Les Gaulois

Manuel de culture gauloise par Jean-Louis Brunaux.

Mais est-ce le bon titre ?

Si aujourd’hui certains d’entre eux sont réfractaires, les Gaulois de l’Antiquité sont surtout remuants. Du moins selon les Romains et les Grecs (et beaucoup d’autres), qui apprécièrent modérément leurs promenades armées jusque dans leurs sanctuaires. Un effet parfois envahissant d’une grande curiosité, un trait qui leur est déjà reconnu par les auteurs antiques. Cette caractéristique n’est pas la première que le grand public leur attribue de nos jours, et c’est ce que J.-L. Brunaux veut faire changer avec ce livre.

Le premier chapitre brosse rapidement l’histoire des Gaules, du rapport entre Celtes et Gaulois à la fin de l’Age du Bronze à la fin de l’indépendance au milieu du premier siècle avant notre ère, en passant par les mouvements de populations au sein des Gaules. Suit la géographie, caractérisée par de fréquents mouvements de populations (dont le plus célèbre est celui des Helvètes qui déclenche l’intervention de César en -58). L’Italie du Nord, la Grèce et l’Anatolie ne sont pas oubliées. L’organisation territoriale des cités est abordée en fin de chapitre, soulignant la faible urbanisation des Gaules mais aussi l’apparition tardive des places fortes (oppida).

L’auteur s’intéresse ensuite aux aspects sociaux, allant de la tribu à la cité, puis détaillant divers groupes (druides, guerriers, plèbe, esclaves) avant de considérer les formes politiques et les institutions rapportées par les sources (royauté, assemblées, magistratures). Quelques pages sont dévolues à la justice, aux finances et à la guerre. Le chapitre suivant commence par la guerre comme activité économique avant de présenter quelques points saillant de cette même économie gauloise (artisanat, commerce, mines).

Continuant sur le chemin allant du macro vers le micro, l’auteur explore ensuite la psyché gauloise, principalement ce que seraient les conceptions gauloises du temps et de l’espace. Le sixième chapitre veut aller plus avant en décrivant la religion gauloise, en tentant de déterminer ses principes sans aller dans les détails de chaque aspect local. Puis J.-L. Brunaux tente de parler langue et littérature gauloise, arts et loisirs avant d’achever ce manuel de manière assez abrupte (sans conclusion) avec quelques facettes de la vie privée (onomastique, habitat, famille, sexualité, soin du corps, éducation et costume).

Des annexes fournies complètent ce livre, avec quelques biographies de gaulois d’après nos sources, une chronologie, les cités connues, des cartes, un précis sur les sources, une bibliographie indicative et deux index. L’ouvrage est assez généreusement illustré dans le texte.

Mais toute cette prodigalité dans les annexes ne suffit hélas pas. Elle ne sauve pas ce livre de très nombreuses faiblesses. La première d’entre elles, c’est que c’est assez mal écrit. Tout n’y est vraiment pas clair, et c’est très frappant dans le chapitre historique. Confus, imprécis, le tout manque aussi de datation. Et la relecture n’a vraisemblablement pas eue lieu (des redites, des erreurs typographiques) …

Le second problème est celui des affirmations dont on peine à voir le soubassement. Certes, il est fait le choix ici de produire un livre grand public, avec conséquemment un appareil critique très léger. Mais l’auteur ne nous dit que très très rarement sur quoi il se base, pour par exemple autant mettre en avant les druides comme éléments rationnels (scientifiques) et rationalisateurs de la religion gauloise. En quoi est-ce un problème si les Gaulois ne sont pas entièrement rationnels (selon nos standards) ? L’irrationnalité des Grecs, que J.-L. Brunaux veut absolument voir comme les plus proches parents des Gaulois (même, très étrangement, linguistiquement p. 303) est quelque chose d’accepté depuis des décennies dans le monde universitaire. On peut encore voir cette volonté de grécisation dans d’autres domaine (fortification de la Heunebourg p. 25, comparaison avec Delphes p. 152), par une comparaison homérique très forcée (p. 306) ou par une propension à voir des bataillons sacrés à la thébaine dans toute la Gaule (p. 381). Quant à la lourde insistance sur le pythagorisme de la p. 385 …

L’auteur semble aussi avoir une conception mouvante de l’homme libre en Gaule, refuse les motifs communs indo-européens en bloc (limite infréquentables p. 24), et use de la proto-urbanisation nébuleuse (p. 45).

J.-L. Brunaux semble aussi avoir écrit son livre comme une sorte de collection de silos. Il y a de nombreuses redites, avec le problème additionnel que l’auteur peut se contredire. C’est le cas avec une tradition trévire aux pages 147, 155 et 410.

On en vient donc naturellement à devoir seulement donner crédit à l’auteur sur sa spécialité première, ce pourquoi il est devenu célèbre : la civilisation matérielle gauloise. Mais même sur les chars, nous sommes amenés à douter très fortement, pour la simple raison que la géographie gauloise ne permet pas le combat de char à l’égyptienne (p. 155). Et pourquoi les centaines de milliers de monnaies retrouvées par les archéologues ne serviraient à rien dans les échanges commerciaux (p. 200-201, d’autres zones géographiques semblent cependant y arriver) ?

L’auteur a-t-il voulu trop en faire, trop en dire, donnant ainsi ce sentiment d’inachevé ? Ce livre n’est pas sans atouts (le semi-nomadisme gaulois, le calendrier par exemple) mais les points négatifs l’emportent cette fois-ci …

(la guerre est-elle vraiment, comme à la p. 381, l’oubli de toutes les lois ? … 4)

The Viking Way

Magic and Mind in Late Iron Age Scandinavia
Essai d’archéologie viking de Neil Price.

Un livre lui aussi un peu magique.

Rien n’est certain sauf le loup et le Ragnarǫk. p. 328

Si la mythologie nordique bénéficie d’une connaissance superficielle mais large au sein de la culture populaire européenne (bien aidée en cela par les nombreuses productions artistiques qui la prennent pour source d’inspiration), la question de la religion des habitants de la Scandinavie au Haut Moyen-Age est restée bien en retrait. Et pour cause : hors l’importance du sacrifice, il est peu de choses certaines. Temples, espace sacré au sein d’une exploitation agricole aristocratique, bosquet ou lac sacrés ? La question des lieux et des possibles évolutions ou particularités locales est encore très débattue (mais le débat se tourne actuellement vers la solution de lieux multifonctionnels, p. 31). Il en est de même des pratiques et des croyances. Comme il apparaît peu probable que les auteurs des sagas du milieu du Moyen-Age aient recopié mot à mot des sources écrites plus anciennes, ces mêmes sagas ne peuvent rendre compte sans critique et à elles seules de l’état des croyances lors de la période de la colonisation viking (VIIIe-XIe siècles). C’est là qu’intervient l’archéologie, qui chez N. Price vient établir un dialogue avec les sources textuelles quand cela est possible. Chez l’auteur britannique (qui enseigne à Uppsala), la religion ce n’est pas que le culte « officiel » aux dieux et aux esprits (ce qui serait trop dépendant d’une Weltanschauung chrétienne contemporaine) mais aussi tout le monde supranaturel dans lequel baigne le Scandinave des deux sexes au Haut Moyen-Age. Le moyen pour les Humains d’agir sur le monde, au travers des forces supranaturelles, c’est la magie, le seiðr, et dont les grands-maîtres sont Freya et Odin.

Le présent livre étant l’édition d’une thèse de doctorat parue en 2002 (mais dans la version augmentée de 2019), il ne s’adresse pas à un public très large et démarre assez classiquement par des considérations méthodologiques. Dans la grande tradition britannique, cette partie méthodo-philosophique est très maîtrisée (avec une histoire des courants historiographiques et comment l’auteur se place par rapport à eux) et aboutit à un deuxième chapitre qui se concentre plus spécifiquement sur les problèmes que rencontre l’étude de la sorcellerie norroise et en premier lieu l’absence de système. N. Price détaille aussi la composition de la « population invisible » de la Scandinavie au-delà des dieux eux-mêmes (p. 27), qu’ils soient servants des dieux (corbeaux, boucs etc.), les Nornes, les géants, les elfes, les nains, les ogres et les trolls, les esprits gardiens de lieux, le Cauchemar et les projections de l’esprit humain. Puis l’auteur va plus loin dans la description des différents types de magie : le seiðr à proprement parler (lié à l’esprit et à l’invocation), le galdr (parlé, chanté, lié à la malédiction), le gandr (lié à l’énergie du chaos primordial), l’útiseta (être assis à l’extérieur, souvent sous un pendu, près d’une tombe ou d’une eau courante), la sorcellerie dite odinnique (propre à Odin aux dires des sources) et enfin une magie à bas bruit (littéraire). Une fois les termes définis, N. Price passe aux sources littéraires avant de consacrer plusieurs pages à l’historiographie du sujet et notamment les relations entre l’histoire des religions et l’ethnologie, ou comment l’idée de chamanisme fait son apparition dans l’étude des croyances des habitants non-Lapons de la Scandinavie haut-médiévale.

Le chapitre suivant va au cœur du problème en étudiant de manière ordonnée la magie chez les Vikings. A tout seigneur tout honneur, Odin ouvre le bal (actions, noms), suivi de Freya puis des acteurs humains de la magie, hommes et femmes. Et ces acteurs sont parfois inhumés, et certaines de leurs tombes ont peut-être été déjà fouillées. L’auteur propose plusieurs tombes au lecteur qu’il pense être celles de praticiens (Birka, Klinta, Fyrkat, Kaupang, Gausel, Ile de Man, Oseberg). Pour chaque cas, la fouille, le site et la tombe sont analysés de manière très serrée. Puis N. Price s’intéresse à d’autres artefacts qui peuvent marquer la pratique de la magie : des masques, des tambours, des boucliers, des charmes, des narcotiques et bien sûr des baquettes (en métal ou en bois, très en détail). Les chants et la transe ne prennent pas beaucoup de place dans le développement, beaucoup moins que la question très complexe du genre des pratiquants : même si Odin (dieu roi et guerrier) est le patron des magiciens, les hommes qui pratiquent sont vus comme efféminés, une qualification très invalidante dans la société viking. Ce que l’auteur élargit en considérant le lien entre magie, érotisme et pratique sexuelle (p. 177). La fin du chapitre est centrée sur les champs d’application dits « domestiques » de la magie (non guerriers, c’est-à-dire la météorologie, la guérison ou l’envoi de maladie, la divination etc.).

Le quatrième chapitre n’est pas un contrepoint, c’est l’argument central de la démonstration de l’auteur. En analysant de la même façon le chamanisme lapon, il appuie sur leur proximité, voire leur identité. Le chapitre débute par une actualisation des aires de peuplement lapons (culture Sami), qui commençaient bien plus au sud qu’aujourd’hui. Il y a très clairement un entremêlement entre les deux cultures, norroise et sami, dans ce qui est aujourd’hui la Norvège et la Suède. La cosmogonie sami, son monde invisible, l’onomastique et les sources sont décrites par l’auteur, avant de passer aux rituels et aux matérialisations de ces mêmes rituels (tambours, mailloches, pointeurs) pour enfin finir sur les caractéristiques de la magie lapone (noaidevuohta) : fonctions et champs sont les mêmes que la magie norroise.

Le chapitre suivant quitte en grande partie le Nord de l’Europe pour comparer d’autres religions circumpolaires et le chamanisme norrois. En Russie, les premiers textes sur le sujet datent du milieu du XVIIe siècle (p. 231). Mais l’exploration ne se limite pas à la Sibérie et le lecteur voyage tout de même beaucoup : Mongolie, Côte Nord-Ouest américaine et Canada intérieur. Puis N. Price revient en Scandinavie et s’attaque à la question du seiðr avant les Vikings (p. 260) et comment il faut comprendre le chamanisme en contexte norrois (Sleipnir et Loki, p. 266-268).

Le versant « domestique » de la magie ayant principalement été l’objet de l’essai jusqu’à présent, l’auteur passe maintenant à la face guerrière (sixième chapitre). Et la guerre est très présente dans un monde fait de petites chefferies n’ayant pas encore de royaume au-dessus d’eux … N. Price précise d’abord la figure de la valkyrie qu’il avait laissé de côté dans le premier chapitre, puis enchaîne sur la réalité des femmes combattantes (ce dont nous aurons à l’avenir encore à discuter …) avant de revenir sur les sources et l’onomastique entourant cette figure accueillant les combattants choisis dans la halle d’Odin pour y attendre le combat dernier. Le chapitre se poursuit avec les différentes sortes de magie utilisées lors de batailles selon la littérature et les acteurs (guerriers, sorciers) de ces sorts. La question du change-forme est bien entendue traitée elle-aussi, plus en largeur (p. 301) avec les berserkir (ours) et les ulfheðnar. Constantin Porphyrogénète, empereur byzantin, relate lui-même une cérémonie norroise avec des guerriers masqués et revêtues de peaux à laquelle il a assisté (p. 307), mais des pierres runiques et d’autres artefacts de plus petites tailles sont aussi analysés. La encore, l’extase, l’effet psychique de la violence de masse (avec une comparaison faite avec ce que dit Homère p. 315) sont évoqués comme un renversement intéressant concernant la Scandinavie : là où d’autres cultures animalisent l’ennemi, les norrois eux se transforment en prédateurs (avec un aspect sacrificiel à Odin ?).

L’avant-dernier chapitre forme la conclusion de la première édition. Il revient sur quelques points mais l’auteur se permet aussi une petite évocation qui n’est pas sans qualités littéraires (notre exergue), puis ce très court chapitre se clôt avec quelques ouvertures et une explication des origines des petites histoires qui ont ouvert ce livre.

Le dernier chapitre est une postface. Tous les autres chapitres ont été remaniés et augmentés pour la seconde édition mais le dernier chapitre est quant à lui entièrement neuf. Il fait le point sur la réception du livre au début du XXIe siècle, sur son influence, et l’auteur prend beaucoup de temps pour répondre aux critiques ou préciser un point après un développement inattendu ou inconnu (le bâton de sorcière vu comme quenouille et la projection filaire de l’âme p. 339). Le texte prend fin sur quelques ouvertures de pistes supplémentaires et une mise au point finale sur sa vision des Vikings : ce ne sont pas des héros romantiques.

Avec un tel livre, la couverture ne se referme pas avant d’avoir sous les yeux une bibliographie très conséquente (sur à peine 42 pages …) et un index (qui n’est pas sans manques).

Ce livre n’a aucune prétention à la vulgarisation. Et s’il est quelques passages qui souhaitent faire une présentation cosmogonique, elle tourne court très vite, ou plus précisément, elle devient unidirectionnelle. Et même pour ceux déjà un peu versés dans le Nord ancien, tout ne roule pas comme sur des roulettes. Les chapitres sur le chamanisme lapon et circumpolaire sont particulièrement âpres et le train ne passe pas deux fois … Sans parler du fait qu’il faut attendre la p. 84 pour que démarre la partie archéologique, ce qui peut rebuter un lecteur non préparé. La contrepartie, c’est la qualité et le foisonnement. L’expérience du terrain se sent très bien, systématisée avec le temps, et qui s’ajoute à de nombreuses autres qualités (linguistiques notamment mais aussi de modestie et d’honnêteté intellectuelle). Le mariage entre sources littéraires et archéologique est un modèle du genre et rencontre notre vision de ce que l’on pourrait faire dans d’autres aires géographiques. La très haute qualité des analyses est servie par des illustrations nombreuses et les vues d’artistes des tombes étudiées sont époustouflantes (exécutées par l’islandais Ƿórhallur Ƿráinsson). Nous avons pendant la lecture (très convaincante) pu nous faire beaucoup de remarques qui ne peuvent de très loin pas toutes figurer ici. Certaines ont attrait à l’Italie antique, quand par exemple la tête coupée de Mimir est analysée comme un masque (p. 60) et que l’on pourrait comparer aux têtes coupées divinatrices étrusques ou encore ces vélites romains p. 310 liés aux loups comme les ulfheðnar (une confrérie indo-europénne de jeunes hommes ?). D’autres évoquent quelques imprécisions quand l’auteur s’aventure hors du domaine septentrional, mais rien de méchant (mais le nazisme de E. Jünger est plus que discuté, malgré ce que laisse penser la p. 314).

Mais en regard des moments d’excellente science,  lumineux, d’étonnement ou même d’effroi que propose ce livre …

(l’auteur remercie des bars et des restaurants à York et Uppsala p. xx … 8 ,5)

The Greeks Overseas

Their Early Colonies and Trade
Essai d’archéologie et d’histoire grecque de John Boardman.

Ils vont de ville en ville.

Cet ouvrage écrit par J. Boardman en 1964 est resté un classique pour tout ce qui touche à la colonisation grecque sur une bonne partie du pourtour méditerranéen, de la Propontide et de la Mer Noire. Dans la quatrième édition de 1999, l’auteur a ajouté un épilogue qui évalue sa production de 1964, tous les autres chapitres ayant été repris à l’identique (y compris les mentions de Léningrad comme lieu de conservation de certains artefacts). La période visée est identique aux livres de Robin Lane Fox (en 2010) et A.J. Graham (en 2011) que nous avions déjà croisés dans ces lignes et va du VIIIe au VIe siècle avant notre ère (des derniers feux de la période géométrique au début de la période classique).

Une très petite préface présente cette quatrième édition avant de passer au premier chapitre, tout de méthodologie des sources, suivi d’un chapitre sur le contexte, sur ce qui se passe entre la fin des grands centres mycéniens et le début de la colonisation. Le troisième chapitre est consacré à la présence grecque sur la côte levantine et son arrière-pays, avec une place spéciale pour la colonie d’Al-Mina, située dans l’estuaire de l’Oronte. Cette dernière serait à l’origine de l’orientalisation de l’art grec au VIIIe siècle. Autant dire que les liens entre la Grèce et la côte levantine sont constants et très importants, mais pas uniquement dans le sens Est-Ouest. La Lydie, la Phrygie (l’influence en matière de musique se retrouve encore aujourd’hui dans des noms de gammes) et la Perse ne sont pas en reste.

Le chapitre suivant nous transporte plus au sud encore, en Egypte. L’Egypte n’est pas une terre de colonisation, mais les rois locaux ont permis l’installation de quelques établissements habités par des Grecs (certains sont des camps de mercenaires) dont le plus célèbre est la ville commerçante de Naucratis (fondée vers 600 a.C., comparable à Shanghai d’avant la Deuxième Guerre Mondiale p. 132), entreprise conjointe de plusieurs cités dans l’Ouest du delta du Nil, à 70 km de la mer. L’influence égyptienne en matière d’architecture monumentale et de statuaire de grande taille n’est plus à démontrer, mais l’auteur rappelle que cette influence peut aussi se voir à Délos avec l’allée de lions renvoyant directement à celles des sphynx menant à certains temples égyptiens (p. 145). Le chapitre se poursuit ensuite plus à l’Ouest, avec la Lybie et la Cyrénaïque, le domaine de colons plus tournés vers la terre que le commerce.

Le cinquième chapitre est celui consacré aux fondations en Italie du Sud et en Sicile. Les Eubéens sont là encore parmi les premiers à envoyer des colons vers l’Ouest. Vers 770 a.C., Pithekussai est fondée face à la côte campanienne, juste avant Cûmes et les colonies qui contrôlent le détroit de Sicile. Doriens, Rhodiens et Crétois suivent en Sicile, précédant les Achéens et des Spartiates tout au Sud de la péninsule. Syracuse (fondée par les Corinthiens en 734 a.C. selon Thucydide) poursuit le mouvement en fondant elle-même des colonies sur une bonne partie de la côte sicilienne. Des cités d’Asie Mineure achèvent le maillage colonial à la fin du VIe siècle avant notre ère. Mais si les Grecs s’installent en Campanie, ce n’est pas seulement pour la richesse des terres, c’est aussi pour les marchés intéressants qui s’offrent à eux (les Eubéens ne sont pas à Ischia pour le vin et les hôtels nous dit l’auteur p. 168). Chez les Etrusques par exemple, ils obtiennent du minerai en échange de leurs productions de céramiques (souvent produites spécialement). Les Phéniciens sont présents en Sicile et en Espagne, et avec eux aussi les échanges sont soutenus, avec des étapes dans le Sud de la France. Marseille est fondée vers 600, mais a sans doute été précédée par une fondation rhodienne non loin (p. 217).

Le chapitre suivant revient vers l’Est pour se diriger vers la côte thrace en passant par les îles de l’Adriatique et atterrir dans la Propontide et la Mer Noire. Il y a là encore un essaimage, sur tout le pourtour, jusqu’au fin fond de la Mer d’Azov. Les Samiens et les Milésiens sont à la manœuvre, mais Athènes aussi finit par lancer quelques entreprises à destinées stratégiques. La rencontre avec les Scythes est pleine de fruits que l’on peut retrouver jusqu’en Europe centrale. L’ouvrage s’achève sur la destinée des colonies du Pont devant l’avancée perse de la fin du VIe siècle, et l’on voit que l’on peut faire un parallèle entre Vercingétorix et Miltiade (en tant qu’Athénien exilé à Sigée). Les deux sont un temps au service de leur futur adversaire (p. 266).

Dans l’épilogue J. Boardman revient, 35 ans après la première parution, sur ce qu’il a écrit pour corriger certaines affirmations. Depuis 1964, non seulement de nombreuses choses ont été publiée (c’est la non-publication qu’il fustige déjà p. 11, pire que les pilleurs) mais surtout la fin de l’URSS a permis une communication bien plus aisée avec de nombreux chercheurs en plus de l’accès à de nombreux artefacts. Exercice d’humilité par toujours évident avec un chercheur de ce calibre, mais ce dernier ne sape pas l’œuvre de sa vie. Il prend acte de l’état des connaissances en 1999 (et nul doute qu’une nouvelle édition en 2021 verrait un second épilogue du même tonn… amphore).

De ce fait, une bonne partie des critiques que l’on peut faire à ce livre fondamental sur la question (à l’amplitude géographique ahurissante, aux illustrations par centaines et écrit sans les moyens de communication du XXIe siècle) tombe avec cette dernière partie. Nous ne suivrons pas l’auteur sur l’uniformité du statut de colonie vis-à-vis de sa métropole (p. 163, en suivant A.J. Graham), ni sur les Grecs comme seules sources artistiques des Etrusques pour la période orientalisante (p. 199). Sur ces mêmes, J. Boardman est partisan en 1964 du fait qu’ils ne comprennent pas les mythes grecs (p. 200), ce en quoi nous disconvenons (en suivant N. Thomson de Grummond). Il corrige dans l’épilogue sa vision des villes côtières étrusques sur l’Adriatique et la Mer Tyrrhénienne (mais pas son analyse erronée de la plaque Campana de la p. 206).

Des détails sur les fondations auraient été appréciables, mais l’axe est très archéologique et ajouter du texte sur chacune des colonies déjà décrites aurait alourdit de beaucoup. Pour ses seules parties sur la méthodologie et les changements historiographiques entre 1964 et 1999 (sur les Phéniciens toujours plus sexy que les Syriens p. 273 au sujet d’Al Mina, sur l’influence assyro-lydienne en architecture p. 278, sur les dangers du structuralisme et de l’abus d’analogie p. 282), au début de l’ouvrage ainsi qu’à la toute fin, ce livre vaut d’être ouvert.

Le reste, et quel reste, c’est déjà du bonus, signé par le plus grand céramologue hellénisant vivant.

(il est toujours plaisant de réentendre parler de Tiglath-Pileser III p. 44 …8)

 

Troja ist überall

Der Siegeszug der Archäologie
Essai de vulgarisation archéologique sous la direction de Hans Hillrichs.

Elle est surtout à Moscou.

Le titre du livre nous avait tout de même bien égaré. Non qu’il soit faux, puisque l’on parle bel et bien de Troie dans ce livre, mais ce n’est pas le seul sujet du livre. Issu d’une série télévisée sur les sites archéologiques emblématiques, ce livre permet à la fois la découverte de sites archéologiques légendaires sur trois continents ainsi que la figure de leurs découvreurs mais aussi l’évolution des techniques de l’archéologie depuis la fin du XVIIIe siècle. Six sites, avec leurs aires civilisationnelles, sont concernés :  Pompéi, Saqqarah, Palenque, Troie, Machu Picchu et Harappa.

Richement illustré, ce livre débute avec une très courte introduction qui présente les six chapitres. Puis vient Pompéi, ou la transformation d’une catastrophe en une énorme chance pour l’archéologie. Site redécouvert au XVIe siècle, son « exploitation » ne démarre qu’à la fin du XVIIIe siècle. Encore aujourd’hui, la ville est loin d’être entièrement fouillée mais heureusement, les techniques ont grandement évolué et lointaine est l’époque où on l’on minait plus Pompéi pour ses trésors que l’on en faisait une étude raisonnée.

Le second chapitre passe en Egypte et conte les vies de deux égyptologues du milieu du XIXe siècle, Auguste Mariette et Heinrich Brugsch. La découverte du Serapeum de Saqqarah est au centre de l’article avec la fondation du Service égyptien des Antiquités qui met fin au pillage des artefacts de l’Egypte ancienne par les puissances européennes. Plus triste, le livre rappelle que la crue du Nil qui a submergé le premier musée cairote des antiquités égyptiennes a détruit les notes de fouilles de A. Mariette, dont une très grande majorité de choses jamais publiées.

La chapitre suivant nous transporte en Amérique du Nord, auprès des Mayas. Si certaines choses sont documentées au XVIe siècle, elles tombent dans l’oubli des remises de bibliothèques pour ne réapparaître qu’au XXe siècle. L’archéologie mésoaméricaine ne bénéficie pas uniquement du déchiffrement des hiéroglyphes mayas, elle tire aussi d’autres avantages de la modernité grâce à l’aviation (C. Lindbergh photographie depuis les airs la ville d’El Mirador en 1930) et à la plongée subaquatique (dès 1904 un plongeur grec explore le cénote sacré de Chichen Itza, p. 172).

Puis enfin, dans le chapitre suivant, Troie. On suit bien évidemment Heinrich Schliemann, ce passionné qui a non seulement fouillé Troie mais aussi Mycènes. Mais on apprend aussi que les fouilles troyennes ne prennent pas fin avec H. Schliemann. En 1988, la physionomie de la ville du Bronze ancien change radicalement, avec la découverte de la ville basse : la ville haute, la forteresse fouillée par Schliemann, fait 20 000 m2 tandis que la ville basse avoisine les 180 000 m2. La ville était bel et bien un centre commercial de grande importance, avec peut-être 12 000 habitants (p. 228).

Dans le cinquième chapitre, le lecteur accompagne Hiram Bingham III dans sa découverte du Machu Picchu en 1911.  Le fils de missionnaires hawaïens parvient à être envoyé au Pérou pour y explorer la vallée de l’Urubamba (le but de cet enseignant de Yale était de gravir le sommet du Coropuna, en passant). La découverte de la cette résidence royale perchée à 600 m mètres au-dessus du fleuve ne compte pas pourtant parmi les découvertes les plus importantes de l’expédition pour la presse, pas plus que pour son découvreur scientifique (la découverte de Vilcabamba, la dernière capitale inca, fait bien plus de bruit). Il l’identifie même comme le lieu mythique de l’origine des Incas (p. 287), une théorie qu’il ne reniera jamais.

Le dernier chapitre s’intéresse à la ville de Harappa, le site le moins connu de tous ceux déjà évoqués dans ce livre. La ville se situe dans la vallée de l’Indus, dans l’actuel Pakistan. En 1924, c’est le directeur du Service des antiquités du Raj qui fait l’annonce de la découverte d’une ville de briques qui fleurit au milieu du troisième millénaire avant J.-C., puis d’une civilisation toute entière dans la vallée de l’Indus. Les recherches subséquentes feront perdre son caractère irénique à cette culture, mais pas les preuves d’un très haut niveau de gestion de l’eau et du bâti. Reste à savoir, comme le souhaitent ardemment les nationalistes locaux, si cette culture possédait une écriture, ce qui ne semble pas assuré et disputé encore aujourd’hui. Une très petite conclusion, les biographies des auteurs, une bibliographie indicative et un index concluent cet ouvrage.

Si l’importance des sites pour l’histoire générale de l’archéologie est justement soulignée, on a tout de même eu à exprimer quelques regards interrogatifs. Cet antinéronisme irréfléchi qui se perpétue au XXIe siècle est tout à fait déplacé (p. 63), sans parler de la confusion évidente de voir Sylla agir sous le principat (p. 38). La présentation historique est incomplète, mais dans ce cas, il est plus difficile de faire œuvre d’exhaustivité. Et de là à qualifier les Grecs du XIIIe siècle avant J.-C. de grande puissance (p. 200) … Le livre est très richement illustré, notamment avec des photos du tournage de la série documentaire, ce qui ne manque pas d’intérêt. Mais toutes ces illustrations ne sont pas de qualité, certaines (p. 344 ou encore p. 346) étant vraiment en dessous de tout. Très inégal. On retiendra surtout du livre sa présentation très plaisante d’archéologues d’importance à la vie bien remplie (Mortimer Wheeler, en plus d’être archéologue et conservateur, a eu le temps de devenir général de brigade aérienne avant d’être actif en Inde) et plus encore la partie sur Harappa, Mohenjo-Daro et la civilisation de l’Indus, une terra incognita.

(Hiram Bingham III, découvreur scientifique du Machu Picchu, n’était semble-t-il pas un homme délicieux … 6,5)

Une histoire de la Nouvelle-France

Français et Amérindiens au XVIe siècle
Essai d’histoire culturelle française et orientalo-canadienne au début de la période moderne par Laurier Turgeon.

Et finalement si peu de gens …

La fondation de Québec en 1608 peut sembler être la première étape de la colonisation française en Amérique du Nord. Mais c’est faire fi des 80 années qui séparent cette importante fondation des voyages de Jean de Verrazane et Jacques Cartier, qui ne furent pas que tournées vers les conflits européens. Et même avant 1524, qui peut dire où naviguèrent les pêcheurs bretons, normands et basques quand ils cinglèrent vers le Nord-Ouest …  Des navires firent voile vers les terres nouvellement découvertes, pour y pêcher et incidemment rencontrer les habitants des lieux. Tout comme en Europe, les rencontres ne sont pas toutes pacifiques, mais après des objets, les deux groupes échangent bientôt des mots.

Pour conduire son étude, Laurier Turgeon a choisi quatre biens qui sont échangés (ou prélevés sans opposition) par les Français et les Amérindiens (de groupes divers, sur la façade atlantique comme plus à l’intérieur des terres) : la morue, la peau de castor, le chaudron en cuivre et les perles de verre.

L’introduction est un modèle du genre, avec une claire énonciation des buts du livre : les Amérindiens ont aussi des objectifs au travers du commerce et ne voient pas les objets échangés de la même manière que les Français (ou les Européens de manière générale). Ici, l’auteur veut faire voir les conséquences de l’échange dans les deux cultures (p. 13), ce qui lui semble beaucoup trop rarement fait. Ces « biographies des objets » ne sont possibles qu’en utilisant les sources écrites et archéologiques provenant des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui importe pour l’auteur c’est l’appropriation, la consommation (au sens physique, celui fortifiant le corps), la réattribution de fonction et la domination qui en découle. Mais ceci pour les deux groupes.

Ainsi en premier lieu la morue. Au XVIe siècle, elle est importée en grande quantités en France alors qu’elle n’est consommée que très marginalement au Moyen-Age. Comme ce poisson ne rentre pas vraiment dans le régime de la plupart des groupes indiens de la côte, il n’y a pas de concurrence avec les pêcheurs européens. Profitant de plusieurs voyages exploratoires anglais et portugais de la fin du XVe siècle, des Normands vont faire des repérages à Terre-Neuve dès 1506. Puis en 1508, le premier navire dieppois est armé pour la pêche et deux ans plus tard on a la première mention dans les archives d’un navire breton vendant sa cargaison à Rouen. En 1517, on en a la mention à Bordeaux et les Basques se mettent de la partie eux aussi, à partir de 1512. Le nombre de bateaux impliqué augmente rapidement pour atteindre la centaine dans les années 1520, de même que les différents ports d’attache. En 1580, il y aurait 500 navires français pêchant la morue de Terre-Neuve (p. 36).

Très loin d’être un espace marginal, Terre-Neuve est un pôle qui fait jeu égal avec les Antilles et qui représente le double de la mobilisation en hommes et en navires de l’Amérique du Sud. Pour pouvoir sécher le poisson et extraire la graisse, les pêcheurs s’installent à terre et bientôt naissent des établissements saisonniers (on ne pêche que l’été), puis permanents. Une activité proto-industrielle s’y déploie pour vider, découper, saler et sécher le poisson (un seul pêcheur peut en prendre jusque 400 dans la journée, p. 41). Mais la pêche à la morue verte se pratique tout entière à bord du navire, pendant 12 semaines. Tout ceci exige un capital très important, avec des réseaux de financement complexes. Le produit de la pêche est distribué dans tout le royaume, et toutes les couches de la population mangent de la morue (mais pas les mêmes parties. Son exotisme est partie intégrante de la valeur qu’on lui prête et elle participe au système des denrées coloniales, principalement vivrières, qui asservissent le Nouveau Monde.

Avec le castor, les rapports avec les Amérindiens sont forcément moins fortuits ou épisodiques. Le castor n’est pas inconnu en Europe, on l’appelle bièvre au Moyen-Age (mot gaulois et latin, en allemand Bieber et en anglais beaver) mais à partir de 1587, le mot grec castor le remplace en français (p. 147). Plus intellectuel, et devant dénommer une nouvelle réalité exotique. Largement consommé par les Indiens (viande et peau), il est échangé avec les Français pour se procurer des objets métalliques (haches, couteaux, chaudrons etc.) et des perles de verre. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le commerce des peaux passe d’occasionnel lors de la pêche (commerce dit de pacotille, c’est-à-dire hors contrat d’armement, p. 94) à organisé. Les « conquêtes » du castor et de la morue (terme d’époque, révélateur de la colonisation pour l’auteur p. 141) sont étroitement liées, souvent combinées en une expédition de plusieurs navires (p. 125). Si avec le castor, on échange d’autres peaux (orignal, cerf, caribou, loutre et martre), la part du castor est prépondérante et est transformée en France pour assouvir la formidable demande en chapeaux, manteaux, doublures et manchons. En miroir de son usage au Canada …

La fin du chapitre porte de manière très intéressante sur le castor utilisé comme métaphore politique au XVIIIe siècle, dans une discussion sur les mérites de la république et de la monarchie (p. 153-158).

Le troisième chapitre traite des chaudrons de cuivre échangés contre les peaux (mais on en exporte aussi en grandes quantités en Afrique p. 165). Le cuivre vient de toute l’Europe pour la fabrication des chaudrons, mais d’objet usuel banal en Europe, il se pare d’un statut tout autre arrivé dans les mains indiennes, rituel (p. 179-182), et chasse le cuivre produit localement (p. 168). Les chaudrons servent lors des grandes occasions (« faire chaudière ») mais aussi pour des inhumations. Certains sont découpés pour en faire des bijoux mais continuent de signifier la collectivité.

Dernier chapitre et dernier objet, les perles de verre. Là encore, cette production n’est pas extrêmement valorisée en France et ces perles ne se retrouvent que dans les couches basses de la population. Comme pour les chaudrons, du fait de leur exotisme, leur statut est diamétralement opposé parmi les Indiens d’Amérique du Nord, avec une autre utilisation (moins sur les habits, plus près du corps et avec des significations complexes). De fait, ces mêmes Indiens voulaient ces perles et considéraient ces échanges comme justes (vue hémiplégique p. 162). Les perles de verre sont très recherchées, mais celles en coquillages ne le sont pas moins et la très grande majorité de celles retrouvées dans les fouilles sont d’origine européennes (p. 194). L. Turgeon établit un parallèle entre Europe et Canada, où pierres précieuses et perles de verre sont investies des mêmes significations et d’une même valorisation des origines lointaines (p. 218).

La conclusion sacrifie aux thèmes actuels de restitutions d’artefacts par les musées et l’auteur parle de la réappropriation par les institutions « euro-canadiennes » (archéologues, gouvernements) des artefacts retrouvés lors de fouilles, dans une « resacralisation muséale » (p. 223-224). Mais il donne tout de même quelques éléments sur la naissance de l’intérêt pour l’archéologie des Peuples Premiers. Suivent les notes, conséquentes, et une bibliographie.

Nous avons eu du mal avec certains concepts utilisés par l’auteur, notamment celui de l’appropriation de l’espace par la nourriture (p. 62), mais pour un lecteur très novice dans les choses septentrionales des Amériques, ce livre est excellent en plus d’être d’une grande clarté. Sa facilité de lecture doit grandement au talent de L. Turgeon pour passer d’un sujet à l’autre sans à-coups à l’intérieur des chapitres. Avec quelques petites redites inévitables, les quatre chapitres se veulent assez autonomes et permettent une lecture séquencée (p. 113). On apprend bien évidemment une quantité astronomique de choses, comme la présence d’Indiens en France dès les années 1540 (p. 130) qui permettront le dialogue une fois revenus mais aussi que c’est le contact avec les Européens qui crée les contacts entre tribus indiennes (p. 201) pour l’échange des biens européens.

La relecture a connu quelques ratés négligeables (p. 164 par exemple) et, point plus embêtant, un index manque à ce volume.

Une belle fenêtre sur les relations entre deux groupes qui se connaissent de plus en plus, jusqu’à que les Français deviennent une tribu comme les autres au Canada au début du XVIIIe siècle, au travers de la Grande Paix de Montréal en 1701. Une poignée de gens aventureux et qui resteront peu nombreux dans un territoire immense.

(les objets européens font vite des milliers de kilomètres, on en retrouve très vite dans l’Ontario p. 129 … 8,5)

Hagia Sophia in context

An Archaeological Re-examination of the Cathedral of Byzantine Constantinople
Essai d’archéologie byzantine du bâti par Jan Kostenec et Ken Dark.

Ex oriente lux.

A la lecture de ce livre, il est une chose qui frappe le lecteur : il est étonnant à quel point le centre de Constantinople est encore bâti de suppositions et à quelle hauteur de méconnaissances nous sommes avec la cathédrale Sainte Sophie et le complexe patriarcal. Mais le pire, c’est qu’au vu des évènements récents, il parait douteux que l’on puisse rapidement faire des avancées probantes … Avec ces développements en tête, chaque observation qui peut être faite sur l’existant à l’occasion de travaux, déjà fugaces, rares et nécessitants une importante réactivité (comme expliqué dans la partie méthodologique de l’introduction), a encore plus de prix. Qui sait aujourd’hui comment des intervenants extérieurs pourront avoir accès aux murs …

Même dans l’état actuel des connaissances, la cathédrale Hagia Sophia est le bâtiment du VIe siècle de notre ère ayant survécu le mieux connu en Europe. Achevée en 537, la cathédrale a connu la vie mouvementée d’un édifice dans une zone sismique, accentué par le fait que le dôme est évidemment un élément plus fragile aux secousses qu’une pyramide pleine. Construite par ordre de Justinien 1er, elle est la cathédrale du Patriarche de Constantinople et, à ce titre, est l’église la plus importante de Constantinople et de l’empire. Cathédrale latine entre 1204 et 1261, elle est transformée en mosquée en 1453, puis en musée entre 1934 et 2020. Encore aujourd’hui, son importance ne se dément pas : c’est le monument turc le plus visité au XXIe siècle.

Dans son état actuel, c’est la troisième cathédrale édifiée sur ce site. L’église est majoritairement du VIe siècle, mais tout l’ensemble a connu de très nombreux remaniements et adjonctions, avec une complexité largement sous-estimée : les minarets bien sûr mais aussi des contreforts, des arcs-boutants, etc. La décoration intérieure ne s’est pas limitée aux pavements et aux mosaïques, certaines peintures cherchant à imiter le marbre.

Si les auteurs (Ken Dark est professeur à Reading, Jan Kostenec est byzantinologue) s’abstiennent de parler en profondeur de l’église (les ouvrages sur la question ne manquent pas), ils prennent le temps néanmoins dans le second chapitre d’éclaircir certains points sur les églises antérieures à celle de Justinien. Ainsi des structures du IVe et du Ve siècle sont encore visibles. Le bâtiment du Skeuophylakion (utilisé vraisemblablement un temps comme trésor, au Nord) est presque entièrement du Ve siècle (p. 17).

Le chapitre suivant se concentre sur les contreforts de l’église justinienne (plus lumineuse qu’aujourd’hui à cause du rétrécissement de nombreuses fenêtres), les vestibules, les rampes d’accès, le parement en marbre blanc des murs extérieurs, le palais patriarcal, la Grand Salle, le baptistère au Sud, les pavements autour de l’église et enfin, ce que l’archéologie nous apprend sur la liturgie en usage. Les disques de porphyre où devait se tenir l’empereur lors de cérémonies sont toujours en place dans et hors de l’église (p. 69-72) …

Le quatrième chapitre passe en revue des éléments datés d’après 560, jusqu’en 1453. Si les auteurs attirent l’attention sur des vestibules, des rampes, des contreforts (l’église du VIe siècle est bien plus mince, p. 73) et le « baptistère » (qui avait sans doute une fonction de réception), ils reviennent sur le palais patriarcal et les modifications qu’il a dû subir mais aussi sur les chambres au-dessus de l’atrium et de l’exonarthex. Les arcs boutants à l’ouest datent d’avant 1200 et donc sont antérieurs à la diffusion de ce type de structures en Occident au travers du style gothique (p. 108-109).

Le dernier chapitre élargit l’horizon et replace le complexe cathédrale (qui va sans doute dès avant le VIe jusqu’à Hagia Eirene en direction de l’acropole/Topkapi) au sein du centre de Constantinople (les liens avec le palais impérial, les bâtiments administratifs, l’Augustaion et la grande avenue du Mese). Mais avant cela, les auteurs comparent le complexe patriarcal aux autres complexes épiscopaux connus dans le monde byzantin (plus Milan), concluant sur le modèle qu’a été celui de Constantinople (p. 121). La fin du chapitre fait office de conclusion générale, où les deux auteurs affirment leur conviction que c’est au VIe siècle que s’opèrent la fusion entre romanité et christianisme. La naissance de l’orthodoxie en 536 (p. 126-128).

Une bibliographie très récente complète le volume (même si les grands anciens ne sont pas oubliés), avec des planches d’illustrations en couleur (elles sont en noir et blanc tout comme les plans dans le texte).

Ouvrage très technique, heureusement nanti de très nombreux plans, ce livre est d’un très grand intérêt. Déjà, il fait l’archéologie d’un artefact qui n’est pas une ruine, avec des conditions de travail très mouvantes et avec des données et une bibliographie qui a le plus souvent moins de vingt ans. Et puis, il y a ces petites surprises qui font pétiller les yeux : les souterrains inondés sous l’église (p. 20, avec 283 m de tunnels, visibles dans le documentaire Beneath Hagia Sophia de Aygün et Gülensoy), l’habillage de marbre blanc (p. 45) qui domine le centre de la ville mais s’intègre aussi dans son environnement, les disques de porphyre … C’est souvent sec, avec hélas des références imprécises dans le texte, des photos qui pourraient plus souvent mieux indiquer ce que les auteurs veulent montrer, mais qu’est-ce en comparaison de l’érudition byzantinologique déployée par les auteurs et des images qu’ils arrivent à faire naître chez le lecteur assez accroché pour les lire ?

Cinq années de construction. Cinq !

(mais pourquoi avoir fait de ces immenses baies des meurtrières … 8)

A History of Ancient Egypt II : From the Great Pyramid to the Fall of the Middle Kingdom

Manuel d’histoire de l’Egypte ancienne par John Romer.

Chatoyant toujours.

Le premier volume nous avait enthousiasmé en 2013 (ici), aussi c’est avec une joie anticipée que nous avons lu le second volume (initialement prévu en deux tomes, le série en contiendra finalement trois). La première partie concernait la période allant des premiers agriculteurs de la vallée du Nil à la construction de la pyramide de Khéops (IVe dynastie, environ 2600 a.C.) et cette partie permet un grand bond jusque vers 1780 a.C., à la fin du Moyen Empire (XIIe dynastie) et au début de la seconde Période Intermédiaire. La particularité de ce volume, et qui a nous a semblé plus forte que dans le premier volume, est qu’il mêle très intimement l’histoire et l’historiographie. J. Romer est par exemple très critique de ceux qui voient l’histoire comme une science, en étant très négatif sur le positivisme du XIXe siècle qu’il voit comme un précurseur direct du nazisme (p. xiv, p. 49, p. 56 par exemple). Mais cette méthode permet aussi de comprendre comment se sont dégagées progressivement nos connaissances sur l’Egypte ancienne, et c’est d’un très grand intérêt parce que c’est très bien fait (malgré quelques très rares longs détours).

La préface présente le livre et sert à mettre les choses au point concernant les noms propres (pas de grécisation, Khufu et pas Khéops) et comment on fait de l’histoire dans ces temps à l’écrit très rare et aux représentations graphiques pas toujours évidentes et d’évidence pas encore canoniques.

L’ouvrage est ensuite divisé en huit parties. La première décrit la transformation de la cour royale sous l’influence de l’écriture. Ainsi, aucune des grandes pyramides royales de Gizeh ne contient de texte. On ne peut pourtant pas dire qu’elles n’ont pas bénéficiées d’une attention soutenue de la part de la cour royale : sur le siècle qui sépare la première pyramide de Snefrou de celle de Kephren, il a fallu poser en moyenne 240 blocs de roche par jour (p. 3) ! Mais après la IV dynastie, en même temps que les pyramides baissent en taille, les tombes des courtisans se complexifient et s’embellissent. C’est là qu’apparaissent les premiers textes de ce qui deviendra le fameux Livre des Morts, que l’on retrouve sept décennies plus tard dans les pyramides (vers 2380 a.C.).

La seconde partie raconte comment et dans quel contexte J.-F. Champollion a réussi à proposer une lecture phonétique des hiéroglyphes. Influencé par quelques prédécesseurs et aidé par les travaux de l’Expédition d’Egypte, les propositions de Champollion n’ont pas rencontré que de l’enthousiasme et de la reconnaissance (p. 27-28). En premier lieu, par sa lecture, il remettait en cause les chronologies établies, et en premier lieu celle de l’Eglise (p. 42). Professionnellement grillé, Champollion part pour Turin où il peut traduire la liste des pharaons de Manetho, une avancée utilisée encore aujourd’hui en égyptologie avec son concept de dynasties. Deux décennies plus tard, les concepts d’Ancien, Moyen et Nouvel Empire sont forgés par C. Bunsen (qui avait assisté au déchiffrement à haute voix des obélisques de Rome par Champollion), avec les deux périodes de latence qui seront dénommées « périodes intermédiaires » dans les années 1920. Une troisième période intermédiaire Entre la fin du Nouvel Empire et la domination perse fait consensus dans les années 1960 (p. 48-50).

La troisième partie revient à la IVe dynastie en s’intéressant en particulier aux statues du sphinx et de Kephren et le faucon, avant de passer aux temples funéraires de Mykérinos, la place des reines dans le système de pouvoir, et l’introduction d’une notion différente du temps une fois que le plateau de Gizeh ne sert plus de nécropole royale à la fin de l’Ancien Empire. La quatrième partie continue donc la description de cet Empire qui maintenant sa résidence à Abousir. On y construit là encore des pyramides et des temples pour les pharaons de la Ve dynastie, ainsi que de nouveau à Saqqarah. J : Romer détaille aussi l’économie de l’offrande qui caractérise l’Egypte pharaonique, avec des surplus agricoles qui servent aux offrandes au roi, aux dieux et aux morts. Lieux importants pour le fonctionnement de ce système (p. 128), les temples solaires abritent des magasins mais surtout des abattoirs (deux temples de ce type ont été étudiés p. 123) devant alimenter les différentes parties de l’Etat (plus d’administration = moins de pyramide p. 146). Pour l’auteur, il n’y a pas d’impôts mais plutôt un système de dîme, sans pour autant qu’il faille voir cette dernière comme mesurée avec précision ni susceptible d’être complétée par des prélèvements supplémentaires locaux en cas de voyage du pharaon (comme il peut y avoir des levées pour les projets royaux, dont les 40 à 50 000 travailleurs mobilisés les premières années pour la pyramide de Kheops, p. 135). Cette parie aborde aussi le thème de la cour royale et du palais (en briques crues, ce qui facilite son itinérance) dans un pays qui ne compte pas de villes (p. 144). Memphis n’est pas une ville à cette période (en plus de ne pas être sur l’emplacement de l’actuelle commune qui porte ce nom), c’est une région en lien étroit avec tout le pays (chapitre 14) et les ressources qu’il contient, dont le cuivre indispensable à la construction en dur et à la production plastique, de plus en plus utilisé (p. 152). Ce chapitre conduit inévitablement à considérer les cultes royaux, dans un royaume considéré comme constitué par les choses visibles et les choses invisibles (p. 175 et p. 420).

La diffusion de plus en plus importante de l’écriture (tout en restant limitée à quelques milliers de personnes) permet de pouvoir retracer quelques parcours de vie de courtisans de l’Ancien Empire (cinquième partie), au travers de lettres royales recopiées dans les tombes de vizirs (chargés de missions royales localement ou pour tout le royaume) ou sur des papyrus recouvrés lors de fouilles. Les missions de ces vizirs sont discutées par l’auteur, surtout en tant qu’envoyés vers le Sud, à travers le Sahara, le Sinaï, le Levant ou le pays de Punt. Les côtes de la Mer Rouge voient la création de plusieurs ports (l’un l’est pour acheminer le cuivre sinaïte nécessaire à la construction de la pyramide de Kheops p. 269) où sont transportés des bateaux construit sur les bords du Nil avec du bois importé du Levant (les bateaux sont même dits de Byblos).  J. Romer revient aussi dans cette partie sur les traces écrites dans pyramides les plus récentes de Saqqarah (avec une très grande place laissée à l’historiographie, très éclairant, formant presque un second récit).

Puis tout cesse. Plus aucune pyramide n’est construite. Certains temples et même des pyramides sont mis à sac. Commence la Première période Intermédiaire, entre environ 2200 et 2140 a.C. (sixième partie). Il semble qu’une baisse des crues du Nil ait déréglé toute l’organisation économique centralisée du royaume, avec un fort raccourcissement des circuits économiques et l’apparition de nouveaux villages sur des emplacements encore vierges. Des aristocrates se maintiennent cependant dans leurs terres, sans pour autant que l’on puisse dire qu’il y ait eu une concurrence féroce et violente entre eux (p. 307). Mais la fin de l’Ancien Empire accélère le développement de pratiques funéraires nouvelles (p. 310-311) avec l’apparition de statues en bois dans les tombes et des premiers masques mortuaires peints.

Puis, vers 2140, sortie de nulle part, une nouvelle dynastie (la XIe) apparaît qui parvient assez vite à réunifier le pays et à relancer une cour royale avec tout ce qui faisait sa fonction pendant l’Ancien Empire (septième partie). Ce dernier est une référence culturelle permanente. Thebes devient la résidence royale et le culte de Osiris est réformé tandis qu’est institué celui d’Amon-Rê (p. 339-344). Les tombes royales prennent la forme de longs temples, à l’entrée de ce qui va être la Vallée des Rois. La nouvelle cour thébaine (tout comme leurs successeurs de la XIIe Dynastie à Itj-towy) entreprend des expéditions pour s’approvisionner en matériaux nécessaires au culte : cuivre du Sinaï, encens du Sahara, merveilles de Punt, pierres précieuses du désert et alabastre de Moyenne Egypte. Le coût de ces expéditions est aussi élevé que la construction de grands monuments (p. 397-406). On peut aussi grâce aux inscriptions des tombes mieux définir les relations avec les voisins de Nubie et du Levant. Pour stabiliser le commerce avec la Nubie, une série de dix-sept forteresses est construite (p. 438).

La huitième partie explore l’établissement royal de Itj-towy (pas flamboyant p. 457) et ceux qui travaillent pour l’Etat au sein de différents établissements, tous dépourvus de place publique (p. 488). Un épilogue livre enfin quelques réflexions sur la culture de ce que l’auteur qualifie d’âge d’or tout en conseillant de ne pas se baser sur les histoires parfois fantastiques que la littérature égyptienne nous a transmis pour en tirer des enseignements d’histoire politique (p. 515-520) et à ne pas encore une fois transposer le XIXe siècle européen sur les antiques rives du Nil. La fin du Moyen Empire est-elle pleine de mystères, et la cause de la baisse de la hauteur des crues semble être exclue. Une chronologie royale, des indications bibliographiques rangées par chapitres et un index complètent ce livre.

Notre attente n’a pas été déçue, et si le l’ouvrage peut paraître gros (535 pages de texte), il se lit avec délectation. L’auteur s’y connaît en superbes descriptions (exemple p. 281) et le lecteur sent bien qu’il en a encore sous le pied en termes de renseignements mais qu’il ne veut pas trop charger la barque (solaire ?) et ainsi garder la très grande lisibilité qui caractérise cette série. Le livre est de plus très richement illustré à l’aide de cartes, de dessins, de croquis et de photographies (en couleur dans les deux cahiers centraux). C’est, comme le premier volume, l’aboutissement d’une vie de recherche et J. Romer a l’extrême bonté d’en faire profiter le lecteur (qui n’a pas besoin d’être un spécialiste).

Une synthèse d’une grande pertinence et puisant aux avancées les plus récentes, écrite avec une passion communicative.

(Pharaon, c’est un rural p. 162 …8 ,5)

Tracing the Indo-Europeans

New evidence from archaeology and historical linguistics
Recueil d’articles de paléolinguistique et d’archéologie sous la direction de Birgit Annette Olsen, Thomas Olander et Kristian Kristiansen.

On y fait des yeux grands comme cela !

Les études indo-européennes sont en plein renouvellement après une éclipse de plusieurs décennies, due en premier lieu à ce que les Nazis avaient fait de ce champ d’études mais aussi grâce aux développements à très grande vitesse de la recherche génétique depuis quinze ans. A tel point que la linguistique et l’archéologie peuvent maintenant créer des points de contact autres que théoriques (la question de l’origine géographique des indo-européens étant débattue depuis le XIXe siècle).

Deux thèses sont en présence. La première postule que les Indo-européens (c’est-à-dire ceux qui parlent cette protolangue qui donnera naissance à diverses branches, elles-mêmes amenant aux langues que l’on connaît) sont les mêmes qui ont introduit l’agriculture en Europe à la fin du cinquième millénaire avant notre ère. C. Renfrew en est le représentant le plus connu, avec plusieurs actualisations de ses positionstout au long de sa carrière. La seconde théorie dissocie l’agriculture des Indo-européens, ces derniers formant une vague postérieure (avec des arguments se basant sur le vocabulaire lié au chariot par exemple). Les chercheurs qui ont participé à ce livre se rattachent à la seconde théorie.

L’introduction propose tout d’abord une rapide mise au point historiographique (dont l’étude sur le tueur de dragon dans la poésie indo-européenne de C. Watkins p. 3) avant de présenter les différents chapitres. Le second chapitre, très pédagogique, revient sur le concept de langues indo-européennes, les différentes branches, la question de l’origine et les différentes méthodes qui permettent d’avancer dans cette question épineuse afin, grâce à des comparaisons entre branches, d’établir une chronologie. Pour T. Olander dans cet article, il est clair que si l’agriculture arrive vers 7000-6500 av. J.-C. en Europe, les Indo-européens ne s’y étendent qu’à partir de 4500 au plus tôt (p. 28).

Le chapitre suivant se concentre sur le vocabulaire en comparant celui du proto-indo-européen avec le proto-ouralique (dont sont issues notamment les langues finno-ougriennes) et le nostratique (qui serait ce qui unit les familles de langues eurasiatiques, dont les deux premières). Article très technique, il permet de distinguer comment proto-indo-européens et proto-ouraliens voient la nature par exemple, le nombres de lexèmes y renvoyant étant bien plus nombreux en proto-ouralien (p. 54).

Le quatrième chapitre passe ensuite à la culture qui semble avoir servi de support dans la diffusion indo-européenne dans le nord de l’Europe, la culture de la Céramique à décor cordé, entre 3600 et 2400 a. C. S’il y a mouvement de populations (et il n’est évidemment pas besoin de hordes innombrables), il y a aussi acculturation des populations déjà présentes, en utilisant des réseaux et des voies de communication déjà en usage (p. 88).

Le chapitre suivant quitte le Nord pour l’Est et rend compte de fouilles dans ce qui semble être le point de départ des Indo-européens, au sein de la culture Yamnaya, dans l’actuelle Russie, à Krasnosamarskoïe. Pour les fouilleurs, il s’agit sur ce site des restes de rituels d’initiation de jeunes hommes où des chiens et des loups sont sacrifiés, préparés et consommés (au milieu de l’hiver). Grâce à des parallèles indo-européens (védiques, celtes etc., en plus de l’extrême rareté de la consommation de chien dans toutes les cultures européennes), les fouilleurs concluent qu’étaient constitués des groupes de jeunes gens partant pour l’aventure avant de revenir adultes et qui devaient être « comme des chiens » (p. 112). Entre 1900 et 1700 a.C., toute la région devaient y envoyer ses jeunes au vu du nombre d’animaux concernés.

Le septième chapitre est un peu plus inattendu puisqu’il se propose de démontrer que le yoga n’est pas qu’une exclusivité du sous-continent indien mais qu’il fut aussi pratiqué (avec sa mythologie solaire p. 124) dans le Nord de l’Europe au premier millénaire avant notre ère. L’auteur se base sur une série de figurines retrouvées à Grevensvaenge au Danemark (à la fin du XVIIIe siècle) mais aussi sur une interprétation alternative du fameux chaudron de Gundestrup. Les gestes et les postures font d’eux non plus des acrobates ou des joueurs évitant un taureau (comme chez les Minoens) mais des yogis, des « enfants de la lumière » (p. 139), liant corps et esprit grâce à des pratiques corporelles.

La section suivante revient du côté de la linguistique pure et dure avec des comparaisons portant sur les liens familiaux (cognats et agnats) dans les différentes branches indo-européennes. Les conclusions réaffirment, entre autres, la patrilinéarité et la patrilocalité des indo-européens, l’omniprésence du suffixe *-ter pour décrire les liens interfamiliaux, l’exogamie des mariages et l’importance de l’oncle maternel pour le fils (p. 159-160).

Le dernier chapitre fait un peu pièce rapportée, puisqu’il étudie l’usage des chevaux dans les funérailles de dirigeants, mais sur une aire géographique très large. Mettant l’emphase sur la notion anthropologique d’aristocratie (des ancêtres encore vivants p. 166) et leur lien primordial avec le cheval chez les Indo-Européens mais pas que (sauf apparemment chez les Hittites p. 174), l’auteur passe ensuite en revue quelques cas, insistant cependant sur le tombe royale 47 de Salamine de Chypre. Le lien de cet article avec tous les autres dans ce livre semble tout de même plus ténu.

L’ouvrage sait être aride par moments. Il faut par exemple connaître les abréviations des cultures néolithiques de l’Europe septentrionale et suivre très attentivement ce que les vocabulaires comparés ont à nous apprendre. Comme déjà remarqué à propos d’un autre livre (voir ici), les Danois semblent tellement immergés dans la culture scientifique anglo-saxonne que quand ils souhaitent prendre un exemple de langue pour décrire son ascendance, ce n’est pas le danois qui est utilisé mais l’anglais (p. 7). Mais les contributions sont toutes de très grande qualité, faites par des spécialistes reconnus, et de manière générale la lecture en est agréable en plus d’être très instructive. Il y a un aspect toujours émerveillant à voir comment des racines se transforment, comment les mots se combinent, comment ils survivent et ce que l’on peut ainsi apprendre des mots et des concepts qu’ils désignent en usant de comparaisons. La veuve (vidua en latin, vidhàvā en védique, widow en anglais) est ainsi celle qui « est allouée » au frère du décédé (p. 155) démontrant un usage répandu du lévirat. Si l’article sur le yoga intrigue un peu, l’article sur l’initiation hivernale est très convaincant.

Toujours embêtant, les citations dans le texte sans notes infrapaginales permettent des citations pas très traçables, mais ce livre est une série de plaisirs, avec des questions ouvertes par les auteurs qui trouveront, nous l’espérons, des réponses dans les temps qui viennent et qui enflamment les esprits par les perspectives évoquées.

(Cerbère est présent aussi chez les Amérindiens p. 104 … 8)

Rome Day One

Essai d’archéologie romaine d’Andrea Carandini.

Une aube un peu blême.

L’archéologue A. Carandini, en charge des fouilles sur le Palatin, est le chef de file de ce que certains nomment avec certaines arrières- pensées les « croyants ». Pour lui, c’est vraiment Romulus qui, un 21 avril au milieu du VIIIe siècle, a fondé Rome en suivant les conseils de spécialistes étrusques. Ce faisant, il rejette l’autre hypothèse, celle d’une fusion (synœcisme) des villages présents sur les collines proches du Tibre. Dans son optique, A. Carandini ne fait pas un choix en aveugle ou par plaisir : il dit pouvoir prouver cela scientifiquement, grâce aux fouilles qu’il a dirigées pendant des décennies sur le Palatin et sur le Forum. Ce livre présente ses arguments sous une forme vulgarisatrice, à destination d’un public anglophone.

L’introduction nous renseigne tout d’abord sur les peuples du Latium au début du premier millénaire avant notre ère, puis sur les différents peuplements des collines de Rome selon la tradition. Il est aussi question des différents pomériums, d’Albe la Longue. Le premier chapitre démarre enfin avec les rites qui concourent à la fondation de Rome avec en premier lieu la prise des auspices par Romulus et Remus, chacun dans leur temple augural, respectivement sur l’Aventin et le Murcus (en direction d’Albe). Puis la ville est fondée, etrusco ritu, sur le Palatin : la Rome Carrée. L’auteur nous désigne une hutte de Romulus, un autel de fondation, un sillon de fondation et le mur qui en résulte. Il détaille même une porte (p. 60-61).

Le second chapitre embraye sur la fondation du forum dans la foulée de la Rome Carrée, avec la création du sanctuaire des Vestales, celui de Mars et Ops et la maison royale (les plans, par exemple p. 72, additionnent les murs existants, probables et hypothétiques). Le complexe est remanié, selon l’auteur, par les Tarquins. Ainsi, pour A. Carandini, l’Etat naît en même temps que la ville (p. 88), et il en profite pour lancer quelques piques à ses contradicteurs qui n’auraient pas actualisé leurs connaissances. Le comitium est aussi existant dès le début pour l’auteur, en face du Volcanal. Sur le Capitole (un temps pris par les Sabins de Titus Tatius avant qu’il fasse alliance avec Romulus et que les deux groupes ne fusionnent), le sanctuaire de Jupiter Feretrius reçoit les premières dépouilles opimes (les Tarquins y feront construire le grand temple de Jupiter Optimus).

Le troisième chapitre raconte comment Romulus créée le calendrier romain, agence sa bande en tribus et en curies puis décrit les ennemis de la jeune Rome : ceux de l’intérieur (Rémus, Acron de Caenina, les Titienses) comme ceux de l’extérieur (les Latins, les Etrusques).

La conclusion revient sur les arguments présentés, avec la création d’un royaume (ville, campagne, citadelle et forum), le tout entre 777 et 665 a. C. Encore, p. 117, quelques piques défiantes contre ses contradicteurs permettent à l’auteur de se défouler. Puis A. Carandini met en exergue le lien entre Rome et le monde occidental et compare (de manière ultra-classique, mais ici presque paternaliste) avec le despotisme oriental, coupé du peuple (la Cité Interdite p. 119). La dernière partie présente une sélection de sources littéraires, rangées par thème avant qu’un index n’achève ce volume de 160 pages de texte.

Les compétences de l’auteur sont très grandes et personne n’en disconvient. Mais il ne semble pas vouloir toujours se placer dans un débat apaisé entre chercheurs voulant ensemble découvrir la Vérité. Et si en plus il s’aventure dans des contrées qui lui sont moins connues (l’Occident et son déclin p. 13, l’absolutisme p. 110 en comparaison avec ce que serait la monarchie constitutionnelle romuléenne, pourtant la norme dans l’espace méditerranéen avant l’éclosion des tyrannies) … L’auteur est aussi dans ce livre obnubilé par son sujet, auprès duquel tout est à l’ombre. Ainsi, Athènes fait toujours moins bien et après (par exemple p. 32). De même, le calcul de superficie des villes et leur comparaison ne mène à rien (p. 113), surtout si l’on en vient à des calculs de population de la précision de l’unité (p. 108-109), au VIIIe siècle …

La réfutation des interprétations, de même qu’une discussion sur les camps en présence sur cette question, a déjà été faite de manière convaincante par J. Poucet (Folia Electronica Classica, 2016, 1) et à la lecture de cet ouvrage de vulgarisation, il est difficile de ne pas y souscrire. A. Carandini y croît, et cela est même parfois admirable, mais la surinterprétation mène ici à la Poésie, et pas à la Science.

La lecture de G. Dumézil avait, avant même la lecture de ce livre, miné ses arguments …

(qui utilise encore le terme Âges sombres de nos jours ? …6)

Exploring Celtic Origins

New Ways Forward in Archaeology, Linguistics, and Genetics
Essai d’archéologie celtique sous la direction de Barry Cunliffe et John Koch.

On ne pousse pas à la roue !

B. Cunliffe propose depuis quelques années, et livre après livres une thèse sur la construction du monde celtique et de sa langue qui concurrence la théorie traditionnelle, qui voit l’Europe centrale comme foyer civilisationnel principal (Hallstatt-La Tène). Pour l’auteur, l’Atlantique joue un rôle prépondérant dans le développement de la culture celtique, du Portugal jusqu’aux Orcades. La pluridisciplinarité n’est pas un vain mot dans le travail de B. Cunliffe et ce livre ne fait pas exception. Il marque une étape supplémentaire dans le développement de la théorie dite « Celtic from the West » et fait participer des archéologues, des linguistes et des généticiens.

Dans un premier article B. Cunliffe présente le contexte en rappelant le travail accompli depuis des siècles sur l’origine des celtes puis présentant brièvement comment l’hypothèse principale est venue à la vie (p. 13). L’éditeur postule ainsi plusieurs phases dans le développement de la langue celtique entre 5000 avant J.-C. et nos jours, entre séparation du protoceltique de l’indo-européen (5000 – 2700 a.C.), expansion (2700 – 1700 a.C.), consolidation (1700 – 900 a.C.) et enfin dislocation et isolation (900 a.C. – aujourd’hui, p. 14-15).

Le second article, signé du second éditeur, présente l’avancée des recherches dans le projet. Il centre son propos sur l’aspect linguistique, rappelant que si l’on parlait grec à Mycènes (le linéaire B, souvenez-vous), rien n’empêche que l’on parle celte avant Hallstatt (p. 21). J. Koch va ensuite plus dans le détail avec la Celtique ibérique, il est vrai souvent oubliée. Pour lui, une arrivée du celtique par le Nord des Pyrénées est impossible, tant archéologiquement que linguistiquement (p. 29) et en 1400 a.C., il n’y a déjà plus d’intercompréhension entre les langues indo-européennes (p. 21). Enfin, dans une dernière partie, J. Koch rappelle les différences de perceptions temporelles des trois disciplines du projet. Si les linguistes s’appuient encore sur des ouvrages du XIXe siècle, l’archéologie a beaucoup évolué dans les dernières décennies et en matière de génétique, des travaux vieux de dix ans font partie de l’historiographie (p. 33) …

Dans l’article suivant, J. Koch et F. Fernandez se concentrent sur les celtes d’Ibérie, en cherchant à concilier les Indo-Européens de l’Est et les Celtes de l’Ouest. Le nœud du problème peut, selon eux, être résolu par l’étude de la culture dite des gobelets tronconiques ou gobelets à entonnoir, en plus des études toponymiques, en lien avec l’influence phénicienne de Tartessos. L’article suivant continue sur la même voie en s’intéressant à la diffusion de cette culture du gobelet à entonnoir dans toute l’Europe, de l’Espagne á l’Irlande, sa rencontre avec la culture de la céramique rubanée. L’article donne aussi beaucoup de renseignements sur les changements à l’Âge du Bronze sur la façade atlantique (changement dans les pratiques funéraires, dépôts métalliques, activités festives, sacrifices d’objets comme les chaudrons).

P. Bray signe l’article suivant et plonge le lecteur dans les délices de l’archéometallurgie, par son versant chimique mais aussi ses implications sociolinguistiques. Après quelques lignes historiographiques et quelques principes méthodologiques, l’auteur aborde les effets de la massification des données dans son domaine. Certains projets retiennent son attention, avant d’aller plus avant dans une méthode de détection de la provenance d’un métal par l’analyse de ses impuretés (p. 133-135). Le Chalcolithique et les différentes phases de l’Âge du Bronze sont synthétiquement passés en revue, en accord avec la première partie du propos.

Le sixième chapitre (avec neuf auteurs …) permet au lecteur de toucher du doigt l’actualité de la recherche en biologie génétique avec une étude sur l’archéogénétique des origines celtes. Après un court moment historiographique, un portait génétique des îles britanniques est dressé, avec ses correspondances européennes (p. 158-159), distinguant entre apports masculins et féminins. Certaines phases de changements peuvent être ainsi distinguées, n’invalidant pas deux vagues migratoires en Europe, l’une néolithique et agricole, l’autre, plus tardive, indo-européenne, par deux voies différentes.

Le dernier chapitre résume de manière admirable le livre et explique la difficulté pour chacune des parties de ce projet de comprendre l’autre et de confronter ses découvertes.

Ce livre n’apporte pas de réponses définitives mais décrit les développements récents sur une question ancienne. Il permet non seulement de s’interroger sur les Celtes et les Indo-Européens, mais aussi, en creux sur les autres peuples non indo-européens qui ont habités ou habitent encore ce continent. Pour les auteurs, si les Basques ne sont pas inclus dans la Celtique c’est à cause des conditions de navigation dans le Golfe de Biscaye qui les font sauter comme étape sur le chemin du Nord. De même, entre autres questions, on peut voir les Etrusques comme un peuple néolithique préglaciaire (comme les Samis) ou comme le résultat de la migration néolithique non touchée par une seconde vague indo-européenne ou arrivés avec elle. Les développements contemporains de l’archéogénétique ringardisent les études du génome étrusque (ou supposé tel à Murlo) conduites il y a plus de vingt ans.

Ces mouvements de populations ne sont pas sans conséquences majeures. Ainsi la population du néolithique est remplacée à 90% par les arrivants indo-européens des steppes en Grande-Bretagne et en Irlande (p. 60, nuancé p. 180). Mais le mouvement des cuivres entre l’Espagne et le Royaume-Uni, la refonte des objets (sa rapidité et les objets concernés en premier p. 137-138), la remise en question d’un passage direct du cuivre au bronze (p. 140, avec la cassitérite p. 143) entre autres, tout cette passion jaillissant à jets continus peut faire oublier des passages très arides et trop détaillés pour un lecteur pas déjà très informé sur le sujet.

Vivement la prochaine étape !

(cette place insoupçonnée de l’arc dans la péninsule ibérique p. 55-59 … 7)