Les Cathares, ennemis de l’intérieur

Essai d’histoire médiévale de Arnaud Fossier.

Mieux vaut Cathare que jamais.

On peut se demander ce qui n’est pas cathare du côté de Carcassonne. Du restaurant au bois de chauffage, le marketing s’y base dans de très grandes largeurs sur ce seul mot qui doit autant évoquer le local, l’étrange, la victime et la défiance envers Paris. Ils sont les gentils de l’Histoire, ceux qui ont été brûlés par l’Inquisition et tués « par les loups venus du Nord » comme c’est dit au son et lumière des châteaux de Cabaret. Le terme est donc chargé, et c’est pour cela que l’on peut être assez sûr qu’Arnaud Fossier n’a pas écrit ce livre pour se faire des amis dans le Sud-Ouest de la France. Mais Alessia Trivellone non plus ne se cherchait pas d’amis (elle a organisé une exposition sur l’inexistence des cathares en 2018), et en plus elle enseigne à Montpellier, pas en la lointaine Bourgogne.

Une nouvelle religion, d’inspiration dualiste et manichéenne, peut-elle avoir surgi à la fin du XIIe siècle dans le Sud-Ouest du Royaume de France, sans signes avant-coureurs ? Pour A. Fossier, il n’y a rien de tout cela. Ceux que les clercs appellent cathares de manière postérieure sont principalement les perdants de la Réforme grégorienne de la seconde partie du XIIe siècle. Cette dernière, combattant le nicolaïsme et la simonie (et en voulant en plus affirmer le pouvoir temporel de l’Eglise tout en cherchant à contrôler des actes sociaux qui auparavant étaient hors sacrements comme le mariage), coupe de nombreux petits nobles de revenus cléricaux locaux, entraînant une hausse des sentiments anticléricaux en retour. A ces déçus de la campagne s’ajoutent des éléments des couches marchandes des villes dont les activités de change et de commerce sont condamnées par l’Eglise et dont les perspectives d’ascension sociale sont sérieusement réduites. Des groupes se seraient alors formés, non seulement en Occitanie, mais aussi en Rhénanie, à Lyon, en Italie, qui restent chrétiens mais cherchent à mener une vie plus évangélique. Le Christ sans l’Eglise, un schéma qui pourra se répéter.

Ces petites communautés sont donc chrétiennes mais dissidentes, car très critiques du clergé « romain ». La réaction prend d’abord la forme du dialogue au sein des évêchés, puis la tactique change avec des prêches appelant au retour dans le giron. Devant le relatif échec des tournées de prédication, Rome prend la main et dépêche des équipes d’inquisiteurs, appuyées en théorie par les autorités séculières. Ces dernières ne sont pas toujours les bienvenues, pour la simple raison que de trouver des hérétiques chez soi n’est jamais plaisant et il est toujours mieux d’en trouver chez l’adversaire. Les cathares deviennent des hérétiques, parce que leurs adversaires les dénomment ainsi, enfermés dans les schémas de pensée des sources de leurs manuels d’hérésie qui s’abreuvent aux auteurs orthodoxes de la fin de l’Antiquité (et donc confrontés à d’autres phénomènes). D’où les références au manichéisme qui deviennent un lieu commun dans la littérature inquisitoriale. De ce que pensent les dissidents il n’y a aucune trace écrite contemporaine et c’est ce biais dans les sources à disposition des historiens que veut faire ressortir A. Fossier.

Avec l’Inquisition vient la répression, plus ou moins sévère selon les endroits (le procès pouvant transformer la sociabilité en faute p. 125), avec des manœuvres politiques diverses (dans le Comté de Toulouse, le pape aussi veut avoir son influence, qui peut aller contre les buts de l’Inquisition). En environs 80 années, les Cathares apparaissent puis disparaissent des sources, avec sans doute un retour dans le catholicisme traditionnel à cause de la répression (l’Inquisition est passée à autre chose en 1320 p. 15) mais aussi des offres de nouvelles manières de vivre sa foi que proposent les ordres mendiants. Sans institutions, point de pérennité.

En quatorze chapitres enlevés, A. Fossier dresse autant que ce peut le portrait vaporeux de ces mouvements dissidents insaisissables et disséminés dans de nombreuses parties de l’Europe, faisant un sort aux origines orientales et à la religion non-chrétienne. Le propos est direct, avec de nombreuses notes (mais pas trop non plus) pas uniquement constituées de notices bibliographiques, et commençant avec d’éclairantes mises au point méthodologiques (les registres inquisitoriaux p. 164) et historiographiques. Il est par exemple critique de Leroi-Ladurie, qualifié de « nostalgique » de la campagne d’avant (p. 160-161). Les jeux politiques (population d’Albi voulant sauvegarder ses privilèges et s’appuyant sur le pouvoir royal contre théocratie épiscopale p. 143-147) sont bien mis bien en relief par l’auteur. La religion n’est pas le seul point de conflit dans les villes et les campagnes à la fin du XIIe siècle. Avec 170 pages de texte, c’est presque un peu court, et l’usage du point médian dispensable mais ces pages apportent un très utile rafraîchissement des connaissances pour ceux à qui on n’avait présenté un peu rapidement que la version « hérétique » des choses.

(c’est le discours des clercs qui fait surgir l’hérésie et légitime les nouveaux sacrements p. 59 …8)

Sociétés secrètes

Leur véritable rôle dans l’Histoire
Ouvrage de vulgarisation historique de Vincent Mottez.

Mais pas de franc-macs’ …

Des capuches, des mots de passe, des cryptes, de grands desseins et vous avez là un bel exemple de sociétés secrètes. Ou des rôlistes en balade ? Avec V. Mottez ce sont clairement des groupements de personnes qui craignent la répression du pouvoir politique qui sont décrites, dans un large spectre chronologique et géographique, avec des cas variés et même inattendus, sans chercher du tout l’exhaustivité.

Assez étonnamment, le voyage commence avec les pythagoriciens, ces disciples du philosophe micrasiatique Pythagore, qui essaiment dans tout le bassin méditerranéen. Peut-on vraiment parler de société secrète ? Ou est-ce un courant philosophique, certes à l’influence persistante ?

L’auteur propose ensuite diverses camarillas, en commençant par le Moyen-Age et les Assassins (voir ici). Rien de bien nouveau, mais milieu des années 2010 aidant, l’auteur est contraint de faire des parallèles avec Daesh et Al-Qaida. Puis vient la Sainte-Vehme (les méchants dans le Chevalier de Wielstadt), qui est tout de même moins connue. Sorte de tribunal secret actif en Westphalie au Bas Moyen-Age, par moments reconnue par l’empereur malgré son empiétement sur ses propres tribunaux, cette société secrète en charge de l’ordre public aurait eu plus de 100 000 membres ans tout l’empire au début du XVe siècle.

On passe ensuite à l’Inde et aux Thugs, qui aurait été une société secrète religieuse assassinant des voyageurs en les étranglant et dont l’existence est portée à la connaissance du public britannique en 1830. Puis l’on revient en Europe avec les Rose-Croix au XVIIe siècle, nés sans doute dans les cercles universitaires de Tübingen (d’une taille très difficile à apprécier, si jamais elle a vraiment existé) et à la grande postérité. On ne saurait ensuite passer outre les Illuminatis, célébrités parmi les célébrités, fondés là encore en milieu universitaire, mais en Bavière en 1776.

L’Ordre des Chevaliers de la Foi se concentre moins sur l’ésotérisme et poursuit un but plus politique : le retour de la monarchie en France pendant le Premier Empire. Les Carbonari ont aussi des buts politiques, mais assez opposés. Présents dans toute l’Europe (mais nés en Franche-Comté selon l’auteur), ils sont surtout connus pour leur action en Italie et pour compter un empereur parmi leurs rangs en la personne de Napoléon III. Autre style dans le chapitre suivant avec l’Aube Dorée, une émanation du Royaume-Uni de la fin du XIXe siècle opposé au scientisme et à la réputation très liée à son membre le plus connu, Aleister Crowley. Bizarrement, le cas suivant est la mafia sicilienne …. Sortie de route ? On revient dans le thème avec la Société de Thulé, fondée à Munich en 1918, d’inspiraton völkisch et néopaïenne (mais pas trop aimée par le nazisme, plus porté sur la science). Enfin, pour finir, il y a quelques pages sur la fraternité des Skull and Bones, née à Yale en 1832 et sa capacité à accélérer les carrières aux Etats-Unis.

Avec son côté marronnier en plus long, on ne s’attend pas à de la grande science et c’est bien le cas. Cependant, c’est assez bien écrit, pas si mal recherché (mais on ne saura pas où) et on apprend tout de même des choses (la Franche-Comté). La question du sous-titre n’est bien évidemment pas abordée, en plus du fait que cette question est évidemment sans réponse. Il y a donc un contraste fort entre la couverture racoleuse et un texte globalement mesuré, même si, on l’a vu, certains choix peuvent interroger. Un bon livre de journaliste, pour des moments pas prise de tête.

(ik y aurait tout de même 40 000 carbonari en France au milieu du XIXe siècle …6)

Odin

Der dunkle Gott und seine Geschichte
Von den Germanen bis Heavy-Metal
Histoire religieuse et culturelle du dieu Odin par Klaus Böldl.

Si tu as peur, tu peux voler !

Deux corbeaux, une lance, un large chapeau, un long manteau et un œil manquant quand son visage sort de l’ombre. Voilà du beau marketing ! Le mystère, la puissance voilée, une vie aventureuse, voilà l’image du dieu Odin qui s’est imposée à nous, grâce ces dernières années à des films ou des livres, comme le American Gods de N. Gaiman. Mais que disent les sources de ce que le monde aujourd’hui voit comme une sorte de Zeus scandinave ? Quel est la place d’Odin en Scandinavie pendant le Haut Moyen-Age, quel est son usage dans la littérature islandaise écrite par des chrétiens à la fin du Moyen-Age ? Ce sont ces questions, et bien d’autres, auxquelles K. Böldl (qui enseigne la scandinavistique à l’université de Kiel) propose des réponses dans un livre qui parcoure les siècles, entre l’Antiquité et le XXIe siècle.

Et pourtant cela commence mal : chez Tacite le dieu principal des Germains est Mercure. Est-ce la même divinité ? L’auteur détaille ensuite les associations d’Odin avec la naissance des runes, avec la guérison, comme dieu de commencement et les lieux sacrés qui lui sont dédiés (la toponymie associée à Odin étant assez pauvre, signe pour l’auteur d’une place moins importante que Thor par exemple). Le second chapitre poursuit la progression chronologique avec la description d’Odin comme dieu des élites vikings. La question du Wallhalla (salle ? montagne) ?) est traitée avant de faire une grande plongée dans l’Edda et dans la poésie à la recherche des traces d’Odin au moment du passage au christianisme dans le Nord et plus particulièrement en Islande. Après un petit excursus sur l’iconographie odinique, K. Böldl poursuit avec la réception d’Odin du Moyen-Age à nos jours, dans les histoires du XIVe siècle (dieu des berserkr ? un chamane?) à son entrée dans le christianisme et comme figure humaine divinisée. L’époque moderne n’est pas avare en représentations, avec parfois une utilisation dans le cadre de la Réforme (p. 187-192), comme préfiguration de la lutte contre Rome, voire même un rapprochement avec Bouddha (p. 198) ! Sculptures et dessins à partir du XVIIIe siècle sont aussi analysés en détail par l’auteur (illustrations dans le texte), jusqu’aux costumes de scène wagnériens (le Odin wagnérien n’est pas celui de l’Edda). L’appréciation scientifique forme une grosse partie de ce dernier chapitre, des frères Grimm aux théories concurrentes ayant court avant 1945 (en passant par C.G. Jung). Enfin, la partie sur le metal est fort succincte, mais rappelle que plus de 800 morceaux de musique mentionnent Odin. Une postface conduit ensuite le lecteur vers la bibliographie et un index.

D’une lecture peu aisée, c’est vraiment un livre pour spécialiste, nécessitant de solides connaissances préalables pour en apprécier vraiment le propos. Ce dernier est dominé par une vision très critique des sources, peut-être à l’excès, ces dernières étant très majoritairement littéraires. Il semble peu apprécier N. Price (p. 154) … Mais cela reste un tour de force de produire une telle étude sur un spectre chronologique aussi large, aucune période ne semblant avoir été passée par dessus la jambe. Si certaines analyses n’étonnent pas (centralité d’Odin chez Snorri Sturlusson, reflet de la pensée aulique du Xe siècle), certains emplois extravagants d’Odin vont rester en mémoire : Odin comme étant Ulysse (p. 185-187), la localisation de l’Atlantide à Uppsala, l’Edda comme un autre Ancien Testament, ou encore la concurrence des odinismes (dieu des morts ou dieu de l’extase ? p. 257) dans l’histoire des religions pendant le IIIe Reich.

Une lecture qui secoue bien et qui fait bien comprendre les multiples facettes du dieu, qui se démultiplient encore avec sa réception au XIXe siècle.

(chez Snorri les Ases sont d’origine troyenne … 7)

A la découverte des Etrusques

Guide de voyage temporel en Etrurie par Marie-Laurence Haack.

Un beau profilage.

Peut-on commencer un livre sur les Etrusques sans parler tout de suite des origines ? Avec M.L. Haack c’est possible, dans un livre qui ne se veut ni un manuel, ni un guide de voyage. De ce mélange découle le plan de l’ouvrage, associant une ville à une thématique. Mais si la Ligue étrusque compte traditionnellement douze cités (dont il n’y a aucune liste, mais où rode la Ligue ionienne), il n’y a que dix chapitres. Etrangement même, la carte qui prend place avant l’introduction oublie Fiesole et Pise parmi ces cités, entre Tibre, Arno et la mer.

Les aller-retours entre descriptions et explications commencent avec D.H. Lawrence, grand admirateur des Etrusques célébrant la vie face aux martiaux Romains, et la cité de Cerveteri. C’est l’occasion aussi de mettre en avant la particularité étrusque de la représentation funéraire des époux et ce que cela peut refléter de la vie familiale. Le second chapitre reste sur la côte mais remonte vers Populonia (face à l’île d’Elbe) et son industrie métallurgique qui a littéralement enseveli ses nécropoles sous les scories (jusque 7 mètres de résidus de fonte). L’auteur élargit son propos avec quelques aspects de l’économie locale dans l’Antiquité.

Le troisième chapitre rentre à l’intérieur du pays pour donner à voir l’époustouflante Volsinies, la cité qui est censé abriter le sanctuaire fédéral (que certains veulent voir sur le Campo della Fiera, au pied des 30 m de tuf sur lesquels est sise la ville). Si parler de « capitale déchue » à propos de Volsinies est une licence littéraire, M.-L. Haack éclaire le lecteur, à partir des sanctuaires périurbains, sur la religion étrusque qui faisait déjà la renommé de ce peuple auprès des Romains et des Grecs. A Chiusi, cité du roi Lars Porsenna et de sa légendaire tombe labyrinthique, l’auteur poursuit la description sociale des Etrusques en insistant sur son inégalité intrinsèque mais en tentant de dégager différents statuts selon les époques, toujours à la merci de sources limitées. Suit Arezzo, une cité parmi les moins bien connues (si ce n’est pour sa Chimère) mais qui, avec Roberto Benini (d’où le titre du chapitre rappelant La vie est belle), permet de très bien mettre en avant la postérité des Etrusques dans la culture populaire (romans, films où ils font très bien tapisserie p. 179-193), mais aussi certains parallèles faits entre la disparition des Etrusques et l’Holocauste (p. 178-185 et cette étrange parenté légendaire liant Juifs et Spartiates p. 227).

Puis retour sur la côte avec Vulci … Lucien Bonaparte, prince de Canino, en prend pour son grade et est qualifié de pilleur. Bon, il a fouillé selon les normes de l’époque, c’est à dire que c’est de la chasse au trésor, même si les autorités pontificales font montre d’un esprit avant-gardiste dans leurs demandes de rapports de fouilles. Regardons le positif, même si tant de choses sont détruites à jamais, les œuvres de prix sont achetées dans le monde entier … C’est enfin le moment de parler des origines, avec comme de juste Hérodote et Denys d’Halicarnasse (dans une vision plus classique que chez B. Sergent). On reste dans les V avec Volterra, célèbre pour ses urnes mais aussi ses faussaires.

A Cortone, au Nord du Lac Trasimène, a été retrouvé une plaque en bronze donnant à lire un contrat entre deux familles en langue étrusque. Et comme c’est le siège d’une académie vouée à l’étruscologie depuis le XVIIIe siècle, c’est l’occasion rêvée de parler linguistique. Lire l’étrusque est relativement facile, puisque ce sont globalement des caractères grecs (eubéens) arrivés en Toscane par l’île d’Ischia et la colonie de Cûmes. La signification par contre a vu un nombre incalculable de théories se fracasser sur le mur des réalités, à vouloir rapprocher toute sortes de langues de l’étrusque. L’état de la recherche est que l’étrusque est une langue non indo-européenne isolée, avec deux sœurs que sont le lemnien et le réthique et que la méthode combinatoire permet, lentement, d’en savoir plus à partir d’un corpus limité de textes. Les livres de lin ont disparu et il n’y a pas de texte bilingue assez long qui ait été retrouvé. Mais l’espoir perdure !

Le neuvième chapitre s’attaque à Tarquinia et ses tombes peintes (une infime minorité des milliers de tombes retrouvées), le point d’entrée pour parler art, et pas seulement pariétal. Enfin, le dernier chapitre conclut avec la cité la plus méridionale, Véies, son rapport polymorphe avec sa voisine romaine et comment se fait la romanisation du pays étrusque. La conclusion achève le volume de 400 pages de textes (avec illustrations monochromes dans et hors texte) par les influences étrusques à Rome, tant dans les équipements urbains que culturels et cultuels. Retrouvera-t-on un jour les livres d’histoire étrusque de l’empereur Claude ? Et si oui, y trouvera-t-on l’équivalent des vanishing indians qui peuplaient la littérature sur les Amérindiens au XIXe siècle ?

Ce mélange de descriptions, d’aventures, d’étruscologie et d’historiographie est une réussite au-delà de nos attentes à la lecture de l’introduction qui avertit le lecteur que justement ce n’est pas un manuel. Le découpage est intéressant, les enchaînements bien trouvés entre cités et thèmes, une écriture qui coule bien et qui vise un public pas forcément très grand, du moins un qui connaît déjà beaucoup de choses de l’Italie antique. Les petites pistes bibliographiques en fin de chaque sous-chapitres que l’on peut lire de manière autonome sont bien vues mais nous pouvons regretter l’absence de notes infrapaginales (le public visé …). Comme hélas trop souvent, la relecture de l’éditeur a été négligée (et aurait pu éventuellement éliminer deux-trois affirmations erronées ou des contradictions entre chapitres) et un peu plus de cartes aurait été un plus. Mais cela n’affecte pas les gemmes qui agrémentent ce très bel ouvrage (le 6e chapitre, sur la collection Torlonia, langues etrusque et araméenne au XVIe, sur l’objectif de Denys d’Halicarnasse et la parenté entre cités, la reproduction de sanctuaire à Tarquinia), dont certaines audaces (Enée le fondateur de plusieurs cités étrusques p. 365).

Un excellent rafraîchissement, actuel, à large spectre mais jamais éloigné de la matière première.

(un Bonaparte a offert le premier vase étrusque visible dans un musée public étatsunien … 8)

Les Rois d’Israël

Saül David Salomon – Essai comparatif
Essai d’idéologie comparée par Dominique Briquel.

Oui, Salomon est juif.

Saül, David et Salomon, les trois premiers rois d’Israël, sont-ils des sortes de Romulus ou Numa Pompilius ? Le parallèle semble baroque, les trois personnages bibliques n’appartenant de toute évidence pas à l’aire culturelle indo-européenne. Mais, à la suite de la dispute ayant opposé le comparatiste français G. Dumézil à l’indianiste écossais J. Brough sur la présence de schémas indo-européens dans la Bible (à partir de la fin des années 1950), D. Briquel apporte sa pierre à l’édifice dans un livre qui emporte cette fois-ci le lecteur loin des rivages de l’Italie.

Après un avant-propos où l’auteur s’excuse de n’être ni hébraïsant ni spécialiste de la région, le premier chapitre rappelle au lecteur quelques principes de la trifonctionnalité indo-européenne : les fonctions, leur rencontre dans la figure du roi, ou parmi d’autres choses, les fautes fonctionnelles. Puis démarre l’étude proprement dite avec la figure de Saül. Celui-ci est certes roi, mais il est aussi réprouvé. L’onction lui est retirée par Dieu pour être donnée à David, mais à la différence des schémas indo-européens, sa faute ne le conduit pas à la disparition et sa mort est pleurée par son successeur (2 Samuel, 1). Il y a néanmoins deux passages où David subtilise trois objets (un bout de manteau royal, une lance et une cruche d’eau) à Saül et qui pourrait être interprété comme une rituel d’inauguration royale indo-européen (p. 75), à mettre en regard des fautes royales, des manquements aux commandements de Yawhé interprétables de manière trifonctionnelle. Cependant ces fautes ne structurent pas le récit pour D. Briquel (p. 96) et ce dernier voit donc un emprunt limité, conduisant à une image équilibrée du roi, ni foncièrement négative ou foncièrement positive.

Le troisième chapitre est celui de David. Suite à un recensement de la population, faute contre la divinité, David doit choisir entre trois maux qui vont frapper son peuple : sept (ou trois) années de famine, trois mois de défaites militaires ou trois jours de peste ( 2 Samuel 24, 13 et 1 Chroniques 21, 11). Le cas semble bancal à l’auteur sans les autres fautes possibles que sont l’adultère avec Bethsabée, la femme de Urie le Hittite qui est un péché de deuxième fonction (relation sexuelle pendant la guerre et meurtre d’Urie) et la prétention de David à bâtir le temple alors qu’il a trop guerroyé (première fonction). Ces trois fautes emportent à chaque fois des conséquences,pour le peuple, la famille de David – avec trifonctionnalité des morts des fils de David – ou le Temple à la construction seulement préparée, mais la divergence fondamentale par rapport au schéma indo-européen, c’est le pardon divin. Le chapitre s’achève sur une analyse trifonctionnelle des femmes de David et la comparaison des règnes de Saül et David.

Puis l’on passe au règne de Salomon, en commençant par la trifonctionnalité visible dans l’épisode dit du Songe de Gabaon (1 Rois 3, 5-13), avec le choix que doit faire entre la sagesse, la vie des ennemis et la richesse. Puis D. Briquel analyse les prières formulées lors de l’inauguration du Temple, qui elles aussi peuvent être ordonnées parmi les trois fonctions, avant de passer aux épisodes du Jugement et de la venue de la reine de Saba. Si le premier épisode est à rattacher à la première fonction et le second à la troisième, existe-t-il un épisode que l’on peut rattacher à seconde pour former ainsi un cycle complet ? Pour l’auteur, ce peut être l’alliance matérialisée par le mariage avec la fille de Pharaon (seconde fonction, en 1 Rois 9, 15-16) qui complète le cycle. Enfin le chapitre s’achève avec la très éclairante comparaison entre les règnes de David et Salomon, où les épisodes se répondent de manière inversée (p. 204-207).

Le dernier chapitre aborde quelques considérations d’ensemble, où l’auteur réaffirme sa troisième voie, prenant chez G. Dumézil comme chez J. Brough. David est à rapprocher des monarques de types varunien (royauté sauvage), Salomon serait de type mitrien (qui ordonne). Saül quant à lui, en tant que premier roi d’Israël, serait plus à accepter comme la réflexion d’une divinité initiale (p. 225), comme Janus le fut dans la préhistoire de Rome (avant Latinus et Enée) ou comment s’articule Ouranos vis à vis de Cronos et Jupiter. L’ouvrage s’achève sur plusieurs remarques conclusives, dont la première est l’impossibilité de savoir pourquoi et comment le schéma indo-européen a bien pu se retrouver dans la Bible (au delà des conjectures) mais aussi comment ces schémas n’affectent pas la signification du récit. L’appendice apporte quelques éclairages historiographiques sur l’émergence de la question traitée par le livre (des différentes prises de position de G. Dumézil aux derniers développements dans le premier quart du XXIe siècle), avant de laisser la place à la bibliographie.

A la méthode briquelienne, rien ne résiste. Voilà ce qu’il faut sans doute retenir de ce livre dense mais très structuré. C’est certes écrit par un non-spécialiste (mais avec quelques accointances familiales avec la zone géographique et l’ère considérée), mais si tous les scientifiques qui s’aventurent hors de leur spécialité écrivaient avec cette qualité, cela se saurait. Si l’on excepte les deux trois endroits à la relecture déficiente, nous ne voyons pas bien ce qu’il y aurait à reprocher à ce livre. Une petite carte peut-être … Cette lecture a le même effet que de s’abreuver à une source d’eau fraîche par une chaude journée estivale. Cela secoue, mais ça ouvre des perspectives sans nombre, tant pour l’analyse historique de la Bible : les deutéronomistes, l’idéologie iahviste, les traditions disjointes de Saül et David (p. 229), la circulation des modèles etc. Mesure et discipline du savant au profit d’un texte qui se dévore.

(Salomon est un roi parfait jusqu’au moment où il faut que lui aussi soit infidèle à Yawhé p. 213 …9)

Hitler, Mussolini und Ich

Aus dem Tagebuch eines Großbürgers
Extraits du journal personnel et de lettres de Ranuccio Bianchi Bandinelli, partiellement traduit en français sous le titre Quelques jours avec Hitler et Mussolini.

Serrez les fez.

Mai 1938. Pour ce qui va être la seule visite d’État d’A. Hitler, l’Italie mussolinienne cherche celui qui pourra faire le guide dans Rome et à Florence pour le Führer et le Duce. Et quand on a Ranuccio Bianchi Bandinelli sous la main, il serait bien bête de ne pas lui faire comprendre qu’il ne peut pas refuser. Aristocrate siennois (sa famille compte un pape au XIIe siècle, Alexandre III), bilingue allemand de part sa mère (sa grand-mère maternelle avait été préceptrice d’allemand de la reine d’Italie), professeur d’université en 1933, il s’intéresse en plus de cela à la critique d’art. La future plus grande figure de l’archéologie italienne de la seconde partie du XXe siècle se retrouve à faire le cicéron pour les deux dictateurs durant six jours.

Mais avant cela, l’auteur conte à partir de ses notes la visite qu’il a effectué aux Pays-Bas à l’empereur Guillaume II alors en exil. L’entourage de l’empereur cherche constamment des gens à inviter à dîner pour distraire le monarque déchu et R. Bianchi Bandinelli vient discuter de l’Antiquité en 1933, alors qu’il donne des cours à l’université de Groningue. Le récit est enrichi de remarques a posteriori, comme l’actualité politique en Allemagne début 1933 et son effet sur les Hohenzollern, alors que Guillaume II a refusé de soutenir le NSDAP mais que certains membres de sa famille voient une possibilité de restauration, voire même s’engagent pour le régime naissant. Son compte-rendu fait aussi ressortir la grande rigidité protocolaire qui règne à Huis Doorn, où l’ancien monarque ne doit pas être contredit et la conversation à sens unique (p. 52).

La pièce centrale du livre, la visite-guidée, reprend ce schéma : des notes prises (avec des pseudonymes, Marius et Sylla) sur le moment sont arrangées et enrichies plusieurs années plus tard (des détails prosopographiques par exemple ou des réflexions sur ce qui aurait pu changer le cours de l’histoire) pour en faire un récit lisible. Professeur à Pise et vivant à Florence, il est avisé de sa mission à la mi mars 1938, puis tout s’enchaîne : question d’habillement (uniforme d’officier de la Milice avec fez et décorations) et mise au point du programme des visites. Le 6 mai, il accompagne la visite de l’Exposition de la romanité, ponctuée par Hitler de citations de Mein Kampf (« le christianisme comme première vague du bolchevisme », p. 78-79). Suivent la Villa Borghese, le Capitole, le château Saint-Ange et le Colisée, où l’auteur constate l’absence d’amitié et la constante rivalité des deux dirigeants. Le 9 mai, c’est au tour de Florence. Place Michelange, palais Pitti, Offices. Aux portes du Palais Vieux, dans le soulagement, s’arrête sa fonction de guide.

Suivent deux lettres d’Allemagne, l’une de Berlin en 1959 et l’autre de Munich en 1961, dans le cadre des activités de l’auteur en relation avec la RDA. Des impressions sur la vie dans les deux Allemagne, réaliste et positif en RDA, très critique de la RFA. Une vue communiste classique donc. Enfin deux dernières lettres de 1954 (mais le lecteur ne sait jamais à qui elles sont adressées) évoquent des souvenirs de la guerre et de l’action de Bianchi Bandinelli dans la résistance à Florence. Enfin le volume est complété par les notes brutes d’un voyage en RDA en mars 1962 avec la délégation de l’Institut Thomas Mann.

Les deux premiers textes, les deux visites, sont lourdement édités mais celui sur la visite d’État est celui qui a le plus été étoffé. Il est plus un texte de 1948 que de 1938. Mais ce sont deux textes d’un grand intérêt, ceux d’un observateur qui se retrouve embarqué dans des conversations qu’il ne voulait pas forcément avoir. Il en ressort l’image d’un auteur à distance du fascisme (mais qui ne pouvait pas non plus se permettre une opposition avant les années 1940) et sceptique vis à vis du monarchisme prussien sans l’être des achèvement de la science allemande du début du XXe siècle. Les autres textes sont à relier à son adhésion au communisme, certes loin d’être solitaire dans les milieux intellectuels après 1945, mais qui reste étonnant au vu de ses origines familiales et du patrimoine économique qui reste le sien jusqu’à sa mort, couplé à son lien familial et intellectuel avec l’Allemagne. Un communisme beaucoup plus critique que certains collègues par ailleurs, ne semblant pas verser dans l’idolâtrie stalinienne, vacillant en 1956 (le XXe Congrès du PCUS) pour s’idéologiser jusqu’à la mise à distance avec 1968. L’appareil critique est admirablement réalisé, complété par une très bonne introduction, dans un allemand tout de même un peu demandant.

Un témoignage enlevé, tragicomique et subtil.

( l’historien doit séparer chaque jour de labeur avec du vin aurait dit K. Beloch au jeune Ranuccio p. 51 … 7)

Les mythes de la Guerre d’Espagne

1936-1939
Essai historique sur le conflit civil espagnol et sa perception contemporaine de Pio Moa.

L’inconnue au-delà des Pyrénées.

Plus de 85 années après sa fin, la guerre civile est encore un sujet de premier plan en Espagne. Ici la fouille d’une fosse commune, là l’expulsion de Francisco Franco de sa tombe monumentale … La mémoire ne semble pas avoir de fin et, si l’on suit l’auteur, l’histoire peine à se faire une place

depuis les années 1990, vingt ans après la transition démocratique. Dans cet ouvrage parfois un peu polémique, P. Moa veut non pas retourner à l’état de l’historiographie des années 1950 mais retrouver sa clairvoyance. Est-il un ancien franquiste, voulant justifier ses choix de jeunesse (il est né en 1948) ? Plutôt l’inverse : ancien communiste ayant à son compte des actes terroristes, c’est son propre aveuglement qu’il veut achever de guérir.

Pour brosser le tableau de l’Espagne des années 1930, P. Moa use tout d’abord de synecdoques en dressant le portraits d’hommes politiques représentant des partis politiques, des courants ou des groupes professionnels de la Seconde République espagnole, établie en 1931 à la fin de la dictature de Berenger et Aznar. On a ainsi Alcalá-Zamora et les conservateurs, Azaña et les jacobins, Largo Caballero et les socialistes, Companys et les indépendantistes catalans, García Oliver et les anarchistes, Díaz et les communistes, J.A. Primo de Rivera (le fils du dictateur de 1923 à 1930) et la Phalange, Calvo Sotelo et les monarchistes, Gil Roblès et les conservateurs cléricaux, et pour finir Franco et les militaires. Cette mosaïque complexe est décrite en profondeur dans ce qui forme la première partie et permet au lecteur qui n’y connaît pas grand-chose (comme nous) d’avoir les connaissances de base sur ce qu’est la Seconde République, un régime qui n’est pas du tout aimé de ses fondateurs et son personnel politique, et où la violence politique et les rébellions venant de toutes parts (et en général amnistiées par la suite, comme la tentative socialiste de 1934) est la norme. En fait de cette république, personne n’en veut …

Comment se déclenche la guerre civile est l’objet du dernier chapitre de cette première partie et l’auteur est partisan d’une analyse faisant de la rébellion de l’armée d’Afrique (la majorité de l’armée espagnole et des forces de police restant loyale au gouvernement de Madrid) comme conséquence de la fin de la Seconde République à la suite d’un coup d’État socialo-communisto-nationalisto-anarchique en juillet 1936. Mais ce qui était une rébellion vouée à l’échec comme la précédente de 1932 (la Sanjurjada) parvient contre toute attente à se créer une base territoriale et le conflit prend un tour non seulement inattendu mais aussi international.

Mais P. Moa n’écrit pas ici une histoire de la guerre civile (ce qu’il a fait par ailleurs) mais veut éclaircir dans une seconde partie dix-sept points qu’il considère comme entourés de mythes. Parmi eux, plusieurs sont du domaine militaires, comme l’armement des masses populaires dès le 17 juillet 1936 qui aurait pu sauver la République, le pont aérien pour transporter en Espagne l’armée d’Afrique effectué par l’aviation de l’Axe, le choix par Franco de briser l’encerclement de Tolède plutôt que de prendre Madrid (et ainsi le choix de prolonger la guerre) ou encore la volonté franquiste de raser Guernica. Du côté des thèmes non militaires, on peut trouver l’envoi de l’or de la Banque d’Espagne en URSS, la répression religieuse, le sauvetage des œuvres d’art du Prado ou le fait que Franco ait toujours voulu prendre le pouvoir. Tous ces mythes, souvent véhicules de propagande, P. Moa s’attache à les réduire pour y retrouver les faits.

Deux épilogues historiographiques complètent l’ouvrage, avec les notes (pas excessives), les indications bibliographiques, les cartes, les personnages cités rangés par origine géographique (peut-être une tradition espagnole ?), une chronologie et un index.

Le fait que l’auteur traîne avec lui une réputation sulfureuse ne nous a pas échappé. Mais nous avons voulu lire ce livre pour pouvoir avoir une vision doublement contrastée de ce que nous avons pu recevoir comme enseignement sur cette évènement historique, à la fois d’un point de vue espagnol et d’un point de vue moins « No Pasaran » de ce qui nous reste du lycée (avec le recul assez simpliste parce que amené sans aucun contexte, la dernière fois que l’Espagne a été évoqué en cours d’histoire au lycée avant 1936 et en regardant téléologiquement 1939 c’était pour la guerilla contre les troupes napoléoniennes). Il est assez difficile de juger des compétences historiques de P. Moa, les notes étant relativement peu nombreuses en rapport du nombre de pages de textes et se rapportant assez rarement à des sources, De même, la thèse du livre (la guerre civile ne commence pas en juillet 36 et il n’y a aucun démocrate dans la salle) est assez difficile à ignorer. Il reste hors de tout ceci majoritairement des informations utiles, comme les petits effectifs des forces combattantes en 1936 (p. 394), l’aide mexicaine aux frontpopulistes (p. 480), l’infériorité aérienne à cinq contre un des franquistes (p. 508) ou encore le retour de deux tiers des 400 000 réfugiés en France en 1939 (p. 526). Une vision surplombante et stimulante, plus qu’une monographie magnifiquement sourcée. Il y a parfois des affirmations sans filet (la haute mortalité des camps de prisonniers français de la seconde guerre mondiale p. 579, un pasteur évangéliste p. 311, les jacobins français génocidaires p. 61, laissant tout de même un petit arrière-goût antifrançais) et la traduction n’est pas exempte de reproches avec une grande fréquence de phrases sans aucun sens.

De bonnes interrogations plus qu’un éblouissement technique.

(un coup d’Etat sans Etat ? p. 329 … 7)

Les Natchez

Une histoire coloniale de la violence.
Essai historique sur la Louisiane au XVIIIe siècle et le peuple des Natchez entre 1700 et le XXIe siècle par Gilles Havard.

Le poinçonneur sans les lilas.

Les massacres en Amérique du Nord pendant la période coloniale ne sont pas à sens unique. Ce n’est pas toujours l’Amérindien la victime et la violence qui pouvait l’animer avant sa rencontre avec les Européens n’a pas miraculeusement disparu, ni après 1492, ni après 1700. Evènement retentissant à l’échelle de la colonie française établie dans le bassin du Mississippi, le massacre du poste des Natchez, le 28 novembre 1729, en est un bon exemple. A celui-ci est associé non seulement une réaction d’ampleur conduisant à un remodelage en profondeur du paysage ethnique local mais aussi toute une série d’écrits mémoriels dans les décennies qui suivent, avant que la littérature ne s’empare du sujet avec rien de moins que F.-R. de Chateaubriand.

Gilles Havard commence son ouvrage avec quelques mises au point terminologiques, suivie d’une ouverture avec la rencontre d’un chef natchez en 2022 et d’une introduction basée sur la place du massacre des Natchez dans la mémoire française, dans la pensée anticoloniale du XVIIIe siècle, mais aussi au sein de l’histoire louisianaise et étatsunienne. Puis l’auteur aborde le point principal du livre, avec le récit du massacre qui voit dans un établissement le long du Mississippi (à 300 km au nord-ouest de la Nouvelle Orléans) la mort de 10 à 15 % des colons de la Louisiane par la main des Natchez, pourtant alliés depuis des décennies. Il y avait déjà eu des conflits en 1716 et 1722-1723 mais l’ampleur du massacre n’était pas prévisible. La panique gagne les dirigeants de la colonie, qui s’imaginent avoir à faire avec une attaque concertée panindienne doublée d’une révolte d’esclaves noirs (arrivés par centaines dans la colonie depuis les années 1710). Le village des Indiens Chaouchas, au sud-est de la Nouvelle-Orléans, en fait les frais en étant attaqué, ce que la Compagnie d’Occident, propriétaire de la colonie, désapprouve une fois informée.

L’auteur se concentre ensuite sur l’environnement du massacre. Qui sont ces Natchez, connus par les Français dès 1700 ? A l’aide des différents témoignages qui nous sont parvenus, il est possible de reconstruire l’organisation sociale dualiste des Natchez avec à son sommet le Grand Soleil, prêtre-roi entouré d’interdits. Caractéristique évidemment marquante pour un observateur occidental, la mort d’un personnage de haut rang s’y accompagne de sacrifices humains. Les colons qui vivent auprès des Natchez doivent en voir quelques-uns entre l’établissement du premier comptoir en 1714 et 1729. Les interactions de tous ordres avec la population locale sont évidemment nombreuses. L’image qui en reste dans les relations postérieures est paradoxale : les Natchez sont à la fois affables et massacreurs.

Puis dans une seconde partie, G. Havard tente une explication du massacre de 1729 à la lumière des données historiques et ethnographiques, en interrogeant le terme de massacre mais aussi celui de révolte Il sépare les récits (tardifs) du massacre des présupposés culturels qui les enrobent, et en premier lieu le thème de la conjuration, très en vogue en Europe à l’époque moderne. La dernière partie, enfin, est le récit des malheurs successifs des Natchez après 1729. En 1730 les dirigeants de la colonie initient des actions armées contre les Natchez à l’aides d’alliés indiens, conduisant les Natchez à déplacer leurs villages (libérant par la même des Français encore détenus). Si certains Natchez veulent rester sur les bords du Mississippi, d’autres se réfugient en territoire sous domination anglaise et commencent leur intégration aux Creeks et aux Cherakis (mais pas forcément leur assimilation). Ils subissent comme les autres Indiens la pression expansionniste des Etats-Unis au lendemain de leur indépendance, ce qui n’empêche pas certains de combattre aux côtés du général A. Jackson au début du XIXe siècle contre d’autres Indiens. Ce dernier, devenu président, décide pourtant leur déportation en 1838 de l’autre côté du Mississippi, en Oklahoma. L’américanisation, source de conflits internes aux nations indiennes, se poursuit avec la Guerre de Sécession, et si les Natchez sont parfois décelables au sein des Creeks et des Cherakis, ils passent progressivement sous le radar. Au début du XXe siècle, des ethnographes rendent compte des derniers locuteurs natifs de la langue natchez, même si les Natchez (ou là encore, ceux qui se définissent comme tels) semblent garder une influence dans les activités cérémonielles indiennes de l’Oklahoma.

Après le Pays d’En-Haut et ses destins particuliers (L’Amérique fantôme, paru en 2019), G. Havard propose ici un tableau élargi aux dimensions d’une société consciente de son violent déclin démographique et qui voit sans doute l’arrivée des colons comme un moyen de l’enrayer. Très solidement étayé avec des annexes et des notes qui avoisinent les 200 pages et doté de nombreuses illustrations dans et hors texte, le parcours ethnohistorique proposé par l’auteur ne se contente pas de reconstituer un massacre avec ses auteurs et ses victimes, ses conséquences au long cours et l’amérindianisation de la violence coloniale (y compris des femmes de la colonie, p. 259), mais veut aussi s’interroger sur ce qui peut constituer une nation en Amérique du Nord (et les changements de définition depuis le XVIIIe siècle) et sur la place des Natchez dans le discours anticolonialiste à la fin de l’Ancien Régime.

Grâce notamment à un agencement rythmé des chapitres et aux respirations excursives, G. Havard a rendu la lecture de son ouvrage très plaisante, permettant un efficace aperçu de cette légère mais marquante présence française sur les rives septentrionales du Golfe du Mexique et sur les bords du Mississippi. La réconciliation franco-natchez et le renouvellement d’alliance, annoncées par l’auteur pour mars 2024, n’ont pas encore eu lieu. Mais l’espoir d’une réalisation avant 2029 n’est pas abandonné.

(Peaux-Rouges est une expression d’origine amérindienne p. 226 … 8,5)

Die Bundeswehr

Von der Wiederbeschaffung bis zur Zeitenwende
Essai historico-politique militaire de Sönke Neitzel.

Une armée démocratique.

Si Sönke Neitzel était déjà connu des spécialistes de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale grâce à son ouvrage magistral sur les enregistrements des généraux allemands en captivité au Royaume-Uni (en 2005), il est devenu une figure médiatique avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Titulaire de la chaire d’histoire militaire et d’histoire culturelle de la violence à l’université de Potsdam, il était le candidat naturel pour écrire le volume sur la Bundeswehr dans une collection équivalente en Allemagne à celle des Que sais-je en France.

L’ouvrage est découpé en trois parties : la naissance de la Bundeswehr en 1955 et ses évolutions durant la Guerre Froide, la période 1990-2020 et ses opérations extérieures et enfin les défis nés du conflit en Ukraine à partir de 2014 jusqu’à nos jours.

La renaissance de forces armées en Allemagne dans les années 1950 n’a rien d’une évidence. Plusieurs éléments concourent à cela cependant. En premier lieu, la fondation en en 1949 de la République fédérale d’Allemagne mais aussi celle de l’OTAN la même année. Mais plus encore que l’échec de la CED en 1954, c’est la fin du monopole atomique étatsunien en 1949 qui est décisif dans la reconstitution de forces armées ouest-allemandes. La dissuasion devant être aussi conventionnelle en plus de nucléaire, la RFA se devait de participer à sa défense en ajoutant des divisions sous commandement OTAN. La RFA était aussi fortement incitée à le faire par la conscience très claire du gouvernement de Bonn que si les forces du Pacte de Varsovie n’étaient pas mises en échec au plus près de la frontière c’est son propre territoire qui subirait le bombardement nucléaire … Une fois le principe acquis auprès des Alliés et la population ouest-allemande y étant majoritairement favorable, le gouvernement de Bonn pouvait lancer la montée en puissance vers l’objectif de 440 000 personnels dans les forces armées (très majoritairement dans la composante Terre, cible atteinte en 1965). La question de la composition du corps des officiers (c’est à dire du recyclage d’officiers de la Wehrmacht et de la SS) avait déjà été réglée très en amont et des enquêtes étaient menées pour tout recrutement à partir du grade colonel et en fin de compte il y eu moins de nazis dans la Bundeswehr qu’au BND ou dans les ministères de la Justice ou de l’Agriculture (p. 12-16). Pour se prémunir d’un retour aux tentations putschistes de la République de Weimar, l’accent est mis sur le serment prêté à la Constitution et sur l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, mais dans les unités certaines traditions d’avant 1945 (mais pas forcément de la période nazie) refont surface. Dans les années 1970, le ministère tente de clarifier plus avant la question, sans forcément exclure a priori certaines pratiques apparues après 1933 (p. 35-38). Certaines traditions sont alors interdites, notamment chez les parachutistes très influencés par les combats d’Indochine et d’Algérie.

S. Neitzel détaille aussi les problèmes d’attractivité de la Bundeswehr dans les années 1970-80 (la création d’universités en 1973 et de cursus diplômants ont pour but d’y remédier en préparant la reconversion), les réformes, un pacifisme finalement limité (« la conscription oui, mais pour les autres » voisinant la quête de sens de ceux devant défendre des concitoyens qui ne veulent pas l’être). Au mitan des années 1970, les forces armées ouest-allemandes comptent 1,2 millions de personnels avec les réserves, dans un état de préparation jugé satisfaisant par l’OTAN, du moins capable d’absorber le premier choc du Pacte. En 1985, le but politique d’une Bundeswehr au zénith de sa capacité de combat, c’est à dire sa crédibilité, est considéré comme atteint par l’auteur (p. 46).

La réunification allemande et la fin du Bloc de l’Est place la Bundeswehr devant deux défis majeurs. Le premier est l’absorption de la NVA, l’armée est-allemande. Ceci est fait assez rapidement, en ne conservant que très peu de matériel, assez peu de personnel, mais en créant des unités dans l’est du pays, qui comme ailleurs, seront à recrutement local. Le second défi est la raison de l’existence de la Bundeswehr, dont la taille est réduite à 250 000 personnels en 2005. Il y a participation aux missions de l’OTAN (dites « hors de la zone ») mais pour S. Neitzel c’est plus pour « être avec mais sans rien faire » (p. 53). Le but du politique est surtout que rien en se passe, que ce soit en Somalie, dans le déminage du Golfe persique, ou en Yougoslavie (sous casque bleu ou au Kosovo). Le premier usage d’armes par des soldats allemands depuis 1945 a lieu quand des Tornados utilisèrent des missiles pour neutraliser des radars serbes en 1995, sans que cela soit rendu public. En fin de compte, la Bundeswehr se retrouve elle aussi avec le paradoxe de devoir faire plus (projetée) avec de moins en moins de moyens, humains et budgétaires, sans pouvoir planifier les engagements (le contrat OTAN ne peut plus être rempli en 2001, p. 66). Puis vint l’Afghanistan …

L’Allemagne participe à l’opération OTAN Enduring Freedom à hauteur de 3900 personnels à partir de novembre 2001 et à l’ISAF sous mandat de l’ONU à partir de décembre de la même année (1200 soldats pour six mois à l’origine). En 2006 les premiers engins blindés sont envoyés en Afghanistan, mais leur usage n’est autorisé qu’en 2009. La même année a lieu le premier mort au combat d’une armée allemande depuis 1945, un soldat d’origine russe dont le père avait déjà combattu sur place sous uniforme soviétique … Les rêves d’une opération de strict mentoring s’évaporent avec le scandale du bombardement des camions citernes (toujours en 2009). Les critiques s’accumulent, y compris au plus haut niveau politique et militaire allemand, alors que le contingent culmine à 5300 soldats engagés et que les pertes atteignent 35 morts au combat. Aucun membre du gouvernement n’est présent à la cérémonie de fin de mission fin juin 2021 … S. Neitzel est également critique de la mission au Mali en 2013, avec selon lui pas plus de réflexion stratégique qu’en 2001 (« mais si pas contre Daesh, contre qui alors » regrette la troupe p. 100) . Mais l’auteur réserve ses feux pour la politique militaire allemande en direction de l’Ukraine en 2014, mais plus encore en 2022. Le « changement d’époque » (Zeitenwende) décrété en 2022 est passé au crible et l’auteur apprécie peu les changements de pied incessants du gouvernement fédéral, sans parler des délais de mise en œuvre. Les problèmes de disponibilité du matériel, de recrutement, de réappropriation de capacités et de dronisation persistent. Sur une note amère, l’auteur rappelle que la lenteur se paie in fine avec du sang.

Le propos bien équilibré, entre histoire, sociologie militaire et critique à grand spectre qui se veut constructive. L’accent est spécialement mis sur la culture militaire et ses difficultés, dans une armée sans combat jusqu’en 2001 et sans décoration reconnue, pour intégrer et faire vivre un esprit de corps. Pour l’auteur, la plupart des ministres et des inspecteurs généraux qui se succèdent manquent de courage (un simple carnet de chant est évalué sans décision trois ans durant) pour dire la réalité ou veulent pratiquer des exorcismes. S. Neitzel mentionne pour ce point explicitement la ministre U. van der Leyen à Illkirch-Graffenstaden (près de Strasbourg) en 2016, après la découverte dans une salle du 291e Jägerbataillon d’une fresque représentant un soldat de la Wehrmacht (à l’occasion de l’arrestation du lieutenant Franco Albrecht qui projetait un attentat sous fausse bannière). Le Livre Blanc de 2016 ne trouve pas plus grâce à ses yeux : se payant de mots, sans solutions aux problèmes et ne contenant qu’une seule fois le mot « combat ». L’exaspération, que justifie amplement l’auteur, est palpable dans la fin d’un volume qui attend du lecteur une bonne maîtrise de la langue allemande en échange d’un niveau de connaissances préalables relativement faible.

(le KSK n’a jamais libéré d’otages, censé être son cœur de métier p. 96 … 8,5)

L’aube des Etrusques

Essai d’histoire antique, d’historiographie et de linguistique par Bernard Sergent.

Bleu comme la mer.

La question des origines étrusques, un sujet très fortement débattu par les savants du XIXe siècle au milieu du XXe siècle (et à la suite des Romains et des Grecs), était sorti du devant de la scène étruscologique. L’archéologie avait fini par ouvrir d’autres perspectives, entre sanctuaires portuaires (Pyrgi), villes évanouies (La Doganella), palais ruraux (Murlo), les lacs dévotionnels (Monte Falterona, Monte Bibele), établissements lagunaires (Spina) et nécropoles diverses. Etait-ce pour autant une thématique totalement oubliée ? Pas non plus, puisque plusieurs études portant sur du génome ancien et contemporain (à Murlo justement) avaient à partir des années 1980, puis plus récemment en 2017 et en 2021, tenté de régler la question. Malheureusement, les études se contredisent, entre origine anatolienne et ADN identiques aux Latins … Qui parlait de sciences exactes déjà ? B. Sergent ne trempe pas dans ce genre de marécage. Mythologiste comparatif et linguiste, il reprend l’ascension par le versant des sources anciennes, de la linguistique et de la logique pour proposer au lecteur un développement en plusieurs étapes géohistoriques, passant des Etrusques aux Tyrsènes aux migrations mesopotamo-caucasiennes du second millénaire avant notre ère.

Le premier objectif de l’auteur est de faire aux yeux du lecteur revenir les Etrusques dans l’ensemble des Tyrsènes dont la présence est attestée dans de nombreux endroits du pourtour méditerrannéen. A l’île de Lemnos, bien connue par sa stèle en langue « etruscoïde » (l’auteur la commente longuement), il faut ajouter la Crète, l’Attique, la Laconie ou l’Anatolie. Après un petit excursus sur Pythagore, le plus célèbre des Tyrsènes, B. Sergent veut démontrer la communauté de culture entre les Etrusques et les Tyrsènes en abordant plusieurs thèmes : la navigation, les jeux, la prévalence de la fédération, la place des femmes, entre autres. Le second objectif est ensuite de démontrer, principalement à l’aide de la logique, que le mouvement étrusque ne s’est pas déroulé d’Ouest en Est (si l’on considère la stèle de Lemnos datée de la fin du VIe siècle a.C. comme un dialecte étrusque) mais d’Est en Ouest, de l’Egée vers la Tyrrhénienne.

Le troisième objectif, une fois la connexion orientale acceptée (bien au-delà de la période dite orientale de l’art étrusque), c’est de mettre en relief les traits orientaux des Etrusques, tant ses aspects grecs (céramiques, masques funéraires) qu’anatoliens (brontoscopie, lituus, vêtements) ou encore mésopotamiens (hépatoscopie, démonologie, vierges rituelles ou musique, parmi d’autres).

Ceci fait, B. Sergent s’attaque à la migration vers l’Italie. Les Etrusques firent-ils partie des Peuples de la Mer qui attaquent l’Egypte ? Sont-ils les Phéaciens de l’Odyssée ? Que pensèrent les auteurs antiques de la migration étrusque ? L’Énéide est-elle une épopée étrusque (p. 276) ? Et par là même, les Dardaniens d’Homère ? Telles sont quelques unes des questions que se pose l’auteur, et auxquelles, la plupart du temps, il aurait des réponses. Et des questions il en a aussi à présenter aux savants qui interprètent la culture villanovienne comme pré-étrusque, auxquels il reproche de ne pouvoir expliquer les différences d’aires où les deux cultures sont présentes et comment se fait le passage des tombes à caissons aux tumulus monumentaux. Pour B. Sergent, la thèse de l’autochtonie ne tient pas et les Tyrsènes ont conquis la Toscane à la fin du Xe ou au IXe siècle (le premier siècle étrusque ne commence-t-il pas en 967 a.C. selon ce que nous dit Censorinus, De die natali 17, 6 ?), dominant et repoussant les populations indo-européennes (peut-être déjà ombriennes), pour devenir les Etrusques.

Le point d’arrivée étant déterminé, quel était alors le point de départ ? Dans le dernier chapitre, B. Sergent retrace une migration des Tyrsènes (aux dénominations et sous-groupes mouvants) sur plusieurs siècles et en plusieurs vagues à l’aide de la linguistique, qui serait partie du Caucase oriental, avec une période de contact prolongé avec la Mésopotamie, une lente traversée de l’Anatolie (avec indo-européanisaton partielle) et une dernière étape en Lycie et en Crète (p. 432). Les seize raisons pour une origine anatolienne des Etrusques finalement listées par l’auteur dans la conclusion (p. 427-430) emporteront-ils l’adhésion de tous ?

Le ton est donné dès l’introduction : B. Sergent a choisi l’offensive. Et cette coloration assertive, l’auteur la tient de bout en bout. La prudence, la possibilité que les choses ne soient pas comme on aimerait qu’elles soient, tout cela n’aura pas droit de cité dans ce livre. Surtout, l’auteur poursuit de sa vindicte les « fixistes », les savants qui selon lui refusent la possibilité d’une migration étrusque et adhèrent cœur et âme à la thèse de l’autochtonie exposée par Denys d’Halicarnasse (tous dans le même sac faut-il ici ajouter). Les fixistes, c’est même une fixette.

Au delà du ton (et des bons et mauvais points allégrement distribués comme aux p. 62-63), B. Sergent propose de beaux défis, de ceux qui poussent le lecteur à se poser de bonnes questions. Parmi celles-ci, il y a au tout premier plan la raison de l’émergence de sépultures monumentales, seulement comparables à l’Egypte. Mais on peut aussi se poser la question du pourquoi du passage au plan droit des maisons en Italie à la période archaïque … Les arguments de B. Sergent sont malheureusement de temps à autres amoindris par des erreurs factuelles qui font très mal aux yeux, des énormités parfois, dont nous pensons que la présence dans le texte est due à deux facteurs. Le premier est une absence de relecture professionnelle et indépendante, qui a aussi laissé passer un peu partout des phrases sans signification ou des entrées bibliographiques qui doublonnent. Le second est que B. Sergent, s’il est sans conteste un linguiste chevronné et un antiquisant d’expérience (ah ces translittérations « dures » !), n’est pas un étruscologue. Et du coup, entre autres choses, Cosa (colonie romaine fondée en 273) se retrouve comme port de Vulci p. 92 et Volterra accueille le sanctuaire fédéral p. 75. Plus grave, la méconnaissance de la présence d’inhumation et de crémation en Etrurie invalide des développements.

La trop grande confiance accordée à Théopompe (l’auteur athénien qui affirme que les femmes étrusques ne connaissent pas les pères de leurs enfants à cause des orgies, alors que l’on a des exemples de généalogies étrusques qui courent sur des siècles) est un choix d’analyse de l’auteur mais l’ignorance des cas de changements de sexe ou d’âge chez certaines divinités étrusques (sur ce point N. Thomson De Grummond ici par exemple) pourrait être opposable à un spécialiste revendiqué. Certaines références manquent aussi en notes (Plaute p. 102) …

Il y a donc des choix d’analyse que tous ne suivront pas. Mais si l’on s’éloigne de l’Italie et des artefacts archéologiques, le lecteur est renseigné de manière précise sur les relations entre les mots Tyrsènes et Tusci (p. 128-129), sur la ville comme templum (p. 202-203), les Phéaciens comme peuple idéal (p. 228-235) ou sur la démonologie mésopotamienne (p. 187). Même si certaines filiations à plusieurs siècles de distances entre deux cultures peuvent paraître tirées par les cheveux (p. 148-149), les similarités peuvent interpeller, comme la toponymie tyrsène en Crète. Le linguiste montre aussi toute sa force avec les hydronymes toscans (p. 325) mais nous ne partagerons pas toutes les conclusions avec la même ferveur.

B. Sergent a pu montrer une chose avec ce livre stimulant contant les ellipses des Tyrsènes sur toutes les côtes méditerranéennes, rappelant des questions perdues de vue, avec ses pépites, ses chaînes causales fragiles et ses erreurs flagrantes : l’étruscologie a encore un avenir et encore beaucoup de choses à découvrir. Toute aide est bienvenue.

(dans ce livre, absolument tout doit faire sens et pointer dans une direction … 5,5)