Les Natchez

Une histoire coloniale de la violence.
Essai historique sur la Louisiane au XVIIIe siècle et le peuple des Natchez entre 1700 et le XXIe siècle par Gilles Havard.

Le poinçonneur sans les lilas.

Les massacres en Amérique du Nord pendant la période coloniale ne sont pas à sens unique. Ce n’est pas toujours l’Amérindien la victime et la violence qui pouvait l’animer avant sa rencontre avec les Européens n’a pas miraculeusement disparu, ni après 1492, ni après 1700. Evènement retentissant à l’échelle de la colonie française établie dans le bassin du Mississippi, le massacre du poste des Natchez, le 28 novembre 1729, en est un bon exemple. A celui-ci est associé non seulement une réaction d’ampleur conduisant à un remodelage en profondeur du paysage ethnique local mais aussi toute une série d’écrits mémoriels dans les décennies qui suivent, avant que la littérature ne s’empare du sujet avec rien de moins que F.-R. de Chateaubriand.

Gilles Havard commence son ouvrage avec quelques mises au point terminologiques, suivie d’une ouverture avec la rencontre d’un chef natchez en 2022 et d’une introduction basée sur la place du massacre des Natchez dans la mémoire française, dans la pensée anticoloniale du XVIIIe siècle, mais aussi au sein de l’histoire louisianaise et étatsunienne. Puis l’auteur aborde le point principal du livre, avec le récit du massacre qui voit dans un établissement le long du Mississippi (à 300 km au nord-ouest de la Nouvelle Orléans) la mort de 10 à 15 % des colons de la Louisiane par la main des Natchez, pourtant alliés depuis des décennies. Il y avait déjà eu des conflits en 1716 et 1722-1723 mais l’ampleur du massacre n’était pas prévisible. La panique gagne les dirigeants de la colonie, qui s’imaginent avoir à faire avec une attaque concertée panindienne doublée d’une révolte d’esclaves noirs (arrivés par centaines dans la colonie depuis les années 1710). Le village des Indiens Chaouchas, au sud-est de la Nouvelle-Orléans, en fait les frais en étant attaqué, ce que la Compagnie d’Occident, propriétaire de la colonie, désapprouve une fois informée.

L’auteur se concentre ensuite sur l’environnement du massacre. Qui sont ces Natchez, connus par les Français dès 1700 ? A l’aide des différents témoignages qui nous sont parvenus, il est possible de reconstruire l’organisation sociale dualiste des Natchez avec à son sommet le Grand Soleil, prêtre-roi entouré d’interdits. Caractéristique évidemment marquante pour un observateur occidental, la mort d’un personnage de haut rang s’y accompagne de sacrifices humains. Les colons qui vivent auprès des Natchez doivent en voir quelques-uns entre l’établissement du premier comptoir en 1714 et 1729. Les interactions de tous ordres avec la population locale sont évidemment nombreuses. L’image qui en reste dans les relations postérieures est paradoxale : les Natchez sont à la fois affables et massacreurs.

Puis dans une seconde partie, G. Havard tente une explication du massacre de 1729 à la lumière des données historiques et ethnographiques, en interrogeant le terme de massacre mais aussi celui de révolte Il sépare les récits (tardifs) du massacre des présupposés culturels qui les enrobent, et en premier lieu le thème de la conjuration, très en vogue en Europe à l’époque moderne. La dernière partie, enfin, est le récit des malheurs successifs des Natchez après 1729. En 1730 les dirigeants de la colonie initient des actions armées contre les Natchez à l’aides d’alliés indiens, conduisant les Natchez à déplacer leurs villages (libérant par la même des Français encore détenus). Si certains Natchez veulent rester sur les bords du Mississippi, d’autres se réfugient en territoire sous domination anglaise et commencent leur intégration aux Creeks et aux Cherakis (mais pas forcément leur assimilation). Ils subissent comme les autres Indiens la pression expansionniste des Etats-Unis au lendemain de leur indépendance, ce qui n’empêche pas certains de combattre aux côtés du général A. Jackson au début du XIXe siècle contre d’autres Indiens. Ce dernier, devenu président, décide pourtant leur déportation en 1838 de l’autre côté du Mississippi, en Oklahoma. L’américanisation, source de conflits internes aux nations indiennes, se poursuit avec la Guerre de Sécession, et si les Natchez sont parfois décelables au sein des Creeks et des Cherakis, ils passent progressivement sous le radar. Au début du XXe siècle, des ethnographes rendent compte des derniers locuteurs natifs de la langue natchez, même si les Natchez (ou là encore, ceux qui se définissent comme tels) semblent garder une influence dans les activités cérémonielles indiennes de l’Oklahoma.

Après le Pays d’En-Haut et ses destins particuliers (L’Amérique fantôme, paru en 2019), G. Havard propose ici un tableau élargi aux dimensions d’une société consciente de son violent déclin démographique et qui voit sans doute l’arrivée des colons comme un moyen de l’enrayer. Très solidement étayé avec des annexes et des notes qui avoisinent les 200 pages et doté de nombreuses illustrations dans et hors texte, le parcours ethnohistorique proposé par l’auteur ne se contente pas de reconstituer un massacre avec ses auteurs et ses victimes, ses conséquences au long cours et l’amérindianisation de la violence coloniale (y compris des femmes de la colonie, p. 259), mais veut aussi s’interroger sur ce qui peut constituer une nation en Amérique du Nord (et les changements de définition depuis le XVIIIe siècle) et sur la place des Natchez dans le discours anticolonialiste à la fin de l’Ancien Régime.

Grâce notamment à un agencement rythmé des chapitres et aux respirations excursives, G. Havard a rendu la lecture de son ouvrage très plaisante, permettant un efficace aperçu de cette légère mais marquante présence française sur les rives septentrionales du Golfe du Mexique et sur les bords du Mississippi. La réconciliation franco-natchez et le renouvellement d’alliance, annoncées par l’auteur pour mars 2024, n’ont pas encore eu lieu. Mais l’espoir d’une réalisation avant 2029 n’est pas abandonné.

(Peaux-Rouges est une expression d’origine amérindienne p. 226 … 8,5)

Représentation brillante

Nouvelle de science-fiction d’Alastair Reynolds.

La croisière s’amuse beaucoup plus !

Le voyage du vaisseau interstellaire Resplendissant abritant 50 000 humains cryogénisés voulant quitter la Terre doit durer 100 ans. Mais à la cinquantième année du voyage, le robot aux capacités de calcul les plus avancées constate une malfonction des systèmes de survie ayant conduit au décès de la grande majorité des voyageurs … Il en informe les autres robots, ceux de l’entretien, ceux des spectacles ou encore de la navigation. Que faire ? Si la Compagnie apprend la chose, tous auront leur noyau effacé et seront démantelés … S’en suit un brainstorming parmi les cinquante robots présents. Peut-être que les survivants humains pourront les aider à sauver les apparences à l’arrivée ? Même s’ils ne veulent pas ?

Cette farce presque cruelle est entraînante, parfois jouissive et l’empathie des robots envers les humains concurrence la puissance de calcul des robots qui se croient supérieurs. Les personnages sont immédiatement identifiables et attachants, avec un petit côté Truman Show spatial. Le tout est évidemment très court (35 pages!) mais n’aurait pas tenu la route avec sensiblement plus de pages. Suit le catalogue Une Heure Lumière du Bélial, présenté avec beaucoup d’informations scientifiques bien amenées sur une réduction en 61 pages du système solaire et de ses distances vertigineuses.

Une amuse-bouche avant de s’attaquer à une œuvre plus conséquente de A. Reynolds !

(amusante idée de cybernétique à l’envers … 8)

Die Bundeswehr

Von der Wiederbeschaffung bis zur Zeitenwende
Essai historico-politique militaire de Sönke Neitzel.

Une armée démocratique.

Si Sönke Neitzel était déjà connu des spécialistes de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale grâce à son ouvrage magistral sur les enregistrements des généraux allemands en captivité au Royaume-Uni (en 2005), il est devenu une figure médiatique avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Titulaire de la chaire d’histoire militaire et d’histoire culturelle de la violence à l’université de Potsdam, il était le candidat naturel pour écrire le volume sur la Bundeswehr dans une collection équivalente en Allemagne à celle des Que sais-je en France.

L’ouvrage est découpé en trois parties : la naissance de la Bundeswehr en 1955 et ses évolutions durant la Guerre Froide, la période 1990-2020 et ses opérations extérieures et enfin les défis nés du conflit en Ukraine à partir de 2014 jusqu’à nos jours.

La renaissance de forces armées en Allemagne dans les années 1950 n’a rien d’une évidence. Plusieurs éléments concourent à cela cependant. En premier lieu, la fondation en en 1949 de la République fédérale d’Allemagne mais aussi celle de l’OTAN la même année. Mais plus encore que l’échec de la CED en 1954, c’est la fin du monopole atomique étatsunien en 1949 qui est décisif dans la reconstitution de forces armées ouest-allemandes. La dissuasion devant être aussi conventionnelle en plus de nucléaire, la RFA se devait de participer à sa défense en ajoutant des divisions sous commandement OTAN. La RFA était aussi fortement incitée à le faire par la conscience très claire du gouvernement de Bonn que si les forces du Pacte de Varsovie n’étaient pas mises en échec au plus près de la frontière c’est son propre territoire qui subirait le bombardement nucléaire … Une fois le principe acquis auprès des Alliés et la population ouest-allemande y étant majoritairement favorable, le gouvernement de Bonn pouvait lancer la montée en puissance vers l’objectif de 440 000 personnels dans les forces armées (très majoritairement dans la composante Terre, cible atteinte en 1965). La question de la composition du corps des officiers (c’est à dire du recyclage d’officiers de la Wehrmacht et de la SS) avait déjà été réglée très en amont et des enquêtes étaient menées pour tout recrutement à partir du grade colonel et en fin de compte il y eu moins de nazis dans la Bundeswehr qu’au BND ou dans les ministères de la Justice ou de l’Agriculture (p. 12-16). Pour se prémunir d’un retour aux tentations putschistes de la République de Weimar, l’accent est mis sur le serment prêté à la Constitution et sur l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, mais dans les unités certaines traditions d’avant 1945 (mais pas forcément de la période nazie) refont surface. Dans les années 1970, le ministère tente de clarifier plus avant la question, sans forcément exclure a priori certaines pratiques apparues après 1933 (p. 35-38). Certaines traditions sont alors interdites, notamment chez les parachutistes très influencés par les combats d’Indochine et d’Algérie.

S. Neitzel détaille aussi les problèmes d’attractivité de la Bundeswehr dans les années 1970-80 (la création d’universités en 1973 et de cursus diplômants ont pour but d’y remédier en préparant la reconversion), les réformes, un pacifisme finalement limité (« la conscription oui, mais pour les autres » voisinant la quête de sens de ceux devant défendre des concitoyens qui ne veulent pas l’être). Au mitan des années 1970, les forces armées ouest-allemandes comptent 1,2 millions de personnels avec les réserves, dans un état de préparation jugé satisfaisant par l’OTAN, du moins capable d’absorber le premier choc du Pacte. En 1985, le but politique d’une Bundeswehr au zénith de sa capacité de combat, c’est à dire sa crédibilité, est considéré comme atteint par l’auteur (p. 46).

La réunification allemande et la fin du Bloc de l’Est place la Bundeswehr devant deux défis majeurs. Le premier est l’absorption de la NVA, l’armée est-allemande. Ceci est fait assez rapidement, en ne conservant que très peu de matériel, assez peu de personnel, mais en créant des unités dans l’est du pays, qui comme ailleurs, seront à recrutement local. Le second défi est la raison de l’existence de la Bundeswehr, dont la taille est réduite à 250 000 personnels en 2005. Il y a participation aux missions de l’OTAN (dites « hors de la zone ») mais pour S. Neitzel c’est plus pour « être avec mais sans rien faire » (p. 53). Le but du politique est surtout que rien en se passe, que ce soit en Somalie, dans le déminage du Golfe persique, ou en Yougoslavie (sous casque bleu ou au Kosovo). Le premier usage d’armes par des soldats allemands depuis 1945 a lieu quand des Tornados utilisèrent des missiles pour neutraliser des radars serbes en 1995, sans que cela soit rendu public. En fin de compte, la Bundeswehr se retrouve elle aussi avec le paradoxe de devoir faire plus (projetée) avec de moins en moins de moyens, humains et budgétaires, sans pouvoir planifier les engagements (le contrat OTAN ne peut plus être rempli en 2001, p. 66). Puis vint l’Afghanistan …

L’Allemagne participe à l’opération OTAN Enduring Freedom à hauteur de 3900 personnels à partir de novembre 2001 et à l’ISAF sous mandat de l’ONU à partir de décembre de la même année (1200 soldats pour six mois à l’origine). En 2006 les premiers engins blindés sont envoyés en Afghanistan, mais leur usage n’est autorisé qu’en 2009. La même année a lieu le premier mort au combat d’une armée allemande depuis 1945, un soldat d’origine russe dont le père avait déjà combattu sur place sous uniforme soviétique … Les rêves d’une opération de strict mentoring s’évaporent avec le scandale du bombardement des camions citernes (toujours en 2009). Les critiques s’accumulent, y compris au plus haut niveau politique et militaire allemand, alors que le contingent culmine à 5300 soldats engagés et que les pertes atteignent 35 morts au combat. Aucun membre du gouvernement n’est présent à la cérémonie de fin de mission fin juin 2021 … S. Neitzel est également critique de la mission au Mali en 2013, avec selon lui pas plus de réflexion stratégique qu’en 2001 (« mais si pas contre Daesh, contre qui alors » regrette la troupe p. 100) . Mais l’auteur réserve ses feux pour la politique militaire allemande en direction de l’Ukraine en 2014, mais plus encore en 2022. Le « changement d’époque » (Zeitenwende) décrété en 2022 est passé au crible et l’auteur apprécie peu les changements de pied incessants du gouvernement fédéral, sans parler des délais de mise en œuvre. Les problèmes de disponibilité du matériel, de recrutement, de réappropriation de capacités et de dronisation persistent. Sur une note amère, l’auteur rappelle que la lenteur se paie in fine avec du sang.

Le propos bien équilibré, entre histoire, sociologie militaire et critique à grand spectre qui se veut constructive. L’accent est spécialement mis sur la culture militaire et ses difficultés, dans une armée sans combat jusqu’en 2001 et sans décoration reconnue, pour intégrer et faire vivre un esprit de corps. Pour l’auteur, la plupart des ministres et des inspecteurs généraux qui se succèdent manquent de courage (un simple carnet de chant est évalué sans décision trois ans durant) pour dire la réalité ou veulent pratiquer des exorcismes. S. Neitzel mentionne pour ce point explicitement la ministre U. van der Leyen à Illkirch-Graffenstaden (près de Strasbourg) en 2016, après la découverte dans une salle du 291e Jägerbataillon d’une fresque représentant un soldat de la Wehrmacht (à l’occasion de l’arrestation du lieutenant Franco Albrecht qui projetait un attentat sous fausse bannière). Le Livre Blanc de 2016 ne trouve pas plus grâce à ses yeux : se payant de mots, sans solutions aux problèmes et ne contenant qu’une seule fois le mot « combat ». L’exaspération, que justifie amplement l’auteur, est palpable dans la fin d’un volume qui attend du lecteur une bonne maîtrise de la langue allemande en échange d’un niveau de connaissances préalables relativement faible.

(le KSK n’a jamais libéré d’otages, censé être son cœur de métier p. 96 … 8,5)

Qu’est-ce que l’architecture ?

Essai de définition de l’architecture par Yves Michaud.

Le fun !

Seuls les pouvoirs de plomb peuvent garantir les significations [des monuments] à force de châtiments et de réactivations aussi constantes que rituelles […]. p. 273

Yves Michaud veut avec ce livre se distancier d’une approche stylistique ou chronologique de l’architecture, mais mettre en lumière les catégories sous lesquelles nous voyons, inconsciemment ou non, l’architecture dans son ensemble, des pavillons décuplés aux architectes stars. En premier lieu, il veut persuader le lecteur que l’architecture n’a pas commencé avec le XXe siècle et que le dernier concept à la mode peut être bien plus ancien qu’on ne l’imagine.

Douze catégories sont ainsi définies, formant autant de chapitres, auxquels viennent s’adjoindre un premier chapitre voulant définir l’objet et un ultime chapitre détaillant deux absences dans la catégorisation précédemment développée.

Le premier chapitre rappelle que l’architecture, ce n’est pas toujours un objet, et que celle-ci peut être vue de différentes façons, comme Art ou comme coût. Puis Y. Michaud passe à ce qui lie architecture et temps : le temps du projet (la fin du prescripteur unique p. 99), du programme, du chantier, celui de l’usage et de la flexibilité de celui-ci, et pour finir la dégradation, la maintenance, l’abandon et la ruine. La catégorie suivante est celle de la situation et du contexte. Ce qu’il faut entendre par ces deux termes, c’est en premier lieu l’attention que l’architecte doit porter à l’hygiène et à la solidité, c’est à dire les conséquences du lieu où l’objet est bâti. Viennent ensuite les ressources qu’il faut acheminer sur place … Il y a pour l’auteur une tendance à l’atopie, c’est à dire que pour de nombreux projets, le lieu n’importe plus (p. 58). Les catégories suivantes nous font découvrir l’utilité, la nécessité, la commodité ou encore les fonctions. L’utilité peut aussi être dérivée : les arènes de Nîmes servirent de carrière.

Le cinquième chapitre poursuit son exploration avec les différences entre projet, design et dessin (la sténographie de la pensée p. 122, mais aussi fard prévalant sur l’expérience), avant que le chapitre suivant n’élargisse le propos sur la représentation (avec sa part de séduction). Puis viennent les matériaux. Le matériau fait-il la forme ? Peut-il exister une architecture du feu ? Le tout amène le lecteur vers les questions de forme et de formalisme, puis vers le vocable d’espace/espaces. Le onzième chapitre accorde son attention à la question de l’ornement, entre disparition et réapparition. En faisant une étape du côté du symbole (monument et architecture monumentale), Y. Michaud nous transporte ensuite dans un avant dernier chapitre auprès de la beauté (et les contemporains fun et kitsch). Puis viennent les deux absents annoncés en introduction : ce sont la ville et l’écologie. Si l’architecte a de moins en moins prise sur la ville, sa mission de protéger l’Homme contre son environnement peut se doubler de l’inverse, dans les prospectives fondées sur l’évolution des demandes de matériaux (p. 342). En 1960, certains théoriciens pensaient que le plastique allait remplacer l’acier … Le volume est complété par la bibliographie, une sitographie et les notes.

Si le début du livre peut faire peur parce que le lecteur est jeté sans ménagement dans le bain froid du conceptuel, ce même lecteur peut très vite se raccrocher à la structure mise en place par Y. Michaud. Non seulement les chapitres s’enchaînent avec aisance, mais leur contenu est un bon mélange entre soubassement philosophique et exemples connus et moins connus, dans une perspective proche de la pratique. Si l’auteur ne veut pas s’embarquer dans une histoire de l’architecture, il est difficile de faire sans. Cela reste léger et permet par exemple au lecteur de prendre conscience des débuts de la standardisation dès le début du XIXe siècle (p. 98), les débuts du contrôle de gestion à la fin du XVIIIe siècle ou encore les conséquences de la découverte de la Grèce au même moment avec pour conséquence la régression de l’idéalisation (devant la grande variété enfin accessible) et une nouvelle appréciation du gothique et de sa hardiesse (p. 150-151). Ouvrage sans faiblesse ni baisse de rythme, il gratifie en outre le lecteur de pépites (la lumière des enseignes en néon comme retour de l’ornementation p. 240), l’histoire de l’architecture du XXe siècle vue comme une histoire sainte avec ses chapelles (p. 301), ses constats sur la production des starchitectes et leurs valeurs esthétiques (p. 314-316) mais aussi de savoureuses piques dont Y. Michaud a le secret, dont certaine font irruption sans prévenir (p. 220 ou p. 332-333).

Une belle grille de lecture en même temps qu’un rappel de fondamentaux.

(le fun est le beau contemporain p. 315 … 8,5)

L’aube des Etrusques

Essai d’histoire antique, d’historiographie et de linguistique par Bernard Sergent.

Bleu comme la mer.

La question des origines étrusques, un sujet très fortement débattu par les savants du XIXe siècle au milieu du XXe siècle (et à la suite des Romains et des Grecs), était sorti du devant de la scène étruscologique. L’archéologie avait fini par ouvrir d’autres perspectives, entre sanctuaires portuaires (Pyrgi), villes évanouies (La Doganella), palais ruraux (Murlo), les lacs dévotionnels (Monte Falterona, Monte Bibele), établissements lagunaires (Spina) et nécropoles diverses. Etait-ce pour autant une thématique totalement oubliée ? Pas non plus, puisque plusieurs études portant sur du génome ancien et contemporain (à Murlo justement) avaient à partir des années 1980, puis plus récemment en 2017 et en 2021, tenté de régler la question. Malheureusement, les études se contredisent, entre origine anatolienne et ADN identiques aux Latins … Qui parlait de sciences exactes déjà ? B. Sergent ne trempe pas dans ce genre de marécage. Mythologiste comparatif et linguiste, il reprend l’ascension par le versant des sources anciennes, de la linguistique et de la logique pour proposer au lecteur un développement en plusieurs étapes géohistoriques, passant des Etrusques aux Tyrsènes aux migrations mesopotamo-caucasiennes du second millénaire avant notre ère.

Le premier objectif de l’auteur est de faire aux yeux du lecteur revenir les Etrusques dans l’ensemble des Tyrsènes dont la présence est attestée dans de nombreux endroits du pourtour méditerrannéen. A l’île de Lemnos, bien connue par sa stèle en langue « etruscoïde » (l’auteur la commente longuement), il faut ajouter la Crète, l’Attique, la Laconie ou l’Anatolie. Après un petit excursus sur Pythagore, le plus célèbre des Tyrsènes, B. Sergent veut démontrer la communauté de culture entre les Etrusques et les Tyrsènes en abordant plusieurs thèmes : la navigation, les jeux, la prévalence de la fédération, la place des femmes, entre autres. Le second objectif est ensuite de démontrer, principalement à l’aide de la logique, que le mouvement étrusque ne s’est pas déroulé d’Ouest en Est (si l’on considère la stèle de Lemnos datée de la fin du VIe siècle a.C. comme un dialecte étrusque) mais d’Est en Ouest, de l’Egée vers la Tyrrhénienne.

Le troisième objectif, une fois la connexion orientale acceptée (bien au-delà de la période dite orientale de l’art étrusque), c’est de mettre en relief les traits orientaux des Etrusques, tant ses aspects grecs (céramiques, masques funéraires) qu’anatoliens (brontoscopie, lituus, vêtements) ou encore mésopotamiens (hépatoscopie, démonologie, vierges rituelles ou musique, parmi d’autres).

Ceci fait, B. Sergent s’attaque à la migration vers l’Italie. Les Etrusques firent-ils partie des Peuples de la Mer qui attaquent l’Egypte ? Sont-ils les Phéaciens de l’Odyssée ? Que pensèrent les auteurs antiques de la migration étrusque ? L’Énéide est-elle une épopée étrusque (p. 276) ? Et par là même, les Dardaniens d’Homère ? Telles sont quelques unes des questions que se pose l’auteur, et auxquelles, la plupart du temps, il aurait des réponses. Et des questions il en a aussi à présenter aux savants qui interprètent la culture villanovienne comme pré-étrusque, auxquels il reproche de ne pouvoir expliquer les différences d’aires où les deux cultures sont présentes et comment se fait le passage des tombes à caissons aux tumulus monumentaux. Pour B. Sergent, la thèse de l’autochtonie ne tient pas et les Tyrsènes ont conquis la Toscane à la fin du Xe ou au IXe siècle (le premier siècle étrusque ne commence-t-il pas en 967 a.C. selon ce que nous dit Censorinus, De die natali 17, 6 ?), dominant et repoussant les populations indo-européennes (peut-être déjà ombriennes), pour devenir les Etrusques.

Le point d’arrivée étant déterminé, quel était alors le point de départ ? Dans le dernier chapitre, B. Sergent retrace une migration des Tyrsènes (aux dénominations et sous-groupes mouvants) sur plusieurs siècles et en plusieurs vagues à l’aide de la linguistique, qui serait partie du Caucase oriental, avec une période de contact prolongé avec la Mésopotamie, une lente traversée de l’Anatolie (avec indo-européanisaton partielle) et une dernière étape en Lycie et en Crète (p. 432). Les seize raisons pour une origine anatolienne des Etrusques finalement listées par l’auteur dans la conclusion (p. 427-430) emporteront-ils l’adhésion de tous ?

Le ton est donné dès l’introduction : B. Sergent a choisi l’offensive. Et cette coloration assertive, l’auteur la tient de bout en bout. La prudence, la possibilité que les choses ne soient pas comme on aimerait qu’elles soient, tout cela n’aura pas droit de cité dans ce livre. Surtout, l’auteur poursuit de sa vindicte les « fixistes », les savants qui selon lui refusent la possibilité d’une migration étrusque et adhèrent cœur et âme à la thèse de l’autochtonie exposée par Denys d’Halicarnasse (tous dans le même sac faut-il ici ajouter). Les fixistes, c’est même une fixette.

Au delà du ton (et des bons et mauvais points allégrement distribués comme aux p. 62-63), B. Sergent propose de beaux défis, de ceux qui poussent le lecteur à se poser de bonnes questions. Parmi celles-ci, il y a au tout premier plan la raison de l’émergence de sépultures monumentales, seulement comparables à l’Egypte. Mais on peut aussi se poser la question du pourquoi du passage au plan droit des maisons en Italie à la période archaïque … Les arguments de B. Sergent sont malheureusement de temps à autres amoindris par des erreurs factuelles qui font très mal aux yeux, des énormités parfois, dont nous pensons que la présence dans le texte est due à deux facteurs. Le premier est une absence de relecture professionnelle et indépendante, qui a aussi laissé passer un peu partout des phrases sans signification ou des entrées bibliographiques qui doublonnent. Le second est que B. Sergent, s’il est sans conteste un linguiste chevronné et un antiquisant d’expérience (ah ces translittérations « dures » !), n’est pas un étruscologue. Et du coup, entre autres choses, Cosa (colonie romaine fondée en 273) se retrouve comme port de Vulci p. 92 et Volterra accueille le sanctuaire fédéral p. 75. Plus grave, la méconnaissance de la présence d’inhumation et de crémation en Etrurie invalide des développements.

La trop grande confiance accordée à Théopompe (l’auteur athénien qui affirme que les femmes étrusques ne connaissent pas les pères de leurs enfants à cause des orgies, alors que l’on a des exemples de généalogies étrusques qui courent sur des siècles) est un choix d’analyse de l’auteur mais l’ignorance des cas de changements de sexe ou d’âge chez certaines divinités étrusques (sur ce point N. Thomson De Grummond ici par exemple) pourrait être opposable à un spécialiste revendiqué. Certaines références manquent aussi en notes (Plaute p. 102) …

Il y a donc des choix d’analyse que tous ne suivront pas. Mais si l’on s’éloigne de l’Italie et des artefacts archéologiques, le lecteur est renseigné de manière précise sur les relations entre les mots Tyrsènes et Tusci (p. 128-129), sur la ville comme templum (p. 202-203), les Phéaciens comme peuple idéal (p. 228-235) ou sur la démonologie mésopotamienne (p. 187). Même si certaines filiations à plusieurs siècles de distances entre deux cultures peuvent paraître tirées par les cheveux (p. 148-149), les similarités peuvent interpeller, comme la toponymie tyrsène en Crète. Le linguiste montre aussi toute sa force avec les hydronymes toscans (p. 325) mais nous ne partagerons pas toutes les conclusions avec la même ferveur.

B. Sergent a pu montrer une chose avec ce livre stimulant contant les ellipses des Tyrsènes sur toutes les côtes méditerranéennes, rappelant des questions perdues de vue, avec ses pépites, ses chaînes causales fragiles et ses erreurs flagrantes : l’étruscologie a encore un avenir et encore beaucoup de choses à découvrir. Toute aide est bienvenue.

(dans ce livre, absolument tout doit faire sens et pointer dans une direction … 5,5)

China After Mao

The rise of a superpower
Essai d’histoire de la Chine des années 1970 aux années 2010 par Frank Dikötter.

Palimpseste de posters.

Le schéma se répète en Chine. Tout comme avec Staline en 1953, quand meurt Mao en 1976 les successeurs ont bien conscience qu’il n’y a pas eu que des bons choix. Et comme en URSS, la solution envisagée n’est pas celle d’une sortie de la dictature. Il faut certes moderniser, accessoirement ne plus tuer des millions de gens ou déclencher la guerre de tous contre tous dans le Parti pour rester au pouvoir, mais sûrement pas s’aligner sur les idées occidentales. Une fois Deng Xiaoping revenu au premier plan et installé comme dirigeant suprême, ce dernier lance plusieurs modernisations, reprenant en cela le plan de Zhou Enlai : celles de l’armée, de l’industrie, de l’agriculture et des technologies. Le but est de sortir de l’isolation avant que tout ne s’effondre. La démocratie ? Il en est qui la voit comme la cinquième modernisation, dès 1979. Ses promoteurs seront réprimés.

Si dans l’introduction, F. Dikötter commence un feu d’artifice de punchlines, le reste du livre prend la forme d’un récit froid qui ne court pas après la petite phrase, avec une trame chronologique et une place très importante prise par l’économie. Il y est tout d’abord question du passage de la dictature de Mao à celle de Deng, puis du freinage de l’économie entre 1979 et 1982 sous l’influence de Chen Yun alors qu’un bonne partie de l’agriculture n’est plus que nominalement collectivisée, les paysans ayant profité de la Révolution Culturelle pour reprendre le contrôle des terres (p. 47), tout en étant contraint par un système de passeport de rester à la campagne. Ce freinage de l’économie prend aussi la forme d’un contrôle accru des naissances (p. 51). Puis, à partir de 1982, nouveau changement de politique, avec une plus grande ouverture et la création de zones économiques spéciales tandis que la Chine commence à pousser pour que la Grande-Bretagne abandonne sa souveraineté sur Hong-Kong. En 1984, un accord est signé, prévoyant un transfert avec la création d’une zone spéciale en 1997 devant protéger les droits civiques locaux pendant une période de cinquante ans.

Mais la place centrale du livre est accordé au massacre de la place Tiananmen. F. Dikötter conte en détail ce qui mène aux manifestations sur la place en 1989, la peur qui saisit la tête du Parti (qui habite à deux pas), l’intervention de l’armée et les milliers de morts qui s’ensuivent dans de nombreuses parties de la ville et sur la place. Cette éruption de violence a de nombreuses conséquences, tant à l’international que dans le pays (en premier lieu des manifestations ailleurs dans d’autres villes). En 1992, nouveau changement avec la volonté d’attirer plus de capitaux étrangers tout en les contrôlant et en les localisant dans des zones préparées, malgré les sanctions de l’après Tiananmen. Le but : plus de croissance mais toujours sous le contrôle du Parti. Pour cela aux subventions sont alliées les masses de travailleurs de l’arrière-pays qui, sans droit de résidence dans les villes, sont exploitables à merci. A partir de 2001, les choses sont tellement bien engagées que les exportations se multiplient et les parts chinoises à l’international grandissent, grâce à des prêts de banques locales non solvables et au vol de propriété intellectuelle à grande échelle (p. 239). Le livre s’achève en 2012, avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, dans une période où la Chine s’ouvre aux rêves de grandeur.

Avec ses 300 pages de texte (d’un très haut niveau de langue) et 90 p. d’annexes, l’ouvrage est d’une affolante densité, très orienté sur l’économie mais sans délaisser le politique. Pour ne pas apeurer le lecteur, les passages sur l’idéologie sont courts. Mais ce qui fait le relief de ce livre et son fil rouge, c’est la constante démonstration que les Chinois ne sont pas tous dans l’apathie et que malgré la propagande et tous les moyens de la dictature, l’agentivité des Chinois est toujours là. C’est peut-être pour cela que ce livre fait suite à la série de la Trilogie du Peuple … Mais le contenu de ce livre contredit aussi le sous-titre (vraisemblablement de l’éditeur). F. Dikötter refuse à la Chine le qualificatif de superpuissance. Tout n’y est que contournements (p. 35), châteaux de cartes et néoféodalisme (p. 219), si l’on suit sa logique (et ce qu’il peut dire lors de conférences).

Mais qui veut voir derrière les tours de Shanghai le retour du XIXe siècle anglais, avec des entrepreneurs sans privatisation ?

(il y a même eu des copies de faux Harry Potter p. 240 …8,5)

The Road Not Taken

Early Arab-Israeli Negotiations
Essai d’histoire diplomatique d’Itamar Rabinovich.

Une petite carte et beaucoup trop de noms à mettre dessus.

La première guerre israélo-arabe, celle qui va de 1947 à 1949 avec en son milieu la déclaration d’indépendance israélienne, s’achève par une victoire israélienne. Les armées égyptiennes, transjordaniennes, syriennes et irakiennes sont mises en échec et des armistices sont conclus. Le nouvel Etat est le seul constitué sur la partie occidentale de la Palestine Mandataire et il a pris possession de territoires lui permettant de jouir d’une continuité territoriale, même si certaines parties sont peu vastes et difficilement défendables. Si la Mer Rouge est atteinte au sud du Negev à Eilat, Jérusalem n’est que très partiellement sous contrôle israélien et la Vieille Ville ne l’est pas du tout, comme la Judée-Samarie. Les différentes parties en présence se posent alors la question de la pérennisation de l’état de guerre (les armistices conclus à Rhodes) ou de l’établissement consenti d’une nouvelle normalité consacrée par un traité de paix. Les puissances extérieures seraient favorables à un règlement global sanctionné par l’ONU, mais les adversaires prennent contact les uns avec le autres en attendant la réunion de Lausanne, au travers de canaux de communication qui pour certains existaient déjà dans les années 1930. Peut-être y-a-t-il moyen de trouver un meilleur arrangement en agissant plus tôt et de faire accepter sa vision du compromis au dépend d’autres …

Laissant de côté les Irakiens qui ne sont pas en contact direct avec les forces israéliennes, I. Rabinovich bénéficie de l’ouverture des archives israéliennes et occidentales dans les années 1980 (l’aspect majoritairement partiel des sources n’est évidemment pas nié par l’auteur) pour détailler les contacts, les échanges de vues et les débuts de négociations entre Israël et les pays arabes limitrophes. La première partie est consacrée aux discussions avec la partie syrienne, intéressée par des changements de frontières du côté du lac de Tibériade mais qui n’est pas hostile à accueillir des centaines de milliers de réfugiés arabes. Mais les soubresauts de la politique intérieure syrienne, dont les coups d’Etat à peu d’intervalles ont des répercussions sur la politique extérieure, empêchent cet arrangement : Housni Al-Zaim, premier militaire à prendre le pouvoir au Moyen-Orient, ne reste à la tête de la Syrie que quelques mois en 1949.

La situation est différente en Transjordanie, royaume aux mains de la dynastie hachémite. Le roi Abdallah connaît les dirigeants du Yichouv depuis de nombreuses années (p. 45-46) mais il est aussi guidé par une politique dynastique visant à la constitution d’une Grande Syrie et à chasser les Saoud d’Arabie. Si le roi veut par traité la reconnaissance de l’occupation jordanienne de Jérusalem et de la Judée-Samarie (en plus d’un port sur la Méditerranée et sa voie d’accès), il est en décalage avec les vues de son gouvernement, plus aligné sur les positions de la Ligue Arabe. Les Israéliens pensant avoir à faire avec un potentat absolument omnipotent en sont pour leurs frais (p. 133). Mais de l’autre côté, la Cisjordanie, de facto intégrée au royaume, n’est pas qu’une marche pour avancer en Syrie, elle fait entrer dans le jeu politique jordanien plus de Palestiniens encore (ils sont déjà nombreux au début des années 1940) et rajoute de l’instabilité (p. 150). Le prix de la paix est finalement trop élevé pour toutes les parties …

Dernière partie et dernier pays considéré, l’Egypte. C’est clairement la plus grande puissance régionale et de loin la plus peuplée. Pendant la guerre, elle a pu s’emparer de Gaza, mais elle aussi a de grandes difficultés à définir une politique, partagée entre sa volonté d’hégémonie et donc de consensus au sein de la Ligue Arabe et celle de ne pas s’engager trop dans ce conflit, finalement lointain et distrayant le royaume dans son conflit avec le Royaume-Uni (et ses problèmes internes, notamment socialistes et islamistes). Gaza n’est par exemple jamais rattachée au royaume, juste administrée. L’Egypte souhaiterait le Negev, surtout pour qu’aucune base britannique ne puisse s’y installer (sous couvert du traité avec la Jordanie et devant participer à la défense de la région contre l’URSS et proche de Suez). Au moment du coup d’État de 1952 qui porte Nasser au pouvoir par la suite, les discussions avaient déjà été abandonnées et les termes de l’armistice continuent de régir les relations israélo-égyptiennes, à la satisfaction de tous, et laissant les acteurs privés libres de leurs mouvements. Et la Palestiniens dans tout cela ? Pour tous les pays arabes les Palestiniens n’existent pas et les territoires qui auraient été les leurs sont des proies pour leurs voisins. Ni l’Egypte ni la Jordanie ne veulent entendre parler d’une Palestine (p. 191). Les réfugiés le restent non parce que les gouvernements le souhaitent absolument mais parce que les opinions publiques sont bien plus en faveur de la guerre que ne le sont les gouvernants. Si Israël dit accepter un retour (dans le cadre de concessions pour un accord de paix), c’est surtout pour donner des gages aux Etats-Unis, en pointe sur le retour des populations. Israël, qui souhaitait la paix pour pouvoir favoriser l’immigration et l’intégrer, obtient une paix armée et si les gouvernements arabes pensent au « match retour », celui-ci n’a lieu qu’en 1967. Chaque acteur a alors mis à profit les vingt ans entre les deux conflits pour se renforcer et le conflit de 1967 n’accouche pas d’un résultat aussi équilibré qu’en 1949.

Cet ouvrage est l’œuvre d’un praticien. I. Rabinovich a dirigé les négociations de paix avec la Syrie pour la partie israélienne au début des années 1990 avant d’être ambassadeur aux Etats-Unis, le tout en parallèle d’une carrière universitaire. Il sait l’avantage de connaître ses interlocuteurs (ce qui manque au début des années 50, p. 177). Aurait-il pu écrire un livre différent 35 ans après la publication ? C’est assez peu probable, puisque les sources du côté arabes ne semblent pas aujourd’hui plus accessibles qu’à la fin des années 1980. Avec le matériel à disposition mais aussi en se plaçant dans le débat historiographique israélien (qui n’a pas attendu le XXIe siècle pour voir apparaître des analyses très critiques de la politique israélienne, p. 9), l’auteur peut tout de même décrire les différentes étapes des négociations, alors qu’au tout début des années 50 le gouvernement israélien croit tout a fait possible une paix prochaine avec ses voisins, y compris au prix de quelques concessions territoriales mineures. Si les pays arabes ne sont pas unis, les différents groupes participants aux décisions du gouvernement israélien ne sont pas non plus tous sur la même longueur d’onde, le Ministère des Affaires Etrangères étant parfois le dernier au courant de ce qui se discute (p. 36-42).

Les notes sont assez peu nombreuses, la bibliographie plutôt courte et une petite carte sur la situation des forces sur le terrain en 1949 avec les différentes propositions d’accords n’aurait pas été de refus. Néanmoins, et malgré la sécheresse difficilement évitable de ce genre de récit, la lecture est assez aisée sans devoir être préalablement un spécialiste du sujet. Si les positions britanniques et étatsuniennes sont expliquées et commentées, il est peu de choses sur la politique française qui pourtant gagne en influence dans les années 1950, au point d’organiser conjointement l’opération sur Suez en 1956. Mais là encore, les sources …

Il est des situations qui conviennent à tout le monde. Enfin, ceux qui ont un pays.

(Abdallah et Ben Gourion s’écrivaient en turc … 7,5)

Piranesi

Roman épistolaire fantastico-fantasy de Susanna Clarke. Publié en français sous le titre Piranèse.

A lot of faun !

Piranèse habite un gigantesque ensemble de salles et de vestibules qu’il appelle la Maison, sans doute plusieurs centaines sur trois niveaux et ornées de myriades de statues de marbre, toutes uniques. Au niveau inférieur, des salles envahies par l’océan. Au supérieur, par les nuages. Au niveau médian, hors Piranèse, il n’y a que des oiseaux et l’Autre, un homme plus âgé. L’Autre et Piranèse ne se rencontrent qu’à jours et heures fixes, pour parler de leur projet scientifique commun : la recherche du « Grand et Secret Savoir » Le reste du temps, Piranèse pèche, collecte de quoi faire du feu, recense les statues, relève les marées ou écrit dans son journal. Depuis quand est-il ici ? Il ne le sait pas. Il y est peut-être né. Ou pas. L’Autre l’appelle Piranèse mais lui-même ne pourrait dire quel est son nom. Un jour l’Autre l’avertit qu’un intrus pourrait vouloir lui parler pour le rendre fou et lui ordonne de se cacher si jamais il l’apercevait. Comment se peut-il qu’il y ait un autre habitant (dénommé Seize par Piranèse) dans ce gigantesque palais et qui n’a jamais été rencontré en tant d’années d’exploration ? Et si Seize n’était pas la seule personne que l’on puisse croiser dans les salles innombrables ?

S. Clarke ne cherche pas à cacher longtemps au lecteur pourquoi son héros se prénomme Piranèse : les salles cyclopéennes, l’omniprésence statuaire (dans le genre Canosa/Thorvaldsen, immaculées et allégoriques) et l’emprisonnement du héros conduisent naturellement à ce type de référence. Et c’est exactement cela qui nous a conduit à la lecture de ce roman. L’auteur n’est pas non plus avare de son talent, conduit son récit avec aisance, joue avec le lecteur de manière délicieuse et intelligente (une fin subtile), use de l’intertextualité (Narnia), de la typographie et du flou entre le livre que le lecteur a en mains et les journaux de Piranèse, avec parfois une pointe d’ironie (p. 147). Certains passages peuvent sembler illogiques, comme par exemple le manque de curiosité du héros à certains moments-clés, mais nous ne pouvons exclure que cela soit non pas seulement voulu, mais même désiré, tant la Maison est devenu le seul monde concevable.

S. Clarke écrit très peu de romans, mais à chaque fois c’est un évènement.

(la description statuaire dans toute sa diversité …8)

La cité antique

Étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome
Essai d’histoire des institutions antiques par Numa Denis Fustel de Coulanges.

Beaucoup de marches.

L’homme peut bien dompter la nature, mais il est assujetti à sa pensée. p. 190

Parmi les classiques des sciences historiques il nous manquait encore La cité antique, un livre paru en 1864 et qui très tôt fit date dans l’Europe savante du dernier tiers du XIXe siècle. Deux caractéristiques sautent aux yeux du lecteur : la volonté de l’auteur de toujours parler en même temps de la Grèce et de Rome et la présence soutenue des références à l’Inde, conséquence de la l’installation du fait indo-européen dans la linguistique au milieu du XIXe siècle.

Pour l’auteur, tout dans la cité antique (et on remarquera ici aussi que le reste du pourtour méditerranéen n’est pas encore à l’ordre du jour), que ce soit ses magistratures comme ses subdivisions sociales, a pour origine la religion. Aussi le livre commence avec une première partie où Fustel veut décrire les anciennes croyances des Grecs et des Romains, répartis en quatre éléments : les croyances sur l’âme, le culte des morts, le feu sacré et la religion domestique. Pour l’auteur, ces éléments se dupliquent à chaque niveau de l’organisation de la cité et ainsi la cité elle-même forme une famille avec son culte des morts et son autel domestique (qu’il faut prendre ici au sens de pré-archaïque, au moment où se fondent les cités).

De ce fait, Fustel se voit obligé dans une seconde partie de décrire la famille antique, sa continuité, ses inégalités, le mariage, la propriété et la succession pour enfin s’attacher à la description de la gens. C’est l’occasion pour l’auteur de prendre position dans le débat sur la nature de la gens romaine et d’insister sur l’exclusion des cognats du culte et de la succession.

La partie suivante monte d’un étage avec la formation de la cité, avec l’étape précédente des phratries et des tribus. Fustel voit un changement théologique à l’origine de la cité, avec l’émergence de dieux de nature physique. La place du fondateur et la religion civique sont décrites sans trop de détails mais toujours en insistant sur le parallélisme gréco-romain puis l’on passe à la question de la royauté (roi-prêtre dépossédé de son pouvoir politique avec les changements de régime), des magistrats, de la loi, l’exil et l’étranger, les alliances et les colonies. Cette partie s’achève avec l’accent mis sur la différence irréconciliable entre les Anciens et les Modernes, sur l’absence de liberté individuelle et l’omnipotence de l’Etat gréco-romain, à remettre dans le double contexte du souvenir récent de la révérence révolutionnaire pour l’Antiquité et l’esprit libéral du XIXe siècle (Fustel vit dans « l’empire libéral » de Napoléon III quand il écrit son livre).

La quatrième partie quitte la présentation presque statique qui était faite jusqu’à présent pour explorer les révolutions (selon les mots de l’auteur) qui affectèrent le modèle. La première mentionnée est la fin de l’autorité politique des rois, que cela mène à l’aristocratie ou à la démocratie. La seconde est la disparition du droit d’aînesse et la redéfinition de la gens et de la clientèle. La troisième, toujours selon Fustel, est l’intégration de la plèbe dans la cité et en parallèle l’apparition de l’intérêt public et du suffrage, avec les tensions persistantes entre riches et pauvres.

La cinquième et dernière partie est ce que l’auteur appelle « la fin du régime municipal », ce qui dans un contexte romain est un peu malheureux, mais veut décrire la fin du système des cités comme conséquence de l’expansion romaine (le passage sur la population romaine a très très mal passé l’épreuve du temps p. 499-503 et 516) mais aussi des nouvelles idées de la philosophie (pas le passage le plus convaincant du livre) et, in fine, du christianisme. Comme de bien entendu, les notes, des annexes et un index complètent le volume.

Ce qui est très étrange et qui frappe très rapidement à lecture, c’est la grande rareté des dates. Tout flotte dans une sorte d’intemporalité qui est due en partie à l’utilisation non discriminée des sources, sans égard pour les contextes d’écriture et leur genre, mais aussi à la volonté de présenter les choses sur un plan indo-européen. Quelles sont les bornes que pose Fustel pour son état « ancien » ? Nous ne le saurons pas et les parties chronologiquement postérieures ne sont pas beaucoup plus précises de ce point de vue. Côté écriture, la manière a très peu vieilli, même s’il y aurait peut-être du volume à élaguer avec des redites qui donnent par moments l’impression de tourner un peu en rond. Il y a un sens pédagogique de la formule, comme par exemple aux p. 234-235 : « [la religion] gouvernait l’être humain avec une autorité si absolue qu’il ne restait rien qui ne fût en dehors d’elle » ou sur la comparaison entre les tribuns et l’autel (p. 411). Si le style est encore à notre sens passable pour le XXIe siècle, les supputations psychologiques sur la plèbe, assises sur rien, le sont moins (p. 369 par exemple). Il en résulte que la séparation entre le patriciat et la plèbe à Rome est présentée de manière artificiellement forcée. Mais ce genre d’écarts n’est pas le monopole de l’auteur et il faut sans doute voir ici là derrière l’objectif de l’auteur de dissocier Anciens et Modernes, ce qu’il ne parvient d’ailleurs pas toujours à faire (p. 384).

Il faut aussi signaler les très bonnes introductions de l’édition Flammarion qui donnent toute sa saveur au texte, et spécialement le passage sur la réception du livre (p. v-ix), mais qui ne parlent hélas pas de l’apport éventuel de Fustel dans l’élaboration de la pensée d’une « période axiale » par K. Jaspers, ce qui aurait été un point intéressant (et mineur, mais qui nous semble poindre à la p. 427).

Rigide peut-être, pédagogique avec quelques excès, mais aux parallélismes fondateurs et l’initiateur d’une nouvelle voie pour l’étude de la religion antique.

(un « livre embaumé » p. iii, toujours cité et rarement lu nous dit F. Hartog en introduction … 7 )

Mauvais genre au musée

Pamphlet sur l’idéologie ahistorique dans les musées d’art par Didier Rykner.

Il n’y aura bientôt plus rien à voir.

L’amour de l’art chevillé au corps, D. Rykner n’est pas intéressé que par les cathédrales et monuments menacés par la ruine ou le saccage (volontaire et assumé). Il aime aussi les musées, ceux abritant de la peinture et de la sculpture, de préférence antérieures au XXe siècle. Que les musées, dont c’est la mission, ne montrent pas leur fond (voire même ne veulent plus en avoir), voilà qui l’insupporte. Mais qu’en plus, le peu qu’ils montrent, ils en fassent une mauvaise présentation, là …

Fouler au pied l’histoire de l’art c’est une nouvelle passion de beaucoup de musées en Occident pense l’auteur. Pour poser les bases, le livre commence par la définition d’un musée, ce que la définition par les professionnels en disaient jusqu’à présent et ce que certains acteurs aimeraient voir dans cette définition. Puis D. Rykner commence avec la première salle de son musée des horreurs : la recherche d’artistes femmes à tout prix par de nombreux musées, au mépris de la qualité. Le problème étant qu’avant le XXe siècle la femme artiste est une exception et donc que le stock d’œuvres d’exception est par essence limité. Donc la seule qualité est celle d’être femme (mais cela fonctionne aussi avec gay ou noir). Tout n’atteint pas le niveau d’Elisabeth Vigée-Lebrun … Cela a des répercussion sur le marché de l’art et des sommes insensées sont déboursées juste pour des œuvres médiocres (selon l’auteur), mais de femmes.

Il en est de même pour la recherche d’artistes noirs dans la peinture occidentale d’avant le XXe siècle, pour enfin « contrebalancer une histoire de l’art raciste », qui commence avec la blancheur des statues grecques et l’effacement délibéré de leur polychromie d’origine comme ode à la blanchité (même sur France Culture, p. 65-66). Si l’on part de là, effectivement, tout devient possible … Et comme on ne trouve pas de Noir, on se contentera de métis : Guillaume Guillon-Lethière, par exemple, a été second Prix de Rome et directeur de l’Académie de France à Rome (p. 69). Et si on n’a pas d’artistes, on se rabat sur des représentations, si possible d’esclaves (mais pas ceux qui le sont dans l’empire ottoman), avec glissement possible vers un anti-colonialisme un peu tardif. A chaque fois, l’auteur nous livre de nombreux exemples de faits que l’on tord pour les faire entrer dans des cases.

Les tentatives de réécriture de l’Histoire sont le sujet du quatrième chapitre, avec bien évidemment Colbert en bonne place, en compagnie de Lee et de Schoelcher. Oui, même Schoelcher … Puis D. Rykner passe à l’assignation artistique selon la couleur de peau, qui interdit ou autorise le traitement de tel ou tel sujet (mais sans exemple européen dans le livre). Les chapitres suivant s’éloignent du sujet principal mais restent dans le monde muséal pour s’intéresser aux musées sans œuvres, ceux sans véritable médiation, ceux qui veulent détruire l’ivoire d’éléphants morts il y a des siècles et ceux qui veulent faire disparaître des œuvres (vilain Picasso!). Enfin D. Rykner conclut son livre sur les restitutions d’artefacts aux pays africains, la laïcité malmenée et se fait plaisir (et nous avec) en détruisant une émission de radio prétendant expliquer le romantisme. La conclusion est pessimiste, mais pour l’auteur, le combat n’est pas encore perdu.

Et revoilà D. Rykner, dans son style habituel, plaisant, enlevé, caustique, plein de verve tout en étant fondé sur des faits et des analyses transparentes. Du journalisme très sérieux, engagé et déontologiquement irréprochable. Certains légitimes agacements sont même jouissifs pour le lecteur (Massacre à Anvers p. 160-170). Dans un style direct donnant naissance à des chapitres courts, le tout est accompagné de très nombreuses illustrations en couleurs, petites à cause du format poche, mais qui donnent une très bonne idée avant d’éventuellement aller chercher une reproduction plus grande. Elles sont sourcées comme il se doit. Et si quelques simplifications sont nécessaires (sur G. Floyd p. 142 par exemple), ainsi soit-il. L’on peut éventuellement voir dans les différents chapitres un côté disparate, c’est tout de même un tout voulant montrer les défis et les périls qui parcourent le monde des musées aujourd’hui et qui peuvent leur faire grand mal.

(le graal muséal nouveau mais introuvable, un portrait d’esclave réalisé par une artiste noire et lesbienne p. 77 … 8)