Approaches to Ancient Etruria

Acta Hyperborea 16
Actes des journées nordiques d’étude sur l’Etrurie des 15 et 16 novembre 2018 à Copenhague édités par Mette Moltesen et Annette Rathje.

Qui sont ces serpents?

Les pays méditerranéens n’ont jamais eu le monopole de la recherche sur l’Antiquité classique (sans même aller jusqu’au différent toujours pendant entre la Grèce et la Grande-Bretagne à propos des marbres du Parthénon) et ces actes du colloque tenu à Copenhague le montrent à plus d’un titre. Rassemblant douze contributions de chercheurs danois, norvégiens, suédois et finlandais (mais une allemande et une italienne se sont subrepticement glissés dans ce groupe nordique) sur des sujets très divers, le recueil permet aussi au lecteur de comprendre comment l’art étrusque s’est répandu au Danemark et qui en furent les instigateurs (comme c’est déjà brièvement abordé dans l’introduction).

Un premier article pourtant assez étrange, détonnant même. Il traite de poteries proto-villanoviennes (XIIe-Xe siècles av. J.-C.) trouvées à San Giovenale (dans la province de Viterbe) que l’auteur souhaite attribuer à la culture dite de Terramare (XVIIe-XIIe siècles a.C., mais dans la vallée du Pô). D’une certaine manière l’article semble incomplet, parce que manquent les éléments qui devraient convaincre le lecteur que la datation du site doit être réévaluée et qu’un hiatus a eu lieu à l’époque villanovienne avant que le site ne soit de nouveau occupé à la période orientalisante (milieu VIIIe siècle). L’évocation de la chute de Troie et le fait que le Linéaire A soit du proto-étrusque (p. 28), en plus de l’absence de références aux travaux de D. Briquel sur les Pélasges, ne jouent pas en faveur de la crédibilité du propos qui vise in fine à prouver que la culture de Terramare est en fait déjà étrusque sans être villanovienne …

L’article suivant s’intéresse aux moulures architectoniques dans l’architecture étrusque et romaine d’époque républicaine. C’est la présentation d’un travail de grande ampleur, commencé dans les années 1950 et qui continue au XXIe siècle et qui a pour but de mesurer et décrire les différents types de moulures architectoniques présents en Italie centrale pour ainsi détecter des schémas géographiques ou temporels. Cela peut être aride mais il y a des résultats (il n’y a pas deux moulures identiques en Etrurie p. 40, les choix sont locaux et non pas chronologiques, impliquant des datations pouvant courir sur sept siècles) et il est toujours plaisant de tomber sur un petit temple que l’on connaît mieux que les autres.

Le chapitre suivant s’intéresse à l’image en contexte étrusque, avec la réinterprétation de représentation de scènes figurées (sur des objets tels des fourreaux), à la question des hybridations dans le domaine funéraire, aux simulacres (p. 100) puis enfin aux urnes cinéraires qui deviennent des canopes. Le tout pour arriver à la tombe comme demeure et espace liminal. C’est très concentré, cela saute de thème en thème de manière très rapide mais on voit tout de même où veut aller l’auteur. L’article qui lui fait suite reste dans le domaine de l’iconologie avec la réinterprétation de l’oinochoé Tragliatella, datée de la fin du VIIe siècle a.C. et trouvée à Cerveteri. L’auteur conclut à la représentation du curriculum vitae d’une femme nommée Thesathei, sans doute la propriétaire de la tombe où a été trouvé le vase. Toujours dans la thématique de la représentation des Enfers, l’article suivant décrit et analyse une plaque de bronze de la fin de la période orientalisante, entre hybrides et animaux nourissants et chassants (le loup comme animal transitionnel p. 145), montrant peut-être les goûts pour l’Orient de la famille propriétaire de la tombe (à Colle del Forno).

Puis l’on passe à ce qui, à notre sens, est parmi les meilleurs articles du recueil et qui traite des masques dans les tombes étrusques. L’auteur y insiste sur la signification funéraire du masque en Etrurie, sur les parallèles entre le personnage masqué de Phersu et le satyre (encore une grécisation de surface selon l’auteur p. 168) et finalement l’importance d’attirer sur soi l’attention des démons (par le rire et les outrances en premier lieu) pour permettre un passage sûr du défunt dans l’au-delà. Dans cet article on a aussi l’explication des différences entre théâtre romain et théâtre grec (le dionysisme est funéraire en Etrurie p. 170) et le pourquoi des larges coupes à boire retrouvées en contexte funéraire (et représentées sur les murs des tombes peintes). La coupe surdimensionnée devient le masque mais aussi la partie supérieure de l’urne biconique (p. 180-181), une impression démultipliée quand des yeux sont peints sur ladite coupe, une pratique grecque favorisée semble-t-il par la clientèle étrusque (p. 173-176).

Le septième article du volume tente de faire le point sur la question de savoir si l’on peut, à l’aide des représentations figurées, déterminer une pensée du paysage en Etrurie. Pour l’auteur, la question reste ouverte mais l’étude permet des considérations sur les canards et les pigeons peints dans les tombes jusqu’à la période archaïque, ou sur la grande présence des colombes.

L’archéoaccoustique est l’objet du chapitre suivant, avec un catalogue des différents instruments retrouvés ou représentés en Etrurie puis une description des différentes situations où de la musique peut être jouée : funérailles, banquet, chasse, sport, guerre et rites religieux. Des choses assez basiques mais le résumé est bien fait (sans citer J. Heurgon hélas …). Puis l’on retourne dans les tombes avec une étude architectonique et des emplacements peints sur les parois avec une étude limitée à Tarquinia (il y a 6100 tombes rien que dans la nécropole des Monterozzi à Tarquinia p. 258), entre horizontalité et verticalité, qui trace très bien l’évolution sur trois siècles. Quant à adhérer aux conclusions sur les mouvements du défunt, nous serons plus réservés. Suit une très belle étude sur le Sarcophage du Magistrat (de Cerveteri), elle même suivie par une très intéressante analyse épigraphique mentionnant la divinité CavaΘa Seχ (sur un skyphos qui aurait été retrouvé à Orvieto). Cette divinité est associée à Śuri, sorte de dieu apollono-chtonien. Les deux bénéficient d’un culte à Pyrgi, sans que l’on puisse encore mieux définir ses attributs à une époque (archaïque) où « l’étiquettage grec » commence à peine.

Arrive un des sommets (à notre sens) du recueil avec l’étude prosopographique de la circulation par le mariage des femmes nobles dans toute l’Etrurie, signe d’alliances interfamiliales débordant le cadre des cités. Il y a de ce côté là de belles choses possibles, dans une spécialité qui semblaient depuis très longtemps passée de mode. Pour achever le volume, il reste au lecteur à lire un bel article sur la question du portrait sur les urnes de Volterra (dont le grand nombre permet la sérialisation) avant de passer à quatre miroirs de la collection rassemblée par le sculpteur danois B. Thorvaldsen (dont des miroirs remaniés par des faussaires) et leur influence sur l’œuvre de l’artiste, un étudiant assidu de l’Etrurie à l’origine de la collection étruscologique copenhaguoise en plus du Musée Grégorien Etrusque du Vatican (le dernier chapitre).

Très richement illustré, bien équilibré en terme de sujets, producteur d’exclamation et de perspectives, voilà des actes qui sont un plaisir à lire. Comme toujours, tous les arguments avancés ne sont pas également convaincants (Terramare, l’explication du terme étrusque « lupu » p. 144) mais nous sommes loin des idées très aventureuses que l’on peut lire ailleurs. Suivez notre regard … Pour chaque article, des notes et une bibliographie récente sont fournies et si les public visé est celui des spécialistes, la clarté des propos permet à un lectorat plus novice mais intéressé d’accéder lui aussi à quelques belles pépites.

(l’oriental Maître des Animaux est remplacé par l’Ami des Animaux dans la Tombe des Lions Peints de Cerveteri où ces derniers sont caressés plutôt qu’étranglés …8)

The Gods, the State and the Individual

Réponse aux critiques formulées à l’encontre de la religion civique romaine par John Scheid. Paru en français sous le titre Les Dieux, l’État et l’individu. Réflexions sur la religion civique à Rome.

Souffle petit !

Dans le débat toujours vivant portant sur la religion romaine, des voix postulant que la religion civique romaine ne serait en fait pas une « vraie religion » mais une coquille vide ont pris plus de poids au début du XXIe siècle (p. 42). En plus d’être une fiction, la religion romaine ne serait que rituels vains et instruments de domination d’une élite, dont le peuple romain serait écarté. Son vide émotionnel supposé la disqualifierait. Pour J. Scheid, spécialiste de la question au Collège de France, ces critiques font trois erreurs en plus d’être submergés par l’exemple du christianisme : ils ne prennent pas en compte ce qu’est vraiment une cité antique, ce qu’est l’individu avant le Moyen-Age et ce que sont les religions dans un monde de cités-Etat (p. 4).

En onze chapitres, l’auteur va donc défendre une conception historique de la religion romaine. Il commence par définir ceux qui critiquent ses positions, en retraçant leurs influences (chez Georg Wissowa par exemple, du très fameux dictionnaire Pauly-Wissowa) en partant du Romantisme et de la dialectique hégélienne. L’auteur ne cache pas plus être inspiré par un courant proche de l’anthropologie sociale, avec G. Dumézil et J.-P. Vernant (à qui le livre est dédié) puis livre quelques commentaires préliminaires sur les critiques, premièrement dans le choix des termes de ces dernières (p. 11). Le concept de religiosité appliqué aux religions antiques (mais aussi à d’autres) est sévèrement attaqué.

Puis dans un second chapitre, l’auteur porte son attention sur le mythe du déclin de la cité-Etat après la bataille de Chéronée (en 338 a.C., erreur sur la date p. 32). Pour les critiques de la religion civique il est évident que celle-ci ne saurait être sans cités (cadre de l’unification allemande au XIXe siècle, p. 29). Mais si celles-ci ne disparaissent pas … Pour l’auteur, c’est l’évidence puisque l’empire romain est un agrégat de cités aux statuts différents sous l’égide d’une seule cité, Rome. Le chapitre suivant va plus encore dans le particulier et s’attache à décrire la place de l’individu au sein des cités. L’individu n’est pas que devoirs et droits civiques (ou tribaux, d’homme libre ou non, tout dépendant de son statut), il est aussi inséré au sein d’une famille dont la dimension juridique n’est pas à négliger (p. 34). L’Edit de Caracalla de 212 p. C. qui fait citoyen tout homme libre de l’Empire ne change pas cet état de fait (p. 39).

Le quatrième chapitre vise à démontrer que la religion civique n’est pas juste le discours de l’élite urbaine (qui fournit magistrats et prêtres). J. Scheid démontre dans ce chapitre que le culte civique est rendu de manière publique, avec un minimum de personnes présentes (comme le minian juif) en plus de l’être au nom du peuple. Pour l’auteur ces arguments sont surtout le reflet d’animosités d’auteurs du XIXe siècle à l’encontre du catholicisme (p. 49). Le chapitre suivant interroge le rapport entre religion et identité, avec le fait que des chercheurs ont reproché à la religion romaine de ne pas avoir réussi à forger une identité romaine (mythes, rites, philosophie et christianisme sont très clairement séparés p. 52). Mais beaucoup des cultes ne sont pas des cultes publics et sont limités à des régions ou des catégories de personnes. Il n’y a pas d’universalisme (p. 65). Mais pour ce qui concerne les cultes publics, la participation de tous les habitants de condition libre est requise. Des habitants, et pas seulement les citoyens du lieu (p. 66).

La question de la destination des rituels est traitée dans le sixième chapitre. Cela permet à l’auteur de revenir sur le caractère public des cultes civiques, par délégation ou non. Au peuple romain peut être associé la famille impériale mais aussi des alliés. Le Sénat exerce un contrôle sur les cultes, autorisant l’expression publique de certains ou la répression d’autres (en cas de troubles à l’ordre public). Ce dernier thème est central dans le septième chapitre, avec la gestion de l’impiété par les pouvoirs publics. Le huitième chapitre s’aventure dans les autres aspects religieux à Rome, notamment familiaux mais aussi locaux. L’initiation à un culte à mystères dans une ville ne vaut ainsi pas pour une autre localité (p. 109) et l’interprétation des rites peut varier dans le temps (les Parilia p. 111). De même, intégrer un culte était assez simple alors qu’en sortir était bien plus difficile, du fait des implications socio-professionnelles que cela avait.

Le neuvième chapitre revient à la principale critique contre la religion romaine, celle de la religiosité et de l’émotion. Mais il faut prendre en compte que le lien qui unit le dieu au citoyen est celui qui unit le patron au client, une relation d’obligations mais dont les émotions ne sont pas absentes (p. 115-117). La dixième partie de l’ouvrage se pose la question du changement religieux à Rome à la fin de l’Antiquité. Pour l’auteur, les cultes dits orientaux (cultes guérisseurs, mithracisme) ne préfigurent en rien l’irruption du christianisme jusqu’au plus haut niveau de la société. Ces cultes orientaux se révèlent par ailleurs moins différents des autres que ce que l’on a supposé, et finalement marginaux (géographiquement ou limités à des catégories sociales précises). Le dernier chapitre est une conclusion déguisée, qui enfonce le clou du côté de la méthodologie et des incohérences de la critique (rituels sans émotion, cela vaut aussi pour le judaïsme et l’islam ?). Suivent les notes et un index.

Ce livre n’est pas qu’un plaidoyer. C’est aussi un très bon précis sur la religion romaine (ou les religions romaines, ce qui serait peut-être plus exact). Tout n’y est bien sûr pas, mais cela reste très large. La partie en plus, c’est la partie historiographique et elle n’est pas moins intéressante que le reste. L’auteur y dévoile son arrière-plan méthodologique, peu amateur de la déconstruction stérile et des « studies », un danger pour les humanités à son sens (p. xx, p. 2). Les critiques (souvent S. Krauter, comme p. 97) font aussi montre d’un sérieux problème avec l’altérité, ce qui est tout de même problématique pour des historiens ou des anthropologues (p. 46). Les exemples du livre sont plutôt originaux et cela permet au lecteur de se familiariser un peu avec le sujet des deux thèses de J. Scheid, les Frères arvales, un collège sacerdotal romain très lié à la maison impériale.

Le traducteur en anglais est enseignant à l’université de Chicago. Le fait qu’il ne soit pas traducteur professionnel permet l’écriture d’une préface d’excellente tenue mais rend le texte un peu lourd et par moments peu immédiatement compréhensible.  On ne sait pas toujours qui critique quoi … Mais ce livre montre le toujours criant déficit de traductions à destination du monde anglophone (p. xvi). Malgré les défauts de la traduction, ce livre se lit facilement, nécessitant finalement peu de connaissances particulières mais plus une culture historique générale d’assez bon niveau.

(un esclave possesseur d’esclave peut être actif religieusement dans un cadre privé p. 139 …8)

Sparte

Histoire politique et sociale de la cité de Sparte jusqu’à la conquête romaine par Edmond Levy.

Une assiette pas toujours aussi bien remplie.

Encore un ouvrage, certains diront même un classique, que nous aurions dû lire bien avant … Ce manuel a pour but de dégager autant de vérités que faire se peut au sujet de Sparte, la cité qui plus encore qu’Athènes, dominé l’espace grec antique et qui fut le point de départs de beaucoup de mythes, tant anciens que modernes (son égalitarisme, sa frugalité, etc.) qui ont donné corps à un « mirage spartiate ».

L’auteur commence son propos avec un rappel méthodologique jamais inutile, portant principalement sur le danger de l’hypercritique des sources (conduisant à l’a-historisme). Pour E. Levy, il y a une présomption de vérité des sources (p. 8) et c’est au critique d’apporter la preuve de l’invalidité, partielle ou totale. Comme il ne peut y avoir de vérité  absolue et éternelle en Histoire, de siège assuré pour l’historien, l’auteur déclare ne pas hésiter à entrer dans les détails dans ses démonstrations. Et tout au long de l’ouvrage, il se tiendra à cet axiome avec une maestria consommée.

Sans surprise, le premier chapitre est celui de la naissance de Sparte. A une Sparte achéenne (celle d’Homère) succède une Sparte dorienne après le retour des Héraclides (l’archéologie accrédite l’idée d’invasion au XIIe siècle avant J.-C. , p. 16). Une fois la plaine de Sparte conquise et les cinq bourgades originelles ainsi unifiées, Sparte se lance à la conquête de la vallée de l’Eurotas, puis au VIIIe siècle de la Messénie voisine. Au VIIe siècle, l’Etat laconien est formé, rassemblant l’espace lacédémono-messénien et les cités dites périèques (laconiennes mais pas spartiates). A partir du Vie siècle, Sparte étend encore plus loin son influence dans le Péloponnèse en construisant un système d’alliances appelé Ligue du Péloponnèse par les historiens modernes. De l’époque archaïque date aussi la mise en place du régime spartiate (avec ses deux rois, ses éphores, sa gérousie et son assemblée) et son idéologie, révolutionnaire si l’on considère les voisins de Sparte, qui assigne les qualités aristocratiques à tous les citoyens (comme cela est visible chez le poète Tyrtée) : être Spartiate c’est devoir être le meilleur, mais collectivement, pour la cité (p. 36-45).

E.Levy s’intéresse ensuite à la structure sociale spartiate, en commençant par les trois composantes principales de la cité stricto sensu. A tout seigneur tout honneur, l’on débute avec les Spartiate, leur éducation (agôgè, pédérastie et kryptie), le repas commun des sissyties et comment ces dernières fonctionnent, le lot de terre (kléros, fondement de la prétendue égalité spartiate), la place de la femme et la vie religieuse (marquée par son archaïsme). Pour E. Levy, les observateurs antiques ont à partir de ce tableau beaucoup vu une cité bien ordonnée, où l’on enseigne dès l’enfance l’obéissance aux magistrats et l’honneur, dans une communion sans cesse renouvelée au travers des chants et du vote par cris. Mais on peut aussi y voir une société où la surveillance de tous par tous, au code vestimentaire strict, conduit les citoyens à se cacher pout thésauriser. Société de conformisme, conservatrice et collectiviste, mais dans laquelle il faut constamment se distinguer (p. 112).

La seconde partie de la société, ce sont les Hilotes. Esclaves appartenant à la cité, attachés à la terre, ils sont principalement en charge de la production agricole et ne sont ni cessibles à l’extérieur ni affranchissables (p. 118), sauf par la cité. Maltraités de différentes manières, ils sont aussi redoutés par les Spartiates (qui au Ve siècle craignent des révoltes). La dernière partie de l’Etat laconien est constitué des Périèques. Ceux-ci habitent des cités dépendantes, issues vraisemblablement de colonisations, de conquêtes et d’associations, au nombre supérieur à 80. Les Périèques ont la nationalité lacédémonienne mais n’en ont pas la citoyenneté, où alors de seconde catégorie (mais possèdent néanmoins leurs terres). Il est fort vraisemblable que leurs cités soient majoritairement organisées sur un modèle oligarchique (au vu des volontés de Sparte pour les cités de la Ligue du Péloponnèse). Ils fournissent des hoplites ou de l’infanterie de marine et peuvent être envoyés combattre sans la présence de troupes spartiates avec eux. Toujours supérieurs numériquement aux Spartiates, ils leurs sont fidèles jusqu’aux années 370-369 (invasion thébaine, p. 154) parce qu’ils partagent avec eux de nombreuses valeurs et profitent d’être dans l’ensemble dominant la Grèce à de nombreuses reprises.

Enfin, E. Levy passe en revue les catégories marginales de la population lacédémonienne qui n’entrent pas dans les trois catégories qu’il a amplement décrites auparavant. Les Brasidéens et les Néodamodes sont issus d’affranchissements massifs pour services militaires rendus, les mothakés (libres dans la clientèle d’un noble), mothônés (anciens Hilotes), trophimoi (enfants d’aristocrates étrangers pro-spartiates) sont des individus ayant bénéficié de l’éducation spartiate sans être des Spartiates et qui bénéficient à l’issue de leur formation de la condition d’homme libre mais de condition souvent inférieure (p. 155-159).

Les bases ainsi posées, l’auteur s’attaque à la description de l’organisation politique de la cité de Sparte à l’époque classique (troisième chapitre). Les rois, au nombre de deux, provenant de deux dynasties distinctes, sont désignés par hérédité. Ils ont une fonction religieuse très importante et ils ont en charge la conduite des opérations de guerre, mais sous le contrôle des éphores. La royauté subit une profonde crise au Ve siècle, avec de nombreux procès intentés contre eux et l’importance de plus en plus grande de la fonction de navarque (amiral, p. 183). Les éphores sont peut-être à Sparte ceux qui ont le plus grand pouvoir. Elus annuellement, ce sont eux qui décident des plus grandes affaires, de l’ordre public, des mœurs (en une sorte de gouvernement décidant à la majorité). Ils surveillent ainsi toutes les catégories de la population, rois y compris. Leur pouvoir coercitif est sans appel, et est de leur ressort la majorité des affaires judiciaires. Ils préparent les débats de l’assemblée, la préside et font appliquer ses décisions. La gérousie quant à elle recrute ses 28 membres parmi les vieillards de plus de 60 ans (donc plus astreint au service armé), qui sont élus à vie. Ils sont un conseil à pouvoir juridique et de conseil, qui permet une stabilité entre les deux pôles que sont les rois et les éphores. Enfin, dernière composante du système politique spartiate, l’assemblée vote les lois après débat (du moins pour ceux qui ont le droit d’y prendre la parole, p. 216).

Le chapitre suivant analyse les relations entre Sparte et le monde extérieur du milieu du VIe siècle à 362. Ces contacts se font en premier au travers de la Ligue du Péloponnèse, qui d’alliance inégale entre Sparte et différentes cités se transforme petit à petit en alliance dotée d’un conseil à partir de 505, ce qui n’évita pas les conflits internes. Sparte a bien entendu des relations avec les Perses, que ce soit conflictuelles ou bénéficiant de leur appuis contre Athènes. Avec cette dernière, les relations ne sont pas toujours tendues. Athènes est même un moment membre de la Ligue. Après la bataille de Platées (480, opposant les Perses à une alliance panhéllénique), l’opposition est souvent frontale, voire tourne à la guerre (entre 431 et 404 par exemple). En 404, Sparte peut imposer une constitution oligarchique à Athènes. Mais d’autres puissances se développent au IVe siècle, parmi elles les Thébains réussissent en 370 à envahir le territoire spartiate, avant que la Macédoine de Philippes II ne mette tout le monde d’accord en 338.

Le IVe siècle est une période de lente érosion de son pouvoir pour Sparte (chapitre suivant). Suite à l’invasion thébaine de 370, Sparte perd la Messénie, soit la moitié de son territoire. Sparte n’est cependant pas anéantie, surtout pour ne pas laisser un vide trop grand. Mais Sparte doit affronter des crises internes, avec au premier rang de celles-ci, une inégalité de plus en plus grande et une réduction continue du nombre de ses citoyens de plein droit (p. 263, p. 269). A cela s’ajoute une crise morale, due à la victoire de 404. Ces difficulté conduisent à une succession de révolutions, qui vont chaque fois plus loin que la précédente, au point que la dernière, conduite par Nabis au début du IIe siècle, élimine le dernier roi et libère des Hilotes en grand nombre après avoir à nouveau redistribué les terres. En 146, les Romains arrivés à la faveur des interminables conflits qui agitent le Péloponnèse au début du IIe siècle, sont maître de la Grèce.

La conclusion, qui rappelle la singularité de Sparte, Etat constitué de plusieurs cités, précède des cartes, une brève chronologie, une bibliographie indicative et un index.

Ce livre (de 320 pages) s’adresse à un lecteur qui a déjà une bonne idée de l’histoire grecque aux époques classiques et hellénistiques. Il n’y trouvera rien concernant l’art laconien, ce dont s’excuse l’auteur en introduction. Les commentaires de documents sont clairs et apportent beaucoup aux explications que donnent E. Levy. Ce dernier ne cache pas au lecteur les autres lectures possibles de ces documents, comme il mentionne très souvent les avis auxquels il s’oppose, ou qu’au contraire, il suit. Les conclusions à la fin de chaque chapitre, voire de parties de chapitre, résument très clairement les idées exposées avec une très grande clarté précédemment.  Le tout se lit avec aisance, avec un appétit (de Delphes) qui vient en mangeant. Un peu plus de cartes, réparties à des endroits stratégiques du texte, aurait été une grande aide cependant.

Un excellent manuel universitaire, assez isolé dans la production francophone, qui ravira son lecteur.

(les Dioscures que l’on transporte sous forme d’amphores, c’est particulier p. 107 … 8,5)