend pas. De fureur, Luna fait exécuter Manrico, puis Azucena annonce au comte que Manrico était son frère.

Sur le plateau, c’était tout de même étrange. Le metteur en scène a, semble-t-il fait le choix de placer l’action sur le Front Est lors de la Seconde Guerre Mondiale, et plus précisément, a pris le parti de représenter Luna et ses partisans sous le trait de soldats allemands (toujours pas compris ce que faisait ce tank sur le plateau), auteurs de crimes de guerre (le capitaine est très visiblement un sadique avec ses hommes). Quand on sait que le parti adverse dans l’opéra est lié aux Tsiganes (et qu’ils sont ainsi représentés même si c’était pas du tout l’idée des librettistes, puisqu’ils sont censés être les partisans du comte d’Urgel et que seul la mère de Manrico est Tsigane), on glisse facilement des crimes de guerre (on y a droit aussi sur scène …) vers le crime contre l’humanité. C’est un choix artistique assumé, avec un bûcher en forme de mirador et un drapeau à tête de mort, mais qui interroge plus sur la psyché du metteur en scène que sur son utilité narrative, qui nous semble déjà plus que relative.

Fatalement, un tel choix a des conséquences sur les costumes, très clairement distincts. Uniformes pour les uns, costumes bariolés pour les autres, et bien entendu, pyjama (on a évité les rayures de justesse) pour Manrico lors de la scène finale. Au niveau musical, c’était en place mais émotionnellement pas ébranlant. L’orchestre était en place, même si les cors sonnaient très étouffés. Luna, encore souffrant, a bénéficié d’une doublure vocale qui lui a redonné du coffre. Les divers duos de la partition étaient très bons, mais si les autres personnages étaient présents, l’alchimie n’a jamais vraiment de mise. L’usage de la vidéo, au fond du plateau, était très bien dosé, dans le fond comme dans la forme.

Mais dans l’ensemble, l’œuvre nous semble trahie par la mise en scène, même sans avoir modifié ce dernier comme cela s’est parfois déjà fait. Il y avait de la place pour autre chose, qui eut pu plus respecter les didascalies (pourquoi ce jardin décharné ?), qui ne serait pas tombé dans ce qui a de grosses chances d’être l’expression d’une haine de soi née d’une interprétation par le petit bout de la lorgnette.

(terrible décalage entre l’enfantin rideau de scène, le fait de graver ses initiales sur des arbres, et cette débauche anachronique et déplacée de violences de toutes sortes  …5,5)

Service B

Enquête historique sur le service de renseignement communiste pendant la Seconde Guerre Mondiale par Roger Faligot et Rémi Kauffer.

La face B du PCF.

Dans le fourmillement des mouvements dits de la Résistance qui naissent après la défaite de mai-juin 1940, il en est un qui possède déjà une très solide expérience de la clandestinité et de ce que signifie et le combat et le renseignement. Les Francs-Tireurs et Partisans (l’appellation date de mars 1942), émanation directe du Parti Communiste, bénéficie de plusieurs apports constitués dans les années 1920 et 1930. Premièrement, c’est le lieu de rencontre naturel des anciens combattants des Brigades Internationales (actives principalement entre 1936 et 1939 en Espagne). Deuxièmement, le PC reçoit ses ordres du Komintern, c’est-à-dire directement de Moscou. De ce fait, il aide l’URSS dans ses besoins en renseignements de tous ordres, avec ce que cela suppose de clandestinité et de moyens de télécommunication secrets (la France est une terre accueillante pour les agents soviétiques, y compris ses tueurs avant-guerre comme le montre les Archives Mitrokhine). Il a pour se faire recours à L’Organisation Spéciale, un organe renforcé avec l’interdiction du Parti le 26 septembre 1939. Enfin, sa Section des Cadres fonctionne comme une police politique, qui n’hésite pas non plus à liquider ceux qu’elle désigne comme traîtres. On le voit, le fossé est grand avec les autres mouvements de la Résistance.

Mais quand s’achève le Pacte Germano-Soviétique avec l’invasion de l’URSS, le PCF reçoit enfin l’ordre de soutenir la Résistance. Sont créés les FTP, et avec eux un service de renseignement ayant pour but de renseigner l’Etat-Major FTP, ainsi que les Alliés, avec au premier rang d’entre eux l’URSS. Mais le Service B (le terme de 2e Bureau faisait trop romantico-militaire, p. 33) a aussi eu des contacts avec divers services anglais, étatsuniens mais aussi avec le BCRA (au sein d’une interface appelée FANA). Mais si après la guerre, les réseaux de résistants affiliés à des services étrangers se dissolvent en très grande majorité, le Service B eut peut-être encore un rôle à jouer …

Le livre démarre sur le parcours de trois des futurs dirigeants du Service B, qui se sont rencontrés en 1927 à l’Ecole de Physique et Chimie industrielle de la Ville de Paris Georges Beyer, René Jugeau et Roger Houët. Tous sont membres du Parti Communiste, d’abord à titre secret puis officiellement. Ce premier chapitre évoque aussi, après une description des mesures prises par les communistes après 1940 et jusqu’au début de l’opération Barbarossa, les tous débuts du Service avec un dénommé Martinez à sa tête, mais qui disparaît sans laisser de traces en mars 1942. Le second chapitre évoque quant à lui la première livraison d’arme des gaullistes aux communistes, par l’intermédiaire des Anglais en Bretagne. C’est le premier contact entre le Service B et les BCRA de Londres. Le chapitre suivant se concentre sur Marcel Hamon, un militant breton (qui a traduit l’internationale en langue bretonne p. 46) et professeur de philosophie. C’est lui qui devient en janvier 1943 le nouveau chef du Service B, aidé de G. Beyer et Victor Gragnon. Le quatrième chapitre décrit brièvement les réseaux et les agents qui renseignent le Service B sur les unités de l’Armée Vlassov, dont beaucoup sont stationnées en France. Mais ce chapitre s’intéresse aussi à la transmission aux Soviétiques d’information sur l’installation d’un poste radio en Finlande qui doit aider les troupes allemandes.

Le cinquième chapitre porte l’éclairage sur les liens entre le Service B et le réseau appelé « Orchestre Rouge » et des radios, avant de passer dans le chapitre suivant aux femmes qui furent les agents de liaison entre les différentes cellules compartimentées. Le septième chapitre s’attache lui plus à décrire comment le BCRA de Londres voyait le Service B. C’est aussi l’histoire de rendez-vous manqués, de transferts de fonds et de personnes qui se rejettent la responsabilité d’échecs. Le chapitre suivant détaille une journée type dans la vie de V. Gragnon, entre les rendez-vous, les relevages de boîtes aux lettres, la reproduction des messages et des plans, des exemples de renseignements (provenant de Vichy par exemple).

Le neuvième chapitre porte son regard sur la Zone Sud, celle qui n’était pas occupée jusqu’en novembre 1942. Là-bas y commandent d’autres communistes, des anciens d’Espagne, dont Boris Guimpel. Son parcours en Espagne est retracé, comme la manière dont il devient le chef du Service B pour le Sud de la France et quels sont ses rapports avec la Main d’Œuvre Immigrée (MOI), dont quelques communistes allemands réfugiés en France. Le chapitre suivant continue de raconter les opérations menées par le Service Sud  (le contact avec la famille du général Giraud p. 182-183) et donne quelques exemples de renseignements collectés.

Le onzième chapitre met l’accent sur la ville de Lyon, « capitale de la trahison ». Il y est d’abord question du renseignement que recueille le Service B auprès de la SNCF, y compris ses plus hautes instances. Il y est aussi question du chef de la Zone Sud, B. Guimpel, qui échappe à une arrestation et aux actions de Klaus Barbie qui mettent à mal tout le réseau. Le chapitre suivant raconte au lecteur les ramifications du Service B dans les milieux culturels et le treizième chapitre est celui qui met en valeur le réseau breton du Service B, celui où la fille du peintre Henri Matisse faisait office de liaison et qui tombait presque entièrement à cause de manque de cloisonnement. Le quatorzième chapitre raconte la Libération et les trajectoires des membres du Service avec la fin de la clandestinité. Enfin, le dernier chapitre est entièrement consacré à Lucien Iltis, celui qui serait à l’origine de la chute de la tête du réseau Sud mais qui fut aussi utilisé dans des combats d’appareil au sein du Parti Communiste après 1945. Le volume est complété par des photographies, des reproductions de documents, un appendice sur le premier chef du Service B (Martinez), des notices biographiques et un index.

Voici un livre assez étrange … Passons sur l’habillage mercatique, c’est tout de même normal, et encore plus pour un livre qui a pour sujet un service de renseignement, paru à une époque (1985) où encore beaucoup des protagonistes sont encore vivants. Mais ce qui gêne plus, c’est que c’est assez mal écrit. Ce n’est pas écrit de manière scientifique, mais cela peut encore passer, les deux auteurs étant journalistes et tout de même plus proches de leurs entretiens que de la littérature sérieuse sur le sujet. Mais tout de même … C’est très oral, parsemé de remarques étranges, voir à la limite de préjugés xénophobes (patriotisme et famille suisse protestante p. 215 ou les Italiens voleurs, p. 217). Ce livre est aussi entaché d’une relecture déficiente (en deux pages, on passe d’un avion Heinkel III à un Heinkel 111 p. 178-179), laissant passer des fautes de grammaires assez douloureuses (p. 283), avec des redites qui sont sans doute le fait de l’écriture à deux mains. Historiquement, c’est aussi assez bancal, et la priorité est donnée au sensationnel : il est question de la bombe atomique allemande et des installations qui auraient dû permettre de la lancer vers la Etats-Unis (p. 151), alors que les savants atomistes allemands n’ont même pas réussi à fabriquer une pile atomique … Quant au fait que cette bombe atomique eu pu être délivrée par un canon V3 (p. 150), comment dire … De même, parler de l’Okhrana, la police politique tsariste, comme très efficace (p. 155), alors même que l’on parle dans ce livre de la Gestapo et du NKVD, c’est presque comique. Pour autant le dernier chapitre, celui sur la fin de la guerre et sur les années qui suivent est plein d’enseignement et aurait mérité plus de développements.

Ce livre pâtit donc d’une structuration très faible, où tout n’est non pas imbriqué mais mélangé. Néanmoins, il rend il nous semble assez bien l’ambiance de la clandestinité, le danger permanent, le climat particulier induit par fait d’être conduit par la tête du Parti Communiste clandestin, les objectifs immédiats et à moyen-terme , les parcours des agents et les stratagèmes déployés pour parvenir à rassembler des renseignements avant de le faire parvenir hors de France où il pourra être analysé (pour le renseignement d’ordre stratégique) ou le faire parvenir à des résistants qui pourront l’exploiter. Un livre unique, parce que le seul à notre connaissance traitant de ce sujet, mais dont la forme est très loin d’être parfaite.

(C’était encore l’époque où les gens ne revenaient pas de Moscou et où on ne se posait pas de question …6)

 

Lovecraft

Au cœur du cauchemar
Recueil d’articles autour de H.P. Lovecraft, dirigé par Jean-Laurent Del Socorro et Jérôme Vincent.

Que serait la renommée d’Euclide sans Lovecraft ?

Il est indéniable que H. P. Lovecraft a durant les dernières décennies énormément gagné en visibilité, surtout du fait que sa création la plus connue fait maintenant partie intégrante de la culture populaire occidentale. Cet état de fait contraste bien évidemment avec la notoriété qui fut la sienne durant les années où il fut actif en tant que romancier, nouvelliste et essayiste (avec une conséquence directe sur ses revenus). Ce livre interroge, en plus de 450 pages, cette évolution et cette reconnaissance (qui touche aussi d’autres auteurs étasuniens des années 20 et 30).

Le structure générale du livre ne prétend pas à l’inédit. Il s’articule, très logiquement, en trois parties centrées successivement sur l’homme, son œuvre et sa postérité.

La première partie semble avoir pour but premier de lutter contre la mythologie entourant l’auteur de Providence, vendu après sa mort comme reclus, psychiquement faible ou occultiste. Les trois premiers articles s’attachent ainsi à mettre en lumière la personnalité, la philosophie et les rencontres (de visu ou épistolaires, avec une production de peut-être 100 000 lettres) avec l’aide de B. Bonnet, C. Thill et le grand spécialiste S. T. Joshi. Les deux articles suivants inaugurent l’aspect géographique (qui reviendra par la suite) avec les lieux qu’a fréquenté Lovecraft (M. Manchon) et la relation du voyage à Providence qu’à fait le traducteur F. Bon sur les traces du maître. Puis, au rayon des liens que Lovecraft entretenait avec d’autres écrivains, l’accent est mis sur Robert Howard (B. Bonnet), avec une sélection de lettres qu’ils s’échangèrent (P. Louinet). La partie s’achève sur l’activité de conseil et de correction/réécriture/nègre de Lovecraft, une partie de sa vie d’écrivain encore à même de connaître des découvertes (T. Spaulding). Le seul commanditaire qui semblait payer correctement fut le magicien H. Houdini (la première collaboration date de 1924). Mais sa mort en 1926 a brisé net le projet de livre sur la superstition qu’il avait chargé Lovecraft d’écrire.

La seconde partie (l’œuvre) commence avec une histoire de l’édition des textes de Lovecraft (C. Thill), pour vite passer au personnage de Cthuluh. Ce dernier est l’objet d’une analyse (E. Mamosa) avant d’être le sujet d’une interview de R. Granier de Cassagnac.  Puis B. Bonnet présente de manière étendue ce qu’il considère comme étant les 25 œuvres essentielles de Lovecraft. L’entretien avec C. Thill qui suit vient appuyer cette présentation avec un point de vue plus synthétique. Puis F. Montaclair montre comment Lovecraft, loin d’être un écrivain à part, s’insère très bien dans la production littéraire de son temps, avec en particulier une analyse comparée entre Le cauchemar d’Innsmouth (1931) et Manhattan Transfer de John Dos Passos (paru en 1925). Les analyses s’enchaînent ensuite, avec la science de Lovecraft (E. Gorusuk), l’anti-héroic fantasy qu’aurait écrite ce dernier (très axé sur l’héritage de Lord Dunsany puis avec sa distanciation, C. Thill), l’introduction de D. Camus pour sa traduction des Montagnes hallucinées et une mise en perspective des différentes traductions depuis 1954 (M. Perrier). D. Camus complète la très bonne analyse de M. Perrier dans la reproduction de sa préface aux Contrées du rêve où il explique ses choix de traduction. Cette seconde partie prend fin avec un entretien de M. Chevalier sur la poésie de Lovecraft, et plus particulièrement les Fungi de Yuggoth.

La dernière partie est presque exclusivement composée d’entretiens. Seuls les articles sur Cthuluh dans la bande dessinée (A. Nikolavitch) et Lovecraft au cinéma (S. Azulys) n’en sont pas. Sont ainsi interrogés P. Marcel sur Lovecraft en tant qu’héros de fiction, J.-M. Gueney sur le jeu vidéo, F. Baranger, N. Fructus  et P. Caza (les deux derniers illustrent aussi en partie cet ouvrage avec Goomi, E. Vial, Zariel et G. Francescano) sur Lovecraft en image, ainsi que C. Ferrand et les éditions Sans-Détour sur le jeu de rôle. Avant la présentation des différents auteurs de ce recueil sont rassemblées les impressions sur Lovecraft et son œuvre d’une foultitude de gens interrogés par les éditeurs (visiblement des gens de lettres, mais nous avouons n’en connaître qu’une très petite partie et M. Houellebecq, pourtant auteur d’un livre sur Lovecraft, n’en fait pas partie).

C’est un livre touffu, qui s’adresse en premier lieu à des lecteurs déjà connaisseurs et de l’œuvre et de la vie de H. P. Lovecraft. Il est très richement illustré, non seulement dans le texte mais aussi en dehors. Beaucoup d’illustrations n’ont par contre hélas pas été sourcées, ce qui peut laisser parfois le lecteur quelque perplexe. Ce livre est aussi un recueil classique, dans le sens où tous les articles ne plaisent pas à un égal degré lors de la lecture. L’article sur les lieux et celui sur les révisions auraient mérités plus d’attention quant au style (le dernier est même parfois très confus), et le ton de connivence du tout premier article nous a très vite ennuyé. Certains articles auraient pu aller plus en profondeur, ou encore s’épargner la confusion comme par exemple celui sur la science (p. 277) qui dit très maladroitement que « dans un monde du XXe siècle où la société, le capitalisme, les guerres et les dictatures règnent, il n’est pas étonnant de constater que Lovecraft ait pu déceler dans la science un moyen destructeur pour l’homme de se rendre compte de tout ce qui le dépasse et qui le mène potentiellement à sa fin » (sic). Le même article parle du site archéologique de Salem (p. 278) … De la même eau, l’explication du contre-sens sur la nature de Kadath (une cité ou un pic ? p. 324) manque justement totalement son but.

Les articles présentent différents points de vue, ce qui fait le sel de l’objet, mais parfois une direction commune semble avoir manqué. Si l’appréciation de la part réelle de Zealia Bishop dans les nouvelles signées par elle (p. 95 et p. 151) ou la perception plus ou moins construite du bestiaire lovecraftien (p. 225) peut différer grandement, il est plus troublant de lire dans la première partie que H. P. Lovecraft est très vitre revenu du fascisme et de l’hitlérisme (son racisme est bien connu et abondamment cité dans les réactions de la dernière partie), alors qu’il est qualifié de pro-nazi plus loin (p. 384). De même si l’article sur les 25 œuvres essentielles est très intéressant, il tombe dans l’anachronisme dont il prétend se défier (p. 228).

A contrario, l’article sur le cinéma est d’une très grande tenue, l’interview de S.T. Joshi très éclairante et l’analyse des différentes traductions atteint pleinement son but. Le parallèle entre Lovecraft et la Génération Perdue de la littérature étatsunienne est certes ardu, mais sa solidité est manifeste. L’article sur la bande dessinée fait montre de beaucoup de qualités lui aussi et l’on apprend enfin qui était le Bergier dont il est fait mention dans la nouvelle H.P.L. de R. Wagner (p. 16, p. 144-145 et p. 295-296) !

Certaines notes sont de plus inutiles (les notes lexicales 26 et 27 de la p. 183 par exemple), d’autres références ne sont pas immédiatement claires (p. 279), il y a de trop nombreuses erreurs typographiques et de formes qui auraient pu être éliminées (des lettres graissées p. 253, un numéro de page baladeur p. 323 etc).

Si ce livre est très très loin d’être un cauchemar pour le lecteur, il reste donc très inégal et aurait grandement bénéficié d’un tout petit peu plus de temps de polissage. Tout le spectre est balayé (l’importance du jeu de rôle pour faire connaître les écrits de Lovecraft apparaît nettement), même si d’autres thématiques auraient pu aussi être de la partie (d’autres choix de lettres ? les relations entre Lovecraft et A. Derleth ?), et les illustrations sont d’un grand apport, tant documentaire qu’esthétique. Un livre qui encourage aussi le lecteur à questionner les traductions, que ce soit celles du dandy de Providence, ou d’autres.

(l’apport paradoxal, corrupteur et néanmoins popularisateur, de A. Derleth semble être accepté après une période où il faisait figure de traître abominable … 6,5)

When the Facts Change

Recueil d’articles de Tony Judt, édité par Jennifer Homans.

Du direct, du tranché, de l’engagé mais pas de l’enragé.

Tony Judt, que ceux qui parcourent ces lignes doivent commencer à bien connaître, n’a pas écrit que des livres ou des articles scientifiques mais a été un contributeur régulier dans des journaux ou des revues comme le Financial Times, le New York Times ou la New York Review of Books. Certains articles ne furent même jamais publiés. Ce livre rassemble 28 de ses articles, qu’ils soient des articles d’opinions, des recensions de livres, des esquisses de livres ou des nécrologies.

Mais avant ces articles, Jennifer Homans, la veuve de T. Judt (et dédicataire de Postwar) s’est chargée de l’introduction, mélangeant le personnel avec les idées et les obsessions de son défunt mari  (p. 4). J. Homans détaille aussi les méthodes de travail de T. Judt, les aspects pratiques de sa relation compliquée au judaïsme.

Le premier article du recueil est une recension du livre L’Age des extrêmes de Eric Hobsbawm et le ton est donné très vite : avec T. Judt, pas d’eau tiède. La recension est très critique. Le second article a pour sujet l’Europe (paru en 1996), où l’avenir ne lui a pas donné raison. On y trouve une petite erreur sur les capitales de l’Union Européenne (p. 38) mais l’auteur y est assez visionnaire sur le retour de la Nation (p. 40) comme refuge des perdants du capitalisme (les notions de perdants et de gagnants se retrouvent à plusieurs reprises dans le recueil). Le troisième article est cité dans le livre que T. Judt a écrit à la toute fin de sa vie avec Timothy Snyder (Thinking the Twentieth Century) et est une recension d’un livre de Norman Davies (Europe). C’est un démontage en règle, mais en grand style. Il lui reproche, entre autres, son goût de la provocation (p. 55) et sa trop grande proximité avec son sujet d’étude premier, la Pologne, qui lui bouche la vue et l’égare méthodologiquement (p. 61). T. Judt en profite aussi pour éreinter les recenseurs permissifs (et néanmoins collègues, p. 62).

Le chapitre suivant reproduit la recension publiée en 1997 de deux livres sur la Guerre Froide. Les choses y sont plus à son goût que dans l’article précédent, sans pour autant être parfaites. C’est l’occasion pour lui d’enseigner au lecteur les tenants et les aboutissants de la Guerre Froide mais aussi comment fonctionnait le Cominform tout en rappelant qu’il existait chez les soviétologues occidentaux plusieurs écoles de pensées (p. 77) : celle du miroir (les Soviétiques agissent comme les Etatsuniens), la tsariste (l’URSS est la Russie et son communisme est accessoire) et la bolchévique (où les termes employés par le Kremlin sont aussi ceux de sa vision du monde). Le dernier article, enfin, de cette partie est à nouveau une double recension portant sur des ouvrages ayant pour thème l’Europe centrale. Il est très critique sur Inventing Ruritenia de Vesna Goldsworthy (l’auteur ne comprendrait pas l’ironie de ses sources p. 93) mais l’ouvrage de Derek Sayer The Coasts of Bohemia est pour T. Judt bien plus digne d’intérêt et de louanges (mais pas sans contradictions p. 98)

La partie suivante est dominée par le conflit israélo-palestinien. Si le premier article de 2002 est encore optimiste par moments, le second (paru en 2003) est d’une tonalité plus sombre. C’est une critique de la « feuille de route » négociée entre 2003 à Genève dans le premier (The Road to Nowhere) et le second finit sur l’évocation d’un Etat binational, qualifié d’utopique mais de solution encore la moins mauvaise (p. 123). T. Judt y est particulièrement critique de la classe politique israélienne (p. 116-117). Le chapitre VIII qui fait suite à ces deux articles concerne aussi Israël mais est une courte réponse à un article écrit par deux universitaires étatsuniens dans un journal britannique. C’est une charge détaillée contre ceux qui confondent la critique de la politique israélienne et l’antisémitisme.

L’article suivant interroge le rapport en Histoire et Mémoire, le surinvestissement émotionnel, l’usage de la Shoah par Israël comme argument à l’international et l’usage intempestif du mot « mal » (p. 136) comme l’avait prophétisé Hannah Arendt dès 1945 (p. 129). L’auteur écrit aussi sur le thème des implantations israélienne en Cisjordanie dans le dixième chapitre (« l’ivresse » p. 144), sur le rôle néfaste selon lui de la diaspora juive dans le conflit israélo-palestinien à l’appui des écrits de Shlomo Sand (onzième chapitre), répond à six critiques ou défenses après l’arraisonnement de la « Flottille de la Paix » en 2010 (douzième chapitre) et enfin dans le dernier chapitre de la partie, se demande de manière très argumentée ce qu’il faut maintenant faire au Levant, en dialoguant avec les extrémistes pour sauvegarder les modérés, avec pour objectif un Etat multiconfessionnel et multiculturel. Ce dernier article n’avait jamais été publié, est encore dans sa forme de travail et cela explique les petites erreurs qui y figurent (p. 162-163, la contradiction invalidante de l’équivalence Shoah/Naqba et la faute de latin).

La partie suivante s’intéresse aux suites de l’attentat contre les tours jumelles de New-York en 2001. Son premier article fait une relecture de La Peste de A. Camus à l’aune de cette nouvelle donne politique, et il est suivi par la recension du livre de Joseph Nye (le théoricien du soft-power), The Paradox of American Power. Cet article fait ensuite place (dans le seizième chapitre, en prenant le prétexte de la recension de The War over Iraq de Lawrence Kaplan et William Kristol) à un article sur l’europhobie étatsunienne, où T. Judt exprime des positions qui auraient pu aussi créer la polémique en France (antisémitisme musulman, p. 208), avec quelques envolées saisissantes (p. 215 par exemple). Fait suite un article sur l’antiaméricanisme (sur la base de nombreux livres en français), où l’auteur démontre une très grande connaissance du climat intellectuel français du début du XXIe siècle. Les trois articles suivants restent concentrés sur les affaires internationales, avec souvent pour point de départ des livres récemment parus (sur le néo-conservatisme et l’ONU, mais il est néanmoins incomplet sur le Ruanda p. 235). Le troisième de ces articles annonce Thinking the Twentieth Century, en se demandant ce que l’on a retenu du XXe siècle, avec de nouveau l’opposition entre Histoire et Mémoire. T. Judt y rejette la Mémoire qui se construit au détriment de l’Histoire, avec la prolifération des mémoires particulières et la concurrence des souffrances passées.

L’avant-dernière partie quant à elle commence avec deux articles consacrés au rail et à son influence sur la société. Les trains et tout ce qui les entourent étaient la grande passion de T.Judt, pour qui le train était la société (p. 301). Ces deux articles étaient les esquisses d’un livre à venir et qui ne vit pas le jour. Le 23e chapitre de ce recueil va plus en profondeur dans la compréhension de la société actuelle en prenant le prétexte d’une chronique du livre Supercapitalism de Robert Reich (et qui annonce son livre Ill Fares the Land). Comme dans le chapitre suivant, l’auteur y affirme la nécessité de la démocratie sociale, tout en étant très défavorable aux partenariats public-privé (qualifié d’affermage, p. 311) mais en soulignant aussi qu’un Etat-providence a aussi besoin d’un peuple homogène (sans lequel il n’y a pas de solidarité, p. 319-320) et qu’il est de trop nombreuses personnes qui ont oublié les raisons de l’existence de l’Etat-providence inconditionnel (p. 324). Il craint un retour d’un âge des insécurités, après l’âge de stabilité qui était né en 1945 (p. 335), insistant sur le coût que peuvent engendrer les humiliations (p. 334). Cette partie est complétée par un article à deux voix, associant Daniel Judt à son père, dans un dialogue entre deux générations sur la question de l’engagement et dominé par l’évènement de la marée noire dans le Golfe du Mexique en avril 2010. Si le texte du jeune D. Judt, 16 ans, n’a pas été remanié, il est rudement bien écrit !

La dernière partie de ce recueil rassemble trois nécrologies, écrites par T. Judt entre 1997 et 2009. Elles sont consacrées à François Furet (le spécialiste de la Grande Révolution), Amos Elon  (spécialiste du judaïsme allemand) et Leszek Kołakowski (philosophe et historien du marxisme).

Une liste par ordre chronologique de tous les articles publiés de T. Judt ainsi qu’un index complètent ce volume.

De nouveau, un livre très plaisant de T. Judt reprenant des articles divers mais qui d’une certaine façon, sont expliqués par le dernier article de l’avant dernière partie, écrit avec son fils Daniel. Il y a un besoin de s’engager chez T. Judt (voir même une obligation sartrienne de s’engager, ce qui fait de lui le plus français des intellectuels anglo-saxons), ce que montre déjà dans son adolescence son épisode sioniste. Et il s’engage, à la manière d’un intellectuel, en se demandant d’abord quoi faire. Le treizième chapitre ne s’intitule-t-il pas « What is to be done? » ? Mais cet engagement se fait sans mauvaise foi, sans outrance, sans provocation inutile, en cherchant le dialogue sur des bases réfléchies et où la réflexion et l’expérience se sentent. Mais on sent aussi cette volonté d’apprendre des choses au lecteur, d’autant plus qu’à la différence d’un livre, il n’y a pas ici d’élection par le lecteur, qu’il faut donc convaincre. Mais pour parvenir à cette conviction, l’auteur ne met pas pour autant un mouchoir sur ses idées et ses opinions (qui lui sont plus loisibles d’exprimer sous cette forme). C’est un livre pour les fans, mais ceux qui ne connaissent pas encore T. Judt auront ici un premier contact de très grande qualité et acquerront à coup sûr l’envie de poursuivre avec d’autres livres de ce qui fut l’un des plus grands historiens de sa génération et un excellent observateur de l’Europe.

(Camus a toujours été son préféré, comme le montre le quinzième chapitre …8)

Golem

Avatars d’une légende d’argile
Catalogue de l’exposition du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris sous la direction d’Ada Ackermann.

Golem le Maudit.

Avec la créature de Frankenstein, le golem est indéniablement le personnage fantastique le plus connu de la culture populaire. Remis au goût du jour au début du XXe siècle par le roman de l’autrichien Gustav Meyrinck et porté très vite à l’écran par Paul Wegener dans une trilogie cinématographique (en 1915 pour le premier, entre 1915 et 1902 pour le second), il a depuis rejoint le monde de la bande dessinée ou des arts plastiques au travers de multiples œuvres. Ce motif n’a cependant jamais perdu son lien avec le judaïsme (chez G. Meyrinck c’est un rabbin de Prague qui est son créateur), et il est déjà question de créer un golem dans le Talmud. Comme figure protectrice, il est parfois après 1960 l’expression d’une résistance juive face à l’Holocauste.

Ce catalogue rassemble de nombreux articles unis par la couleur de l’argile. Il débute par une introduction oxymorique intitulée « Le Golem nous parle ». Oxymorique, puisque traditionnellement, un golem ne parle pas. Puis il se découpe en six parties.

La première partie s’interroge sur ce qu’est le golem. Cette partie s’ouvre avec le poème Le Golem  de Jorge Luis Borges (écrit en 1958), précédé de son analyse. Puis suit un article sur les origines du golem puis une étude des illustrations faites en 1916 par Hugo Steiner-Prag pour le roman de G. Meyrinck. L’illustrateur, natif de Prague à la différence de G. Meyrinck, y reproduit les impressions du quartier juif de Josefov avant sa rénovation de la fin du XIXe siècle (qui était un lieu de tourisme folklorique, p. 47) et y campe un golem aux traits asiatiques, fidèle en cela au texte.

La seconde partie explore les différents visages du golem. Elle est inaugurée par un extrait des Oliviers du Négus écrit par Laurent Gaudé, où le golem apparaît comme un esprit de la Terre (une idée reprise à Gershom Sholem), qui se venge à travers lui des blessures qui lui infligent les hommes lors de la Première Guerre Mondiale (p. 57). Dans cette partie, l’antagonisme intrinsèque du golem est dévoilé. Celui qui est une masse informe (et c’est ici l’une des étymologies du mot, comme il en est question plus loin dans le volume), faite d’argile et d’eaux, s’anime quand on inscrit le mot émet (vérité en hébreux) sur son front et redevient de poussière (ou inactif) quand le « e », (qui est un a, alef,  éminemment symbolique en hébreux) est effacé pour former le mot « met » (signifiant mort). La première face du golem est sa face protectrice, très présente et même majoritaire aujourd’hui dans les comics, la sculpture, les jeux vidéo comme il l’était dans les films de la première moitié du XXe siècle. Mais le golem peut aussi être un monstre (p. 67), double non plus bénéfique mais maléfique de son créateur, et qui dans certaines représentations peut avoir une connotation antisémite. Mais il peut aussi être un symbole de l’hybris, de la prétention à dépasser Dieu, ou même de la vanité de l’artiste prétendant pouvoir créer un double de lui-même. Cette partie est close par la très intéressante étude d’un tableau de Gérard Garouste inspiré par F. Kafka (et peint en 2011), mettant en scène six personnes léchant un golem sortant d’un baquet.

La partie suivante a pour objectif de faire porter le regard du visiteur et du lecteur sur la plasticité du golem. Elle s’ouvre sur un extrait de texte de Manuela Draeger (La Shaggå du golem presque éternel)où le golem non seulement parle, mais surtout se sent prisonnier de son créateur. A cela s’ajoute que le golem chez M. Draeger devient le gardien du mot qui l’anime mais se révèle en plus être une figure féminine (p. 84). Le cœur de la partie est formé par un article détaillant les formes du golem dans les arts plastiques mais aussi sa relation à l’artiste, entre force déchaînée et transmutation (p. 88). L’inanimé qui s’anime est aussi un thème qui se retrouve exprimé sous forme de golem, avec l’utilisation de vêtements, de poussière, de sang ou de métal ressemblant à du papier déchiré. Mais l’artiste lui-même peut être le matériau de son œuvre (photographique, vidéo), dans l’optique de créer un Doppelgänger, un double (p. 100). L’artiste ou un modèle peut ainsi s’enduire de terre, sortir de terre et parfois ne faire plus qu’un avec sa création.

La quatrième partie reste dans la contemporanéité mais se concentre sur la mutation en s’intéressant à la descendance du golem. Introduit par un extrait commenté du Leviathan de John Hobbes, c’est la machine qui est le thème central (ce qui n’est pas évident à la lecture de l’introduction). Dès les débuts de la cybernétique, le golem est présent comme figure tutélaire et le premier ordinateur israélien est baptisé Golem I (p. 117). N’ont-ils pas le silicium, la bonté et la puissance en commun ? Le robot est indéniablement le fils le plus connu du golem, et lui aussi est porteur de l’ambivalence aide/angoisse, sur laquelle jouent plusieurs artistes. Et rôde le transhumanisme, abandon au aux pouvoirs de l’artifice … Quelques œuvres commentées de Zaven Paré complètent cette partie.

Assez illogiquement, la partie consacrée au lien entre le golem et l’écrit prend place à ce moment-là dans le livre. Encore une fois, un court texte en forme l’introduction, ici un poème de Paul Celan. Puis, l’étymologie du mot golem est mise à contribution (il y a trois occurrences dans la Bible, en II Rois 2, 8, Ezéchiel 27, 24 et Psaumes 139, 16). Le lecteur est entraîné vers un golem comme figure du désir, mais aussi porteur d’une double identité, technique et littéraire. La gematriah (où chaque nom a une équivalence numérique, technique kabbaliste classique) est mise à contribution pour mettre sur un même plan les mots golem, sagesse et l’addition Halakhah + Aggadah (la Loi et le Récit, p. 146). De même, le tserouf (combinaisons de lettres, autre technique kabbalistique) permet aussi à l’auteur de l’article Marc-André Ouaknin de se transporter dans différentes directions, vers Victor Hugo entre autres. La présentation d’une œuvre d’Anselm Kiefer met un point final à cette partie virevoltante.

La dernière partie de ce livre est constitué par les appendices. On y retrouve des repères biographiques, un glossaire fort utile au lecteur peu formé à la mystique juive, une liste des œuvres de l’exposition, une bibliographie et un index. Le texte du catalogue est en outre encadré par deux extraits de bandes dessinées signées Yoan Sfar et Dino Battaglia.

Ce très beau catalogue s’approche grandement de l’exhaustivité, aucune activité humaine liée au golem ne semble avoir été oubliée. Certes, pour des raisons assez évidentes, l’accent est mis sur la peinture et la sculpture et la mystique juive proprement dite n’est que l’arrière-fond, mais cet arrière-fond sait de temps en temps se mouvoir vers le devant de la scène. Les articles sont méthodologiquement bien étayés, et les textes sont, à de très rares exceptions, d’une grande facilité de lecture, avec très peu de redondances (un catalogue ne se lit de toute façon pas comme un roman). Les illustrations, en couleurs, sont d’une grande variété et d’une grande qualité, sourcées comme il se doit.

Cette exposition, et donc conséquemment catalogue, réussit pleinement à montrer la contemporanéité de la figure du golem, même si le contexte qui a fait naître mythe à l’époque moderne (s’inspirant de textes médiévaux, eux-mêmes faisant référence à la Bible et à la Mishnah) est totalement dépassé. Il est peu probable que, avec les évolutions constante de l’intelligence artificielle, la figure de la création humaine s’autonomisant de son concepteur soit amenée à disparaître.

(D. Trump comparé au golem  par des journalistes étasuniens p. 23 …8,5)

 

La condition humaine

Roman d’André Malraux.

On peut y aller les yeux fermés !

L’approche de la faillite apporte aux groupes financiers une conscience intense de la nation à laquelle ils appartiennent. p. 213

Petit retour vers les classiques de la littérature française à la faveur de l’été, avec aussi une double première : c’est le premier Goncourt et le premier roman écrit par un ministre qui atterrit sur ces pages.

L’action se situe en 1927 à Shanghai. C’est une période de troubles incessants pour la Chine, pays morcelé en plusieurs territoires sous la coupe de seigneurs de la guerre. Parmi les forces concurrentes, le jeune parti communiste chinois fait alliance avec le Kuomintang de Tchang Kaï-Chek à Shanghai pour libérer la ville. Parmi ces communistes figurent Kyo, May, Katow, Hemmelrich et Tchen. Ces derniers ont un besoin criant d’armes pour mener à bien leur soulèvement. Ils mettent la main sur la cargaison d’un bateau ancré dans le port. L’insurrection démarre le lendemain, et les groupes communistes prennent possession de l’ensemble de la ville. Les Européens des concessions internationales observent ces changements avec intérêt ou crainte. Parmi ceux-ci se trouve Ferral, un ancien ministre français qui dirige un important groupe industriel et qui va manœuvrer en faveur du Kuomintang pour essayer de sauver ses actifs. Le Kuomintang entre dans la ville et demande bien vite la remise des armes par les communistes. Kyo va demander des instructions dans la ville de Han Kéou mais revient avec l’interdiction d’un nouveau soulèvement ? Certains communistes, dont Tchen, veulent passer outre et préparent un attentat contre Tchang Kaï-Chek, qui échoue.

La répression s’abat sur les communistes, qui sont traqués partout dans la ville. Malgré les avertissements, Kyo est pris par la police nationaliste, et malgré une intercession du baron Clappique sur les insistances de son père Gisors, ne peut être libéré. Des permanences communistes sont prises d’assaut. Si Katow est fait prisonnier lors de l’un de ces derniers, Hemmelrich peut s’échapper. Tchen tente un attentat suicide. Kyo, sachant que la torture attend les captifs, se suicide mais Katow offre sa pilule de cyanure à deux compagnons. D’autres communistes ou personnages liés à eux arrivent à échapper à la répression et Ferral rentre en France où il échoue à sauver le Consortium qu’il dirige.

Le roman exprime une sympathie assez claire pour les communistes que l’on suit, mais cette sympathie n’est pas pour autant sans limite. En contrepoint, la critique du capitalisme financier et colonial finissant est-elle aussi très fine, et elle se fait sans tout calquer sur le personnage de Ferral, dont la volonté de contrôle se trouve in fine mise en échec. La personne de l’auteur est visible de deux manières dans ce roman. La première, c’est que l’on sent très clairement que l’expérience personnelle d’A. Malraux sert de soubassement, avec sa connaissance de l’Indochine mais aussi sa proximité avec la Chine (il refuse, au contraire d’un ami, d’aller en Chine participer à la guerre civile). La seconde, c’est que ce roman annonce d’une certaine façon ses engagements futurs, non plus intellectuels, mais physiques, en faveur des Républicains en Espagne et dans la Résistance (plus comme figure de proue que comme commandant opérationnel, et avec énormément de réserves quant à ses états de service). Les descriptions sont crues, on nous épargne peu de choses de la charnalité de la mort. La question du destin que l’on se choisit est absolument centrale dans cette œuvre et tous les personnages apportent une réponse différente à la question « Quelle est ma liberté ?».

Le lecteur est aussi mis à contribution pour couvrir les ellipses ou interpréter les demi-mots, mais il faut dire que c’est très bien fait et que la réputation de qualité de l’ouvrage n’est à notre sens pas exagérée. Stylistiquement, il n’y a pas un moment de faiblesse, et nous n’avons rencontré aucune difficulté, et plutôt même le contraire, une certaine réticence à reposer le livre.

(Clappique, quel personnage ! 8)

A History of the Amish

Essai historique sur les Amish de Steven M. Nolt.

Pininfarina n’est pas encore venu en Pennsylvanie.

On les a vu dans des films, ils font l’arrière-fond de nombreux romans, utilisent le cheval pour se déplacer … Les cow-boys ? Non, bien plus pacifistes : les Amish. A l’origine, ils ne sont pourtant pas de Pennsylvanie ou de l’Ohio, mais bien de la région du Rhin supérieur ou des Pays-Bas. Pour des raisons religieuses ou économiques, ils migrèrent vers la côte Est des Etats-Unis, avant d’essaimer dans plus de 30 états ou provinces d’Amérique du Nord (voir même au Honduras), sans pour autant passer à côté de schismes et de fusions partielles avec ceux qui leurs sont les plus proches du point de vue des pratiques, les Mennonites.

Les Mennonites, les Amish en sont issus. Quand Zwingli fait alliance avec la ville de Zürich pour établir plus fermement la Réforme en Suisse centrale, il est des Zurichois qui ne l’entendent pas de cette oreille et qui considèrent que l’Eglise ne doit rien avoir à faire avec l’Etat, puisque celui-ci fait baptiser d’office les enfants alors que pour ces dissidents seul un adulte peut choisir en conscience le baptême. Ils sont donc appelés Anabaptistes. Zurich réprime ces opinions, et les dissidents fuient, plus ou moins loin. Ils sont en Allemagne du Nord dès 1530 et arrivent peu après aux Pays-Bas. Sur place agit entre 1537 et 1545 la figure influente de Menno Simons, qui par son rayonnement et son œuvre théorique, va donner son nom au mouvement des Mennonites.

Pour la naissance des Amish à proprement parler, c’est dans le second chapitre que l’auteur explique le schisme qui se produit entre 1693 et 1695 à l’intérieur des églises mennonites (qui n’ont pas de direction centrale, chaque paroisse étant indépendante mais néanmoins en lien avec les autres du fait de leur marginalité). N’étant pas d’accord sur la pratique de l’évitement (couper ou non tous les ponts avec celui qui quitte l’église s’il ne fait pas amende honorable), Jakob Ammann et Hans Reist se disputent par lettres interposées et de vives voix. J. Ammann appelle chaque église à prendre position. A partir de 1711, il n’y a plus de retour en arrière possible et les deux communautés sont clairement séparées.

Le troisième chapitre conte la recherche de stabilité des Amish (ceux qui suivirent J. Ammann donc) au XVIIIe siècle. Ils sont majoritairement des métayers, reconnus par les nobles propriétaires pour leur loyauté et leurs connaissances agricoles. Ils ne construisent pas d’églises mais ce rassemblent chez un membre de la paroisse. Mais les différents gouvernements européens n’ont pas la tolérance des propriétaires locaux et de nombreux expulsions ont lieu (p. 61-62), qui ont pour conséquence qu’en 1737, 21 familles Amish traversent l’Atlantique pour aller s’installer dans la libérale Pennsylvanie (p. 63). Mais tous ne partent pas, et certains sont même appelés en Galicie par l’Autriche qui cherche à y installer des fermiers allemands (en 1781, p. 64). Certains s’établissent même en Volhynie.

Mais c’est l’établissement du Nouveau Monde qui est appelé à être le plus florissant (quatrième chapitre). L’immigration amish s’intègre tout d’abord au sein des plus de 80 000 immigrants germanophones qui arrivent en Pennsylvanie au XVIIIe siècle, en n’en formant qu’une très petite part (p. 72). Par contre, fait distinctif, ils ne possèdent pas d’esclaves (par humilité autant que par humanisme, p. 83). Les Amish ne restent pas forcément dans leur premier lieu d’établissement, et certains se déplacent vers l’Ouest, jusqu’à la Frontière pour y trouver de meilleures terres ou encore des terres moins chères. Mais sur la Frontière comme pendant la Guerre de Sept Ans, le pacifisme actif et revendiqué des Amish peut leur créer des soucis. Plus encore, pendant la Guerre d’Indépendance, le refus de choisir un camp ou de renier le serment prêté au roi d’Angleterre les met en bute à l’oppression des Insurgents (p. 93). Certains peuvent échapper à la conscription en contribuant à un fond que ces objecteurs espéraient à visée caritative. Mais de nombreux Amish quittent l’Etat nouvellement créé pour rejoindre le Canada, jugé plus stable …

Ce problème de la conscription, corollaire de l’égalité des droits et donc de la fin de l’oppression religieuse (p. 99-101), il se présente aussi aux Amish restés en Europe après la Grande Révolution de 1789 (cinquième chapitre). Si un accord est conclu en France avec le Comité de Salut Public, Napoléon est moins flexible pour exempter les Amish de service militaire. Cette perte de marginalité se résout finalement que de deux façons : soit quitter l’église amish, soit émigrer aux Etats-Unis (p. 118).

Aux Etats-Unis justement, les établissements amish sont d’une grande volatilité, conséquence de l’extension territoriale du XIXe siècle (chapitre suivant). Avec cette extension, la croissance économique (de la distinction sociale dans une société sans classe, le raffinement p. 146) et l’innovation deviennent des thèmes au sein des églises amish, avec la Guerre de Sécession. Les débats sur la discipline (Ordnung) dans l’église ne sont pas sans conséquences pour le mouvement (septième chapitre) puisque se forment au milieu du XIXe siècle deux branches dans le mouvement, l’une dite progressiste et l’autre dite conservatrice. Entre 1862 et 1878 ont lieu de grands rassemblements de responsables d’églises, mais là encore la séparation n’est pas évitée. Les conservateurs forment en 1865 le Vieil Ordre (dont sont issus presque tous les Amish que l’on voit aujourd’hui) tandis que les progressistes, qui souhaitent aussi une plus grande structuration (p. 182), se rapprochent des Mennonites en accolant leur nom (p. 178). Ces derniers se rapprochent de plus en plus entre 1870 et le premier quart du XXe siècle, pour finalement fusionner (huitième chapitre), sans pour autant que le Vieil Ordre ne soit sans contact aucun avec les Mennonites, anciens Amish ou non. En 1937 disparait par fusion la dernière paroisse amish d’Europe (Ixheim, en Sarre, p. 232).

Le neuvième chapitre se repenche sur les Amish traditionalistes, qui sont peut-être 6300 à la fin du XIXe siècle (p. 234) mais maintiennent des liens très solides entre des communautés dispersées, notamment grâce à des journaux qui publient des correspondances de toute l’Amérique du Nord.  L’année 1908 marque cependant un tournant (dixième chapitre), avec la parution du premier roman qui situe l’action chez les Amish (p. 261), mais qui les fait aussi entrer à leur corps défendant dans l’arène politique en tant qu’exemple de vertu et de but à atteindre pour une réforme de la société étasunienne. Mais pas celle que les Amish voudraient … La voiture, l’avion et le téléphone sont regardés avec scepticisme par ces derniers (p. 263-270). Le problème de la conscription refait surface avec la Première Guerre Mondiale (p. 270-278). Objecteurs de conscience, germanophones, les Amish subissent de nombreuses avanies (et de nombreuses violences). L’entre deux-guerres est marqué  par leurs réticences aux études longues (au-delà de la 8e année de cursus) ou la question des aides gouvernementales (p. 292) qui entrainent des batailles juridiques médiatisées et victorieuses. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, le positionnement pacifiste des Amish est mieux compris par le gouvernement étatsunien, mais leur refus des emprunts de guerre et des timbres avec des représentations d’armes fait quand même grincer des dents.

Dans le onzième chapitre, la liste des conflits ne prend pas fin pour autant, puisque la conscription ne cesse pas avec la fin du second conflit mondial. De même, l’école et l’état-providence reste des sujets chauds, qui conduisent parfois à une décision de la Cour Suprême fédérale. Les Amish profitent aussi  du mouvement pour les minorités des années 60 et 70 (p. 299). Ce qui conduit au dernier chapitre du livre, portant l’éclairage sur les Amish au début du XXIe siècle, avec leur conception de la non-violence et du pardon (p. 332), leur plus grande visibilité médiatique (tourisme, p. 342-348) mais aussi le changement structurel de la baisse de l’emploi agricole (et conséquemment la plus grande variété d’expériences professionnelles) et le passage au bio pour de nombreux exploitants. Le nombre total d’Amish ne cesse de grandir, les enfants restant plus dans l’église que dans les années 60 ou les années 20. Entre 1992 et 2013, il y a une augmentation de la population se rattachant au Vieil Ordre de 120% (il n’y a que 10% des enfants qui quittent la communauté, p. 349-350) ! L’ambivalence fascination/rejet des extérieurs à la communauté (p. 346-347) n’est donc pas prêt de s’éteindre …

Malgré des encadrés parfois mal placés (très clair sur l’habillement, p. 48-49), on ne peut retirer à ce livre de 350 pages sa grande qualité pédagogique. Le résumé, rapide mais très bon, sur la naissance de l’anabaptisme  est un exemple parmi d’autres. Il réussit à tenir la distance et à garder l’équilibre en entrant dans des détails parfois d’une grande complexité tout en gardant un langage roulant, sans pour autant que le lecteur se sente floué par une description qui serait trop de surface. Certes, quelques éléments peuvent-être présentés avec un peu trop de simplisme (sur l’aristocratie française en Alsace p. 22, sur l’assolement p. 106), ou n’ont pas été vérifiés (en 1840, l’Alsace est française, comme ne le suggère pas la p. 113). L’auteur enseignant en milieu mennonite (à l’université de Goshen), il est visiblement à la pointe sur les différences dogmatiques et liturgiques qui existent entre le Vieil Ordre et les Mennonites (il se peut même, au vu de son lieu de naissance et de son nom, qu’il puisse avoir des liens personnels avec les Amish). Le lecteur un peu familier des mouvements protestants y découvrira à coup sûr des choses (tous les Amish ne sont pas contre l’usage de la voiture !), en allant parfois même à la découverte de petits schismes dans quelques comtés reculés du Nebraska  …

L’ouvrage est très correctement illustré de photographies monochromes, de tableaux mais aussi de cartes et de croquis. Plusieurs extraits de sources sont reproduits dans les encadrés. Le volume est complété par les notes, une bibliographie, un index et un goût de reviens-y.

(en alsacien, Badarusch est en Louisiane … 7,5)

H.P.L.

Biographie imaginaire, nouvelle de steampunk horrifique et interview de Roland C. Wagner.

Providence, LA ville du rock !

Que l’œuvre de Howard Philip Lovecraft soit une source d’inspiration, la chose n’est pas nouvelle. Ce qui est par contre inédit dans la biographie écrite par R. Wagner, c’est que son sujet ne décède pas en 1937 mais en 1991, à l’âge de 101 ans (presque aussi vieux que Ernst Jünger !). Lovecraft gagne ainsi des décennies de production littéraire, qu’il met à profit pour écrire de la SF, se confronter aux autres auteurs majeurs de l’Âge d’Or et passer le flambeau aux auteurs des années 70 et 80 (dont fait partie R. Wagner).  La première partie, jusqu’en 1937 donc, est documentée sérieusement puis après 1937, R. Wagner déploie une carrière sous le signe de la plausabilité, empruntant des textes à d’autres auteurs et en inventant d’autres (et on pense avec émotion à la bibliothèque créée par Frank Herbert), montrant une évolution de la pensée politique de Lovecraft, collant avec les publications, les polémiques et les redécouvertes posthumes, sans oublier un retour vers les premiers amours à la fin de sa pseudo-carrière. Dans l’architecture de cette biographie contrafactuelle, les notes infrapaginales sont d’une importance cruciale et c’est un plaisir pour le lecteur de les analyser pour y départager le vrai du faux.  Dans ce court livre (150 pages) est d’abord présentée la version française de cette biographie et lui fait suite une traduction en langue anglaise (traduite par l’auteur ?).

La seconde partie du livre est une nouvelle de steampunk horrifique qui prend place aux Etats-Unis dans les années 1890 (ce qui permet une distanciation d’avec l’élément victorien que ne semble pas apprécier l’auteur pour son côté puritain, selon l’interview donnée à ActuSF en fin de volume). Une révolte indienne reçoit l’aide de mystérieuses créatures dotées d’armes produisant des rayons mortels. Les forces militaires fédérales sont constamment battues et la Frontière recule, recule … Le gouvernement étatsunien ne peut donc qu’accepter l’aide que souhaite lui fournir d’autres créatures tout autant mystérieuses. Tout ceci ne peut que troubler Martin Lévêque, un professeur d’occultisme français, qui veut tirer au clair cette affaire avec l’aide de Kit Carson. C’est l’occasion pour lecteur de rencontrer une ribambelle de figures connues de l’Ouest sauvage (dans une version très secouée): Buffalo Bill, les Dalton, Jesse James, les agents de Pinkerton et leur chef, Doc Holiday etc. Mais dans ce monde existe aussi un livre maudit, peut être la clef de la compréhension de l’arrivée sur Terre de ces êtres technologiquement avancés. Cette nouvelle est dotée d’un ton enjouée et humoristique, d’un rythme particulièrement plaisant et de dialogues frais qui montrent avec éclat le plaisir qu’a eu l’auteur à l’écrire. C’est court, efficace, très prenant, grinçant et avec quelques clins d’œil légers et fins et avec un brin de militance (aux saveurs très années 70 il faut dire). Un délice.

Le volume est enfin complété par deux entretiens donnés par R. Wagner au site internet ActuSF en 2006 et en 2007. Dans la première interview,  il explique comment lui est venue l’idée de la biographie alternative et dans la seconde il détaille les choix et les lectures qui ont présidé à l’écriture de la nouvelle (presque sans retouche, p. 157).  Cette dernière partie est très succincte mais apporte quelques renseignements très intéressants sur la cuisine où ont été mitonnés les deux précédents textes.

Pour avoir une compréhension minimale des textes, une connaissance préalable de H.P Lovecraft et de son œuvre est impérative, sous peine de passer au travers de tout ce qui fait le sel de l’ouvrage. Mais si cette connaissance (qui n’a pas besoin d’être encyclopédique, loin de là) est présente, c’est une heure  de plaisirs divers qui attend le lecteur. Et un excellent premier contact avec R. Wagner pour ceux qui comme nous n’avaient encore rien lu de cette figure de la science-fiction francophone.

(étrange note sur un tout aussi étrange personnage que  J. Bergier p. 31 …8,5)

Tarkin

Roman de science-fiction dans le monde de Star Wars par James Luceno. Publié en français avec le même titre.

Raide comme l’injustice.

James Luceno est déjà un vieux routier du monde de Star Wars, avec une production débutant bien avant le rachat de Lucas Arts par Disney (qui, rappelons-le, a conduit à la mise sur le côté de pans entier de la production artistique autour des films). Après une participation, entre autres, au Cycle du Nouvel Ordre Jedi, Disney lui a donc confié la novellisation/contextualisation de la nouvelle trilogie et des films connexes. Avant Catalyseur  (prenant place avant Rogue One avec de très nombreux personnages communs), J. Luceno a donc écrit en 2014 un roman autour du personnage du Grand Moff Tarkin, le commandant de l’Etoile de la Mort qui meurt dans cette dernière lors de la bataille de Yavin (Episode IV).

Le roman débute avec l’attaque par un assaillant non-identifié de la base de l’Empire qui protège le site de construction de l’Etoile de la Mort. Tarkin déjoue le piège tendu mais sent bien que ce n’est pas la dernière fois que cet assaillant fera parler de lui. La capitale impériale est alertée et convoque Tarkin séance tenante pour lui confier l’enquête visant à démasquer ce groupe et à les châtier en en faisant un exemple. Mais il ne mènera pas seul ses investigations, puisqu’il doit faire équipe avec Dark Vador. Notre couple associant carpe et lapin démarre donc son enquête et remarque bien vite qu’ils ont toujours un temps de retard sur les dissidents.  Est-ce uniquement du aux capacités techniques hors-normes des pirates ? Toujours est-il qu’au cours de l’enquête reviennent à l’esprit du héros de nombreux souvenirs de son enfance et de son adolescence sur la planète Eriadu, sur l’enseignement survivaliste qu’il a reçu jusqu’au rite initiatique final.

Nous avons lu ce roman de 370 pages dans sa traduction allemande (et encore nos remerciements au généreux donateur qui se reconnaîtra). L’auteur fait le travail, en brossant le portrait d’un personnage très apprécié des fans, surtout parce qu’il apparaît très peu à l’écran mais montre dans ce cours laps de temps le pouvoir qu’est le sien. Le portrait est sans grande aspérité ni surprise majeure, avec comme hélas très souvent dans les œuvres estampillées Star Wars les mêmes lieux et les mêmes motifs (il y a tout de même bien peu de planètes dans cette galaxie fort lointaine). Plus embêtant dans ce roman écrit de manière efficace mais qui est cependant loin d’être stylistiquement un chef-d’œuvre, le lecteur sait parfois les choses avant les personnages (censés être des esprits plus que vifs). Le scénario est donc de ce fait perfectible, mais met cependant assez habilement en lumière le passage de la République à l’Empire, avec des politiques et des militaires qui restent loyaux envers l’Etat, quel que soit sa forme constitutionnelle sur fond de conquête des postes décisionnels par une coterie de natifs des mondes périphériques. La fin de la domination coloniale de Coruscant, la capitale, sur les mondes extérieurs habités plus tardivement, est aussi la fin de la République si l’on suit le discours que le sénateur Palpatine sert au jeune Tarkin quand il cherche à s’attacher ses services. Est-ce une intéressante critique du fédéralisme ou celle du centralisme toujours ennemi de la Liberté, dans un contexte bien évidemment étatsunien ?

Le lecteur non fan de l’univers ne trouvera que très peu de plaisir dans ce livre, avec un texte qui n’a pas pour ambition de marquer la littérature et n’a rien d’un roman psychologique (on est loin de Timothy Zahn dans le même univers). Le lecteur plus afin de l’univers créé par Georges Lucas aura plaisir à découvrir le contexte qui amène à la Rébellion, avec l’accent mis sur les chefs de l’Empire et leurs tensions, dans un univers plus numérique que celui imaginé en 1977.

(un Dark Vader qui semble dans ce roman légèrement introverti, mais ce n’est pas lui ma vedette … 5)