Le mythe du grand silence

Auschwitz, les Français, la mémoire
Essai d’histoire culturelle de François Azouvi.

Découvrir ce que l’on sait déjà, le retour.

Jamais l’Histoire n’avait tant ressemblé à l’Ancien Testament ! Albert Béguin, le 24 août 1945 dans Témoignage Chrétien, cité p. 54

Nous avons, il semble, pris la trilogie par le milieu en lisant Français, on ne vous a rien caché. La Résistance, Vichy, notre mémoire de F. Azouvi. Si rien ne manquait à la lecture de ce livre pour permettre sa compréhension, l’auteur avait changé d’avis sur le « Syndrome de Vichy » après l’écriture du Mythe du Grand Silence. Il reste que les deux sujets ne sont pas liés que chronologiquement, ils sont aussi liés dans la manière dont ils sont perçus à partir des années 1970 : la « découverte » de ce qui était connu de quasi tous mais où ces mêmes personnes veulent se persuader que c’est un scandale nouveau. Ce nouveau paradigme, français et occidental, qui voit la victime supplanter le héros entre 1945 et les années 1970, se met en place de manière très progressive et, bien sûr, avec de multiples facteurs.

F. Azouvi commence donc son analyse en 1944 avec la manière dont l’opinion publique apprend de manière libre, avec la reparution des journaux, la génocide des Juifs. Entre l’été 1944 et le début de l’année 1945, de nombreux articles parlent du sujet dans des journaux tant nationaux que locaux, confessionnels ou militants. Les déportés font clairement partie des « catégories d’absents » (W. d’Ormesson cité p. 25) et les photos de charnier ne sont pas absentes. Assez rapidement, une production littéraire apparaît, basée sur ce qui est su à la fin de la guerre. La souffrance spécifique des Juifs est donc connue des Français, mais elle prend place au sein d’un paysage de résistants fusillés et déportés et de victimes des combats. Il y a la volonté chez certains auteurs (y compris le grand rabbin de France p. 69) d’héroïser le déporté juif pour le placer au même niveau que le résistant déporté pour ses actes et pas pour ce qu’il est. Cette approche « franco-judaïque », être victime parce que Français, est aussi une manière de ne pas donner rétrospectivement raison aux Nazis (p. 41). D’autres enfin, plutôt catholiques, tentent de christologiser les victimes de l’Holocauste (le terme qui justement marque cette « annexion » chrétienne). Au sortir de la guerre, les élites intellectuelles françaises ne peuvent ignorer le sort des Juifs français et européens, un événement qui intègre les manuels scolaires dès la fin des années 40 (p. 64).

Le second chapitre explore l’entrée du génocide dans le monde de la fiction, tant romanesque que filmée. Les témoignages, nombreux dans les années 40, se raréfient dans les années 1950. De nombreux romans paraissent en France, essayant de rendre l’expérience concentrationnaire, vécue ou nom. Le Prix Goncourt récompense des romans qui abordent le génocide de près ou de loin en 1953, 1955, 1956, 1957 et 1959 (p. 121) ! Déjà en 1952 était publié un roman se plaçant du côté du bourreau avec Robert Merle: La mort est mon métier. Paru en 1950, le Journal d’Anne Frank est adapté au théâtre en 1957 et au cinéma en 1960. Les chiffres de vente du livre sont très important. Dès décembre 1945, le cinéma s’empare du sujet et une étape de plus est franchie en 1948, quand sort le film polonais La Dernière Etape, filmé à Auschwitz même. La décennie 1950 ne voit pas cette production s’assécher, tout comme la suivante.

La seconde partie du livre est consacrée par F. Azouvi à la place du génocide dans l’espace public. Au début des années 60 , deux évènements occupent l’espace public : le procès d’A. Eichmann à Jérusalem en 1961 (un consensus) et le succès polémique de la pièce de théâtre Le Vicaire (de R. Hochhuth) à partir de 1963. Le scandale du Vicaire, qui attaque frontalement Pie XII et son action durant la Deuxième Guerre Mondiale, prend justement place pendant le Concile Vatican II, moment de redéfinition des liens entre le catholicisme et le judaïsme. En fin de processus (en 1965), l’accusation de déicide à l’encontre des Juifs est retiré du Canon et disparaît de la liturgie pascale. Le lien entre le projet de réforme et le génocide est clairement fait par le cardinal Béa en 1963 (p. 196). En 1963 aussi, en même temps que sous l’influence de H. Arendt se trouve interrogée la « passivité » et la « collaboration »des Juifs, le génocide se trouve une métonymie : Auschwitz (p. 209).

Enfin, dans une dernière partie, F. Azouvi détaille à partir des années 1970 le changement de pied gouvernemental vis à vis du génocide, en même temps que s’impose la thèse du refoulé psychanalytique (p. 377, en France comme aux Etats-Unis) et que le génocide perd son horizon d’universalité (p. 329). En 1972 est révélé que le président Pompidou (en total décalage avec l’opinion publique p. 296) a gracié Paul Touvier, ancien milicien, en même temps qu’il demandait l’extradition de Klaus Barbie (ancien chef de la Gestapo à Lyon) à la Bolivie. Ce changement de pied se matérialise dans une politique judiciaire, bien dynamisée (souvent contre son gré) par S. Wiesenthal et les époux Klarsfeld. Le « consensus antitotalitaire » est fort, il y a une demande de compte générationnelle (pour qui sont-ils morts ? Pour Dieu, la France, rien ? p. 220), mais la libéralisation des médias permet aussi l’arrivée à lumière non seulement du révisionnisme mais aussi du négationnisme (p.317).

En 1987 a enfin lieu le procès Barbie. Celui qui a torturé J. Moulin est jugé pour la déportation des enfants d’Izieux. Pour l’auteur c’est la fin d’un processus de reconnaissance et de mémorisation du génocide en France (p. 382). L’Église catholique a fait acte de repentance en 1986, la même année où le maire de Paris J. Chrirac parle déjà de la responsabilité de la France au Vél d’Hiv’, annonçant le discours de 1995. En 1989, une plainte est déposée contre René Bousquet (ancien secrétaire général de la police de Vichy), un intime du président F. Mitterrand, que ce dernier ne peut plus protéger.

L’épilogue, enfin, aborde le devoir de mémoire et ses difficultés (Ricoeur et Todorov, Auschwitz comme tentation d’innocence p. 333) mais aussi l’attraction victimaire, chez les descendants ou d’autres groupes, mais également suscitant la mythomanie (fausse confession parue en 1995, p. 400).

Ouvrage très dense, documenté de manière très large, ce livre bénéficie en plus de l’usage d’une langue claire et légère. Ne s’interdisant pas des structures de chapitres complexes, il se lit avec un grand plaisir de lecture qui touche quand même à la dévoration. Mais sans se départir de sa scientificité, l’auteur laisse paraître un agacement face au phénomène de redécouverte, alors qu’à tout moment les informations sont là, distillées d’une infinie de façons, pour qui les cherche et enseignées de manière très précoce. Il y a bien sûr certains faits saillants, que nous ne pouvons tous citer ici, qui montrent que la réinvention de l’eau tiède est assez répandue. En 1947 par exemple est publié le premier livre consacré à la Résistance juive, distinguant ainsi héros et victimes, dans une claire échelle de valeurs (p. 69). Mais aussi qu’en 1953 est construit le premier monument commémoratif à Paris, avant Yad Vashem à Jérusalem. Un livre d’histoire des mentalités comme il y en a peu, un indispensable pour ceux qui veulent interroger les liens entre Histoire et Mémoire.

(les années 1970, c’est la mémoire chacun chez soi p. 329 … 8,5)

Alamut

Roman historique de Vladimir Bartol.

Des fleurs dans le désert.

Au Nord de l’Iran, dans le massif de l’Elbourz, en 1092. Deux jeunes gens arrivent à Alamut, la forteresse des Ismaéliens nizârites. La première est Halima, jeune et splendide esclave vendue à Bukhara et qui se retrouve dans le harem paradisiaque d’Alamut en compagnie d’une vingtaine d’autres filles. Et puis il y a Avani Ibn Tahrir, petit-fils d’un martyr connu de l’ismaélisme et que son père envoie à la forteresse pour servir son maître, Hassan Ibn Saba. Ce à quoi est destiné Halima reste obscur pour le lecteur comme pour la jeune femme pendant assez longtemps, mais ce que devient Ibn Tahrir est assez vite clair : il devient un soldat de la forteresse, mais dans un genre particulier. L’entraînement ne se limite pas au maniement des armes et aux exercices physiques, il se complète par une formation médicale, poétique, mathématique mais surtout dogmatique. Le but, former des combattants d’élite, aux ordres directs d’Ibn Saba le nouveau Prophète. Mais pour que ces combattants se transforment en « couteaux humains », aptes à remplir toutes les missions au mépris de leur vie, il faut leur donner un avant-goût du paradis, un paradis qu’ils aspireront de toutes leurs forces à retrouver. Et c’est là que les trajectoires d’Ibn Tahrir et ses compagnons fedayins d’un côté, et d’Halima et les autres courtisanes de l’autre, vont se croiser.

Le roman s’appuie sur un fond historique très solide, qui est celui de la secte ismaélienne (branche du chiisme) des Hashashins, établie en une sorte de royaume indépendant entre le XIe et et le XIIIe siècles au Nord de l’Iran actuel. Militairement peu nombreuse, la communauté acquiert historiquement le respect de ses voisins chiites, sunnites (seldjoukides) et chrétiens (en Syrie) en pratiquant l’assassinat ciblé de princes et le roman prend place dans les deux premières années de l’établissement de la secte à la forteresse d’Alamut. Historiquement fondé, mais pas sans remaniement par l’auteur. On peut en effet plus que douter que Hassan Ibn Saba ait développé en tant que chef ismaélien une pensée aussi nihiliste après un parcours philosophique aussi complet. Cet aspect nous semble plus à rattacher à l’objectif du slovène V. Bartol de démontrer que la politisation de la religion amène à la terreur, que la moralité peut-être abolie ou que les adeptes peuvent avoir des doutes (et être idéologiquement plus sincères) mais suivent tout de même le maître. Dans le contexte de 1938 dénoncer l’aveuglement idéologique à tendance mystique peut vous attirer des ennemis venant d’endroits différents … Mais si l’on compare à des évènements historiques encore plus récents, dans les années 1980, ce n’est pas mieux dans la même zone géographique avec un vieux monsieur qui envoie lui aussi des jeunes gens fanatisés à la mort (par vagues cette fois-ci). Pour revenir à la fin des années 30, l’auteur est plus précis quand il fait dire à Hassan Ibn Saba qu’il souhaite créer un « homme nouveau » (p. 270), marqueur s’il en est de deux totalitarismes qui se veulent des modèles en Europe. Le roman nous a aussi fait penser à Dune, certes de part sa thématique (et certains termes, fatalement), mais aussi au travers de la figure de Minutcheher, le chef militaire d’Alamut, que l’on peut rapprocher de Stilgar réalisant que le charisme religieux animant des « enragés » met la compétence martiale au second plan (p. 407-408).

Il y a certains moments un peu mous vers le premier tiers du livre, la traduction des poèmes (élément central du personnage de Ibn Tahrir) ne leurs rend sûrement pas justice, mais le final est très enlevé en mêlant l’action à des éléments de contexte géopolitiques de manière très habile (même si on peut considérer comme un peu bâclée la dernière scène avec Ibn Tahrir), en ménageant des rebondissements pas téléphonés tout en cochant les cases de ce que doit être un roman sur les Assassins comprenant des scènes de harem.

Un roman solide, qui a encore des échos aujourd’hui en Slovénie comme en Iran, comme nous le verrons.

(c’est ce roman qui est à l’origine de la série vidéoludique à succès Assassin’s Creed … 7,5)

L’Odyssée

Roman d’aventure par un collectif d’auteurs grecs, dont au moins un aveugle.

C’est ton destin.

Les suites sont moins bonnes, c’est une loi d’airain. Après avoir fait un premier long poème sur le thème de la bouderie, le même collectif HObonneMERE nous propose un second poème sur la vengeance. Mais avant que le héros puisse assouvir sa soif de sang et de cervelle éparpillée dans son palais, il lui faut revenir à la maison. Chose peu aisée, qui lui prend dix années, dont la majorité en captivité chez deux femmes, Circée et Calypso. Faire entrer un cheval en bois dans une citadelle ça va, prendre congé après une rencontre c’est plus difficile. Il faut noter qu’à Ithaque, Télémaque ne reste pas inactif et cherche des renseignements sur le sort de son père une fois qu’il est assez grand. Pour cela, il rend visite à deux anciens combattants de la guerre de Troie, Nestor à Pylos et Ménélas à Lacédémone, avec le soutien très actif d’Athéna qui le protège des projets meurtriers de ceux qui courtisent sa mère. Ulysse visite les Enfers, rencontre les Lotophages, perd son équipage petit à petit, mais arrive finalement chez les Phéaciens. Ces derniers, après avoir écouté le récit de ses aventures, lui font de somptueux cadeaux et le ramènent sur Ithaque. Mais instruit par le devin Tirésias en la Maison d’Hadès, il prend ses renseignements incognito (mais toujours avec l’aide constante d’Athéna), se fait passer pour un mendiant avant de finalement faire l’aumône dans son propre palais. Après quelques jours durant lesquels il doit faire appel à tout son self-control, Pénélope propose en fin, de guerre lasse, un concours dont elle épousera le vainqueur : bander l’arc d’Ulysse, puis faire passer une flèche au travers de douze haches. La promesse d’un final à la Tarantino. Qui ne sera pas la fin …

Deux salles deux ambiances chez Homère. L’Iliade, c’est beaucoup de combat dans une ambiance de film de sabres japonais. L’Odyssée fait plus dans les vacances au soleil qui tournent mal : accidents, bagages perdus, compagnons qui font des conneries et disparaissent, beuveries aux conséquences navrantes, locaux antipathiques ou apathiques, chanteurs en cheville avec des naufrageurs … Mais il y a aussi un double voyage, l’un vers sa demeure, l’autre vers la sortie de l’enfance, ce qui est justement à quoi à servi ce texte durant au moins un millénaire. Plusieurs points saillent après cette lecture, toujours dans l’édition de 1961 (Meunier/Sulliger, comme l’Iliade). Ulysse n’est pas toujours d’une folle gratitude (chant XIII, quand les Phéaciens l’ont ramené chez lui et qu’il les soupçonne de ne pas tout avoir débarqué ce qui lui a été donné) et qu’il n’hésite pas dans la justice expéditive : les servantes qui se sont acoquinées avec les prétendants en l’absence du maître sont immédiatement pendues et un berger torturé. Et il raconte des mensonges jusqu’au bout, y compris à son vieux père, avant de réaliser que cela ne sert à rien (ce qui est dramatiquement fort néanmoins). Enfin Pénélope est placée sur le plan de la sagesse au même niveau qu’Ulysse quand les deux se retrouvent. Du côté du texte, on reste dans une traduction datée mais qui a eu l’effet positif de nous apprendre des mots comme « au pourchas » (la poursuite, qui donne pourchasser) ou ce que sont des « ais » (planches). Le choix du mot haruspice pour devin remplit peut-être une fonction métrique dans le texte mais est très déplacé dans le contexte mycénien (p. 859). Mais il y a un rythme et une excellente montée en tension avec les prétendants, sans que tout soit joué ni facile pour Ulysse ou Télémaque. Sans Athéna aux yeux pers …

(Ulysse est déjà de retour à Ithaque à la moitié du livre, au chant XIII …8)

L’Iliade

Epopée par un collectif d’auteurs grecs, dont au moins un aveugle.

Pas dans le livre …

Atride ! quelle parole a fui la barrière de tes dents ? IV, 344

Gilles (à prononcer de manière germanique, ‘Chill) est un chef de bande de Myrmidons à qui un chef de bande plus puissant a repris un cadeau (parce qu’il avait dû contraint et forcé rendre le sien …). Donner c’est donner, reprendre c’est voler, se dit Gilles, et il en conçoit une très grande colère et veut ravoir sa fille aux jolies joues. En conséquence, lui et ses amis restent chez eux et ne participent plus aux algarades qui opposent les bandes de Danaens aux bandes troyennes. Mais comme Gilles est de loin le meilleur combattant (et bénéficiant d’appuis politiques au plus haut niveau politique olympique), lesdits Danaens se retrouvent vite en fâcheuses postures et presque expulsés de leur territoire en bord de mer (du côté d’Antalya). La méchante bouderie ne prend fin que quand son second est tué avec ses armes (cela arrive normalement plus tôt dans un bon scénario) et que le grand boss lui rend son cadeau. Et c’est le chef des bandes troyennes qui trinque à la fin.

Classique des classiques, fondement de la culture grecque et par là donc, méditerranéenne, l’Iliade est une lecture imposée à tout historien antiquisant. Et puis de temps en temps, une petite relecture … Le « de temps en temps » a été un brin long, il nous faut l’avouer. Mais le hasard nous a envoyé un petit rappel, avec la découverte fortuite en pleine rue, à l’étranger, d’un volume en papier bible d’une édition de 1961 réunissant l’Iliade et l’Odyssée. L’occasion de juger de la traduction dans une édition (M. Meunier à la traduction et J. Sulliger pour l’introduction) qui n’a pas été faite pour gagner de nouveaux lecteurs en leur fournissant des explications une fois dépassée une introduction de bon aloi, mais courte. La traduction en elle-même est parfois incompréhensible (Arès qualifié d’«évaporé ») mais elle n’est finalement pas plus mauvaise que d’autres, avec ses tournures déjà datées en 1961. La traduction de Leconte de l’Isle (1886) avec sa mise à distance par les noms propres (Aias, Hèktôr …) ne nous semble pas supérieure.

Quelques éléments nous ont cette fois-ci particulièrement marqué. Le premier est la forte particularité graphique et cinématographique des blessures. Il est même dit que le talon de la lance tremble au rythme des battements de cœur (XIII, 438) ! Le second est la scène du chant VI avec Andromaque, Hector et leur fils Astyanax, scène touchante et intemporelle où Hector enlève son casque pour embrasser son fils apeuré. Troisièmement, la brièveté du combat entre Achille et Hector (surtout si on le compare au passage sur les jeux funèbres de Patrocle). Patrocle aussi, quatrièmement, que l’on ne prend jamais pour Achille (à l’encontre de nos souvenirs) quand il porte ses armes.

Il y a une suite. Nous savons comment sont les suites.

(ah ce beau « fleureter » de la page 456 ! … 8)

Le Cid

Tragi-comédie classique de Pierre Corneille.

Jeune, mais pas trop immaculé !

Là encore, un classique qui ne nous est pas tombé dessus durant la scolarité, que nous voulons lire depuis des années, qui attend son heure sur l’étagère. Et comme Phèdre était rudement bien … Vint le moment propice, l’inspiration et la main qui dit « pourquoi pas « !

Don Rodrigue doit venger l’honneur de son père Don Diègue, souffleté par le Comte de Gormas. Ce dernier est le père de Chimène, qui justement aime passionnément Don Rodrigue et qui lui rend bien. Don Rodrigue, dont « la valeur n’attend pas le nombre des années » tue le Comte. Pour sauver l’honneur familial (et le sien), il perd Chimène. Du moins le pense-t-il. Chimène n’en est pas sûre non plus … Surviennent quelques Mores voulant s’emparer de Séville. Avec quelques hommes (entre 500 et 3000, selon la police ou les manifestants), Don Rodrigue les repousse et fait prisonnier deux rois. Le roi de Castille ne peut plus condamner celui qui est devenu de sauveur du trône, nommé El Cid par ses adversaires. Don Rodrigue souhaite-t-il toujours mourir ? Chimène veut-elle toujours occire Don Rodrigue mais ensuite ne pas lui survivre ? Don Rodrigue n’a-t-il pas in fine fait ce que Chimène attendait de lui et pour cela l’aime encore plus ?

Ce qui est le plus impressionnant après la lecture de la pièce, ce n’est pas son style (Phèdre nous a semblé plus robuste, plus définitif par exemple) mais sa postérité. Il nous a semblé que la moitié de la production littéraire francophone qui lui fait suite doive quelque chose à cette pièce. Le fait que la Comédie Française ait joué la pièce plus de 1500 fois entre 1680 et 1970 y est sûrement pour quelque chose (cause et conséquence ?). Une scène sur deux, il y a un vers ou une action qui appartient au patrimoine de la langue française !

Le texte que nous avons eu entre les mains était accompagné d’un commentaire de Jean Serroy composé d’une introduction (les différentes versions de l’œuvre, de la tragi-comédie en 1637 à la tragédie de 1682, p. 24-29), de notes infrapaginales, d’une chronologie, d’un comparatif entre les versions du texte et d’une analyse des diverses productions et mises en scène sur plus de trois siècles. Toutes ces adjonctions sont du plus haut intérêt (la chronologie montre très bien les effets de génération ou encore les hiatus dans la production de Corneille), sauf peut-être le lexique, sûrement à destination d’un public collégien. Malheureusement, cet accompagnement date du début des années 1990 et le « moderne des années 70 » a lui aussi un peu terni. Une petite actualisation ne ferait donc pas de mal, la production d’une telle œuvre ne s’étant pas arrêtée.

Mais le grand plus de cette édition, c’est que le commentaire même de l’auteur fait suite à la pièce, en deux partie : un Avertissement et un Examen (que Corneille a écrit pour beaucoup de ses pièces). L’auteur y explique ses choix, les difficultés rencontrées lors de l’écriture (avec les préceptes d’Aristote mais aussi les règles classiques d’unité de temps, de lieu et d’action), les sources d’inspiration (jamais cachées par Corneille, accusé en son temps de plagiat) et ce que les premiers spectateurs n’auraient pas remarqué comme éventuelles « faiblesses scénaristiques ».

Il y a encore beaucoup à rattraper …

(une pièce sur le fil p. 34, à de nombreux points de vue … 8,5)

L’Etrusque

Roman historico-fantastique de Mika Waltari.

Où sont les Amazones ?

Si je ne risquais pas de t’offenser, je dirais que les Grecs et leurs coutumes sont partout comme une maladie contagieuse. p. 340

Turms d’Ephèse est un Ionien un peu particulier. C’est lui qui, sur injonction d’Artemis, a mis le feu au temple de Cybèle à Sardes (l’une des grandes villes perses à l’ouest de l’empire) et ainsi démarré les guerres médiques. Mais cet acte qui l’obsède n’est connu que de lui … Pour trouver le sens des directives divines et pour savoir qui il est, Turms se rend à Delphes pour y consulter la Pythie. Sur place il fait la connaissance de Dorieos, un membre d’une des deux familles royales de Lacédémone, venu chercher un avis sur l’héritage de son père disparu en Sicile. Les deux retournent en Ionie, à Milet, où ils s’engagent contre la Perse. Les combats terrestres étant peu nombreux, ils s’engagent comme combattants embarqués dans la marine de la coalition ionienne révoltée. Mais la bataille de Ladé tourne à l’avantage des Perses. Turms et Dorieos rejoignent la flottille de Dionysos de Phocée, versent dans la piraterie et espérant rejoindre Massilia, en passant par Cos et Chypre. Ils hivernent à Himère en Sicile.

Turms, Dorieos et le médecin Mikon sont hébergés par Tanakil, une femme riche et ambitieuse. De son côté, Turms rencontre ses premiers Etrusques. Tous se rendent à Eryx au sanctuaire d’Aphrodite pour que cette dernière réponde à leurs questions matrimoniales. En route, ils passent par la ville de Ségeste et rencontrent des Sicanes. A Eryx, Dorieos décide de se marrier avec Tanakil et de conquérir Ségeste, l’héritage de son père. Turms rencontre la prêtresse Arsinoé, en tombe amoureux et l’enlève. Dorieos, après quelques soubresauts et ayant réussi à conquérir Panorme et Ségeste, il est couronné roi de Ségeste. Mais meurt empoisonné peu de temps après, des mains de son épouse bafouée. Turms, Arsinoé et Mikon cherchent ensuite refuge chez les Sicanes pendant quelques années, puis Turms et Arsinoé partent pour Rome, devenue une république à peine quelques années plus tôt. De là Turms peut en apprendre plus sur l’Etrurie. Et peut-être enfin sur lui-même.

L’argument central du roman est que les Etrusques sont mystérieux, surtout leurs sourires. Ce qui se marie assez bien avec le fait que ledit Turms est lui aussi bien mystérieux (moins pour les étruscologues, il faut le dire). On présente donc au lecteur toute une série d’éléments, souvent sous un angle pédagogique, qui doivent construire cette mystériosité (les siècles étrusques, les dés, les dieux voilés, l’aniconisme etc, avec un petit concentré p. 438 mais aussi avec le raté du papyrus en place du livre de lin p. 504). Ces éléments sont sourcés et on peut aisément sentir que l’auteur s’est documenté avec sérieux (R. Bloch sur Bolsena au début des années 1950 p. 297 ?), sa documentation étant elle aussi très largement contaminée par le lieu commun évoqué plus haut (et par d’autres courants idéologiques, comme les Troyens germaniques de la p. 141). C’est en définitive la documentation de son temps.

Mais à notre sens, M. Waltari a aussi puisé à d’autres sources, d’un autre type de littérature. La première nous semble être D.H. Lawrence dans Etruscan Places, emblématique de la douceur étrusque (voir son pacifisme) mis en regard de l’ascétisme romain. La seconde est le Nouveau Testament (avec une coloration platonicienne), ce qui pour un fils de pasteur n’est pas si étonnant. Il y a une claire et explicite mise en parallèle entre ce que M. Waltari caractérise comme saints hommes étrusques (qu’il appelle lucumons) et Christ. Cela se voit dans des citations directes de la Bible (Jean 5,8 p. 492), les miracles (avec un aveugle et une paralytique p. 492-493) et la morale qu’ils professent (guerre défensive, ne pas faire à autrui ce que l’on ne souhaite pas qu’on nous fasse etc p. 494-501). On en vient à des Etrusques qui deviennent des proto-chrétiens (« Nous avons arrêté les sacrifices humains », historiquement très discutable), à mettre en miroir des protagonistes qui ne reculent pas devant les sacrifices sanglants ou humains (justification fallacieuse de la mer p. 68). De manière intéressante, l’auteur mentionne un mythe de fondation romain avec Ramon et Remon (p. 340) qui ne nous est pas connu par ailleurs. Tite-Live et (p. 352) Théopompe (p. 100) sont aussi expressément cités.

Le récit est plein de rebondissements et de voyages comme il sied à un récit initiatique (même si celui-ci se termine quand Turms a la quarantaine), au point de peut-être verser dans la longueur. C’est correctement écrit mais les personnages sont tous d’une inconstance rare et pas forcément très épais. De manière assez « choquante », Tanakil n’est pas une femme étrusque mais phénicienne. Cependant, comme chez Tite-Live, elle est aussi faiseuse de roi. De toute manière les personnages féminins sont peu valorisés (et toujours avec une touche d’érotisme « à l’antique ») et parler d’un roman misogyne n’est pas exagéré.

De plus, M. Waltari montre avec justesse l’unicité de la Méditerranée en insérant son récit avec habileté dans des événements historiques connus. Les vues stratégiques perses sur la Méditerranée occidentale ne sont pas improbables, comme le montrèrent au IVe siècle celles d’Alexandre III le Grand (véritable successeur de Darius III). La Rome que nous fait voir M. Waltari est bien sûr téléologisée mais pas non plus anachronique. Ce n’est pas parfait (grosse erreur sur Tertius p. 353), parce que certains éléments romains dépréciés sont en fait la norme (charges selon le cens), mais ce n’est pas si mal.

Romantisme et idyllisme étrusque (emblématique p. 383) sont au programme de ce roman historico-fantastique de 520 pages, appréciable par tous et avec des gros morceaux de mystère dedans.

(les cités grecques n’ont pas le beau rôle p.428 et n’était sûrement pas aussi naïves face aux Perses … 6,5)

La pensée captive

Essai sur les logocraties populaires
Essai d’histoire des mentalités de Czesław Miłosz.

Elle en a vu des vertes et des pas mûres cette colombe.

Mes paroles sont aussi une protestation. Je conteste à la doctrine le droit de justifier les crimes commis en son nom. Je conteste à l’homme contemporain, qui oublie combien il est misérable en comparaison de ce que l’homme peut être, le droit de juger selon sa propre mesure le passé et l’avenir. p. 20

Le matériel humain paraît avoir un trait particulier : il n’aime pas qu’on le réduise à n’être que du matériel humain. p. 303

Pour celui qui voulait en savoir plus sur l’URSS et la réalité de son empire avant 1956 et le rapport secret du XXe Congrès du PCUS, il y avait tout de même de nombreuses sources. Kravtchenko, déjà en 1947, plus tous ceux qui revenaient après des années de camp de prisonniers. C. Miłosz appartient à ce mouvement éditorial mais avec des différences bien marquées : il n’est pas un dissident parce qu’il n’a jamais été communiste et il ne témoigne pas du système concentrationnaire soviétique mais s’intéresse à la manière dont vivent spirituellement les intellectuels dans les toutes nouvelles démocraties populaires, sous la coupe de Moscou mais pas intégrées à l’URSS.

Après une préface de K. Jaspers et un double avant-propos, l’auteur ouvre son livre par les conditions qui favorisent l’acceptation du totalitarisme : le vide spirituel, l’absurde, la nécessité, le succès, la culpabilité. Pour l’auteur toujours, l’intellectuel est par nature plus sensible que d’autres aux attraits de la pensée totalitaire et l’artiste trouve enfin une place dans la société (p. 30). Le second chapitre est centré sur la vision de l’Ouest qu’ont les intellectuels des démocraties populaires à la fin des années 1940. Et déjà en 1953, tout est changé …

Puis le chapitre suivant décrit le jeu d’acteur auquel est astreint tout intellectuel, à des degrés divers, dans les démocraties populaires. Appelé « Ketman » par l’auteur, c’est une sorte de taqiyya persane (dissimulation, de l’arabe kitman) qu’il a trouvé chez Gobineau (p. 87).

Suivent quatre portraits d’écrivains que l’auteur a connu, aux destins contrastés. Le premier était un auteur proche de l’extrême droite qui peu après 1945 adhère au communisme. C. Miłosz sent que c’est ce qu’il aurait pu devenir, une compromission après l’autre, graduellement. Le second est mu par la haine du monde qui se retrouve structuré par le matérialisme dialectique stalinien. Le troisième est devenu un hiérarque du régime et règne sur les carrières après être revenu dans les fourgons du gouvernement de Lublin. Le dernier portrait est celui d’un écrivain alcoolique chez qui tout est fantaisie. Pas vraiment le genre d’auteur prédisposé au réalisme socialiste, et inversement.

L’avant-dernier chapitre se veut plus général et disserte sur l’absence unanime de considération de l’Etat dans les démocraties populaires en 1950, où les soutiens sincères des autorités officielles sont bien rares, y compris parmi les ouvriers que le régime est censé choyer. Ce dernier doit donc dominer les esprits comme condition de sa survie. Il faut installer une Nouvelle Foi et cette entreprise est rendue plus facile par l’effondrement du christianisme (causé par la technique, p. 267), qui est pourtant le dernier refuge de la résistance.

Le dernier chapitre est consacré aux Baltes, que l’auteur né à Vilnius connaît un peu. Il compare l’invasion des pays baltes par les forces soviétiques à celle des Espagnols au Mexique (p. 285). Se battant contre l’absorption et la digestion par l’URSS, la situation des Baltes fait peur aux habitants des démocraties populaires qui y voient leur destin. C’est sur le constat des obligations de l’état de poète, de voir et de décrire, que s’achève ce livre.

Le constat que propose ce livre, avec beaucoup d’éléments personnels, est d’une clairvoyance très impressionnante pour 1953 (une révolution sans dynamisme révolutionnaire p. 212-214), à la fois sur les conditions historiques mais aussi quant aux choix qui sont laissés aux écrivains (fuite, soumission, adhésion, résistance, évasion) et par extension aux intellectuels et aux artistes dans les démocraties populaires. Si l’on excepte le fait que l’auteur pense que l’URSS était à un doigt de la défaite durant le Seconde Guerre Mondiale (p. 168-169), il ne nous apparait pas d’analyse historique qui soit fondamentalement fausse dans ce livre. Certaines idées sont même frappantes : avec l’arrivée des Soviétiques, le capital a été remplacé par la peur, la peur de manquer a été remplacée par la peur nue (p. 298). Et cette peur ne peut pas disparaître, parce que sans elle pas d’orthodoxie, et s’il y a hétérodoxie, il y aura alors révolte (p. 299).

Comme on peut l’attendre d’un Prix Nobel de littérature, c’est bien écrit, avec des ambiances très différentes selon les chapitres (les derniers sont les plus caustiques) et des passages d’anthologie (p. 214 par exemple). Le sujet est grave mais l’humour n’est pas absent. Un livre qui se dévore.

Des millions de gens dans des espaces dévastés quittaient juste un totalitarisme pour entrer dans un autre …

(« D. n’était jamais sérieux. Être sérieux, comme on sait, constitue l’exigence fondamentale du réalisme soviétique » p. 239 … 8)

Les carnets du Major Thompson

Roman humoristico-ethnographique de Pierre Daninos.

Parapluie et chapeau melon.

Un père fait apprendre l’anglais à son fils non pour la beauté de la langue (toujours relative aux yeux d’un Français), mais parce que cela peut lui servir plus tard. Dans la famille Turlot, il y par principe un fils qui apprend l’allemand pour pouvoir être interprète pendant la guerre. p. 195

Il est des œuvres qui ne quittent pas votre tête. Elles peuvent passer à l’arrière-plan tout au fond du tableau, s’enfoncer dans vos souvenirs, plonger profondément dans votre mémoire mais elles refont surface, de temps à autre. Il arrive que l’on porte à ce moment sur celles-ci un autre regard, fruit de l’expérience ou de la comparaison, qu’elles soient autrement valorisées. Et parfois on en relit certaines, comme c’est le cas ici avec les Carnets du major W. Marmaduke Thompson.

Roman basé sur le principe des Lettres persanes de Montesquieu (citées p. 174), il nous est donné de lire les réflexions sur la France et les Français du major Thompson, issue d’une ancienne famille britannique et vétéran de l’Armée des Indes, marié à une Française et vivant en France depuis quelques années. Parmi les thèmes abordés, on trouve entre autres le sport, la conduite automobile, le voyage, l’éducation (un passage très drôle sur l’internat anglais par lequel est passé la première femme du major) ou encore la nourriture (et les menus imaginaires que content les hôtes). Censé être une traduction de l’anglais (même si cela semble oublié p. 214), il se trouve que le traducteur, P. Daninos, est une connaissance du major …

Cette description de la France de 1954 est très plaisante à lire. Certains aspects trouvent encore un écho aujourd’hui, d’autres ont bien entendu terriblement vieilli. Le personnel de maison, les colonies, l’Abbé Pierre qui accédait à la renommée nationale (p. 134), les réceptions dans une ville que l’on visite, les lettres de recommandation en voyage, le « parler jeune » (p. 161), une certaine orthographe (Ҫiva pour Shiva p. 142). Mais il est quelques intemporalités, p.179 par exemple, où il est dit « qu’à l’étranger, tous les Français sont de Paris ». C’est évidemment un portrait très réducteur, principalement parce que l’auteur est fortement dépendant de son milieu d’origine, la haute bourgeoisie parisienne. Le reste des habitants est bien absent, sauf peut-être au bord du parcours du Tour de France, et encore … Et même en décrivant les Anglais (au même niveau social), c’est toujours les Français que l’auteur observe.

 Primesautier, virevoltant, toujours bien tourné, le livre se dévore (comme dans nos souvenirs) mais se pose aussi parfois, pour se demander si l’auteur en fait vraiment trop ou s’il a vu tellement juste.

(un classique, la première femme du major, une cavalière qui devient cheval p.113 …8,5)

Il piacere

Roman décadentiste de Gabriele d‘Annunzio.
Existe en français sous le titre L’Enfant de volupté.

Le dandysme est-il un futurisme ?

Le comte Andrea Sperelli d’Ugenta est certes un poète et un graveur de renom, il est surtout un Casanova. Il aime la conquête et la possession des corps. Mais son histoire avec Elena Muti s’est achevée (mais les souvenirs sont vifs dans sa mémoire, tant de leur rencontre, la court qu’il lui fait mais aussi leur séparation), aussi est-il à nouveau en chasse. Mais dans le monde aristocratique romain de la fin du XIXe siècle, ce peut être un sport dangereux. Au cours d’une course de chevaux, il est provoqué en duel. Blessé très sérieusement, il part alors en convalescence dans la maison de campagne de sa cousine, la duchesse d’Ateleta, sur la côte adriatique. Il fait là-bas la connaissance d’une amie d’enfance de sa cousine, Maria Ferres, la femme de l’ambassadeur guatémaltèque mais siennoise d’origine. Andrea est envouté, mais elle résiste à ses déclarations et avances (la narration reprend les notes du journal intime de Maria Ferres). Avouant peu de temps avant son départ pour Sienne des sentiments pour Andrea, les deux amoureux sont séparés.

De retour à Rome, Andrea reprend sa vie d’avant. Mais le retour d’Elena, devenue marquise de Mount Edgcumbe, sème le doute dans l’esprit d’Andrea. Ainsi il balance entre la volonté de reconquérir Elena et l’amour qu’il porte à Maria, elle aussi s’établissant à Rome. A cette dernière il fait visiter les jardins de la Villa Médicis, où les deux s’embrassent. Elena de son côté a renvoyé très sèchement Andrea sur les roses (son mari avait déjà bien causé du tourment à Andrea avec ses manières). Maria, touchée de plein fouet par la ruine de son mari, décide enfin de passer la nuit chez Andrea. Tout ne se passe pas comme Andrea l’avait prévu …

Il piacere est un roman qui cherche beaucoup du côté du symbolisme tout en étant très en lien avec le décadentisme français (nombreux archaïsmes). Il est de très nombreuses fois fait références à des peintres ou des peintures de style préraphaélite (mais pas que, c’est très orienté histoire de l’art) et les notes infrapaginales (mais aussi les parallèles très instructifs dans les appendices) montrent une inspiration très française dans les motifs utilisés, confinant parfois à la citation directe. J. Péladan, les frères Goncourt, J.-K. Huysmans, H.-F. Amiel ont été attentivement lus par l’auteur, qui dans une optique anglomaniaque aristocratique bien de son temps n’oublie pas non plus P. Shelley et Byron. L’actualité n’est pas absente du roman, avec la défaite italienne de Dogali en Ethiopie en 1887 (p. 319 de l’édition Garzanti), l’occasion pour le personnage de formuler quelques paroles scandaleuses. Complétant les différents canaux d’influence, l’auteur recycle certains de ses écrits, personnels comme publics (p. 163 par exemple). A tel point que la limite entre personnage et auteur se floute de nombreuses fois …

Ce roman, assez pauvre en action mais très riche en aller-retours temporels, se base sur le personnage d’Andrea. Caméléon menteur dont le seul but est de gouter l’instant (autoportrait p. 327), il est mis en miroir avec les deux personnages féminins principaux, qui se partagent pour ainsi dire la personnalité complexe d’Andrea : à Elena le côté jouisseur, presque vicieux (la Salomé de G. Moreau) et à Maria la mélancolie et la spiritualité dans un corps diaphane (les modèles de Dante Gabriel Rossetti ou Ophélie de J. Millais). D’une certaine manière, Andrea cherche à faire fusionner ces deux femmes pour en faire son alter ego (ce qu’il reconnait déjà en Elena p. 298).

Le roman est très brillamment introduit par P. Gibellini, un spécialiste de l’œuvre d’annunzienne, la préface et les notes étant l’œuvre de I. Caliaro. Sur ces dernières, très intéressantes pour qui ne connaît pas parfaitement ni l’auteur ni Rome, on peut juste regretter un problème de calibrage, certaines semblant s’adresser à des collégiens tandis que d’autres visent des universitaires.

(« En vérité, la marquise de Mount Edgcumbe faisait un abus du carrosse dans les choses de l’amour » p. 340 …8)

La disparition de Joseph Mengele

Roman historique d’Olivier Guez.

Une longue disparition.

Joseph Mengele est devenu un personnage mythique, éloigné du personnage historique à force d’œuvres de fictions et de rumeurs (maintenant éteintes mais encore bien vivaces dans les années 80). C’est du mythe que veut s’éloigner O. Guez en se concentrant dans ce roman (cela reste un roman) sur la vie quotidienne du médecin SS d’Auschwitz le plus connu.

Le roman commence quand J. Mengele, fils d’un industriel de la ville bavaroise de Günzburg, arrive en Argentine en 1948. En 1945, il avait été pour une courte durée prisonnier des Etats-Uniens, puis valet de ferme pour se cacher pendant deux ans. Quand il arrive dans l’Argentine péroniste (celle qui était cliente de l’industrie d’armement de l’Allemagne nazie) son intégration se fait grâce aux migrants allemands arrivés depuis la fin du XIXe siècle mais surtout grâce à tous les anciens Nazis ou assimilés qui y ont trouvé un havre : Ante Pavelic, Adolf Eichmann, Klaus Barbie, etc. D’abord avec une identité d’emprunt puis sous sa véritable identité, J. Mengele se fait à sa nouvelle vie. Il est soutenu par sa famille resté en Allemagne. Il retourne même pour de courts séjours en Europe. En 1956, il obtient des documents d’identité allemands à son nom, peut investir au nom de la famille et se remarier avec la veuve de son frère, Martha.

Mais en 1959, changement d’atmosphère en Allemagne fédérale, Un mandat d’arrêt est lancé et Mengele part pour le Paraguay, et obtient rapidement la nationalité paraguayenne, empêchant ainsi toute extradition. L’enlèvement de Eichmann en Argentine le conduit à retourner dans la clandestinité et à se cacher au Brésil. Mais les recherches du Mossad s’arrêtent peu de temps après, ses maigres ressources étant requises par l’aggravation du climat sécuritaire au Moyen Orient. Des volontés privées, comme S. Wiesenthal, continuent de le chercher mais surtout empêche son nom de retourner à l’oubli des années 50. La fin des années 60 est la période de la redécouverte pour les opinions des camps d’extermination (jusqu’à ce moment, l’attention s’était plus portée sur les camps de concentration où avaient été internés les résistants). Au Brésil, Mengele se cache dans une ferme avant de déménager dans un petit appartement d’un quartier pauvre. C’est là que son fils lui rend visite en 1977. Il meurt d’un arrêt cardiaque en 1979, toujours aidé par sa famille.

Ce qui frappe en premier lieu dans ce roman, c’est la place que doit se faire le récit non historique. La documentation de l’auteur, détaillée en fin de volume, est tellement imposante que O. Guez a dû se contraindre à utiliser tous les interstices possibles pour laisser un peu de place au romancier. Et ces interstices, ce sont les pensées de Mengele, sa relation avec les femmes, avec son neveu, son fils ou encore ceux qui le logent. L’auteur veut aussi jouer avec une intertextualité floue, citant des ouvrages existants (p. 120) et imaginaires (semble-t-il p. 112).

Tout ce qui a à faire à l’Argentine des années 40 (chaque personnage rencontré dans ce livre, s’il est ancien nazi, est accompagné du nombre de ses victimes), à l’Allemagne des années 50 ou 60 est donc rendu de manière historique (très grinçant), tout comme le revirement stratégique du Mossad au mitan des années 60 (l’abandon de la traque des Nazis pour un recentrement sur le Moyen-Orient p. 158). Ce mélange est aussi assumé dans les réflexions annexes de l’auteur, que ce soit en égratignant Simon Wiesenthal (un mythomane p. 177) ou sur les liens entre l’essor des films de la série James Bond et comment Mengele est érigé en super-méchant doté de nombreuses légendes (p. 174-179).

Tout du long, O. Guez se défend donc d’être un historien (il se trompe sur la traduction du terme militaire allemand d’adjutant p. 48 et p. 89). C’est l’homme qui l’intéresse, comment il vit sa relation avec une famille éloignée mais qui ne cesse de le soutenir et surtout comment la solitude le gagne au fil des années, avec une paranoïa qui ne va pas en s’amenuisant. La figure du fils est ici très intéressante, puisqu’on lui a menti toute sa vie sur son père, qu’il rencontre ce dernier au Brésil, que cela se passe mal mais qu’il ne lui retirera jamais son soutien. Derrière l’histoire, les hommes. Et les plus grands criminels restent des êtres humains, avec leurs attentes, leurs regrets mal placés, leur conception de la justice et leurs contradictions. Et l’homme Mengele est peint ici au plus près, physiquement et mentalement (ce que l’auteur propose de voir dans la tête de Mengele sonne toujours juste), dans une langue à la fois journalistique et alerte. Et malgré le peu de sympathie que l’on peut avoir pour le personnage principal (O. Guez rappelle aussi que ses chefs ne furent pas inquiétés après 1945), il parvient à faire naître de la pitié chez le lecteur, quand Mengele paie les conséquences de sa fuite.

C’est la leçon du livre, son apport au célèbre mot de Hannah Arendt.

(petit jeu de mots pour les germanistes p. 114 avec ces cruches de filles Krug …8)