Le soldat XXe-XXIe siècles

Recueil d’articles sur la condition militaire édité par Francois Lecointre.

Parfois chaud.

Ce volume rassemble 24 articles de 18 auteurs différents parus initialement dans la revue Inflexions, une revue éditée par l’Etat-Major des Armées et dont Francois Lecointre a été le directeur entre 2015 et 2017 avant d’être appelé à de plus hautes fonctions.

L’ouvrage est agencé en trois parties traitant d’abord du soldat, puis du combat en enfin du retour. Mais avant cela, un avant-propos de l’éditeur, des notices biographiques et une préface ouvrent le ban. Dans la première partie, seul le premier chapitre s’intéresse au corps du soldat. Les autres chapitres s’intéressent plus à la psychologie du militaire mais sous plusieurs aspects. La bravoure et le courage sont l’objet de trois chapitres, que ce soit en lien avec des batailles emblématiques (Camerone, Sidi-Brahim et Bazeilles) ou de manière plus abstraite, que ce soit sur le champ de bataille ou comment le courage se construit. Puis suivent quatre articles sur la dissidence, la désobéissance et la légalité des ordres (avec comme exemples principaux 1940 et 1962.  La première partie est complétée par deux articles sur l’autorité, d’un point de vue de la sociologie des organisations et avec De Lattre comme exemple d’autorité faisant plier les évènements en Indochine.

La seconde partie commence avec un article qui traite du soldat augmenté (de manière additionnelle ou invasive) et de ce que son auteur appelle la tentation de l’hybris. Suivent deux témoignages plus personnels sur ce qu’est un ennemi et sur la gestion psychologique du siège d’un poste français de la Forpronu en 1995. Puis est reproduit en version abrégée le témoignage de Michel Goya sur la lutte contre les snipers à Sarajevo en 1993. L’article suivant rentre en profondeur dans les nécessités du contrôle des foules par les forces armées françaises en opérations, à bien différencier du maintien de l’ordre pratiqué par la gendarmerie (p. 253), et qui s’avère crucial à la réussite des missions contemporaines (sous l’œil de caméras avides d’images croustillantes). En suite le lecteur peut à nouveau lire un témoignage, celui de l’éditeur du volume sur l’assaut du pont de Verbanja en 1995. Autre continent, autre époque pour l’avant dernier article de la partie qui a pour objet le difficile équilibre à maintenir entre deux factions sur le terrain avec l’exemple centrafricain en 2014. Il revient à M. Goya de conclure cette partie avec une réflexion sur l’influence de la technologie et de la guerre en réseau au combat, et surtout ses limites.

La dernière partie est ouverte par un article sur l’usage des décorations, entre mémoire, justice, symbolique et mésusages. Mais le retour du combattant n’est pas toujours complet comme le démontre l’article suivant, ou plus exactement, le combattant peut amener avec lui une partie de sa mission quand il revient à la maison. Le faire d’avoir tué peut lui occasionner des blessures psychiques, parfois mêmes des mois après l’évènement. Ceux qui sont restés (sa famille, ses camarades) peuvent en être eux aussi atteints (chapitre XXI). La question de la verbalisation de l’expérience est aussi le thème de l’article suivant (parole étouffée, refoulée, censurée). Phénomène devenu éclatant avec l’embuscade d’Uzbine en 2008, la judiciarisation du soldat (auparavant héros puis victime) progresse, comme veut le démontrer le chapitre suivant. La notion de pouvoir y est centrale. Le dernier article du livre se penche sur une armée qui disparait physiquement et donc symboliquement de l’espace publique français. L’indifférence de la société serait bienveillante envers les armées, mais c’est toujours de l’indifférence (et nous avons pensé p. 369, sur le thème de l’écoute, à N. Elias et son livre La solitude des mourants).

Les notes, un index et une table des matières complètent classiquement ce livre qui comporte 400 pages de texte.

De ces très bons articles, pas tous d’un égal intérêt à nos yeux (mais comment peut-il en être autant), nous aimerions en faire ressortir quelques-uns. Le premier est l’article de Rémy Porte sur les officiers face à la défaite de juin 1940, qui est un très bon article historique, très fouillé, sur les réseaux d’officiers, les moments de bascule et l’attentsime généralisé des officiers de l’armée d’armistice. Le second est l’article qui suit, sur deux figures et deux modes de désobéissance/dissidence avec les généraux Zeller et Pâris de la Bollardière. Un article très empathique avec une excellente compréhension du contexte. Les articles de Michel Goya sont aussi à signaler, et plus particulièrement celui sur De Lattre, qui démontre avec verve que les commandants de théâtre, à l’interface entre le politique et le militaire, ne sont pas interchangeables. L’article sur les décorations, classique dans sa théorie, va assez en profondeur, tout comme celui sur les aspects traumatiques de l’acte de tuer. De manière générale, la dernière partie de l’ouvrage nous a semblé la meilleure, même si chaque partie est d’une grande cohérence interne, avec des enchaînements bien pensés entre les différents articles.

Mais comme nous ne pouvons être content de tout, il faut noter quelques erreurs historiques : la Bérézina toujours présentée comme une défaite p. 61, le fait que la doctrine de 1918 soit celle de 1940 p. 27 (alors que M. Goya signe des articles dans le même livre) ou que l’illusion divine de Hernan Cortès soit le déclencheur des massacres p. 186). On disconviendra aussi le besoin de réciprocité devant le danger du combat (et donc une absence de continuum entre l’arc et le drone armé pour l’auteur p. 183-184), que la tradition soit temporelle p. 138 (se rapporter ici à M. Gauchet dans son analyse sur l’hétéronomie et l’autonomie) ou que les djihadistes du Mali n’en « auraient que le nom » p. 196.

Un bon livre sur ce qu’est qu’être militaire en France aujourd’hui.

(les articles sur la Yougoslavie rappelle le dévoiement du maintient de la paix dans les années 90 … 7)

Avec Napoléon

Les soldats témoignent 1805-1815
Anthologie de textes de soldats des guerres napoléoniennes présentée par Christophe Bourachot.

Des ours et un renard.

Ce livre fait partie d’une série de témoignages sur l’épopée napoléonienne, avec des titres comme Les hommes de Napoléon et Napoléon, la dernière bataille. C. Bourachot semble être un spécialiste de la question des témoignages napoléoniens, avec de nombreux livres édités chez divers éditeurs. Les textes qui figurent dans cette anthologie ne sont pas forcément inédits (seul un parmi les dix-neuf auteurs n’avait pas encore été publié) mais ils sont d’une assez grande diversité : il y a des artilleurs, des cavaliers et des fantassins, des officiers, des sous-officiers et des soldats, des engagés sur divers théâtres et même un polonais.

Le livre de presque 200 pages est divisé en années, allant de 1805 à 1815. Une introduction donnent quelques éléments sur le foisonnement de témoignages qui se font jour à partir de 1830, favorisés par les idées de concorde nationale mises en avant par Louis-Philippe (p. iv) et le retour des cendres en 1840. Tous montrent une très grande dévotion, que les années semblent avoir peu entamées. Chaque chapitre contient plusieurs témoignages et il est introduit par une perspective générale de l’année, du point de vue des opérations militaires (avec un peu d’éléments sur la diplomatie), souvent en se basant sur des historiens militaires comme J. et C. Vial, H. Camon, H. Lachouque ou G. Bagès. Les témoignages (mémoires, lettres) sont ensuite introduits à leur tour. Quelques cartes permettent au lecteur d’utilement se retrouver dans les cheminements des mémorialistes et un lexique biographique des auteurs en fin de volume rassemble des informations utiles (et qui permettront au lecteur intéressé d’aller les témoignages dans leur entièreté).

Ces témoignages, bruts, directs, parlant de la réalité de la guerre au début du XIXe siècle (la faim, le bivouac, la mort des camarades etc.) rappellent bien entendu ce que John Keegan a pu en tirer dans son livre fondateur de 1976, The Face of Battle (chroniqué par nos soins en 2007). La relation de la captivité sur l’île désolée de Cabrera par le soldat en charge de la distribution des maigres vivres apportés par les Espagnols en est même dérangeante (p. 73-80). Les Britanniques, qui avaient tout de même déjà inventé le système infâme des pontons flottants, font figures de gens bons en comparaison avec l’emprisonnement espagnol, sur une île presque sans eau et sans abris (et au mépris de la convention de capitulation).

Mais ces lettres et mémoires, l’auteur ne sait pas dans quelles mesures ils ont été retravaillés. On voit des crochets, signe d’une intervention éditoriale, mais il semble probable que l’éditeur ait aussi modifié l’orthographe, voir même la syntaxe. Seulement, cela ne nous est pas dit … Il reste néanmoins des différences d’une ligne sur l’autre en ce qui concerne les noms propres. Une occurrence a-t-elle été corrigée et pas la seconde (p. 128 avec la rivière Spree) ? Tout est-il dans le manuscrit ou la version d’origine ? De plus, les annotations pourraient être plus nombreuses. Où est ce Neukirchen (toujours à la p. 128, écrit par ailleurs New-Kirchen) ? Que veut dire « un vieux capitaine » avec  son « plus huppé que nous avait perdu la carte » (p. 132) ? Cela aurait mérité plus d’appareil critique (l’éditeur se permet par contre de dire que l’auteur d’un témoignage exagère, p. 16). Nous avons aussi repéré une erreur chronologique (p. 80), dans l’introduction au témoignage d’un marin français qui vient libérer les prisonniers survivants de Cabrera en 1814.

En parallèle des notes qui pourraient être plus nombreuses (l’éditeur est spécialiste de ce type de littérature), les références citées dans les introductions ont un peu vieillies (les années 1970 au mieux). Ce sont des analyses des campagnes qui datent souvent du XIXe siècle, qui ont un intérêt historique certains (on essaie de se consoler après 1870) mais qui ne sont peut-être pas les dernières analyses disponibles. Les cartes, les cartes tactiques et les croquis sont par contre sans indications d’origines alors qu’elles sont clairement tirées d’autres ouvrages (sans doute ceux cités en référence dans lesdites introductions). Mettre des auteurs à l’honneur mais ne pas les citer tous … Embêtant …

Ce livre est donc une réussite, mais qui n’est pas totale. Les témoignages des acteurs de la période napoléonienne (qui est ici assez étrangement limitée à 1805-1815, alors qu’elle aurait pu débuter avec le Consulat) sont d’un très grand intérêt, et montrent une adhésion à la personne de l’Empereur qui perdure dans le temps et que tous n’étaient pas contraints. La blessure, la maladie, le désagrément climatique et la mort sont omniprésentes mais sans dolorisme dans les témoignages de cette anthologie qui intéressera les lecteurs intéressés par la période, non pas vue depuis les petits rectangles de cartes tactiques ou avec le Mémorial de Sainte-Hélène mais avec les chasseurs, fantassins, artilleurs et grenadiers de la Grande Armée.

(la lassitude du vide continuel en Russie p. 108 … 6,5)