Essai de vulgarisation géopolitique de Tim Marshall.
Des continents de mots.
Le titre peut laisser penser (et cela dure une bonne partie du livre tout de même …) que tout est décidé une fois pour toute par la géographie dans les relations entre groupes humains, que ces derniers ne peuvent avoir de volonté et que leurs décisions politiques n’auraient aucune conséquence. Mais une fois dépassé ce titre qui ne rend pas justice au contenu, ce livre se révèle être un bon livre de vulgarisation qui ne vise pas à l’exhaustivité mais balaie de manière large, jusqu’à des thèmes que l’on ne peut pas qualifier d’inédits mais qui ne semblent pas toujours évidents. Mais l’objectif nous semble clair : il ne faut pas oublier la géographie dans la géopolitique, qui ne peut pas être annihilée par le second terme.
L’auteur, journaliste spécialisée dans les questions internationales depuis plusieurs décennies, propose dix thèmes pour autant de chapitres. Les trois premiers sont des pays : Russie, Chine et Etats-Unis. Les suivants sont des zones regroupant plusieurs pays : Europe de l’Ouest, Afrique, Moyen-Orient, Inde et Pakistan, Corée et Japon, Amérique latine et, enfin, l’Arctique. Fatalement, on ne peut pas traiter la géopolitique de la Russie comme on analyse celle d’un continent aussi immense et divers que l’Afrique …
Commençons par les points positifs. T. Marshall n’est pas du genre à masquer son avis, et il peut allier cela à un peu d’humour qui rend son propos intelligible et agréable (p. 171 par exemple). Il est très synthétique sur la Mésopotamie, et de manière générale, le chapitre sur le Moyen-Orient est de très haute tenue. On sent très bien l’expérience de terrain dans un livre assez chiche en références (même la bibliographie). Sa remarque sur la géographie incomprise de l’Afrique – qui prend naissance dans la projection de Mercator à partir de laquelle sont faites de nombreuses cartes – est on ne peut plus vraie (p. 118).
D’un autre côté … On a tout de même beaucoup de raccourcis, que ce soit sur la centralisation française qui aurait débutée avec Napoléon (p. 96), la nécessité de la Manche pour l’accès de la France à la mer (p. 108), la colonisation belge au Congo simplifiée au point de devenir fausse (p. 126) et le chapitre sur l’Afrique est l’occasion de passages discutables, notamment sur le Rouanda ou la question des frontières qui ont peu été modifiées depuis 1960.
Les cartes sont assez sommaires, avec finalement peu d’informations et toutes les frontières disputées n’y sont pas indiquées contrairement à ce que voudraient faire penser les légendes.
C’est un point d’entrée convenable, agréable à lire, d’une veine réaliste et où le lecteur apprendra toujours quelque chose. Mais comment faire mieux avec un sujet aussi vaste en 280 pages ?
(des Chrétiens mésopotamiens et des Chaldéens p. 162 ? … 6,5/7)
Chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoise japonaise, XVIIe-XIXe siècles.
Essai d’histoire religieuse du Japon rural pré-moderne et moderne par Martin Nogueira Ramos (tiré de sa thèse).
On se choisit toujours des ancêtres.
En 1614, quand le gouvernement du shogun interdit le christianisme au Japon, il y a peut-être 300 000 chrétiens dans le pays. Comme beaucoup ont été convertis de force par les seigneurs féodaux, leur nombre baisse très vite au travers d’apostasies de masse. Mais ceux qui persistent encourent la répression, avec au bout du chemin l’exil ou la mort (et autres joyeusetés avant cela). Les prêtres, très majoritairement des jésuites ou des franciscains d’origine ibérique, sont soit expulsés, soit retournés, soit exécutés. Tout retour des missionnaires est interdit sous peine de mort et le Japon limite ses contacts avec l’extérieur qu’à travers quelques ports très surveillés.
Très rapidement, les chrétiens autochtones se retrouvent sans prêtres. Et donc sans sacrements, sauf le baptême qui peut être administré par des laïcs. Il en résulte que ces communautés, qui ont conscience du manque de ce qui devrait être au centre de leur pratique religieuse, attendent le retour des prêtres. Séparés des autres catholiques, ils deviennent des « séparés », des crypto-chrétiens ou des chrétiens cachés. Leur attente va durer 250 ans.
L’introduction propose au lecteur une courte histoire du catholicisme au Japon, puis un point historiographique avant de mettre en lumière la question des sources utilisées par l’auteur.
Le premier chapitre commence logiquement avec le XVIIe siècle et les origines du crypto-christianisme. La répression fait 2000 morts en 30 ans et le christianisme joue un rôle dans certaines révoltes paysannes, comme celle de Shimabara-Amakusa (1637-1638). Le gouvernement du shogun fait rechercher des chrétiens avec une administration propre sur ses terres en administration directe mais encourage aussi les féodaux à le faire. Des groupes de chrétiens sont ainsi démantelés jusque dans les années 1680 et il se mets en place un contrôle religieux des populations. En face, les communautés chrétiennes qui subsistent s’organisent autour de confréries (qui avaient déjà été instituées du temps de la présence des missionnaires) et mettent en place un secret autour de leurs croyances et rites (p. 73).
Le second chapitre couvre la période allant de 1790 à 1865. Entre la fin du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, les communautés crypto-chrétiennes sont passées sous le radar des autorités. Elles ont réussi à ne pas faire parler d’elles et la répression a cessé. Mais à la fin du XVIIIe siècle, les autorités féodales conduisent quelques enquêtes pour s’assurer de racontars, dans un contexte religieux qui voit une effloraison de mouvements religieux hétérodoxes au sein du bouddhisme (p. 88), dont beaucoup trouvent des adeptes dans le sud de l’archipel. Mais les chrétiens cachés du XIXe siècle ne cherchent pas le martyr. Ce sont des paysans respectueux des lois, avec justes quelques rites inhabituels pour les autorités. Hétérodoxes mais pas hérétiques. Et comme en plus les autorités ne recherchent pas vraiment des chrétiens, ou plutôt n’ont pas envie d’en trouver … L’auteur détaille aussi dans ce chapitre l’organisation interne des communautés, leurs chefs, les réseaux de solidarité (la mobilité paysanne p. 51) et l’importance de la maîtrise du calendrier (qui peut différer selon les lieux, p. 109). Les inhumations se font comme la loi y oblige avec un bonze et une cérémonie additionnelle a lieu après.
En 1865 débute la seconde évangélisation du Japon (troisième chapitre). La Japon est ici à replacer dans tout un mouvement d’évangélisation de l’Asie, principalement sous a conduite de la Société des Missions Etrangères de Paris (fondée en 1658, mais active en Asie à partir de 1831). L’évangélisation du Japon est projetée dès 1844 (apprentissage de la langue aux Ryūkyū p. 146) mais la présence de prêtres n’est possible qu’avec les traités de 1858. Ces derniers sont limités aux cinq ports autorisés et au service des étrangers. Mais la première rencontre en 1865 à Nagasaki avec des chrétiens cachés va les amener à se déplacer illégalement. Pendant deux ans, cela ne pose pas vraiment problème mais en 1867 a lieu le premier cas de refus d’inhumation par les bonzes par une famille de nouveaux catholiques. La répression reprend contre ceux qui troublent l’ordre public, avec tortures, emprisonnements, déportations dans d’autres parties du Japon et décès (p. 150). Les difficultés ne cessent qu’á partir de 1873 avec la première constitution de l’ère Meiji. A la différence d’autres zones géographiques, les nouveaux convertis japonais sont demandeurs. Ils veulent d’abord s’assurer qu’ils ont bien fait en l’absence des prêtres. La présence de ces mêmes prêtres modifie aussi l’organisation des communautés. Le chapitre s’achève avec des portraits de convertis, permettant de définir des profils sociologiques.
Le chapitre suivant quitte les domaines chronologiques et organisationnels pour s’intéresser aux croyances des crypto-chrétiens. Le but premier est le salut. Le secret, nécessaire à la survie au début de la répression, devient une valeur religieuse en soi avec les années (et un obstacle futur à la diffusion du catholicisme, p. 206-207) et les autres religions sont très profondément méprisées. Pour l’auteur, la forme prime sur le fond doctrinal dans les pratiques des chrétiens cachés (p. 201). La conversion au catholicisme après 1865 (dans un contexte millénariste) ne se détache pas vraiment non plus de la culture japonaise qui met un fort accent sur le culte des ancêtres : la conversion est un parachèvement de la volonté des ancêtres.
Le cinquième chapitre analyse les réactions des autorités face au retour du christianisme revendicatif entre 1865 et 1889. La première phase, jusqu’en 1867, est caractérisé par un attentisme. Le préfet de Nagasaki souhaite avant tout ne pas se retrouver à nouveau avec une révolte chrétienne. Puis la répression reprend, après l’échec dans la recherche de compromis, avec une radicalisation des chrétiens cachés devenus catholiques, jusqu’en 1873. Les choses s’apaisent, même si le christianisme reste interdit. En 1889, le gouvernement japonais reconnait la liberté de culte.
Le chapitre suivant se pose ensuite la question de savoir si le catholicisme rural de la fin du XIXe siècle est une contre-société. Très vite des prêtres japonais sont ordonnés (la conversion conduit à l’alphabétisation mais aussi peut-être à une occidentalisation des populations p. 332-339), mais il y a encore plus de religieuses, des églises sont construites et on ne se réuni plus dans des maisons particulières. A la fin du siècle, l’influence du clergé missionnaire sur la population s’est beaucoup développée et les catholiques ont abandonné tout contrôle sur leur vie religieuse (p. 338). C’est peut-être ce qui contrarie les communauté crypto-chrétienne qui ne se sont pas converties (la conversion se fait en groupe de manière ultra-majoritaire, à cause des implications socio-économiques). Le catholicisme ne rajoute cependant pas de tensions dans les villages, elles existaient déjà antérieurement (minorités et majorités p. 355).
La conclusion redit à la fois la réalité d’une répression après 1614 mais limitée dans le temps et surtout limitée dans ses moyens. Respectant en apparence toutes les lois, ces paysans un peu spéciaux n’avaient nul besoin de se retirer dans des lieux inaccessibles pour échapper à des autorités dont c’était rarement l’intérêt de les trouver. L’auteur dresse aussi quelques parallèles avec d’autres mouvements religieux interdits avant d’évoquer les suites possibles à cette étude. Un glossaire des termes japonais, une liste des villages crypto-chrétiens et/ou catholiques au XIXe siècle, une bibliographie rangée par types de documents et par langue et enfin un index.
Ce livre a le premier avantage de permettre de lire en français sur un thème, certes pas inconnu, mais qui parvient souvent au curieux par l’intermédiaire d’une forme qui se rapproche souvent du martyrologe. Il détaille au maximum des sources l’organisation et l’idéologie des chrétiens cachés, tout en replaçant celles-ci dans le contexte socio-religieux local. M. Nogueira Ramos (qui enseigne à Kyoto) n’oublie pas pour autant de faire des parallèles avec l’expérience religieuse française commune de la fin du XIXe siècle (qui nous est de plus en plus étrangère elle aussi) et avec le christianisme chinois. Concernant le formalisme de la pratique crypto-chrétienne, on peut éventuellement regretter une sous-valorisation non expliquée (à l’image des Romains de J. Scheid, p. 283).
Une connaissance du contexte japonais est conseillée pour cette lecture, mais le plus grand problème est de comprendre les différences entre les écoles bouddhiques, et surtout les schismatiques et/ou clandestines. La relecture pèche un peu, comme par exemple p. 143, mais sans que cela soit un obstacle. On a laissé passer dans cette relecture une décade pour un intervalle de dix ans p. 174, erreur hélas bien trop classique … Mais la lecture est aisée, avec un bon équilibre entre la partie chronologique et la partie plus analytique. Les illustrations (cartes et photographies) sont nombreuses. Pour finir, un autre avantage du livre est l’ouverture qu’il permet sur les avancées historiques japonaises sur la question tout en se détachant d’un point de vue trop catholique. Les connaissances en langues de l’auteur sont à l’évidence pour beaucoup dans la qualité de ce travail.
(les statuettes mariales dites Maria Kannon en forme de bouddha, choix esthétique ou syncrétisme p. 225 ? … 8)
Réponse aux critiques formulées à l’encontre de la religion civique romaine par John Scheid. Paru en français sous le titre Les Dieux, l’État et l’individu. Réflexions sur la religion civique à Rome.
Souffle petit !
Dans le débat toujours vivant portant sur la religion romaine, des voix postulant que la religion civique romaine ne serait en fait pas une « vraie religion » mais une coquille vide ont pris plus de poids au début du XXIe siècle (p. 42). En plus d’être une fiction, la religion romaine ne serait que rituels vains et instruments de domination d’une élite, dont le peuple romain serait écarté. Son vide émotionnel supposé la disqualifierait. Pour J. Scheid, spécialiste de la question au Collège de France, ces critiques font trois erreurs en plus d’être submergés par l’exemple du christianisme : ils ne prennent pas en compte ce qu’est vraiment une cité antique, ce qu’est l’individu avant le Moyen-Age et ce que sont les religions dans un monde de cités-Etat (p. 4).
En onze chapitres, l’auteur va donc défendre une conception historique de la religion romaine. Il commence par définir ceux qui critiquent ses positions, en retraçant leurs influences (chez Georg Wissowa par exemple, du très fameux dictionnaire Pauly-Wissowa) en partant du Romantisme et de la dialectique hégélienne. L’auteur ne cache pas plus être inspiré par un courant proche de l’anthropologie sociale, avec G. Dumézil et J.-P. Vernant (à qui le livre est dédié) puis livre quelques commentaires préliminaires sur les critiques, premièrement dans le choix des termes de ces dernières (p. 11). Le concept de religiosité appliqué aux religions antiques (mais aussi à d’autres) est sévèrement attaqué.
Puis dans un second chapitre, l’auteur porte son attention sur le mythe du déclin de la cité-Etat après la bataille de Chéronée (en 338 a.C., erreur sur la date p. 32). Pour les critiques de la religion civique il est évident que celle-ci ne saurait être sans cités (cadre de l’unification allemande au XIXe siècle, p. 29). Mais si celles-ci ne disparaissent pas … Pour l’auteur, c’est l’évidence puisque l’empire romain est un agrégat de cités aux statuts différents sous l’égide d’une seule cité, Rome. Le chapitre suivant va plus encore dans le particulier et s’attache à décrire la place de l’individu au sein des cités. L’individu n’est pas que devoirs et droits civiques (ou tribaux, d’homme libre ou non, tout dépendant de son statut), il est aussi inséré au sein d’une famille dont la dimension juridique n’est pas à négliger (p. 34). L’Edit de Caracalla de 212 p. C. qui fait citoyen tout homme libre de l’Empire ne change pas cet état de fait (p. 39).
Le quatrième chapitre vise à démontrer que la religion civique n’est pas juste le discours de l’élite urbaine (qui fournit magistrats et prêtres). J. Scheid démontre dans ce chapitre que le culte civique est rendu de manière publique, avec un minimum de personnes présentes (comme le minian juif) en plus de l’être au nom du peuple. Pour l’auteur ces arguments sont surtout le reflet d’animosités d’auteurs du XIXe siècle à l’encontre du catholicisme (p. 49). Le chapitre suivant interroge le rapport entre religion et identité, avec le fait que des chercheurs ont reproché à la religion romaine de ne pas avoir réussi à forger une identité romaine (mythes, rites, philosophie et christianisme sont très clairement séparés p. 52). Mais beaucoup des cultes ne sont pas des cultes publics et sont limités à des régions ou des catégories de personnes. Il n’y a pas d’universalisme (p. 65). Mais pour ce qui concerne les cultes publics, la participation de tous les habitants de condition libre est requise. Des habitants, et pas seulement les citoyens du lieu (p. 66).
La question de la destination des rituels est traitée dans le sixième chapitre. Cela permet à l’auteur de revenir sur le caractère public des cultes civiques, par délégation ou non. Au peuple romain peut être associé la famille impériale mais aussi des alliés. Le Sénat exerce un contrôle sur les cultes, autorisant l’expression publique de certains ou la répression d’autres (en cas de troubles à l’ordre public). Ce dernier thème est central dans le septième chapitre, avec la gestion de l’impiété par les pouvoirs publics. Le huitième chapitre s’aventure dans les autres aspects religieux à Rome, notamment familiaux mais aussi locaux. L’initiation à un culte à mystères dans une ville ne vaut ainsi pas pour une autre localité (p. 109) et l’interprétation des rites peut varier dans le temps (les Parilia p. 111). De même, intégrer un culte était assez simple alors qu’en sortir était bien plus difficile, du fait des implications socio-professionnelles que cela avait.
Le neuvième chapitre revient à la principale critique contre la religion romaine, celle de la religiosité et de l’émotion. Mais il faut prendre en compte que le lien qui unit le dieu au citoyen est celui qui unit le patron au client, une relation d’obligations mais dont les émotions ne sont pas absentes (p. 115-117). La dixième partie de l’ouvrage se pose la question du changement religieux à Rome à la fin de l’Antiquité. Pour l’auteur, les cultes dits orientaux (cultes guérisseurs, mithracisme) ne préfigurent en rien l’irruption du christianisme jusqu’au plus haut niveau de la société. Ces cultes orientaux se révèlent par ailleurs moins différents des autres que ce que l’on a supposé, et finalement marginaux (géographiquement ou limités à des catégories sociales précises). Le dernier chapitre est une conclusion déguisée, qui enfonce le clou du côté de la méthodologie et des incohérences de la critique (rituels sans émotion, cela vaut aussi pour le judaïsme et l’islam ?). Suivent les notes et un index.
Ce livre n’est pas qu’un plaidoyer. C’est aussi un très bon précis sur la religion romaine (ou les religions romaines, ce qui serait peut-être plus exact). Tout n’y est bien sûr pas, mais cela reste très large. La partie en plus, c’est la partie historiographique et elle n’est pas moins intéressante que le reste. L’auteur y dévoile son arrière-plan méthodologique, peu amateur de la déconstruction stérile et des « studies », un danger pour les humanités à son sens (p. xx, p. 2). Les critiques (souvent S. Krauter, comme p. 97) font aussi montre d’un sérieux problème avec l’altérité, ce qui est tout de même problématique pour des historiens ou des anthropologues (p. 46). Les exemples du livre sont plutôt originaux et cela permet au lecteur de se familiariser un peu avec le sujet des deux thèses de J. Scheid, les Frères arvales, un collège sacerdotal romain très lié à la maison impériale.
Le traducteur en anglais est enseignant à l’université de Chicago. Le fait qu’il ne soit pas traducteur professionnel permet l’écriture d’une préface d’excellente tenue mais rend le texte un peu lourd et par moments peu immédiatement compréhensible. On ne sait pas toujours qui critique quoi … Mais ce livre montre le toujours criant déficit de traductions à destination du monde anglophone (p. xvi). Malgré les défauts de la traduction, ce livre se lit facilement, nécessitant finalement peu de connaissances particulières mais plus une culture historique générale d’assez bon niveau.
(un esclave possesseur d’esclave peut être actif religieusement dans un cadre privé p. 139 …8)
Manuel d’histoire de l’Egypte ancienne par John Romer.
Chatoyant toujours.
Le premier volume nous avait enthousiasmé en 2013 (ici), aussi c’est avec une joie anticipée que nous avons lu le second volume (initialement prévu en deux tomes, le série en contiendra finalement trois). La première partie concernait la période allant des premiers agriculteurs de la vallée du Nil à la construction de la pyramide de Khéops (IVe dynastie, environ 2600 a.C.) et cette partie permet un grand bond jusque vers 1780 a.C., à la fin du Moyen Empire (XIIe dynastie) et au début de la seconde Période Intermédiaire. La particularité de ce volume, et qui a nous a semblé plus forte que dans le premier volume, est qu’il mêle très intimement l’histoire et l’historiographie. J. Romer est par exemple très critique de ceux qui voient l’histoire comme une science, en étant très négatif sur le positivisme du XIXe siècle qu’il voit comme un précurseur direct du nazisme (p. xiv, p. 49, p. 56 par exemple). Mais cette méthode permet aussi de comprendre comment se sont dégagées progressivement nos connaissances sur l’Egypte ancienne, et c’est d’un très grand intérêt parce que c’est très bien fait (malgré quelques très rares longs détours).
La préface présente le livre et sert à mettre les choses au point concernant les noms propres (pas de grécisation, Khufu et pas Khéops) et comment on fait de l’histoire dans ces temps à l’écrit très rare et aux représentations graphiques pas toujours évidentes et d’évidence pas encore canoniques.
L’ouvrage est ensuite divisé en huit parties. La première décrit la transformation de la cour royale sous l’influence de l’écriture. Ainsi, aucune des grandes pyramides royales de Gizeh ne contient de texte. On ne peut pourtant pas dire qu’elles n’ont pas bénéficiées d’une attention soutenue de la part de la cour royale : sur le siècle qui sépare la première pyramide de Snefrou de celle de Kephren, il a fallu poser en moyenne 240 blocs de roche par jour (p. 3) ! Mais après la IV dynastie, en même temps que les pyramides baissent en taille, les tombes des courtisans se complexifient et s’embellissent. C’est là qu’apparaissent les premiers textes de ce qui deviendra le fameux Livre des Morts, que l’on retrouve sept décennies plus tard dans les pyramides (vers 2380 a.C.).
La seconde partie raconte comment et dans quel contexte J.-F. Champollion a réussi à proposer une lecture phonétique des hiéroglyphes. Influencé par quelques prédécesseurs et aidé par les travaux de l’Expédition d’Egypte, les propositions de Champollion n’ont pas rencontré que de l’enthousiasme et de la reconnaissance (p. 27-28). En premier lieu, par sa lecture, il remettait en cause les chronologies établies, et en premier lieu celle de l’Eglise (p. 42). Professionnellement grillé, Champollion part pour Turin où il peut traduire la liste des pharaons de Manetho, une avancée utilisée encore aujourd’hui en égyptologie avec son concept de dynasties. Deux décennies plus tard, les concepts d’Ancien, Moyen et Nouvel Empire sont forgés par C. Bunsen (qui avait assisté au déchiffrement à haute voix des obélisques de Rome par Champollion), avec les deux périodes de latence qui seront dénommées « périodes intermédiaires » dans les années 1920. Une troisième période intermédiaire Entre la fin du Nouvel Empire et la domination perse fait consensus dans les années 1960 (p. 48-50).
La troisième partie revient à la IVe dynastie en s’intéressant en particulier aux statues du sphinx et de Kephren et le faucon, avant de passer aux temples funéraires de Mykérinos, la place des reines dans le système de pouvoir, et l’introduction d’une notion différente du temps une fois que le plateau de Gizeh ne sert plus de nécropole royale à la fin de l’Ancien Empire. La quatrième partie continue donc la description de cet Empire qui maintenant sa résidence à Abousir. On y construit là encore des pyramides et des temples pour les pharaons de la Ve dynastie, ainsi que de nouveau à Saqqarah. J : Romer détaille aussi l’économie de l’offrande qui caractérise l’Egypte pharaonique, avec des surplus agricoles qui servent aux offrandes au roi, aux dieux et aux morts. Lieux importants pour le fonctionnement de ce système (p. 128), les temples solaires abritent des magasins mais surtout des abattoirs (deux temples de ce type ont été étudiés p. 123) devant alimenter les différentes parties de l’Etat (plus d’administration = moins de pyramide p. 146). Pour l’auteur, il n’y a pas d’impôts mais plutôt un système de dîme, sans pour autant qu’il faille voir cette dernière comme mesurée avec précision ni susceptible d’être complétée par des prélèvements supplémentaires locaux en cas de voyage du pharaon (comme il peut y avoir des levées pour les projets royaux, dont les 40 à 50 000 travailleurs mobilisés les premières années pour la pyramide de Kheops, p. 135). Cette parie aborde aussi le thème de la cour royale et du palais (en briques crues, ce qui facilite son itinérance) dans un pays qui ne compte pas de villes (p. 144). Memphis n’est pas une ville à cette période (en plus de ne pas être sur l’emplacement de l’actuelle commune qui porte ce nom), c’est une région en lien étroit avec tout le pays (chapitre 14) et les ressources qu’il contient, dont le cuivre indispensable à la construction en dur et à la production plastique, de plus en plus utilisé (p. 152). Ce chapitre conduit inévitablement à considérer les cultes royaux, dans un royaume considéré comme constitué par les choses visibles et les choses invisibles (p. 175 et p. 420).
La diffusion de plus en plus importante de l’écriture (tout en restant limitée à quelques milliers de personnes) permet de pouvoir retracer quelques parcours de vie de courtisans de l’Ancien Empire (cinquième partie), au travers de lettres royales recopiées dans les tombes de vizirs (chargés de missions royales localement ou pour tout le royaume) ou sur des papyrus recouvrés lors de fouilles. Les missions de ces vizirs sont discutées par l’auteur, surtout en tant qu’envoyés vers le Sud, à travers le Sahara, le Sinaï, le Levant ou le pays de Punt. Les côtes de la Mer Rouge voient la création de plusieurs ports (l’un l’est pour acheminer le cuivre sinaïte nécessaire à la construction de la pyramide de Kheops p. 269) où sont transportés des bateaux construit sur les bords du Nil avec du bois importé du Levant (les bateaux sont même dits de Byblos). J. Romer revient aussi dans cette partie sur les traces écrites dans pyramides les plus récentes de Saqqarah (avec une très grande place laissée à l’historiographie, très éclairant, formant presque un second récit).
Puis tout cesse. Plus aucune pyramide n’est construite. Certains temples et même des pyramides sont mis à sac. Commence la Première période Intermédiaire, entre environ 2200 et 2140 a.C. (sixième partie). Il semble qu’une baisse des crues du Nil ait déréglé toute l’organisation économique centralisée du royaume, avec un fort raccourcissement des circuits économiques et l’apparition de nouveaux villages sur des emplacements encore vierges. Des aristocrates se maintiennent cependant dans leurs terres, sans pour autant que l’on puisse dire qu’il y ait eu une concurrence féroce et violente entre eux (p. 307). Mais la fin de l’Ancien Empire accélère le développement de pratiques funéraires nouvelles (p. 310-311) avec l’apparition de statues en bois dans les tombes et des premiers masques mortuaires peints.
Puis, vers 2140, sortie de nulle part, une nouvelle dynastie (la XIe) apparaît qui parvient assez vite à réunifier le pays et à relancer une cour royale avec tout ce qui faisait sa fonction pendant l’Ancien Empire (septième partie). Ce dernier est une référence culturelle permanente. Thebes devient la résidence royale et le culte de Osiris est réformé tandis qu’est institué celui d’Amon-Rê (p. 339-344). Les tombes royales prennent la forme de longs temples, à l’entrée de ce qui va être la Vallée des Rois. La nouvelle cour thébaine (tout comme leurs successeurs de la XIIe Dynastie à Itj-towy) entreprend des expéditions pour s’approvisionner en matériaux nécessaires au culte : cuivre du Sinaï, encens du Sahara, merveilles de Punt, pierres précieuses du désert et alabastre de Moyenne Egypte. Le coût de ces expéditions est aussi élevé que la construction de grands monuments (p. 397-406). On peut aussi grâce aux inscriptions des tombes mieux définir les relations avec les voisins de Nubie et du Levant. Pour stabiliser le commerce avec la Nubie, une série de dix-sept forteresses est construite (p. 438).
La huitième partie explore l’établissement royal de Itj-towy (pas flamboyant p. 457) et ceux qui travaillent pour l’Etat au sein de différents établissements, tous dépourvus de place publique (p. 488). Un épilogue livre enfin quelques réflexions sur la culture de ce que l’auteur qualifie d’âge d’or tout en conseillant de ne pas se baser sur les histoires parfois fantastiques que la littérature égyptienne nous a transmis pour en tirer des enseignements d’histoire politique (p. 515-520) et à ne pas encore une fois transposer le XIXe siècle européen sur les antiques rives du Nil. La fin du Moyen Empire est-elle pleine de mystères, et la cause de la baisse de la hauteur des crues semble être exclue. Une chronologie royale, des indications bibliographiques rangées par chapitres et un index complètent ce livre.
Notre attente n’a pas été déçue, et si le l’ouvrage peut paraître gros (535 pages de texte), il se lit avec délectation. L’auteur s’y connaît en superbes descriptions (exemple p. 281) et le lecteur sent bien qu’il en a encore sous le pied en termes de renseignements mais qu’il ne veut pas trop charger la barque (solaire ?) et ainsi garder la très grande lisibilité qui caractérise cette série. Le livre est de plus très richement illustré à l’aide de cartes, de dessins, de croquis et de photographies (en couleur dans les deux cahiers centraux). C’est, comme le premier volume, l’aboutissement d’une vie de recherche et J. Romer a l’extrême bonté d’en faire profiter le lecteur (qui n’a pas besoin d’être un spécialiste).
Une synthèse d’une grande pertinence et puisant aux avancées les plus récentes, écrite avec une passion communicative.
L’archéologue A. Carandini, en charge des fouilles sur le Palatin, est le chef de file de ce que certains nomment avec certaines arrières- pensées les « croyants ». Pour lui, c’est vraiment Romulus qui, un 21 avril au milieu du VIIIe siècle, a fondé Rome en suivant les conseils de spécialistes étrusques. Ce faisant, il rejette l’autre hypothèse, celle d’une fusion (synœcisme) des villages présents sur les collines proches du Tibre. Dans son optique, A. Carandini ne fait pas un choix en aveugle ou par plaisir : il dit pouvoir prouver cela scientifiquement, grâce aux fouilles qu’il a dirigées pendant des décennies sur le Palatin et sur le Forum. Ce livre présente ses arguments sous une forme vulgarisatrice, à destination d’un public anglophone.
L’introduction nous renseigne tout d’abord sur les peuples du Latium au début du premier millénaire avant notre ère, puis sur les différents peuplements des collines de Rome selon la tradition. Il est aussi question des différents pomériums, d’Albe la Longue. Le premier chapitre démarre enfin avec les rites qui concourent à la fondation de Rome avec en premier lieu la prise des auspices par Romulus et Remus, chacun dans leur temple augural, respectivement sur l’Aventin et le Murcus (en direction d’Albe). Puis la ville est fondée, etrusco ritu, sur le Palatin : la Rome Carrée. L’auteur nous désigne une hutte de Romulus, un autel de fondation, un sillon de fondation et le mur qui en résulte. Il détaille même une porte (p. 60-61).
Le second chapitre embraye sur la fondation du forum dans la foulée de la Rome Carrée, avec la création du sanctuaire des Vestales, celui de Mars et Ops et la maison royale (les plans, par exemple p. 72, additionnent les murs existants, probables et hypothétiques). Le complexe est remanié, selon l’auteur, par les Tarquins. Ainsi, pour A. Carandini, l’Etat naît en même temps que la ville (p. 88), et il en profite pour lancer quelques piques à ses contradicteurs qui n’auraient pas actualisé leurs connaissances. Le comitium est aussi existant dès le début pour l’auteur, en face du Volcanal. Sur le Capitole (un temps pris par les Sabins de Titus Tatius avant qu’il fasse alliance avec Romulus et que les deux groupes ne fusionnent), le sanctuaire de Jupiter Feretrius reçoit les premières dépouilles opimes (les Tarquins y feront construire le grand temple de Jupiter Optimus).
Le troisième chapitre raconte comment Romulus créée le calendrier romain, agence sa bande en tribus et en curies puis décrit les ennemis de la jeune Rome : ceux de l’intérieur (Rémus, Acron de Caenina, les Titienses) comme ceux de l’extérieur (les Latins, les Etrusques).
La conclusion revient sur les arguments présentés, avec la création d’un royaume (ville, campagne, citadelle et forum), le tout entre 777 et 665 a. C. Encore, p. 117, quelques piques défiantes contre ses contradicteurs permettent à l’auteur de se défouler. Puis A. Carandini met en exergue le lien entre Rome et le monde occidental et compare (de manière ultra-classique, mais ici presque paternaliste) avec le despotisme oriental, coupé du peuple (la Cité Interdite p. 119). La dernière partie présente une sélection de sources littéraires, rangées par thème avant qu’un index n’achève ce volume de 160 pages de texte.
Les compétences de l’auteur sont très grandes et personne n’en disconvient. Mais il ne semble pas vouloir toujours se placer dans un débat apaisé entre chercheurs voulant ensemble découvrir la Vérité. Et si en plus il s’aventure dans des contrées qui lui sont moins connues (l’Occident et son déclin p. 13, l’absolutisme p. 110 en comparaison avec ce que serait la monarchie constitutionnelle romuléenne, pourtant la norme dans l’espace méditerranéen avant l’éclosion des tyrannies) … L’auteur est aussi dans ce livre obnubilé par son sujet, auprès duquel tout est à l’ombre. Ainsi, Athènes fait toujours moins bien et après (par exemple p. 32). De même, le calcul de superficie des villes et leur comparaison ne mène à rien (p. 113), surtout si l’on en vient à des calculs de population de la précision de l’unité (p. 108-109), au VIIIe siècle …
La réfutation des interprétations, de même qu’une discussion sur les camps en présence sur cette question, a déjà été faite de manière convaincante par J. Poucet (Folia Electronica Classica, 2016, 1) et à la lecture de cet ouvrage de vulgarisation, il est difficile de ne pas y souscrire. A. Carandini y croît, et cela est même parfois admirable, mais la surinterprétation mène ici à la Poésie, et pas à la Science.
La lecture de G. Dumézil avait, avant même la lecture de ce livre, miné ses arguments …
(qui utilise encore le terme Âges sombres de nos jours ? …6)
Précis sur les armes et les armées étrusques par Raffaele d’Amato et Andrea Salimbeti.
Illustrations de Giuseppe Rava.
Rouge aussi est ma colère.
L’éditeur Osprey est très apprécié des figurinistes qui y trouvent pour monter leurs armées des renseignements sur le contexte et l’ordre de bataille de l’armée qu’ils ont choisi de peindre mais aussi des illustrations très bien documentées qui rendent crédibles leurs créations. Mais comme chaque tome est basé sur la même trame, il peut parfois manquer la plasticité nécessaire dans le cas d’armées ou de peuples dont on ne sait pas grand-chose, ou du moins pas assez pour en faire un livre court et abordable à tous les publics.
C’est le cas de celui-ci. Les seuls éléments surs étant matériels, ceux apportés par la recherche archéologique, il s’en suit un déséquilibre inévitable mais que les auteurs (certes avec de nombreuses cordes à leurs arcs mais pas spécialistes de la question) essayent de masquer de leur mieux. Tout découle du fait que la question cruciale des sources n’est jamais abordée, ce qui conduit à des affirmations péremptoires, allant jusqu’à la phantasmagorie.
Le livre est constitué de deux parties de manière chronologique : la première partie est dévolue à la période dite villanovienne (Xe-IXe siècle a.C.) et la seconde considère la période s’étalant du VIIIe au IIe siècle a. C. (appelée faussement ici classique). Une rapide mise au point contextuelle (mangée par le vieux débat de l’origine des Etrusques) et une chronologie très discutable ouvrent le volume.
Puis chaque partie est construite sur le même modèle. On commence par un petit point sur la sociologie, avant de s’intéresser à la composition et l’organisation des armées et aux tactiques employées. Une deuxième sous-partie détaille les armes et les équipements, distinguant les armes offensives des armes défensives, pour finir par les symboles de rang et l’habillement. La partie dite « classique » est la seule à bénéficier d’une section sur la musique.
Commençons par les points positifs. Les parties sur l’armement et particulièrement sur les armures en lin ou à lamelles sont du plus grand intérêt, appuyés sur de nombreuses illustrations (de manière générale, et comme toujours chez Osprey, le volume est richement illustré avec souvent de belles planches couleurs pleine page de reconstitutions). Le parallèle entre certaines lances villanoviennes en forme de flamme de bougies avec des points retrouvées à Olympie éveille la curiosité. De même les auteurs font sagement le choix de ne pas considérer les chars étrusques comme autre chose que des moyens de locomotion prestigieux (p. 28).
Mais du côté historique, organisationnel et tactique, c’est pas loin d’être catastrophique. Faute de donner au lecteur l’état de la documentation, on le balade. Virgile devient une source historique indiscutable (p. 28), les libri rituales, codification religieuse dont on a que des bribes, seraient censés parler de l’organisation militaire des cités (p. 31), on imagine des unités militaires spécialisées dans l’utilisation de haches doubles sans la moindre trace écrite (p. 42) … Dans les illustrations de G. Rava, les guerriers sont parfois dotés de peinture rouge sur le visage et les bras (p.8 pour l’explication), sans que là encore on puisse trouver une source. Certes, il y a le rouge sur les joues du triomphe romain, mais c’est tout de même très différent. Tout est résumé dans l’aveu de la p. 25 : on ne sait pas comment combattaient les Etrusques, donc ils combattaient sûrement comme des hoplites grecs … La question de la naissance du combat manipulaire reste débattue mais il n’est pas inconcevable que les Etrusques aient pu y participer. L’utilisation soutenue de termes techniques grecs n’aide pas non plus le lecteur à se distancier de ce modèle grec envahissant.
« Work in progress » nous dit-on p. 39 …
(la ville de Corneto ne s’appelle plus ainsi depuis 1922 … 4,5/5)
Dossiers secrets de la France contemporaine IV, 1 La répétition générale
Essai historique de Claude Paillat.
A l’ancienne.
Pour les gouvernements français des années 1930, l’inéluctabilité de la guerre est loin d’être un fait accepté par tous. La France n’est-elle pas encore considérée par tous comme la plus puissante force militaire d’Europe ? N’a-t-elle pas à la tête de ses armées des généraux qui furent les vainqueurs de 1918 ? N’est-elle pas riche d’un réseau d’alliances qui cercle une Allemagne qui certes, a déjà pu alléger le carcan de Versailles grâce à son action diplomatique mais est un pays encore marqué par les très fortes polarisations politiques de la République de Weimar ? Le printemps 1940 n’est pourtant pas imprévisible. De nombreux observateurs, au plus haut niveau, voient bien les conséquences des coups de poker hitlériens et les encouragements qui constituent les non-réponses françaises. Les services de renseignement, les ambassades, les pays amis font remonter quantités de renseignements de première main. Mais en mai 1940, la surprise est quand même là …
Le premier chapitre démarre fort avec la simulation de l’Etat-Major qui, dès 1937, conclut à l’impossibilité pour la France de venir en aide à la Tchécoslovaquie si celle-ci est attaquée par l’Allemagne. Pire, toujours selon les perspectives explorées lors de cet exercice, l’Armée ne serait pas en mesure de prendre pied sur la rive droite du Rhin. Ces conclusions sont confirmées par le haut commandement allemand qui a lui aussi simulé ces opérations la même année et dont le rapport est fourni par les sources du Service de Renseignement militaire. Ces mêmes services (chapitre deux) sont déjà à l’œuvre pour comprendre et percer Enigma (comme les services polonais et tchécoslovaques, comme décrit dans les carnets du Général Rivet). Toutes les informations ne doivent d’ailleurs pas être acquises de manière secrète : la Wehrmacht, dans une grande opération PsyOps, montre ses chars et ses avions (troisième chapitre) aux visiteurs français invités. Les conceptions tactiques de Guderian (sur les divisions blindées) ne sont pas plus cachées.
On l’a dit, la France anime un réseau d’alliances en Europe. La seconde partie du livre les passe en revue. On commence avec la Pologne, alliée par toujours facile, soutenue financièrement et matériellement (alors que l’équipement de l’armée française est déjà insuffisant). La Tchécoslovaquie, création française de 1919, est handicapée par le conflit avec la Pologne à propos de la ville de Teschen. Comment dès lors obtenir de l’aide de Varsovie ? L’armée tchécoslovaque, amoindrie par la diversité ethnique du pays (Slovaques, Sudètes, Hongrois), n’est bien sûr pas en état de résister efficacement à une poussée allemande. Le chapitre suivant considère la Grande-Bretagne, qui comme à son habitude recherche l’équilibre des forces sur le continent, en plus de la germanophilie des élites. Très en retard sur l’armement, son armée est ridiculement petite et inapte à un engagement. L’Italie est encore en 1937 du côté de la France (septième chapitre) et Mussolini n’a que mépris pour Hitler. Mais l’affaire de Tchécoslovaquie va rapprocher le Duce de l’Allemagne, de même que l’Etat-Major envisage une intervention en Espagne. Le chapitre suivant revient au Nord et détaille l’état d’esprit belge, entre revendications flamandes et déclaration de neutralité en 1936 (qui empêche tout positionnement préventif de troupes françaises au plus près du Rhin pour ne pas rééditer 1914). L’année 1937 s’achève sur les premières opérations de propagande contre la Tchécoslovaquie et la réorganisation du haut-commandement allemand qui place Hitler seul à la direction des opérations.
L’année 1938 est celle qui voit démarrer l’expansion nazie. Avec l’annexion de l’Autriche (conséquence inéluctable du Traité de Versailles, chapitre dix), la Tchécoslovaquie devient la prochaine cible. Mais là encore, peu de conséquences stratégiques en France. Une simulation donne même une espérance de vie de quinze jours à l’aviation française en cas de guerre (chapitre suivant).
C. Paillat profite ensuite du douzième chapitre pour faire le portrait du général Gamelin, général en chef depuis 1935. Ancien adjoint de Weygand, il a 66 ans en 1938 …
D’autres simulations sont faites par l’Etat-Major, dont une qui a pour scénario une forte attaque blindée vers Sedan (p. 192) … Mais ce n’est guère plus reluisant du côté de l’aviation, où la production d’avions moderne n’atteint que 10% de la production allemande. Le tout sans concertation tactique avec l’armée de terre, en plein dans le douhetisme. Cinq chapitres sont ensuite consacrés à Munich, entre un négociateur anglais favorable à l’Allemagne, les préparatifs de cette dernière, les réticences dans une partie de la Wehrmacht, la constatation par Prague de sa solitude (p. 272), la propagande anti-française qui s’organise et le nouveau constat des insuffisances de la mobilisation et de la défense passive en France.
Pour l’auteur, l’année 1939 est celle qui voit émerger une technocratie qui continuera à être aux affaires jusque dans les années 1960 (vingtième chapitre). Cette émergence est la conséquence de blocages sociaux, de l’aveuglement face à une Allemagne qui certes, met son économie en surchauffe, mais produit pour conquérir. La solution peut-elle se trouver aux Etats-Unis ? Dans l’immédiat, cela est peu probable (chapitre suivant). Les Etats-Unis sont neutres (avec une législation qui empêche l’exportation), veulent un paiement comptant et n’ont pas le matériel sur les étagères … Et le besoin est là, avec l’envahissement par l’Allemagne de ce qui reste de la Tchécoslovaquie en mars. La Pologne reçoit un premier ultimatum tandis que Hitler et Mussolini mettent sur pied une alliance, le « Pacte d’acier ». L’Angleterre ouvre les yeux, donne sa garantie à la Pologne, mais comme la France, sait qu’elle ne pourra honorer cette promesse …
Si le style est monstrueusement journalistique (il y a beaucoup trop de points d’exclamation), ce livre va dans les détails (ce qui peut parfois être un peu trop) avec une très grande constance malgré un appareil critique minimal. Il y vraiment peu de notes au vu de la masse d’informations dont certaines basées sur des témoignages recueillis par l’auteur. Certaines tournures sont datées (il est paru en 1983), comme avec le « nègre-blanc » de la p. 125 ou les autostrades de la p. 198. Les photos sont très nombreuses, près de 150. Nous sommes venus à lui à cause de la relation des simulations, exercices sur cartes et autres kriegspiel de l’Etat-Major dont à notre sens on ne parle pas assez dans les ouvrages sur la Seconde Guerre Mondiale et qui semblent décisifs quant au diagnostic des faiblesses françaises (les p. 319-320 sont terribles). Nous ne fûmes pas déçus. Ce livre est surtout un rappel de ce qu’était l’Europe sans système d’alliance fixe, comme c’était le cas pendant la Guerre Froide (mais sans l’automaticité de 1914). Le système devant encercler l’Allemagne n’était vraiment pas au point, avec des alliés qui se tirent dans les pattes constamment.
L’auteur ne ménage pas ses critiques contre la politique gouvernementale des années 1930 et Gamelin est particulièrement gâté de ce côté-là dans le chapitre qui lui est entièrement dévoué. Pour l’auteur, la pusillanimité de Gamelin serait due à la crainte qu’il aurait eu pour sa carrière (p. 320). Il nous semble que cet argument est inopérant. Qu’elle carrière espère encore un généralissime de 68 ans, certes reconnu par tous comme un esprit brillant ? Il est déjà au sommet ! Là encore, la p. 319 qui parle de la note du 12 octobre 1938 (listant les correctifs à apporter à la défense du territoire) est affolante. En octobre 1938, après trois ans de commandement suprême, le général Gamelin se rend compte que la Ligne Maginot ne couvre pas la Belgique, ni le Jura, ni les Alpes. Et ce n’est qu’une énormité de la note qui en comporte une palanquée si l’on suit l’auteur. Alors que tout le Deuxième Bureau de l’Etat-Major sait en 1938 que la guerre rattrapera la France dans un an tout au plus, aucune mesure, budgétaire, de temps de travail ou opérative (doctrine d’emploi des chars par exemple), n’est prise par le gouvernement. La France n’est pas passée entre les gouttes …
(on sent bien la rage à peine contenue du témoin dans ce livre … 7,5/8)
Qu’il y a-t-il de mieux pour un service de renseignement que de recruter quelqu’un de haut placé dans un service adverse et de pouvoir bénéficier de ses apports pendant de nombreuses années ? C’est ce qu’avait réussi à faire le Komintern et le NKVD dans les années 1930 et 1940 avec Kim Philby. Mais ce dernier avait été recruté avant son entrée au MI6. Alors qu’Oleg Gordievsky, officier du premier directorat principal du KGB (renseignement extérieur), a lui été recruté alors qu’il était déjà en poste à Copenhague. De 1974 à 1985, il renseigne le MI6 sur l’espionnage soviétique au Royaume-Uni et en Scandinavie et ensuite, une fois officier supérieur, sur les vues du Soviet Suprême au travers de ses demandes de renseignements. En 1985, le MI6 se retrouve donc à avoir pour agent le chef de poste du KGB de l’ambassade soviétique à Londres (résident) … Mais si en Occident un agent double risque des années de prison, en URSS, c’est la mort assurée.
O. Gordievsky est né dans une famille de tchékistes, et son frère l’a précédé au premier directorat principal du KGB. Après de brillantes études, il intègre le KGB en 1963. Mais n’étant pas marié, il n’obtient pas de poste à l’étranger et est affecté au soutien des illégaux (agents sans couverture diplomatique) à Moscou. Il fait un mariage de raison avec une collègue, Elena Akopian, en 1965 (p. 23) et en 1966, il peut enfin prendre un poste à Copenhague pour être officier traitant d’illégaux. Gordievsky se plaît vraiment beaucoup au Danemark mais sa fonction n’est pas inconnue du contre-espionnage danois. En 1968, il est secoué par les événements de Prague et commence à se poser de plus en plus de questions sur le bien-fondé de son travail. Les Danois tentent le coup du « pot de miel » en envoyant un jeune homme le séduire. Ils avaient conclu faussement à l’homosexualité cachée de Gordievsky. En 1970, il retourne en URSS, à sa grande tristesse. Grace à un concours de circonstances, il revient à Copenhague en octobre 1972, toujours avec sa femme (même si leur mariage est déjà au point mort, p.44). Les Danois l’ont laissé revenir, avec une idée derrière la tête, et ils ont mis le MI6 dans le coup. Avec un peu de délais, Gordievsky entre au service de sa Gracieuse Majesté (p. 58), par idéologie, et renseigne les Britanniques sur les agents soviétiques en Scandinavie dont il a connaissances et les opérations en cours. Mais pour rendre les choses plus compliquées et dangereuses, il commence une relation avec une jeune soviétique travaillant pour l’OMS, Leila Aliyeva. Mais non seulement le KGB n’aime pas les aventures extraconjugales mais il aime encore moins les divorces … En 1979, il rentre à nouveau en URSS, divorce et se remarie avec Leila. Comme prévu, sa carrière en subit le contrecoup.
Mais il est de nouveau en selle trois ans plus tard, avec la possibilité d’aller travailler à Londres. Gordievsky débarque donc à Londres en juin 1982 avec sa femme et ses deux enfants. La collaboration interrompue en URSS peut reprendre, avec notamment la préparation de la rencontre Thatcher-Gorbatchev ou les manœuvres Able Archer 1983 qui sans ses renseignements auraient pu tourner à la guerre nucléaire. Jusqu’en 1985. En mai de cette année, il est rappelé à Moscou alors qu’il venait d’être nommé chef de poste. La chasse à la taupe avait été lancée quelques semaines auparavant, mais les preuves manquaient encore. Gordievsky est interrogé, son appartement est sur écoute, il est même drogué au sérum de vérité mais aucune confession n’est faite. Signe que rien n’est perdu, il n’est ni emprisonné à la Loubianka, ni torturé. Mais au premier faux pas, ce sera la balle dans la nuque. V. Vetrov, l’agent « Farewell » de la DST et lieutenant-colonel du KGB, avait déjà été exécuté en janvier. Il réussit à contacter le MI6 à Moscou qui lance une opération d’exfiltration préparée de longue date. Le 19 juillet (p. 274), il passe en Finlande dans le coffre d’une voiture de l’ambassade britannique après avoir été récupéré à une aire d’autoroute. Sa famille reste en URSS. Sa femme ignorait tout de ses activités. Ils ne se retrouverons que six ans plus tard, trois mois avant la fin de l’URSS.
Il est très difficile de reposer ce livre avant de l’avoir lu en entier. Il est extrêmement bien construit en plus d’être fantastiquement documenté. L’architecture du livre peut apparaitre comme déséquilibrée (la troisième partie du livre ne concerne que le rappel à Moscou en 1985 et l’exfiltration) mais elle rend compte de l’exploit réalisé. On parle de s’échapper d’un pays où la surveillance est constante, avec un domicile sous écoute et sous surveillance vidéo dans une emprise du KGB, où le passage de frontière est extrêmement long et surveillé (même pour des voitures diplomatiques), avec en plus le fait que les Soviétiques ont un droit de poursuite en Finlande, pays neutre. Tout ceci en étant bien sûr personnellement filé. Le facteur qui a fait la différence, c’est que le fugitif était un agent formé. Ainsi, on a le déroulé de l’opération d’exfiltration presque heure par heure.
Si une grosse place est ainsi octroyée à l’exfiltration, cela n’amoindrit pas les autres parties. On n’apprend bien évidemment pas en détail les renseignements que Gordievsky donne au MI6 lors de leurs rendez-vous, mais il est question des agents en Scandinavie avec leur histoire, aux agents et aux contacts en Grande-Bretagne (milieux parlementaires, syndicats). Le KGB n’arrive clairement plus à recruter comme dans les années 1930 le Komintern ou le NKVD pouvait le faire. Idéologiquement, le stalinisme, la répression à Budapest, le Mur de Berlin et le Coup de Prague ont fait de gros dégâts. La rémunération entre bien plus souvent en ligne de compte que la volonté de défendre la patrie du socialisme … En parallèle de la double-vie de Gordievsky, B. McIntyre sait aussi habilement mettre en parallèle celles d’autres acteurs, au nombre desquels les taupes soviétiques (ou qui aspirent à le devenir) sont au premier rang : Stig Bergling, Arne Treholt, Aldrich Ames ou encore Michael Bettaney. Le KGB londonien n’a jamais cru les renseignements que voulait donner M. Bettaney et A. Ames, employé par le FBI, a envoyé à la mort de nombreux agents pour pouvoir payer le train de vie de son épouse …
Le rôle de Gordievsky dans la conduite de la politique internationale du Royaume-Uni est aussi expliqué en détail, avec les conseils qu’il a pu donner à Thatcher quand elle a rencontré Gorbatchev (p. 199) mais aussi comment agir de manière idoine aux obsèques d’Andropoff. C’est lui qui démontre aux dirigeants britanniques et à leurs alliés que les dirigeants soviétiques croient en leur propre propagande en 1983 (p. 184).
Il y a bien sûr, du côté du référencement des sources, les limites dues au sujet mais la bibliographie reste impressionnante et en accord avec les connaissances très larges démontrées dans cet ouvrage. Les deux encarts photographiques sont un parfait complément au texte, avec des clichés personnels ou en provenance d’archives de services de renseignement. Si le lecteur est autant accroché, c’est bien évidemment que les 340 pages de textes sont très bien écrites, avec un peu d’humour léger et un niveau de langue élevé (et un vocabulaire parfois complexe). Le recrutement d’un agent peut ainsi être un ballet amoureux (p. 57).
Arrivé à la fin du livre, le titre bénéficie d’un autre éclairage : il n’est pas question de deux personnes différentes mais bien d’une seule et même personne, selon qu’on la considère depuis Moscou ou depuis Londres. Gordievsky est toujours sous le coup d’une condamnation à mort par contumace, il n’y a pas eu d’amnistie après 1991 et ce qui a pu arriver à d’autres anciens agents du KGB en Grande-Bretagne n’incite pas à ouvrir sa porte à des inconnus.
(un député écossais du Labour ne peut pas être recruté par le KGB p. 156 car personne ne le comprend avec son accent édimbourgeois … 8,5)
Biographie journalistique de Joe Petrosino par Stephan Talty.
Peur sur la ville.
Avec la seconde vague de migration italienne vers les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, une partie des pratiques criminelles est importée elle aussi. New-York est la ville la plus touchée, puisqu’elle est la ville rassemblant la plus grande communauté italophone du Nouveau Monde, que cette dernière est concentrée géographiquement (les générations suivantes, avec la hausse de leurs revenus, vont se disperser) et qu’elle est le port d’arrivée de ces immigrés. Venant en grande partie de régions d’Italie à peine intégrées au royaume où le gouvernement et ses agents n’avaient pas été franchement acquis à l’idée de modernité et de citoyenneté (avec ses protections), la petite colonie italienne se trouvait désarmée face au crime de plus en plus organisé. Ajoutant à cela un racisme très ancré dans l’administration et la police de la ville, très largement aux mains d’irlando-étatsuniens (eux-mêmes victimes du racisme des WASP), New-York était une très bonne base de départ pour la première génération de la mafia.
Un cap est franchi quand apparaît une organisation criminelle appelée la Main Noire qui se spécialise dans les enlèvements d’enfants, le chantage à l’incendie et le plastiquage de négoces de marchands récalcitrants. Si ces bandits sont un temps confondus avec les anarchistes (eux aussi très portés sur l’explosif et auteurs de très nombreux attentats dans tout le monde occidental à la fin du XIXe siècle) et si comme eux ils essaiment dans tous les Etats-Unis, leurs objectifs sont bien différents. On ne veut pas éliminer rois et présidents quand on est adhérent de la Main Noire, on veut gagner de l’argent en employant la violence à un très haut degré pour maintenir une population captive sous influence et dans la peur. Mais les autorités étatsuniennes ne prennent pas le problème à bras le corps, surtout parce que cela ne concerne presque que des immigrés italiens. Seul un policier sent le danger que représente une telle organisation bientôt présente dans toutes les grandes villes du pays : Joe Petrosino.
J. Petrosino est arrivé à New York à 13 ans, en 1873. Il est cireur de chaussures puis nettoie les rues avant d’entrer dans la police en 1883. Il est le premier étatsunien d’origine italienne dans ce cas. En 1895, grâce à l’adjoint à la police Théodore Roosevelt (par la suite président des Etats-Unis), il est nommé sergent et affecté au combat contre le crime à Little Italy. De toute la police new-yorkaise, il était le seul à connaître la langue et l’environnement. Il développe des méthodes personnelles, avec travestissement et utilisation de fausses identités. En 1905, il est promu lieutenant. Après beaucoup d’hésitations de la part de ses supérieurs, on lui confie la création et la direction d’une équipe d’inspecteurs italiens. A lui de conduire la lutte contre le crime dans Manhattan-Sud. Si tout ne marche pas à la perfection, son équipe de cinq inspecteurs enregistre des succès, entravant ce qui était une marche triomphale de la Main Noire. Mais la bataille administrative continue en coulisses même si Petrosino peut compter sur un commissaire comprenant une partie de ses objectifs et méthodes. Ce dernier l’envoie en mission en Italie au début de l’année 1909, a priori de manière secrète mais en vendant la mèche dans la presse. J. Petrosino noue des contacts sur place, voit sa famille en Campagnie, consulte des fichiers de justice (afin de pouvoir expulser des immigrés ayant déjà été condamnés) et tente de mettre sur pied un réseau d’informateurs. Mais à Palerme, il a trop d’ennemis, trop d’anciens de la Main Noire y ont été renvoyés suite à ses enquêtes et qui peuvent le reconnaitre. Il a peut-être été lui-même trop naïf et fier. Un soir, sur la Piazza Marina, il est assassiné.
Sa mort fait bouger les choses à New-York. Ses funérailles sont plus suivies que celles du président McKinley (dont il n’a pas pu empêcher l’assassinat en 1905), avec 250 000 personnes présentes (p. 254). Les idées de Petrosino sont acceptées après sa mort, mais seulement provisoirement et très vite son équipe d’inspecteurs italo-étasuniens est démantelée et les renseignements glanés en Italie restent inutilisés …
Même si l’auteur discute un peu de ses sources, rassemble quelques notes en fin de volumes (sans les renvois) et une sélection bibliographique, on ne peut pas qualifier cette bibliographie de scientifique. Mais c’est tout de même fait avec sérieux et cela a l’avantage d’être très agréable à lire, à deux doigts du prenant. Il y aurait un film basé sur ce livre en préproduction. L’auteur ne limite pas son propos à J. Petrosino mais possède une bonne connaissance du contexte historique et criminologique du début du XXe siècle. On voit même passer une citation de H.P. Lovecraft p. 17.
Un très bon aperçu de la vie de l’immigré italien à New-York au début du XXe siècle.
(des réactions contrastées face au terrorisme en 1905 …7/7,5)
En 1900, à Knossos en Crète, l’archéologue Arthur Evans fouille un palais dit minoen. Au cours de ses travaux, il met au jour plusieurs tablettes d’argiles inscrites. Rapidement, il conclut à la présence de deux types distincts d’écritures, jusqu’alors inconnus : le Linéaire A et le Linéaire B. A. Evans ne peut rapprocher aucun langage connu de ses trouvailles et ne peut au cours des années qui suivent (il meurt en 1941) arriver à aucune conclusion étayée dans ce domaine, même si le Linéaire B semble être beaucoup plus prometteur que le A en termes de compréhension. A la différence des hiéroglyphes égyptiens, aucune inscription bilingue n’est découverte à Knossos, ni ailleurs, et ce jusqu’à nos jours. On ne sait même pas en 1900 quel est le type d’alphabet employé : consonantique, avec des voyelles, syllabique, logogrammique ? La clef, s’il en est une, ne peut être trouvée que de manière inductive, par recoupements entre les tablettes.
En 1936, l’état de l’art a peu évolué et différentes théories s’affrontent toujours. A. Evans, souhaitant être le premier à percer le secret des tablettes, n’a publié que six des textes mis au jour (p. 23). Le jeune Michael Ventris, 14 ans, fils d’un colonel britannique et d’une mère passionnée d’art, visite une exposition consacrée aux civilisations grecque et minoenne à son école. A. Evans est présent, présente une tablette et insiste sur ses vains efforts pour la lire. Le jeune Michael montre son intérêt, un intérêt qui le poursuivra toute sa vie. Quatre années plus tard, il publie son premier article sur la question dans la revue American Journal of Archaeology (p. 33). Malgré un don des langues (il en pratique une dizaine), M. Ventris ne se dirige pas vers la philologie mais se destine à l’architecture. Les années de guerre (il est officier navigateur dans la RAF) freinent son cursus mais il est diplômé en 1948. Nouant des contacts dans le monde universitaire (pas toujours fructueux ni satisfaisants pour quelqu’un d’extérieur à ce monde), ayant accès à plus de tablettes (celles de Pylos, découvertes en 1939), affinant sa méthode et testant des combinaisons, l’avancée décisive est faite en juin 1952. M. Ventris a alors la preuve que le linéaire B est bien une forme archaïque de grec, ce que lui-même réfutait comme tant d’autres dans les années 1940 (p. 98). Il aurait tant aimé que ce soit de l’étrusque … Suivent un livre, des articles, de nombreuses conférences, une gloire internationale mais aussi une lassitude (le mystère n’est-il pas résolu ?) et l’envie de enfin pouvoir être complètement architecte. Il décède dans un accident de voiture en 1956, à l’âge de 34 ans.
Ce livre se démarque par une grande érudition dans le domaine de la découverte des langues anciennes (il y a de nombreuses comparaisons avec le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, des hiéroglyphes mayas ou du cunéiforme, comme à la p. 80 par exemple) et la proximité de l’auteur avec certains acteurs de cette aventure scientifique d’avant le temps de l’informatique. On peut lui reprocher son absence de notes mais l’auteur explique son choix en fin de volume (p. 160). Mais cela n’enlève pas une petite frustration … La variété des sources et leur nombre est néanmoins appréhendable à la lecture. C’est écrit dans un anglais très châtié, peut-être pour coller à l’époque et au niveau social de M. Ventris (sa mère possède des Picasso). La volonté de M. Ventris de faire coller le Linéaire B à l’étrusque est à notre sens expliqué de manière cohérente (se détacher d’un classicisme aryanisé dans les années 30 et 40, p.40, de manière plus émotionnelle que rationnelle) mais l’auteur peine à éclairer le lecteur dans la répartition entre logique et intuition dans la méthode employée pour le déchiffrement (p. 156 par exemple). Il est très souvent question du génie de M. Ventris mais l’explication nous semble toujours trop courte. La comparaison avec Champollion est toutefois intéressante (p. 12-13). Dans une conclusion générale, l’auteur démontre enfin que l’un des plus grands mérites de M. Ventris est d’avoir eu le courage et/ou la clairvoyance d’abandonner l’hypothèse qu’il chérissait depuis le début : le Linéaire B n’est pas de l’étrusque, c’est bel et bien du grec.
De nombreuses illustrations accompagnent le texte et chacun peut donc se faire une idée des difficultés mais aussi de voir certaines des étapes de l’avancement vers le déchiffrement. Des conseils de lecture et un index occupent la fin du volume.