The Origin of Satan

Essai d’histoire des religions de Elaine Pagels.

Big bisous.

La place de Satan dans le Nouveau Testament n’est pas celle de Satan dans l’Ancien Testament. Selon E. Pagels, qui enseigne à Princeton, Satan est bien plus incarné dans le Nouveau Testament, de manière différente selon les Evangiles. Les premiers Chrétiens ont ainsi tendance à diaboliser leurs adversaires. Comment, en suivant quelle tradition et pourquoi, tel est le programme de ce livre.

Passé une courte introduction, le lecteur entre de suite dans le vif du sujet avec l’Evangile de Marc et son contexte d’écriture, la guerre juive entre 66 et 73 ap. J.-C. Mais chez Marc, ceux qui sont diabolisés, ce ne sont pas les Romains qui ont exécuté Jésus et ont détruit le Temple  une trentaine d’années plus tard, mais bien les Juifs (sans pour autant exonérer entièrement les Romains, p. 15). Dans le cas de Marc, les Juifs sont les Juifs de la majorité, ceux qui sont opposés à la minorité chrétienne naissante. L’auteur insiste sur l’image presque positive dont bénéficie Ponce Pilate dans les Evangiles, contraire à ce que l’on sait de lui et de ses actions par ailleurs (p. 28-33).

La diabolisation des adversaires, les Paléochrétiens l’ont reprise des Esséniens, un courant du judaïsme porté sur le messianisme et l’ascétisme. Ce contexte est l’objet du second chapitre. L’auteur élargit son étude au niveau chronologique, en remontant au VIe siècle avant notre ère, considérant Satan comme un adversaire subordonné à Dieu (épisode de Balaam dans Nombres XXII, 23-33), mais pas substituable aux différents ennemis des Hébreux. E. Pagels s’appuie notamment sur les écrits de la Mer Morte, attribués aux Esséniens.

Puis l’auteur, dans le chapitre suivant analyse l’Evangile selon Matthieu, où cette fois-ci, l’ennemi diabolisé est plus précisément les Pharisiens (autre courant du judaïsme, plus proche des Romains), considérés comme s’étant détachés de la tradition dans laquelle serait les Chrétiens (avec des différences selon les groupes, qu’ils se rattachent à tel ou tel apôtre p. 64). C’est l’occasion pour E. Pagels de parler des évangiles apocryphes, dont beaucoup ont été retrouvés en 1945 en Egypte dans la bibliothèque gnostique de Nag Hammadi (et dont l’auteur est une spécialiste). Le renversement de la géographie symbolique d’Israël chez Matthieu est, en plus d’être intéressant, bien présenté (p. 79). Ce renversement appuie la revendication royale de Jésus en présentant Hérode comme un Gentil.

Quand E. Pagels passe à Luc et Jean, le fossé ne s’est pas rétréci entre Juifs et Chrétiens, il s’est élargi (quatrième chapitre). Luc, par exemple, ne mentionne pas de soldats romains dans la troupe venue arrêter Jésus sur le Mont des Oliviers (p. 93) et Pilate déclare Jésus innocent par trois fois (à la différence de Marc et Matthieu, p. 95). La question de la différence entre Juifs et Judéens chez Jean est aussi au programme dans ce chapitre (p. 103), tout comme la question du « pouvoir des ténèbres »opposé au Fils de la Lumière chez Luc et Jean.

Mais avec la destruction du Temple et la diffusion du christianisme dans l’empire romain, la question de la relation entre les chrétiens et les païens se fait plus pressante (chapitre suivant). Avec son organisation détruisant les liens ethniques (un peuple, un panthéon), les Chrétiens se font vite assez mal voir des autorités impériales, toujours attentives aux risques de sédition, mais surtout par leur absence de pietas, le culte des ancêtres et les traditions (p. 114). L’on suit ainsi le parcours de Justin, jeune étudiant en philosophie qui se convertit pour vivre « au-delà de la Nature » (p. 121), cette dernière étant représentée par les dieux du panthéon romain. Les païens sont donc diabolisés, sujets au impulsions démoniaques, mais c’est aussi assez vite le cas des hérétiques chrétiens aussi de la part des orthodoxes (comme c’est le cas aussi de la part de beaucoup, mais pas tous, desdits hérétiques). C’est bien sûr très visible chez Origène (contre les païens) et Irénée de Lyon (contre les courants d’initiés, dans le sixième chapitre). L’hérésie valentinienne forme une part importante de la fin du livre, avec sa forme de gnosticisme. La conclusion rappelle que la diabolisation n’est pas le fait de tous les Chrétiens à travers les âges : François d’Assise et Martin Luther King ne furent pas atteints.

Cette conclusion rappelle une évidence que le thème du livre peut avoir fait perdre de vue au lecteur tant il est question de scissions et de haine religieuse (et le Christianisme semble avoir échappé de peu au takfirisme, l’excommunication en série de tous par tous). Mais il permet une bonne compréhension de l’antijudaïsme chrétien, sur quelles bases il s’est établi et comment il s’est transformé même après la disparition du contexte historique qui l’a vu naître (minorité, domination romaine). En plus de cet éclairage général, certains passages sont particulièrement réussis (même si on peut parfois perdre un peu de vue le sujet principal), comme celui sur les Esséniens qui sont les premiers à engager une guerre cosmique dans le judaïsme (p. 84) oui sur l’évolution entre les évangélistes concernant leurs rapports avec la majorité juive (p. 110-11). Mais les limites de l’auteur apparaissent quand cette dernière sort de son domaine et arrive sur les terres de l’histoire romaine pure. Sa vision de la gladiature est erronée (p. 134) et elle est très imprécise sur l’Edit de Caracalla en 222 de notre ère (p. 142). Certaines citations  de chercheurs ne sont pas sourcées, comme à la page 106 par exemple et elle est peut-être un peu dure en voulant faire presque passer pour un complot des élites le choix des quatre auteurs canoniques (p. 69).

Ce livre montre donc avec beaucoup de réussite les deux histoires qui parcourent les évangiles canoniques : l’enseignement de Jésus et les combats des premières communautés contre leur environnement et comment le combat pour l’existence se superpose à ce qui est vécu comme un combat spirituel, un combat cosmique à mort qui même s’il est déjà gagné (Christ a déjà vaincu les Ténèbres), se poursuit encore pour les premières communautés.

(la réécriture de la Genèse par les Maccabées p. 54, ça ne manque pas que sel … 6,5)

L’Etat Islamique pris aux mots

Essai de géopolitique de Myriam Benraad.

La peinture n’est pas leur passion première.

En 2005 sortait en librairie, sous les plumes de Gilles Kepel et de Jean-Pierre Milelli, le livre Al-Qaida dans le texte. Depuis, pour des raisons idéologiques et stratégiques, l’Etat Islamique (EI) s’est détaché d’Al-Qaida en 2013 (voir sur ce point Will McCants dans ces lignes, mais pas dans la bibliographie) et son discours s’est donc franchement séparé de son ancienne appellation. Il n’était donc pas illogique que Myriam Benraad, une disciple de G. Kepel, s’attaque à l’analyse du discours de l’EI, dans le but d’explorer les ressorts idéologiques de l’EI et  sa vision du monde, pour finalement mieux le combattre sur le plan informationnel.

L’introduction précise les buts et la méthodologie du livre en accentuant sur la pensée binaire de l’EI (mais aussi par moment de G. W. Bush p. 8), qui cherche à supprimer la zone grise entre ce que l’EI appelle l’Occident (et donc l’apostasie) et eux (où le croyant est chez lui dans le califat et peut s’y réaliser). L’auteur dit aussi dans l’introduction analyser les écrits et les contenus audiovisuels de l’EI à travers une grille d’analyse classique du discours politique, en le confrontant avec la réalité. Pour ce faire, M. Benraad présente d’abord les supports médiatiques de l’EI (en trois pages) avant de passer aux vingt chapitres du livre, traitant chacun d’une dyade.

Le premier chapitre est intitulé « Orient et Occident ». Comme tous les autres chapitres, en exergue se trouve une citation qui sert d’illustration du texte qui suit. Le lecteur est de ce fait confronté au problème principal de la forme choisie dans cet ouvrage : le système de références choisi est imprécis du fait de la volonté de l’auteur d’utiliser le système dit « Harvard » avec seulement le nom de l’auteur et la date de publication, ce qui dispense, commodément, de donner un numéro de page (mais « allège » la page, puisqu’il n’y a plus de notes infrapaginales). Si l’on ne s’occupe que de fanzines limités en nombre de pages, c’est éventuellement jouable, mais quand on fait de même avec des ouvrages aux nombre de pages conséquents, c’est comme s’il n’y avait aucune référence. Toujours est-il que M. Benraad démontre avec justesse que l’EI se déclare comme l’Orient, et que ses ennemis sont donc l’Occident. L’auteur analyse avec justesse la construction d’un Occident simpliste par l’EI (les croisés, les Romains etc.) avec en sus, malgré une haine des orientalistes, un auto-orientalisme (p. 21-22) du fait de la venue de nombreux jeunes ayant vécu en Occident et qui ne se sont pas défaits de leurs codes culturels (voir de leur langue).

On retrouve la même architecture dans les chapitres qui suivent : civilisation et barbarie, Islam et mécréance, jihad et croisades, colonial et décolonial, unité et division, califat et démocratie, oumma et nation, Tyrannie et libération, corruption et justice, humiliation et revanche, grandeur et décadence, tradition et modernité (sans définition de ladite modernité), bien et mal, pur et impur (le culte moderne de la pureté p. 121), beauté et laideur (l’esthétique occidentale, celle du jeune urbain connecté p. 126-128), utopie et dystopie, immanent et transcendant, paradis et enfer et enfin, vie et mort. La conclusion souligne la nécessité d’un contre-discours et évoque les débats francophones sur le jihadisme de manière succincte et assez neutre (p. 158), précédant un glossaire des mots arabes (bien fait mais où on ne comprend pas la présence d’étoiles devant certains mots) et une courte bibliographie.

Ce livre se veut pédagogique (exposition des buts du livre, p. 13) mais ne peut hélas pas toujours éviter le simplisme (par exemple, une définition bien trop restrictive des croisades p. 39) ni par moments un retour à un texte pour les spécialistes (A. M. al-Zarqaoui est cité sans date p. 58). Il y a de très nombreuses très bonnes remarques dans ce livre (sur la pensée colonialiste de l’EI, sur le concept d’unicité dans le Coran p. 61, sur ce que le Coran favorise comme régime politique p. 67 ou encore par exemple sur l’anachronisme de l’oumma conceptualisée par l’EI p. 76) , fruit de nombreux travaux et d’une attention à ce qui s’écrit sur l’EI et le salafisme-jihadisme de par le monde, toujours avec la mise en avant de termes en langue arabe avec l’explication du sens que leur donne l’EI. Mais si l’on compare ce livre à sa référence, Al-Qaida dans le texte, les citations sont beaucoup moins longues et ne sont pas commentées, elles ne sont qu’illustrations. Le texte souffre aussi de répétitions et de faiblesses de constructions, voire de phrases obscures ou d’adjectifs mal choisis (p. 109). Une écriture trop rapide ?

De plus, plus gênant que ces remarques de forme, ce qui a notre sens plombe cet ouvrage est l’aisance avec laquelle sont cités certains noms dont on en voit pas avec clarté le lien avec le sujet, et qui donc se rapproche du lâcher de nom. Pourquoi citer E. Durkheim dans une comparaison entre le suicide en Occident et dans les pays arabes alors que le sociologue n’a pas travaillé sur cette aire (p. 154) ? Il en est de même avec H. Arendt (p. 115) ou K. Mannheim, le sociologue (p. 133). Cela manque d’explications, comme quand M. Benraad parle « d’approche politique démocratique » en Islam avant l’Occident (Athènes comprise ? p. 63) ou quand elle affirme que le kamikaze peut aussi se retrouver aussi dans les traditions juives et chrétiennes (p. 154), sans donner le moindre exemple. Il y a une claire volonté de faire direct et pratique, de montrer une voie, mais cela se fait ici au détriment de l’exposé.

C’est donc une petite déception que ce livre de 190 pages, qui n’est pas que défauts, loin de là, mais ne se hisse pas au niveau de son devancier.

(ah le lol-jihad, avec ses vidéos de chatons p. 23 … 6)

The Parthenon Enigma

A new understanding of the world’s most iconic building and the people who made it.
Essai d’archéologie et d’histoire grecque de Joan Breton Connelly.

Un début d’Amazonomachie chez les archéologues ?

Le Parthénon, sur l’Acropole à Athènes, n’est pas seulement un ancien bâtiment illuminé la nuit pour faire joli. Il fut dès l’Antiquité (et est toujours aujourd’hui) une source d’inspiration pour les architectes qui louèrent ses proportions, son équilibre et sa majesté. Produit d’une société démocratique, il est un modèle dès que ce fait jour le besoin d’un bâtiment devant servir la Raison et le Peuple en Occident. Mais a-t-on pour autant bien compris ce quia conduit à sa construction ? Quel fut son programme décoratif et les liens qu’entretenaient entre elles les différentes parties de ce programme ? Quels furent ceux qui en décidèrent la construction (et le financèrent) en ce lieu particulier, et dans quels état d’esprit il leur apparut nécessaire de le faire ? Ce sont toutes ces questions auxquelles J. Connelly propose des réponses, se plaçant dans la continuité de théories acceptées de longues dates ou venant apporter de nouvelles idées, solidement étayées, une fois le titre un brin racoleur une fois passé.

Le prologue présente l’objectif du livre, mais sans en dire trop sur ce qui est la théorie centrale du livre. J. Connelly précise aussi sa méthode, rappelle qu’Athènes est la cité-Etat la plus connue du monde grec (p. xvii), rappelle à la suite de E.R. Dodds (Les Grecs et l’irrationnel, pas cité dans la bibliographie qui précèdent l’index et suit les notes en fin de volume) que les Grecs n’étaient pas esprits de pur rationalisme (p. xx-xxi) mais fait aussi le choix qui peut se discuter d’appeler le Parthénon un temple (p. x), un temple qui pourrait alors être sans xoanon, sans statue de culte.

Puis le premier chapitre met en place la scénographie : l’Attique, la ville et dans celle-ci, la roche sacrée de l’Acropole. La place de l’eau et des arbres est particulièrement valorisée dans la présentation (la royauté athénienne est intimement liée aux rivières de l’Attique, p. 22). L’Acropole est décrite dans les grandes largeurs, n‘oubliant ni les sources, ni les grottes reliées entres elles par un chemin à mi-pente, ni les restes de constructions mycéniennes (les murs dits cyclopéens, tout  particulièrement mis en valeur lors des remaniements poliorcétiques du Ve siècle av. J.-C. avec les deux fenêtres du bastion du temple d’Athéna Niké qui permettent de toucher ces vénérables pierres). L’auteur aborde aussi l’autochtonie des Athéniens, qui se disaient nés du sol (gegenes, p. 37).

Le second chapitre ausculte l’Acropole avant la construction du Parthénon. Il y est d’abord question du cosmos (avec un peu de mythologie comparative, par exemple p. 42 et p. 50), puis du premier grand temple à colonnade péristyle en attique, commencé vers 575 a. C., appelé Hekatompedon (ou temple de Barbe-Bleue, du nom d’une statue de son tympan), peu de temps avant la création des Grandes Panathénées, concours athlétique quadriannuel ouvert à tous les Grecs, en 566 (les Panathénées « normales » avaient déjà lieu tous les ans à ce moment). La suite du chapitre voit la description du Vieux Temple d’Athéna (avec son possible programme iconographique), reconstruit après 490 mais détruit lors de la prise d’Athènes en 480, avant la victoire grecque de Salamine. Ce temple fut laissé en l’état, en souvenir, et  la partie qui avait échappé à la destruction, l’opisthodome, fut conservée (à côté de l’Erechthéion). D’autres éléments de la bâtisse, dont des tambours de colonnes furent intégrées de manière très visible à la muraille de l’Acropole, comme réemplois commémoratifs (p. 73-74). L’Acropole devient ainsi après 480 un lieu de mémoire.

Et la mémoire de 480 et des années qui suivirent, la génération qui vécut ses évènements voulu la matérialiser dans une œuvre magistrale (troisième chapitre). Périclès, qui avait 15 ans en 480, fut l’agent de cette volonté. La construction du Parthénon s’étale entre 447 et 432 (p. 87), pour une somme totale de 469 talents d’argent (soit 236 millions d’euros de 2017), en reprenant de nombreux éléments de l’Hekatompedon et du Premier Parthénon (débuté en 488)  et au premier rang desquels la plate forme (p. 89). Il est construit en marbre du Pentélique. Aucune des lignes du Parthénon n’est droite pour donner à l’ensemble une harmonie visuelle : si l’on prolonge vers le haut les lignes des colonnes, ces dernières se croiseraient à 2,5 km au dessus du Parthénon (p. 94). Le programme de décoration est à la hauteur de la somme dépensée : les tympans sont historiés, les métopes de la colonnade extérieure leur répondent, de nombreux et délicats acrotères ornent le toit de marbre. Mais sans les témoignages littéraires et les dessins que les voyageurs ont laissé depuis l’Antiquité, il n’aurait jamais été possible de savoir quels thèmes étaient représentés sur les tympans du Parthénon (p. 103) et tous les éléments n’ont pas encore d’explication satisfaisante et définitive aujourd’hui encore.

Mais l’explication de la frise dite ionique (celle à l’intérieur de la colonnade, le long de la nef mais pas aisément visible du spectateur, à cause de sa hauteur destinée au plaisir des dieux, p. 153) est comme annoncé le point culminant du livre dans le quatrième chapitre. C’est là que de très nombreux éléments présentés dans les chapitres précédents s’assemblent. Tout démarre avec la pièce de théâtre Erechthée, écrite par Euripide vers 420 et citée par Lycurgue dans son Contre Léokratès.  Les 55 lignes citées par Lycurgue ont été complétées par une découverte papyrologique publiée en 1967 apportant près de 190 lignes de son côté (p. 131). J. Connelly rappelle dans la suite du chapitre qui est Erechthée (celui qui donne son nom à l’Erechtheion), l’un des premiers rois mythiques d’Athènes, né de la Terre et insiste sur la centralité athénienne de l’histoire du sacrifice des filles d’Erechthée (p. 141), qu’il ne faut pas lire avec le lunettes de la morale contemporaine (p. 142). Pour les Grecs, le sacrifice de vierges, c’est le moyen pour une femme d’atteindre la gloire, l’équivalent de la mort héroïque. Et en 420, la mort pour la patrie n’est pas une vue de l’esprit éloignée, après dix ans de guerre entre la Ligue de Délos et la Ligue du Péloponnèse. L’Athènes démocratique (au niveau politique mais aussi au niveau spirituel), en crise, a alors un grand besoin cathartique et d’un support idéologique (p. 143-145).

L’auteur détaille ensuite les différentes interprétations, démontrant que l’hypothèse d’une représentation des Panathénées, très prudente quand elle fut proposée pour la première fois en 1787 par J. Stuart et N. Revett a tout perdu des précautions de son origine pour devenir un dogme, ou au point un fait très peu discuté (p. 158). Mais est-ce vraiment un péplos qui est représenté au dessus de l’entrée principale du Parthénon ? Pour J. Connelly, il est clair que les éléments constitutifs des Panathénées ne sont pas dans la frise, rappelant en plus que cela constituerait la seule représentation d’évènement historique sur un édifice religieux dans toute la Grèce (c’était l’idée de Cyriaque d’Ancône au milieu du XVe siècle, p. 155). J. Connelly ne revendique pas être la seule à s’être interrogé sur ce fait, citant par exemple Arnold Lawrence, le frère de Lawrence d’Arabie (p. 160-162), mais elle est la première à faire le lien entre la frise et la pièce d’Euripide, une découverte qu’elle raconte p. 168. A l’aide de la pièce, la frise prend un autre sens, certes liée à l’actualité politique (la loi de Périclès sur la citoyenneté), mais prenant sa source dans le mythe, comme l’explique la série d’instructions donnée par Athéna à Praxithée, la veuve d’Erechthée (p. 188-189) : Erechthée et ses filles doivent être honorés comme des divinités chtoniennes, avec du miel et de l’eau, et sans vin (p. 134). Ce n’est plus le péplos que l’on voit au dessus de la porte, mais le linceul que revêt la plus jeune des filles d’Erechthée, bientôt sacrifiée par son propre père.

Mais ce livre ne s’arrête pas avec ce tremblement de terre (Poséidon n’est jamais loin, encore moins sur l’Acropole). J. Connelly continue son étude en explorant la signification du Parthénon, appuyant sur la signification funéraire des espaces religieux grecs (p. 219) comme leur aspect commémoratif. Pour l’auteur mais cela nous moyennement convaincu, l’ordre corinthien (et dans le cas du Parthénon, proto-corinthien, p.234) serait particulièrement utilisé dans un sens funéraire. Dans la chambre ouest serait alors la tombe des filles d’Erechthée et les Panathénées sont les jeux en leur honneur (p. 274), avec des épreuves clairement archaïques réservées aux Athéniens, même lors des Grandes Panathénées. C’est dans le septième chapitre que l’auteur donne le détail du déroulement des Panathénées, à la lumière de son interprétation de la frise et de la signification du Parthénon, « lieu des jeunes filles » (p. 229). Ces célébrations ont lieu pendant huit jours, peu avant le 15 août, avec chaque jour des épreuves différentes et une grande procession (p. 257). Une partie des épreuves n’est pas athlétique mais sont musicales et chorales. La danse n’est pas non plus absente des cérémonies. J. Connelly analyse enfin le socle de la statue chryséléphantine d’Athéna dans le Parthénon, là encore en donnant une explication de la présence de Pandore sur ce socle, liée aux filles d’Erechthée (p. 277) avant de clore ce chapitre sur la chouette, animal symbole d’Athéna et comment il s’insère dans le culte rendu aux Erechthéides (le ululement, ce youyou athénien  p. 268 ?).

Enfin, le dernier chapitre se penche sur la question de la polychromie de la statuaire grecque en marbre, et des difficultés à faire accepter l’idée au vu de la place qu’avait pris Athènes comme image de la civilisation (p. 294-303). Il est aussi question des liens entre Athènes et Pergame, et plus particulièrement les deux frises du Grand Autel de Pergame. Dans l’épilogue, l’auteur prend position pour un retour sur l’Acropole de toutes les parties manquantes de la frise, dont les marbres dit d’Elgin,  maintenant que la rhétorique nationaliste grecque a fait une place à la propriété britannique (p. 347). Une œuvre d’art peut-elle être réunifiée ?

Disons le d’emblée, la thèse de J. Connelly (Université de New-York) est extrêmement convaincante. Les très nombreuses illustrations contenues dans ce livre permettent au lecteur de suivre les démonstrations de l’auteur pas à pas, le lecteur profane étant accompagné par les explications de mots grecs. S’il est quelques longueurs, elles sont pédagogiques. Assez représentatif de la tradition étatsunienne, J. Connelly n’hésite pas devant les comparaisons ethnologiques (avec les Mayas et la corporalité de la prière p. 253 par exemple), très majoritairement à bon escient.

Aussi les petits reproches que nous avons à faire à cet ouvrage n’ont pas de relation avec la thèse générale, mais concernent plus des points périphériques. Le respect des temples par les Grecs, même perses, après 490 nous semble plus de l’ordre déclamatif que vrai en tous lieux (p. 72): pendant l’expédition d’Agésilas II en Asie Mineure, des temples brûlent.  On peut aussi questionner la présentation par l’auteur de l’Héliée, le tribunal athénien, de siège réel du pouvoir du fait des procès en ostracisme qui s’y déroulaient (p. 79), surtout que c’est une prérogative de l’assemblée des citoyens. Sur la question des métopes retaillées de la p. 101, il est regrettable que l’auteur, après avoir présenté plusieurs théories, ne donne pas son avis. Un autre point qui a pu nous chiffonner, c’est que la question de la fonction discutée du Parthénon (temple ou trésor ?) n’est pas même évoquée dans ce livre, même si l’auteur parle bien de trésor p. 85. L’existence de concours musicaux dans de grands sanctuaires panhélleniques auraient aussi mérité une mention (p. 259-260). L’analyse du moment « myronique » (avec ses parallèles à Olympie et à Pergame), où le mouvement exprime ce qu’il va advenir comme pour le Discobole de Myron, opposé au style archaïque, plus « gore » (p. 174-175) est a contrario un exemple de point positifs parmi de très nombreux dans ce livre.

C’est donc un point de vue documenté et argumenté qui mérite d’être lu, questionnant des thèmes qui semblaient refermés. Il nous faut maintenant nous soucier des réponses à J. Connelly. Elles n’ont pas du manquer.

(on peut aujourd’hui encore emprunter un pont mycénien à Arkadiko p. 237, entre Tyrinthe et Epidaure … )

La Russie

Entre peurs et défis
Essai de géopolitique russe de Jean Radvanyi et Marlène Laruelle.

Aube ou crépuscule ? Quoi qu’il en soit, Marlène est devenue Martine !

Après une période d’éclipse, la Russie est revenue sur le devant de la scène diplomatico-militaire avec son intervention en Syrie et son action en Ukraine. Il est loin le temps de la fin des années 1990 quand la Russie ne parvenait pas à s’extraire de la spirale de la chute. La fin de l’URSS, avec ses conséquences sur les infrastructures du pays, et la libéralisation extrême et très rapide de l’économie l’ont plus que secoué. Ces traumatismes (« tout était pour toujours … jusqu’à que ça ne le soit plus » comme le dit A. Yourchak, cité p. 77) sont encore présents dans la Russie contemporaine et façonnent son opinion publique et son action. Ainsi, la Russie peut faire peur, mais aussi, a peur.

Les deux auteurs proposent un plan solide, peut-être un peu classique, mais qui a l’avantage de poser des fondations solides. Le premier chapitre est géographique qui veut démontrer que la Russie a un problème avec son espace. Ayant du mal à ne pas se considérer comme un empire, les auteurs en déduisent assez logiquement que la Russie est une puissance remettant en cause ses frontières (Ukraine, Abkhazie, Géorgie) même si elle a réglé son différend avec la Chine en 2004 (p. 17). Mais la Russie, qui est le pays le plus vaste de la planète, est surtout confrontée avec un problème de densité : des espaces autrefois peuplés (même si ce le fut par la force à l’origine) se désertifient à grande vitesse, en Sibérie nordique, en Extrême-Orient mais même la partie occidentale est touchée. Les causes sont à la fois structurelles (réseaux de communication déficients), les déséquilibres régionaux (les dix régions les plus riches concentrent 55% de la production de valeur, les vingt plus pauvres 3,5%, p. 25) et administratives (une régionalisation centralisée).

Le second chapitre poursuit sa description géographique en décrivant la situation démographique de la Russie. Le chapitre s’ouvre sur la place des peuples non-russes dans la Fédération (20% de la population, p. 32). Cette dernière doit-elle être une fédération russe (c’est-à-dire l’Etat-Nation des Russes) ou russienne (rassemblant tous les peuples reconnus de Russie autour d’un patriotisme civique) ? Cette question a aussi des implications du côté de la politique internationale de la Russie, avec de nombreuses variations entre 1990 et 2017.  Mais plus inquiétant, la population totale ne cesse de baisser. S’il y avait 148,5 millions d’habitants en 1992, il n’y en a déjà plus que 141,9 en 2009 (p. 40). Un petit rebond a lieu au début des années 2010 (pour des raisons conjoncturelles) mais les perspectives à long termes restent mauvaises (avec de très grosses disparités régionales) : le pays pourrait compter entre 122 et 135 millions en 2030, avec des conséquences énormes sur le marché du travail ou le système de retraites. La mortalité masculine reste très handicapante (65 ans d’espérance de vie en 2013), débouchant sur un ratio homme-femme très déséquilibré. L’alcoolisme, les accidents de la route et du travail, les suicides et les violences domestiques font que la Russie se trouve en compagnie du Congo et du Burundi dans le classement mondial du pourcentage de la population morte de causes externes (non liées à une maladie) en 2010. La Russie est en outre le premier consommateur mondial d’héroïne (p. 42). Ces difficultés démographiques rendent aussi nécessaire une politique migratoire. La Russie est devenue après 1992 une terre d’immigration, en plus d’une terre d’émigration, ce qu’elle était déjà au XIXe siècle, avec encore 186 000 départs en 2014. Parmi les migrants, l’Asie centrale fournit les plus gros bataillons mais l’on dénombre aussi des Chinois, des Vietnamiens et des Arméniens. Un nombre croissants de ces migrants obtiennent la nationalité russe, mais cela ne les protègent pas forcément de la xénophobie (p. 48), un sentiment très répandu selon les auteurs, tournant souvent à la caucasophobie, sans que l’Etat ne fasse grand-chose contre.

Malgré les transformations énormes qui sont tombés sur les Russes dans les années 1990, ces derniers se sont remarquablement adaptés (troisième chapitre). La confiance en l’avenir est bien plus grande aujourd’hui qu’au début des années 90 (p. 56), même si le taux de suicide est le double du taux français et que la situation d’une veuve dans un village sibérien de moins de 10 habitants encourage à moins d’optimiste que celle d’un pétersbourgeois qui a fait les bons choix lors des privatisations conduites par le président Eltsine. Les inégalités de revenus se sont accentuées, rapprochant la Russie des Etats-Unis mais la population sous le seuil d’extrême pauvreté est passée de 24% en 1995 à 12% en 2011 grâce à l’action de revalorisation des pensions de V. Poutine. En parallèle, le nombre des milliardaires a connu une très forte expansion entre 2002 et 2014 (p. 61). La différence entre espaces urbains et ruraux est, du point de vue des revenus, criante, en plus des différences régionales (crise ou non des villes monoindustrielles, p. 67). Le grand écart peut se faire aussi si l’on considère les modes de vie, caractérisé par la très rapide diffusion de modèles étrangers à la chute de l’URSS (pas uniquement occidentaux, p. 69, et affectant aussi la sphère spirituelle), qui ont engendré en réaction des réponses conservatrices russes. Cette fragmentation est favorisée par l’immensité russe : il y a encore aujourd’hui plus d’un million de Vieux-Croyants, issus d’un schisme dans l’Eglise orthodoxe au XVIIe siècle.

Le chapitre suivant quitte la géographie pour la politique. Les auteurs retracent (à grands traits) dans ce chapitre les évolutions de la politique russe depuis 1989. L’optimisme est d’abord de mise, entre l’Europe vue comme une « maison commune » et la libéralisation. Mais le libéralisme est vite perçu comme imposé de l’étranger. La crise de septembre 1993 (l’assaut du Parlement termine cette crise) oblige B. Eltsine à changer de politique, à la recherche d’un consensus plus large (p. 83). Une unité justement mise en Danger en Tchétchénie (entre autre), qui entre bientôt dans la rébellion armée. La crise de 1998 fait douter les électeurs russes des bienfaits de l’économie de marché et les partis libéraux sont durablement discrédités, n’arrivant pas à comprendre le besoin de stabilité de la population. Ils ne peuvent s’opposer à la relance de la guerre en Tchétchénie en 1996 (suite à de très sanglants attentats), quand V. Poutine est premier ministre. Ce dernier, élu président en 2000, cherche à réconcilier les Russes avec leur passé (loi sur les emblèmes nationaux), continuant l’œuvre de stabilisation déjà entamée comme premier ministre, une nécessité renforcée par l’humiliation de la tragédie du Koursk (p. 87). Il met aussi fin au fédéralisme asymétrique des années 1990, et calme très fortement les oligarques (les grands bénéficiaires des privatisations de la fin de l’URSS) qui avaient des velléités politiques, en nationalisant beaucoup de leurs médias. Lors du second mandat de V. Poutine, les Révolutions de Couleur font craindre une contagion à la Russie. Le programme d’éducation patriotique est renforcé de même que sont créées des organisations de jeunesse favorables au gouvernement (dont Nachi, « les Nôtres »), tout en encourageant la nostalgie soviétique (mais le stalinisme reste l’objet de visions contrastées, p. 92). Le mandat de D. Medvedev entre 2008 et 2012 est dans la droite ligne de ce prédécesseur, redevenu premier ministre. Le parti présidentiel, Russie Unie, développe des courants mais est aussi plus sensible aux idées venant du Patriarcat de Moscou. Si la popularité du président et du premier ministre ne sont pas démenties, celle du parti Russie Unie connaît des difficultés, qui se traduisent lors d’élections locales. Le troisième mandat de V. Poutine débute par des manifestations contestant l’élection, principalement du fait de personnes de la classe moyenne urbanisée et de réseaux nés lors de la lutte contre les feux de forêts de l’été 2010 (p. 96). Pour les auteurs, c’est à ce moment-là que le Kremlin opère un tournant conservateur, incarné par l’affaire dite des Pussy Riots après leur « prière punk » dans la cathédrale moscovite du Christ-Sauveur.

Mais la popularité dont jouit l’exécutif russe est très fortement corrélée à la croissance économique, dont il est question dans ce cinquième chapitre. Pour les auteurs, malgré des débats très nombreux sur ce point en Russie parmi les économistes, le pays est tombé dans la malédiction gazo-pétrolière et a grand besoin d’équilibrer sa production industrielle. Dans les années 1990 et 2000, la Russie est passée à travers de nombreux soubresauts et dans de nombreux secteurs, la production en 2014  a à peine rejoint celle de 1990. Certains secteurs, comme l’aviation civile par exemple, ne se sont par contre jamais rétablis (p. 113) et le libéralisme des années 1990 a laissé la place à un contrôle étatique plus présent (très évident du côté de la rente sur les produits pétroliers). Les auteurs complètent ce chapitre avec les politiques russes de redynamisation (beaucoup d’étudiants mais comparativement peu de brevets p. 63), les problèmes infrastructurels, le climat des affaires et les effets des sanctions de 2014.

Le chapitre suivant s’attache à décrire les différentes postures adoptées par la Russie dans ses relations à l’Europe et à l’Asie. Le rapprochement Est-Ouest des années 1990 a vite atteint ses limites, d’autant plus que l’instrumentalisation des conflits gelés périphériques a vite douché certaines bonnes volontés, y compris au sein de la CEI. L’utilisation de la livraison de gaz comme moyen de pression fait pièce aux revendications des pays (nouvellement indépendants en 1991) sur lesquels passent les pipelines (avec une volonté russe de trouver d’autres voies d’accès à ses marchés, p. 175). Avec une Chine devenue en 2010 le premier partenaire commercial de la Russie, l’importance de l’Asie ne faiblit pas et la Russie avance aussi des pions dans cette zone au sens large (Organisation de Coopération de Shanghai entre autres) mais aussi au niveau des BRICS (aux tendances révisionnistes marquées).

Le dernier chapitre interroge différentes visions géopolitiques, que les auteurs schématisent au travers de la question suivante : la Russie est-elle une forteresse assiégée ou un nouveau croisé ? Ils s’interrogent sur l’existence d’un poutinisme (qui serait idéologiquement construit), sur le renouveau de l’influence russe (p. 198) avec une volonté de se définir comme le héraut des valeurs conservatrices (et donc de fait intégrée à l’Occident …) et avec l’objectif de redéfinir l’ordre mondial, toujours considéré comme trop étatsunien. La conclusion du livre aborde brièvement la question de la permanence des choix idéologiques et politiques, qui changerons ou pas au moment où V. Poutine quittera le pouvoir. Après tout, il n’y a pas non plus eu de fin de l’Histoire … Les notes, une chronologie et un index (mais étonnamment pas de bibliographie) sont rassemblés en fin de volume.

Ce texte est accompagné de plusieurs cartes (très bien faites) et tableaux et est entrelardé de petites notices biographiques en rapport étroit avec ce même texte (présentant entre autres M. Gorbatchev, S. Magnitski, A. Politkovskaia, A. Navalny, ou encore les différents cercles proches de V. Poutine). Ces notices nous semblent, au vu des anglicismes non corrigés (p. 78 par exemple, l’incompréhensible « œil du viseur » p. 98 ou encore les shiites de la p. 189), avoir été écrites principalement par M. Laruelle, qui peut avoir été légèrement contaminée par son environnement de travail à Washington. Cette différence de lieu de travail (J. Radvanyi est enseignant à l’INALCO) peut aussi être la cause des translittérations peu unifiées de ce livre (même l’éditeur nous semble aussi en faute sur ce point, avec comme exemple archétypal la p. 196). Pourquoi écrire Poutine et Iakounine mais ne pas faire de même avec Denikin et Sobianin (p. 98) ? Les prénoms sont aussi affectés : Edouard Limonov p. 98 mais de nombreuses fois Dmitri Medevedev sans son « i » médian et cerise sur le gâteau, le président turc Erdogan devient Redjep (p. 212), au mépris d’une langue d’origine utilisant des caractères latins. Plus embêtant, la cohérence interne du texte n’est pas non plus toujours assurée : S. Magnitski est avocat p. 99 mais il était comptable à la p. 80 … Malgré ces erreurs de forme, cette description de la Russie est facile à lire et ne nécessitant pas pour le lecteur de trop grosses connaissances en histoire du temps présent. Pas de fioritures, un style direct, très riche en informations et distancé, idéologiquement prudent. Même si l’on peut se douter que les auteurs ne sont pas des thuriféraires de V. Poutine, ils ne méconnaissent pas le fait que de nombreux problèmes russes existent aussi en Europe ou ailleurs et s’ils parlent parfois de régime, ils s’abstiennent de le qualifier de dictatorial ou de termes militants anachroniques. Russophiles peut-être (c’est leur objet d’étude depuis de très nombreuses années tout de même), mais sûrement pas russophobes : un positionnement académique sain.

Le livre enfin est déjà daté, comme c’est souvent le cas avec les ouvrages traitant de l’actualité (ce dont les auteurs ont bien entendu conscience et dont nous ne leurs faisons pas reproche). En effet, ce livre a été écrit avant l’entrée en fonction de D. Trump et la petite crise des relations entre la Russie et la Turquie (suite à l’avion militaire russe abattu en Turquie le 24 novembre 2015) est déjà effacée. Ce qui est déjà beaucoup moins soumis à l’obsolescence, ce sont les analyses des auteurs sur le temps long, comme par exemple les très bonnes études de la plasticité et de la fluidité des concepts employés par le Kremlin (p. 197), de l’espace russe qui se désertifie à l’Est en même temps que se développent des partenariats asiatiques (cette dernière partie aurait pu cependant recevoir plus de développements encore), les modes de vie faisant le grand écart ou encore les incroyables transformations qu’a vu la Russie durant les trente dernières années.

(les Russes considèrent à 73% qu’il est impossible de devenir millionnaire de manière honnête p. 61  mais serait-ce différent en France ? … 7)

Chariots and other Wheeled Vehicles in Italy before the Roman Empire

Essai d’archéologie étrusco-italique de Joost H. Crouwel.

Ben-Hur ! Ben-Hur ! Ben-Hur !

Le char, ce véhicule doté de deux roues tiré par des équidés où les occupants se tiennent debout, est dans la Grèce homérienne le véhicule des héros sur le champ de bataille devant Ilion ou la grande bataille de Qadesh qui opposa les Hittites aux Egyptiens en 1274 avant notre ère. Mais en Italie qu’en est-il ? Après l’étude des foyers les plus évidents de l’utilisation du char et des autres véhicules à roues de l’espace méditerranéen (Grèce, Chypre, Proche-Orient), J. Crouwel s’intéresse aux véhicules à roues en Italie avant l’Empire romain.

J.Crouwel distingue trois formes de véhicules à roues en Italie avant notre ère. La première est le char, dans la définition que nous avons donnée plus haut. La seconde est la carriole, avec deux roues mais où le ou les occupants sont assis. Puis enfin la forme la plus rare au vu des fouilles, le chariot, avec ses quatre roues et ses occupants normalement assis ou allongés.

Au niveau des chars, l’auteur dégage six types dans sa première partie, selon l’architecture de la caisse. Le premier type a par exemple une forme de U (à partir du VIIIe siècle), tandis que le second type est de forme triangulaire, le troisième type de forme rectangulaire, le quatrième semble être démuni de partie avant mais avec une caisse rectangulaire. L’axe des roues ne permet lui que deux variantes : soit c’est l’axe entier qui tourne avec des roues fixes, soit c’est seulement les roues qui tournent. Pour ce qui est des chars, la seconde solution est privilégiée à cause des besoins qu’impliquent un minimum de vitesse et les virages. A la différence des chars assyriens ou égyptiens, cet axe ne se situe sous l’arrière de la caisse mais au milieu (ce qui en modifie l’équilibre et donc l’usage que l’on peut en faire). Les roues (de l’axe fixe) sont à rayons,  ces derniers pouvant aller jusqu’à dix, avec un tenon métallique pour les empêcher de quitter leur logement. Le système de traction forme la quatrième partie de cette analyse du char dans l’Italie pré-impériale, avec tout d’abord le timon (la longue pièce de bois qui doit supporter la tension de la traction) puis la liaison entre le timon et la caisse. Le harnachement est exploré dans la partie suivante, avec une description des différents jougs employés (même quand il y a quatre chevaux, comme dans le cas d’un quadrige, seuls deux sont harnachés p. 39), puis l’auteur passe à la description des moyens de contrôle : mors d’un seul tenant ou articulé, en métal ou en matière organique, le harnais, les rênes, les fronteaux et enfin la cravache et le fouet.

De toutes ces observations, s’appuyant à chaque fois sur des découvertes archéologiques ou des représentations, conduisent à la définition d’un usage, détaillé à la fin de cette partie. Pour ce qui est du char tiré par des équidés, sa présence remonte en Italie au XIe-Xe siècle avant notre ère (des miniatures dans le Latium, p. 52). Son usage est limité par le relief italien, où seule la plaine du Pô permet un usage extensif. Cet usage est militaire, mais ne sert pas de plateforme de tir pour un archer (comme en Mésopotamie, avec une description tactique p. 53-54), puisque sa largeur est insuffisante pour permettre d’avoir un conducteur et un tireur de front. De plus, aucune flèche ni carquois n’ont été retrouvés. C’est donc un véhicule qui sert à la noblesse à se déplacer à la guerre (comme dans l’Iliade) ou lors d’évènements civiques et qui est la marque d’un statut (p. 108), coûteux à entretenir (c’est pourquoi on en retrouve dans les tombes). Le fait de combattre de manière rapprochée, mais à partir d’un char, est elle aussi exclue (p. 58). Si l’influence grecque n’est pas absente dans l’architecture des chariots, l’auteur penche pour une introduction du char en Italie par le Nord et la Celtique (p. 101). Enfin, J. Crouwel évoque le char comme véhicule pour l’au-delà et comme véhicule de sport dont la postérité court jusqu’à l’époque byzantine (p. 64-69).

Le troisième chapitre passe aux carrioles. J. Crouwel en dénombre deux types.  Puis, comme à propos du char, l’axe, les roues, le système de traction, le harnachement et les moyens de contrôle sont détaillés. Le seul usage prouvé de la carriole est le transport de personnes, assises ou allongées. La carriole se déplace lentement, avec les occupants non armés (des processions, des scènes de mariages, avec ou sans divinités). Elle peut être conduite par un homme à pied ou depuis son bord. Un parasol ou un pare-soleil accroché à la carriole peut être un symbole de statut. Si deux bovins forment l’attelage (comme le montre des modèles réduits, p. 88), un transport de biens (agricoles ?) peut être envisagé.

Les chariots sont les véhicules dont on a retrouvé le moins d’exemplaires mais il en est quelques représentations en Etrurie et en Lombardie (p. 89). L’auteur procède comme aux chapitres précédents. En plus de servir au transport assis ou allongé de personnes, il n’est pas exclu que le chariot ait aussi pu servir de corbillard (p. 95). Le transport de biens dans un chariot ne s’est développé en Italie qu’à la période impériale.

Si dans le premier chapitre J. Crouwel avait détaillé le contexte de sa recherche (le terrain et les routes, les animaux de trait), le dernier chapitre est celui des remarques conclusives, en forme de résumé. Il y est notamment question du sexe des personnes inhumées avec véhicules (il y a plus d’homme inhumés avec un chariot que de femmes, p. 105), où tout n’est pas assuré. Mais la pratique d’ensevelissement avec des véhicules semble avoir une origine locale (p. 104), à mettre en parallèle avec l’émergence d’une élite et la construction de tombes plus grandes, où il peut y avoir ensemble plusieurs types de véhicules (p. 102). L’auteur n’a pu réussir à distinguer  un processus de développement au sein des chars et penche pour la contemporanéité de plusieurs types. Le type I est le plus nombreux, apparaissant au VIIIe siècle et devenant le prototype du char de course romain (p. 108).

Deux appendices complètent ce volume, le premier sur les véhicules à roues dans l’art des situles (des seaux en bronze décorés) et le second portant sur les chars celtiques. Une ample bibliographie, 80 pages d’illustrations et un index donnent à ce livre sa complétude.

J. Crouwel n’est pas un spécialiste de l’Italie (p. 63 sur Orvieto en Toscane), ni de sa langue (p. 90 par exemple), et cela se voit par moments (les différentes graphies de l’Ara della Regina à Tarquinia), mais le travail présenté n’en est pas moins remarquable. La masse documentaire est très grande, éparpillée à la fois dans le temps et dans l’espace. Pour mener à bien ce travail, l’auteur s’est appuyé sur ses connaissances dans les véhicules antiques autour de la Méditerranée mais aussi, ce qui est fondamental, sur l’archéologie expérimentale (p. 53). De nombreuses questions, que le lecteur se pose peu par lui-même il faut bien l’avouer, trouvent une réponse dans ce livre. Le chariot n’en par exemple pas le moyen terrestre le plus utilisé pour transporter des biens : la force humaine ou les animaux de bât lui sont de très loin préféré, même sur des routes romaines pavées. Ce même chariot peut aussi être tiré à bras (p. 94). Autre découverte, il n’y a pas de frein sur les carrioles, ce qui peut poser de sérieux problèmes en pente (et l’Italie centrale n’en manque pas, p. 85). La question de l’absence de fer à cheval aurait peut-être mérité un peu plus de développement (p. 97) puisque les auteurs romains parlent d’hipposandales (mais uniquement à la période impériale ?).

Les illustrations, monochromes, sont évidemment obligatoires dans un tel livre et elles sont très nombreuses (il y a aussi une carte avec les sites de découvertes des artéfacts). Il manque cependant un tableau récapitulatif des différentes formes de caisses, de jougs etc. pour chaque type de véhicule, avec chaque fois en regard une illustration-type. La présentation des types pourrait être ainsi bien plus claire. Le glossaire en début de volume est, pour tout lecteur d’ordinaire un distant du sujet, irremplaçable.

La lecture de ce livre nécessite une attention soutenue, à cause principalement de son aspect très technique, voir même aride. A ne pas mettre en toutes les mains, même si son pouvoir de clarification sur le sujet du déplacement terrestre dans l’Italie antique est très important, tout en étant beaucoup plus archéologique qu’historique.

(le char celte de Grande Bretagne peut être doté de suspensions p. 112, comme une Rolls Royce … 7,5)

Avec Napoléon

Les soldats témoignent 1805-1815
Anthologie de textes de soldats des guerres napoléoniennes présentée par Christophe Bourachot.

Des ours et un renard.

Ce livre fait partie d’une série de témoignages sur l’épopée napoléonienne, avec des titres comme Les hommes de Napoléon et Napoléon, la dernière bataille. C. Bourachot semble être un spécialiste de la question des témoignages napoléoniens, avec de nombreux livres édités chez divers éditeurs. Les textes qui figurent dans cette anthologie ne sont pas forcément inédits (seul un parmi les dix-neuf auteurs n’avait pas encore été publié) mais ils sont d’une assez grande diversité : il y a des artilleurs, des cavaliers et des fantassins, des officiers, des sous-officiers et des soldats, des engagés sur divers théâtres et même un polonais.

Le livre de presque 200 pages est divisé en années, allant de 1805 à 1815. Une introduction donnent quelques éléments sur le foisonnement de témoignages qui se font jour à partir de 1830, favorisés par les idées de concorde nationale mises en avant par Louis-Philippe (p. iv) et le retour des cendres en 1840. Tous montrent une très grande dévotion, que les années semblent avoir peu entamées. Chaque chapitre contient plusieurs témoignages et il est introduit par une perspective générale de l’année, du point de vue des opérations militaires (avec un peu d’éléments sur la diplomatie), souvent en se basant sur des historiens militaires comme J. et C. Vial, H. Camon, H. Lachouque ou G. Bagès. Les témoignages (mémoires, lettres) sont ensuite introduits à leur tour. Quelques cartes permettent au lecteur d’utilement se retrouver dans les cheminements des mémorialistes et un lexique biographique des auteurs en fin de volume rassemble des informations utiles (et qui permettront au lecteur intéressé d’aller les témoignages dans leur entièreté).

Ces témoignages, bruts, directs, parlant de la réalité de la guerre au début du XIXe siècle (la faim, le bivouac, la mort des camarades etc.) rappellent bien entendu ce que John Keegan a pu en tirer dans son livre fondateur de 1976, The Face of Battle (chroniqué par nos soins en 2007). La relation de la captivité sur l’île désolée de Cabrera par le soldat en charge de la distribution des maigres vivres apportés par les Espagnols en est même dérangeante (p. 73-80). Les Britanniques, qui avaient tout de même déjà inventé le système infâme des pontons flottants, font figures de gens bons en comparaison avec l’emprisonnement espagnol, sur une île presque sans eau et sans abris (et au mépris de la convention de capitulation).

Mais ces lettres et mémoires, l’auteur ne sait pas dans quelles mesures ils ont été retravaillés. On voit des crochets, signe d’une intervention éditoriale, mais il semble probable que l’éditeur ait aussi modifié l’orthographe, voir même la syntaxe. Seulement, cela ne nous est pas dit … Il reste néanmoins des différences d’une ligne sur l’autre en ce qui concerne les noms propres. Une occurrence a-t-elle été corrigée et pas la seconde (p. 128 avec la rivière Spree) ? Tout est-il dans le manuscrit ou la version d’origine ? De plus, les annotations pourraient être plus nombreuses. Où est ce Neukirchen (toujours à la p. 128, écrit par ailleurs New-Kirchen) ? Que veut dire « un vieux capitaine » avec  son « plus huppé que nous avait perdu la carte » (p. 132) ? Cela aurait mérité plus d’appareil critique (l’éditeur se permet par contre de dire que l’auteur d’un témoignage exagère, p. 16). Nous avons aussi repéré une erreur chronologique (p. 80), dans l’introduction au témoignage d’un marin français qui vient libérer les prisonniers survivants de Cabrera en 1814.

En parallèle des notes qui pourraient être plus nombreuses (l’éditeur est spécialiste de ce type de littérature), les références citées dans les introductions ont un peu vieillies (les années 1970 au mieux). Ce sont des analyses des campagnes qui datent souvent du XIXe siècle, qui ont un intérêt historique certains (on essaie de se consoler après 1870) mais qui ne sont peut-être pas les dernières analyses disponibles. Les cartes, les cartes tactiques et les croquis sont par contre sans indications d’origines alors qu’elles sont clairement tirées d’autres ouvrages (sans doute ceux cités en référence dans lesdites introductions). Mettre des auteurs à l’honneur mais ne pas les citer tous … Embêtant …

Ce livre est donc une réussite, mais qui n’est pas totale. Les témoignages des acteurs de la période napoléonienne (qui est ici assez étrangement limitée à 1805-1815, alors qu’elle aurait pu débuter avec le Consulat) sont d’un très grand intérêt, et montrent une adhésion à la personne de l’Empereur qui perdure dans le temps et que tous n’étaient pas contraints. La blessure, la maladie, le désagrément climatique et la mort sont omniprésentes mais sans dolorisme dans les témoignages de cette anthologie qui intéressera les lecteurs intéressés par la période, non pas vue depuis les petits rectangles de cartes tactiques ou avec le Mémorial de Sainte-Hélène mais avec les chasseurs, fantassins, artilleurs et grenadiers de la Grande Armée.

(la lassitude du vide continuel en Russie p. 108 … 6,5)

Sparte

Histoire politique et sociale de la cité de Sparte jusqu’à la conquête romaine par Edmond Levy.

Une assiette pas toujours aussi bien remplie.

Encore un ouvrage, certains diront même un classique, que nous aurions dû lire bien avant … Ce manuel a pour but de dégager autant de vérités que faire se peut au sujet de Sparte, la cité qui plus encore qu’Athènes, dominé l’espace grec antique et qui fut le point de départs de beaucoup de mythes, tant anciens que modernes (son égalitarisme, sa frugalité, etc.) qui ont donné corps à un « mirage spartiate ».

L’auteur commence son propos avec un rappel méthodologique jamais inutile, portant principalement sur le danger de l’hypercritique des sources (conduisant à l’a-historisme). Pour E. Levy, il y a une présomption de vérité des sources (p. 8) et c’est au critique d’apporter la preuve de l’invalidité, partielle ou totale. Comme il ne peut y avoir de vérité  absolue et éternelle en Histoire, de siège assuré pour l’historien, l’auteur déclare ne pas hésiter à entrer dans les détails dans ses démonstrations. Et tout au long de l’ouvrage, il se tiendra à cet axiome avec une maestria consommée.

Sans surprise, le premier chapitre est celui de la naissance de Sparte. A une Sparte achéenne (celle d’Homère) succède une Sparte dorienne après le retour des Héraclides (l’archéologie accrédite l’idée d’invasion au XIIe siècle avant J.-C. , p. 16). Une fois la plaine de Sparte conquise et les cinq bourgades originelles ainsi unifiées, Sparte se lance à la conquête de la vallée de l’Eurotas, puis au VIIIe siècle de la Messénie voisine. Au VIIe siècle, l’Etat laconien est formé, rassemblant l’espace lacédémono-messénien et les cités dites périèques (laconiennes mais pas spartiates). A partir du Vie siècle, Sparte étend encore plus loin son influence dans le Péloponnèse en construisant un système d’alliances appelé Ligue du Péloponnèse par les historiens modernes. De l’époque archaïque date aussi la mise en place du régime spartiate (avec ses deux rois, ses éphores, sa gérousie et son assemblée) et son idéologie, révolutionnaire si l’on considère les voisins de Sparte, qui assigne les qualités aristocratiques à tous les citoyens (comme cela est visible chez le poète Tyrtée) : être Spartiate c’est devoir être le meilleur, mais collectivement, pour la cité (p. 36-45).

E.Levy s’intéresse ensuite à la structure sociale spartiate, en commençant par les trois composantes principales de la cité stricto sensu. A tout seigneur tout honneur, l’on débute avec les Spartiate, leur éducation (agôgè, pédérastie et kryptie), le repas commun des sissyties et comment ces dernières fonctionnent, le lot de terre (kléros, fondement de la prétendue égalité spartiate), la place de la femme et la vie religieuse (marquée par son archaïsme). Pour E. Levy, les observateurs antiques ont à partir de ce tableau beaucoup vu une cité bien ordonnée, où l’on enseigne dès l’enfance l’obéissance aux magistrats et l’honneur, dans une communion sans cesse renouvelée au travers des chants et du vote par cris. Mais on peut aussi y voir une société où la surveillance de tous par tous, au code vestimentaire strict, conduit les citoyens à se cacher pout thésauriser. Société de conformisme, conservatrice et collectiviste, mais dans laquelle il faut constamment se distinguer (p. 112).

La seconde partie de la société, ce sont les Hilotes. Esclaves appartenant à la cité, attachés à la terre, ils sont principalement en charge de la production agricole et ne sont ni cessibles à l’extérieur ni affranchissables (p. 118), sauf par la cité. Maltraités de différentes manières, ils sont aussi redoutés par les Spartiates (qui au Ve siècle craignent des révoltes). La dernière partie de l’Etat laconien est constitué des Périèques. Ceux-ci habitent des cités dépendantes, issues vraisemblablement de colonisations, de conquêtes et d’associations, au nombre supérieur à 80. Les Périèques ont la nationalité lacédémonienne mais n’en ont pas la citoyenneté, où alors de seconde catégorie (mais possèdent néanmoins leurs terres). Il est fort vraisemblable que leurs cités soient majoritairement organisées sur un modèle oligarchique (au vu des volontés de Sparte pour les cités de la Ligue du Péloponnèse). Ils fournissent des hoplites ou de l’infanterie de marine et peuvent être envoyés combattre sans la présence de troupes spartiates avec eux. Toujours supérieurs numériquement aux Spartiates, ils leurs sont fidèles jusqu’aux années 370-369 (invasion thébaine, p. 154) parce qu’ils partagent avec eux de nombreuses valeurs et profitent d’être dans l’ensemble dominant la Grèce à de nombreuses reprises.

Enfin, E. Levy passe en revue les catégories marginales de la population lacédémonienne qui n’entrent pas dans les trois catégories qu’il a amplement décrites auparavant. Les Brasidéens et les Néodamodes sont issus d’affranchissements massifs pour services militaires rendus, les mothakés (libres dans la clientèle d’un noble), mothônés (anciens Hilotes), trophimoi (enfants d’aristocrates étrangers pro-spartiates) sont des individus ayant bénéficié de l’éducation spartiate sans être des Spartiates et qui bénéficient à l’issue de leur formation de la condition d’homme libre mais de condition souvent inférieure (p. 155-159).

Les bases ainsi posées, l’auteur s’attaque à la description de l’organisation politique de la cité de Sparte à l’époque classique (troisième chapitre). Les rois, au nombre de deux, provenant de deux dynasties distinctes, sont désignés par hérédité. Ils ont une fonction religieuse très importante et ils ont en charge la conduite des opérations de guerre, mais sous le contrôle des éphores. La royauté subit une profonde crise au Ve siècle, avec de nombreux procès intentés contre eux et l’importance de plus en plus grande de la fonction de navarque (amiral, p. 183). Les éphores sont peut-être à Sparte ceux qui ont le plus grand pouvoir. Elus annuellement, ce sont eux qui décident des plus grandes affaires, de l’ordre public, des mœurs (en une sorte de gouvernement décidant à la majorité). Ils surveillent ainsi toutes les catégories de la population, rois y compris. Leur pouvoir coercitif est sans appel, et est de leur ressort la majorité des affaires judiciaires. Ils préparent les débats de l’assemblée, la préside et font appliquer ses décisions. La gérousie quant à elle recrute ses 28 membres parmi les vieillards de plus de 60 ans (donc plus astreint au service armé), qui sont élus à vie. Ils sont un conseil à pouvoir juridique et de conseil, qui permet une stabilité entre les deux pôles que sont les rois et les éphores. Enfin, dernière composante du système politique spartiate, l’assemblée vote les lois après débat (du moins pour ceux qui ont le droit d’y prendre la parole, p. 216).

Le chapitre suivant analyse les relations entre Sparte et le monde extérieur du milieu du VIe siècle à 362. Ces contacts se font en premier au travers de la Ligue du Péloponnèse, qui d’alliance inégale entre Sparte et différentes cités se transforme petit à petit en alliance dotée d’un conseil à partir de 505, ce qui n’évita pas les conflits internes. Sparte a bien entendu des relations avec les Perses, que ce soit conflictuelles ou bénéficiant de leur appuis contre Athènes. Avec cette dernière, les relations ne sont pas toujours tendues. Athènes est même un moment membre de la Ligue. Après la bataille de Platées (480, opposant les Perses à une alliance panhéllénique), l’opposition est souvent frontale, voire tourne à la guerre (entre 431 et 404 par exemple). En 404, Sparte peut imposer une constitution oligarchique à Athènes. Mais d’autres puissances se développent au IVe siècle, parmi elles les Thébains réussissent en 370 à envahir le territoire spartiate, avant que la Macédoine de Philippes II ne mette tout le monde d’accord en 338.

Le IVe siècle est une période de lente érosion de son pouvoir pour Sparte (chapitre suivant). Suite à l’invasion thébaine de 370, Sparte perd la Messénie, soit la moitié de son territoire. Sparte n’est cependant pas anéantie, surtout pour ne pas laisser un vide trop grand. Mais Sparte doit affronter des crises internes, avec au premier rang de celles-ci, une inégalité de plus en plus grande et une réduction continue du nombre de ses citoyens de plein droit (p. 263, p. 269). A cela s’ajoute une crise morale, due à la victoire de 404. Ces difficulté conduisent à une succession de révolutions, qui vont chaque fois plus loin que la précédente, au point que la dernière, conduite par Nabis au début du IIe siècle, élimine le dernier roi et libère des Hilotes en grand nombre après avoir à nouveau redistribué les terres. En 146, les Romains arrivés à la faveur des interminables conflits qui agitent le Péloponnèse au début du IIe siècle, sont maître de la Grèce.

La conclusion, qui rappelle la singularité de Sparte, Etat constitué de plusieurs cités, précède des cartes, une brève chronologie, une bibliographie indicative et un index.

Ce livre (de 320 pages) s’adresse à un lecteur qui a déjà une bonne idée de l’histoire grecque aux époques classiques et hellénistiques. Il n’y trouvera rien concernant l’art laconien, ce dont s’excuse l’auteur en introduction. Les commentaires de documents sont clairs et apportent beaucoup aux explications que donnent E. Levy. Ce dernier ne cache pas au lecteur les autres lectures possibles de ces documents, comme il mentionne très souvent les avis auxquels il s’oppose, ou qu’au contraire, il suit. Les conclusions à la fin de chaque chapitre, voire de parties de chapitre, résument très clairement les idées exposées avec une très grande clarté précédemment.  Le tout se lit avec aisance, avec un appétit (de Delphes) qui vient en mangeant. Un peu plus de cartes, réparties à des endroits stratégiques du texte, aurait été une grande aide cependant.

Un excellent manuel universitaire, assez isolé dans la production francophone, qui ravira son lecteur.

(les Dioscures que l’on transporte sous forme d’amphores, c’est particulier p. 107 … 8,5)

NSK

From Kapital to Capital
An event of the final decade of Yugoslavia

Direct, brutal.

Recueil d’articles et de photos sur la première décennie du collectif artistique slovène Neue Slowenische Kunst, dirigé par Zdenka Badovinac, Eda Čufer et Anthony Gardner.

Fondé en 1984, le collectif Neue Slowenische Kunst (NSK) est l’union des groupes Laibach (musique et arts plastiques), IRWIN (peinture) et Gledališče sester Scipion Nasice (Théâtre des sœurs de Scipion Nasica, théâtre). Ces groupes ont pour principe directeur le rétro-avant-gardisme, principe expliqué dans ce livre qui accompagne l’exposition qui a été consacrée au collectif NSK à la Moderna Galerija de Ljubljana en 2015.
Menant des actions conjointes ou agissant séparément, les groupes formant NSK existent toujours (le groupe de théâtre a cependant changé plusieurs fois de nom, selon les projets), donnant naissance à plusieurs sous-groupes, parmi lesquels : Novi Kollektivizem (design), Retrovision ( films et vidéos), Builders (architecture) ou encore le Département de philosophie pure et appliquée (philosophie).

Très richement illustré, ce livre de 500 pages rassemble des articles écrits entre 1980 et 2015 ayant attrait à la période 1980-1992, soit entre la fondation de Laibach à Trbovlje et le tournant de l’année 1992, un an après l’indépendance de la Slovénie et l’année du début du projet « NSK State in Time ». Le livre se décompose en plusieurs parties. La première parle des années 1980 à 1984, qui voit l’émergence des trois groupes fondateurs. Il y est question du scandale des posters à Terbovlje, de la répétition en Histoire, de la Rétrogarde comme une avant-garde alternative (sans y appartenir, à cette alternative, pour Scipion Nasica, p. 16) ou du graffiti dans l’espace culturel slovène. La seconde partie se concentre sur les années 1984-1992 avec des articles sur le post-modernisme, les différents projets des groupes, une approche psychanalytique du scandale provoqué en 1987 par le projet de poster accepté par la Ligue yougoslave socialiste pour la jeunesse (reprenant un poster nazi), ou encore un échange entre les philosophes Tomaž Mastnak et Slavoj Žižek (qui ne signe rien moins de cinq articles du recueil).

La troisième partie est une série d’articles critiques sur NSK, parfois écrits par des membres même (Eda Čufer par exemple), analysant  par exemple la pièce de théâtre Baptême à l’ombre du Triglav (les deux articles, p. 147-152), la mimésis comme stratégie de résistance ou les Lumières chez Laibach. Le chapitre suivant contextualise, avec un point de vue qui est celui du XXIe siècle, l’apparition de NSK. Y sont étudiés les manifestes et les programmes du collectif, l’esthétique de la parodie dans l’URSS finissante, la sur-identification en Amérique latine ou bien sûr la scène culturelle slovène dans les années 80.

La partie suivante présente une grande quantité de sources primaires : des manifestes, un règlement intérieur, la transcription d’un entretien télévisuel, entre autres. Puis le volume s’achève sur une chronologie, un glossaire, une présentation succincte des groupes formant NSK, des appendices (sur la liste des expositions et un texte de Tomaž Mastnak), un index, la liste des traducteurs et une bibliographie.

Sur la forme, le livre est beau mais sa lecture n’est pas aisée : les pavés sans aération que sont les différents articles n’aident pas le lecteur à comprendre des textes qui sont parfois ardus et nécessitent une très grande concentration. Cette complexité rencontrée parfois dans les textes, elle n’est pas annoncée dès l’introduction, où les auteurs simplifient trop la Seconde Guerre Mondiale dans les Balkans et la situation en Bosnie en 1992 (p. 9). De même, dire que tous les théâtres d’Etat en Europe sont nationalistes, c’est aller très vite en besogne (p. 14). Nous ne suivrons pas plus en ce qui concerne la fin du rock et de l’opéra (p. 380). Mais une fois dans le corps du livre, le lecteur intéressé en aura pour son argent, avec une très belle diversité d’informateurs et un déluge d’information : le lien Laibach-Đorđević-Ulay/Abramović (p. 34), comment fonctionne l’autogestion yougoslave et en quoi le mouvement punk révèle le cynisme quotidien de ce système (p. 110-112), comment la présence du régime en Yougoslavie  est acceptée comme l’est un handicap (p. 127), que le turbo-folk est un style musical déjà ancien (p. 166), comment Baptême à l’ombre du Triglav se place dans son époque et comment est né le projet (p. 238, avec son rapport avec F. Prešeren, le poète national, et p. 363).

Le contexte, tant slovène que yougoslave, a bien sûr une grande importance. Depuis 1974, la Yougoslavie est une fédération (p. 359). Le pays est en quarante ans passé de l’autogestion planifiée à un retour du capitalisme (à partir de 1971, p. 360), tandis que le front n’est pas non plus uni contre le socialisme. Une société civile se fait jour pendant les années 80 en Slovénie, dans laquelle NSK trouve une place. Mais parallèlement, la fédéralisation n’a pas arrêté la montée des nationalismes en Yougoslavie et la mort de Tito en 1980 va même permettre leur accélération. Mais les différents auteurs nient que NSK ait pu jouer un rôle dans l’indépendance slovène (p. 365 et 450). Pour les auteurs, NSK est beaucoup de choses, comme par exemple une réponse au présent perpétuel (déjà, en 1988, p. 183) ou une interrogation par l’imitation de ce qu’est la Slovénie, mais ne préfigure en rien la Slovénie indépendante.

C’est donc un livre pour un lecteur déjà averti, et qui veut l’être encore plus. Il lui faudra coller ensemble les éléments qui lui parviendront par différents canaux à la lecture de ce livre à la lecture peu aisée, nécessitant même une certaine endurance. Mais le tableau ainsi obtenu vaut le coup, et le lecteur voit se déployer devant lui un vaste panorama allant de l’industrielle Trbovlje à l’Académie des Beaux-Arts de Ljubljana en passant par la Place Rouge à Moscou, lieu de l’action hommage à K. Malevitch Black Square on Red Square (p. 405). Un mouvement artistique particulier dans un pays qui ne l’était pas moins, avant de n’être plus du tout, en 2003 (ou en 1992, selon le point de vue).

 (« Qu’est-ce que cela signifie ? » est donc une question taboue depuis les années 60, p.164 … 7,5)

Ill Fares the Land

Testament politique de Tony Judt.

L’espoir après le sombre constat.

Tony Judt, dans la frénésie d’écriture qui caractérise les derniers mois de sa vie s’est pris le temps d’écrire un testament politique (souvenez-vous, le cardinal-duc de Richelieu en a aussi écrit un). Lui ne le dédie pas au roi mais à ses enfants (mais aussi au souverain, bien entendu) et embrasse un champ beaucoup moins large que l’action de l’Etat : il veut réhabiliter la social-démocratie en Occident.

C’est clairement le livre le moins historique de T. Judt, même si en bon philosophe pratique, il considère les enseignements de l’Histoire, comme il a pu le faire dans Thinking the Twentieth Century. T. Judt veut s’adresser aux deux côtés de l’Atlantique, et pèche ainsi ses exemples pour répondre à ce besoin, sans se limiter au monde anglo-saxon. Les titres illustrent cette volonté, en plus de montrer l’érudition et l’humour britannique de l’auteur. L’introduction, intitulée « Un guide pour les perplexes » renvoie à Maïmonide (la place du philosophe dans la cité), le troisième chapitre (« The Unbearable Lightness of Politics ») est une très claire référence à Milan Kundera (T. Judt parle le tchèque) en sont des exemples.

L’introduction justement annonce tout de suite la couleur : Il y a quelque de profondément mauvais dans la manière dont nous vivons aujourd’hui (p. 1). Mais avant d’aller plus avant dans son diagnostic, T. Judt prend le temps de distinguer le socio-démocrate du libéral (au sens anglais du terme), de définir son lectorat (devenu plus réceptif avec la crise de 2008) mais qu’il faut encore convaincre que la nécessité n’est pas à un retour temporaire au keynesianisme le temps que tout se stabilise mais bien à un changement complet d’orientation.

Le premier chapitre est, comme presque annoncé, celui du constat. Et ce constat,  il débute avec la constatation que les inégalités de revenus sont redescendues à leurs niveaux des premières décennies du XXe siècle, surtout aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ces inégalités ont des conséquences sur l’espérance de vie, sur la santé, le crime, mais aussi la honte ou la frustration des pauvres. Dans ces deux pays, les citoyens ont aussi oublié ce que l’Etat a fait pour eux, jusque dans les années 70. L’auteur veut combattre l’économicisme, rappelant que de dire jusque dans les années 60 que l’Etat existe pour faciliter la marche du marché aurait bien fait rire (p. 39).

Le second chapitre passe du constat aux causes, parlant de ce qui n’est plus. T. Judt parle ainsi du « consensus keynesien » dans toute la sphère occidentale (p. 44), s’appuyant sur un marché régulé, la méritocratie et l’universalisme. Les deux guerres mondiales avaient introduites des méthodes de planifications par l’Etat, tout comme les régimes totalitaires avaient montré quels pouvaient en être les excès. Et les Etats-Unis n’étaient de loin pas les derniers sur cette voie (p. 57-58) ! Mais les avantages  de la collectivité (mais pas du collectivisme) n’étaient que parce qu’il y avait une communauté, une suspension de de la suspicion à l’encontre des autres. Il ne peut y avoir de paiement de l’impôt sans confiance que son produit sera aussi utilisé à notre profit, dans le cadre de la Nation (et où la taille et l’homogénéité sont des questions cruciales, p. 69). La dernière partie de ce chapitre insiste sur l’Etat-providence, ses origines et ses buts.

Le troisième chapitre poursuit la description entamée dans le chapitre précédent, en nuançant le propos pour le lecteur qui tomberait un peu trop dans la nostalgie et oublierait que tout n’était pas non plus parfait : les banlieues mal construites, l’eugénisme stérilisateur scandinave, l’autoritarisme intellectuel (Le Corbusier p. 82). Mais déjà les baby-boomers commençaient à oublier le pourquoi de l’Etat-providence d’après 1945, prenant le monde dans lequel ils avaient grandi comme définitivement acquis. C’est pour l’auteur, un conflit de génération qui a traversé les classes sociales et les nations, à mettre en parallèle avec la fin du prolétariat, remplacé par la « nouvelle gauche » dans le rôle de la victime par les femmes, les noirs, les étudiants etc. L’universalisme cédait la place aux droits individuels (p. 87) et le discours public faisait de plus en plus de place à l’identité (même si en même temps, la « nouvelle gauche, toujours selon l’auteur, ne rechignait pas à des mesures venues d’en haut si cela concernait des peuples lointains, genre les Khmers, p. 89). C’est sur ce terreau qu’à lieu ce que T. Judt appelle « la revanche des Autrichiens » : le gain en influence à partir de la fin des années 60 de théoriciens comme F. Hayek, J. Schumpeter, L. von Mises, K. Popper et P. Drucker. Ces derniers tiennent en effet pour responsables de la Seconde Guerre Mondiale la Gauche européenne (dans leur cas, autrichienne) dans sa tentative de gestion de l’après 1918 (avec comme point central la gestion de la ville de Vienne à partir de 1919). T. Judt continue son analyse (après avoir décorrélé liberté économique à la mode de Chicago et impuissance de l’Etat p. 107) en s’attaquant aux privatisations (« un culte » couteux quand il s’agit des monopoles naturels) et au déficit démocratique et l’atomisation qui naît de la rétractation de la sphère publique (p . 119) : qu’avons-nous en commun avec les autres ? Avec les habitants des gated communities (des parasites pour l’auteur p. 127) Mais les démocraties ne peuvent pas survivre à l’indifférence de leurs citoyens (p. 131) …

Le quatrième chapitre revient sur la double décennie 1989-2009 qui pour l’auteur marque une étape de plus. La fin du système communiste n’a pas conduit à conclusion qu’une autre gouvernance mondiale était nécessaire, mais surtout, la fin du communisme a grandement endommagé la social-démocratie. Et l’après-communisme n’est pas toujours très plaisant pour tout le monde (tout en rappelant avec vigueur  que le capitalisme n’est pas un système politique,  p. 145). Que devons-nous apprendre de 1989 ?

C’est à cette question que tente de répondre le chapitre suivant. La première réponse est qu’une société doit toujours ménager une place à la pluralité d’idées, à la contestation (même si ses extrêmes peuvent être désagréables). La seconde est qu’il faut restaurer un débat public de qualité (T. Judt est très critiques sur le non-débat sur l’identité nationale en France p. 172), qui passera nécessairement par une rénovation langagière (comme en 1989). La question sociale, avec les conséquences des évolutions technologiques et  centrale au XIXe siècle, doit selon T. Judt  à nouveau faire partie du paysage. Enfin, la morale, appuyée ou non sur des arguments théologiques, doit être replacée au centre de la politique : que voulons-nous, où voulons-nous aller ?

Là encore, ces questions sont approfondies dans le sixième et dernier chapitre de ce livre de 235 pages. T. Judt rappelle que la globalisation n’est pas une donnée pour toute éternité (p. 193). Après tout, c’est ce que l’on pensait en 1914, en plus de croire qu’une guerre était devenue ainsi impossible. T. Judt, avec la crise de 2008, voit pourtant que la Nation a encore son mot à dire. Son dernier exemple pour montrer la nécessité réaffirmée de l’Etat, c’est son cher rail (p. 207, encore un aperçu de ce que son livre sur le sujet aurait pu être). Enfin, dans une dernière section, T. Judt conclut ce chapitre avec l’affirmation que la social-démocratie a encore des choses à dire et à apporter dans un monde qui voit la stabilité s’étioler et la peur refaire surface.

La conclusion revient sur l’évolution qu’a connu l’Occident depuis 1945 et rappelle que la critique et l’interprétation doivent amener à penser et à agir pour le changement.

Hormis le sujet, essentiellement politique comme nous l’avons dit, ce livre est une œuvre de T. Judt, avec tout ce que cela comprend : c’est très bien écrit, avec toujours à l’esprit la compréhension du lecteur, appuyé sur d’énormes connaissances qui ne se limitent pas à ses sujets de recherche. Bien entendu, il y a le ton qu’on lui connaît, franc et parfois avec une petite note d’acidité qui sait frapper le lecteur (p. 37 par exemple, sur la souffrance mais imposée aux autres). Il peut bien sûr ne pas toujours avoir raison. Sept ans après, la bulle irlandaise, qu’il voyait dégonflée pour longtemps, a déjà bien repris des couleurs (p. 28). Mais par rapport à 2010, on ne peut pas dire que la situation qu’il analyse (la disparition de l’environnement moral qui a donné naissance au capitalisme, et donc mise en danger de la confiance p. 38) ait beaucoup changé. L’auteur est très critique envers le personnel politique occidental (le consumérisme émotionnel, p. 134-135), très critique sur le niveau des débats politiques et espère que le langage fatigué de la social-démocratie pourra se renouveler, à l’heure où tout le monde est devenu social et démocrate (p. 144). C’est pour cela, selon lui, que la colère, préalable à l’action, est nécessaire (p. 161). S’il est inévitablement des différences entre les gauches et les droites de chaque côté de l’Atlantique (p. 223) et que le livre ne peut aller aussi profondément dans les détails, les descriptions de T. Judt sont presque toujours d’une grande justesse.

T. Judt n’hésite pas non plus (ou plutôt continue de ne pas hésiter) à se faire des amis du côté des studies (p. 129), des business schools (p. 236 par exemple) mais aussi chez les sociologues (une communauté sur internet n’est pas une communauté, p. 121). Ce qui donne des pages d’anthologie dans cette œuvre : les pages 145 (sur le capitalisme comme non-système politique) ou 172-173 (sur la suppression du débat authentique) sont tout bonnement géniales.

Le Bien contre le Bon, telle est donc l’essence de ce livre. Pour l’auteur, la places des biens est bien trop grande dans notre vie, et l’on ne s’interroge plus assez pour savoir si nos décisions politiques sont bonnes, non pas pour l’économie, mais pour nous. Peut-il y avoir des citoyens sans politique ?

(ah l’effet glaçant du mot « socialisme » aux Etats-Unis … 8,5)

Service B

Enquête historique sur le service de renseignement communiste pendant la Seconde Guerre Mondiale par Roger Faligot et Rémi Kauffer.

La face B du PCF.

Dans le fourmillement des mouvements dits de la Résistance qui naissent après la défaite de mai-juin 1940, il en est un qui possède déjà une très solide expérience de la clandestinité et de ce que signifie et le combat et le renseignement. Les Francs-Tireurs et Partisans (l’appellation date de mars 1942), émanation directe du Parti Communiste, bénéficie de plusieurs apports constitués dans les années 1920 et 1930. Premièrement, c’est le lieu de rencontre naturel des anciens combattants des Brigades Internationales (actives principalement entre 1936 et 1939 en Espagne). Deuxièmement, le PC reçoit ses ordres du Komintern, c’est-à-dire directement de Moscou. De ce fait, il aide l’URSS dans ses besoins en renseignements de tous ordres, avec ce que cela suppose de clandestinité et de moyens de télécommunication secrets (la France est une terre accueillante pour les agents soviétiques, y compris ses tueurs avant-guerre comme le montre les Archives Mitrokhine). Il a pour se faire recours à L’Organisation Spéciale, un organe renforcé avec l’interdiction du Parti le 26 septembre 1939. Enfin, sa Section des Cadres fonctionne comme une police politique, qui n’hésite pas non plus à liquider ceux qu’elle désigne comme traîtres. On le voit, le fossé est grand avec les autres mouvements de la Résistance.

Mais quand s’achève le Pacte Germano-Soviétique avec l’invasion de l’URSS, le PCF reçoit enfin l’ordre de soutenir la Résistance. Sont créés les FTP, et avec eux un service de renseignement ayant pour but de renseigner l’Etat-Major FTP, ainsi que les Alliés, avec au premier rang d’entre eux l’URSS. Mais le Service B (le terme de 2e Bureau faisait trop romantico-militaire, p. 33) a aussi eu des contacts avec divers services anglais, étatsuniens mais aussi avec le BCRA (au sein d’une interface appelée FANA). Mais si après la guerre, les réseaux de résistants affiliés à des services étrangers se dissolvent en très grande majorité, le Service B eut peut-être encore un rôle à jouer …

Le livre démarre sur le parcours de trois des futurs dirigeants du Service B, qui se sont rencontrés en 1927 à l’Ecole de Physique et Chimie industrielle de la Ville de Paris Georges Beyer, René Jugeau et Roger Houët. Tous sont membres du Parti Communiste, d’abord à titre secret puis officiellement. Ce premier chapitre évoque aussi, après une description des mesures prises par les communistes après 1940 et jusqu’au début de l’opération Barbarossa, les tous débuts du Service avec un dénommé Martinez à sa tête, mais qui disparaît sans laisser de traces en mars 1942. Le second chapitre évoque quant à lui la première livraison d’arme des gaullistes aux communistes, par l’intermédiaire des Anglais en Bretagne. C’est le premier contact entre le Service B et les BCRA de Londres. Le chapitre suivant se concentre sur Marcel Hamon, un militant breton (qui a traduit l’internationale en langue bretonne p. 46) et professeur de philosophie. C’est lui qui devient en janvier 1943 le nouveau chef du Service B, aidé de G. Beyer et Victor Gragnon. Le quatrième chapitre décrit brièvement les réseaux et les agents qui renseignent le Service B sur les unités de l’Armée Vlassov, dont beaucoup sont stationnées en France. Mais ce chapitre s’intéresse aussi à la transmission aux Soviétiques d’information sur l’installation d’un poste radio en Finlande qui doit aider les troupes allemandes.

Le cinquième chapitre porte l’éclairage sur les liens entre le Service B et le réseau appelé « Orchestre Rouge » et des radios, avant de passer dans le chapitre suivant aux femmes qui furent les agents de liaison entre les différentes cellules compartimentées. Le septième chapitre s’attache lui plus à décrire comment le BCRA de Londres voyait le Service B. C’est aussi l’histoire de rendez-vous manqués, de transferts de fonds et de personnes qui se rejettent la responsabilité d’échecs. Le chapitre suivant détaille une journée type dans la vie de V. Gragnon, entre les rendez-vous, les relevages de boîtes aux lettres, la reproduction des messages et des plans, des exemples de renseignements (provenant de Vichy par exemple).

Le neuvième chapitre porte son regard sur la Zone Sud, celle qui n’était pas occupée jusqu’en novembre 1942. Là-bas y commandent d’autres communistes, des anciens d’Espagne, dont Boris Guimpel. Son parcours en Espagne est retracé, comme la manière dont il devient le chef du Service B pour le Sud de la France et quels sont ses rapports avec la Main d’Œuvre Immigrée (MOI), dont quelques communistes allemands réfugiés en France. Le chapitre suivant continue de raconter les opérations menées par le Service Sud  (le contact avec la famille du général Giraud p. 182-183) et donne quelques exemples de renseignements collectés.

Le onzième chapitre met l’accent sur la ville de Lyon, « capitale de la trahison ». Il y est d’abord question du renseignement que recueille le Service B auprès de la SNCF, y compris ses plus hautes instances. Il y est aussi question du chef de la Zone Sud, B. Guimpel, qui échappe à une arrestation et aux actions de Klaus Barbie qui mettent à mal tout le réseau. Le chapitre suivant raconte au lecteur les ramifications du Service B dans les milieux culturels et le treizième chapitre est celui qui met en valeur le réseau breton du Service B, celui où la fille du peintre Henri Matisse faisait office de liaison et qui tombait presque entièrement à cause de manque de cloisonnement. Le quatorzième chapitre raconte la Libération et les trajectoires des membres du Service avec la fin de la clandestinité. Enfin, le dernier chapitre est entièrement consacré à Lucien Iltis, celui qui serait à l’origine de la chute de la tête du réseau Sud mais qui fut aussi utilisé dans des combats d’appareil au sein du Parti Communiste après 1945. Le volume est complété par des photographies, des reproductions de documents, un appendice sur le premier chef du Service B (Martinez), des notices biographiques et un index.

Voici un livre assez étrange … Passons sur l’habillage mercatique, c’est tout de même normal, et encore plus pour un livre qui a pour sujet un service de renseignement, paru à une époque (1985) où encore beaucoup des protagonistes sont encore vivants. Mais ce qui gêne plus, c’est que c’est assez mal écrit. Ce n’est pas écrit de manière scientifique, mais cela peut encore passer, les deux auteurs étant journalistes et tout de même plus proches de leurs entretiens que de la littérature sérieuse sur le sujet. Mais tout de même … C’est très oral, parsemé de remarques étranges, voir à la limite de préjugés xénophobes (patriotisme et famille suisse protestante p. 215 ou les Italiens voleurs, p. 217). Ce livre est aussi entaché d’une relecture déficiente (en deux pages, on passe d’un avion Heinkel III à un Heinkel 111 p. 178-179), laissant passer des fautes de grammaires assez douloureuses (p. 283), avec des redites qui sont sans doute le fait de l’écriture à deux mains. Historiquement, c’est aussi assez bancal, et la priorité est donnée au sensationnel : il est question de la bombe atomique allemande et des installations qui auraient dû permettre de la lancer vers la Etats-Unis (p. 151), alors que les savants atomistes allemands n’ont même pas réussi à fabriquer une pile atomique … Quant au fait que cette bombe atomique eu pu être délivrée par un canon V3 (p. 150), comment dire … De même, parler de l’Okhrana, la police politique tsariste, comme très efficace (p. 155), alors même que l’on parle dans ce livre de la Gestapo et du NKVD, c’est presque comique. Pour autant le dernier chapitre, celui sur la fin de la guerre et sur les années qui suivent est plein d’enseignement et aurait mérité plus de développements.

Ce livre pâtit donc d’une structuration très faible, où tout n’est non pas imbriqué mais mélangé. Néanmoins, il rend il nous semble assez bien l’ambiance de la clandestinité, le danger permanent, le climat particulier induit par fait d’être conduit par la tête du Parti Communiste clandestin, les objectifs immédiats et à moyen-terme , les parcours des agents et les stratagèmes déployés pour parvenir à rassembler des renseignements avant de le faire parvenir hors de France où il pourra être analysé (pour le renseignement d’ordre stratégique) ou le faire parvenir à des résistants qui pourront l’exploiter. Un livre unique, parce que le seul à notre connaissance traitant de ce sujet, mais dont la forme est très loin d’être parfaite.

(C’était encore l’époque où les gens ne revenaient pas de Moscou et où on ne se posait pas de question …6)