Qu’est-ce que l’architecture ?

Essai de définition de l’architecture par Yves Michaud.

Le fun !

Seuls les pouvoirs de plomb peuvent garantir les significations [des monuments] à force de châtiments et de réactivations aussi constantes que rituelles […]. p. 273

Yves Michaud veut avec ce livre se distancier d’une approche stylistique ou chronologique de l’architecture, mais mettre en lumière les catégories sous lesquelles nous voyons, inconsciemment ou non, l’architecture dans son ensemble, des pavillons décuplés aux architectes stars. En premier lieu, il veut persuader le lecteur que l’architecture n’a pas commencé avec le XXe siècle et que le dernier concept à la mode peut être bien plus ancien qu’on ne l’imagine.

Douze catégories sont ainsi définies, formant autant de chapitres, auxquels viennent s’adjoindre un premier chapitre voulant définir l’objet et un ultime chapitre détaillant deux absences dans la catégorisation précédemment développée.

Le premier chapitre rappelle que l’architecture, ce n’est pas toujours un objet, et que celle-ci peut être vue de différentes façons, comme Art ou comme coût. Puis Y. Michaud passe à ce qui lie architecture et temps : le temps du projet (la fin du prescripteur unique p. 99), du programme, du chantier, celui de l’usage et de la flexibilité de celui-ci, et pour finir la dégradation, la maintenance, l’abandon et la ruine. La catégorie suivante est celle de la situation et du contexte. Ce qu’il faut entendre par ces deux termes, c’est en premier lieu l’attention que l’architecte doit porter à l’hygiène et à la solidité, c’est à dire les conséquences du lieu où l’objet est bâti. Viennent ensuite les ressources qu’il faut acheminer sur place … Il y a pour l’auteur une tendance à l’atopie, c’est à dire que pour de nombreux projets, le lieu n’importe plus (p. 58). Les catégories suivantes nous font découvrir l’utilité, la nécessité, la commodité ou encore les fonctions. L’utilité peut aussi être dérivée : les arènes de Nîmes servirent de carrière.

Le cinquième chapitre poursuit son exploration avec les différences entre projet, design et dessin (la sténographie de la pensée p. 122, mais aussi fard prévalant sur l’expérience), avant que le chapitre suivant n’élargisse le propos sur la représentation (avec sa part de séduction). Puis viennent les matériaux. Le matériau fait-il la forme ? Peut-il exister une architecture du feu ? Le tout amène le lecteur vers les questions de forme et de formalisme, puis vers le vocable d’espace/espaces. Le onzième chapitre accorde son attention à la question de l’ornement, entre disparition et réapparition. En faisant une étape du côté du symbole (monument et architecture monumentale), Y. Michaud nous transporte ensuite dans un avant dernier chapitre auprès de la beauté (et les contemporains fun et kitsch). Puis viennent les deux absents annoncés en introduction : ce sont la ville et l’écologie. Si l’architecte a de moins en moins prise sur la ville, sa mission de protéger l’Homme contre son environnement peut se doubler de l’inverse, dans les prospectives fondées sur l’évolution des demandes de matériaux (p. 342). En 1960, certains théoriciens pensaient que le plastique allait remplacer l’acier … Le volume est complété par la bibliographie, une sitographie et les notes.

Si le début du livre peut faire peur parce que le lecteur est jeté sans ménagement dans le bain froid du conceptuel, ce même lecteur peut très vite se raccrocher à la structure mise en place par Y. Michaud. Non seulement les chapitres s’enchaînent avec aisance, mais leur contenu est un bon mélange entre soubassement philosophique et exemples connus et moins connus, dans une perspective proche de la pratique. Si l’auteur ne veut pas s’embarquer dans une histoire de l’architecture, il est difficile de faire sans. Cela reste léger et permet par exemple au lecteur de prendre conscience des débuts de la standardisation dès le début du XIXe siècle (p. 98), les débuts du contrôle de gestion à la fin du XVIIIe siècle ou encore les conséquences de la découverte de la Grèce au même moment avec pour conséquence la régression de l’idéalisation (devant la grande variété enfin accessible) et une nouvelle appréciation du gothique et de sa hardiesse (p. 150-151). Ouvrage sans faiblesse ni baisse de rythme, il gratifie en outre le lecteur de pépites (la lumière des enseignes en néon comme retour de l’ornementation p. 240), l’histoire de l’architecture du XXe siècle vue comme une histoire sainte avec ses chapelles (p. 301), ses constats sur la production des starchitectes et leurs valeurs esthétiques (p. 314-316) mais aussi de savoureuses piques dont Y. Michaud a le secret, dont certaine font irruption sans prévenir (p. 220 ou p. 332-333).

Une belle grille de lecture en même temps qu’un rappel de fondamentaux.

(le fun est le beau contemporain p. 315 … 8,5)

Le voyageur imprudent

Roman de science-fiction de René Barjavel.

Du haut de ces pyramides …

Pierre Saint-Menoux, professeur de mathématiques dans le civil, est caporal dans un bataillon de chasseurs au début de la Seconde Guerre Mondiale. Au cours d’un déplacement, au milieu d’une effroyable tempête de neige, il prend un peu de repos sur le pas d’une porte. La porte s’ouvre et il rencontre Noël Essaillon et sa fille Annette. Essaillon est un savant génial qui a lu un article scientifique de Saint-Menoux et ce dernier lui a permis de faire grandement avancer ses travaux. Le fruit le plus important des découvertes d’Essaillon, c’est la possibilité du voyage dans le temps, que ce soit à l’aide de pilules ou d’un scaphandre spécial. Saint-Menoux accepte d’essayer et, convaincu par la démonstration mais aussi par la beauté d’Annette, convient d’un rendez-vous après la guerre. En 1943 (incidemment l’année de première parution du roman), les trois se retrouvent à Paris dans la villa des Essaillon. N. Essaillon étant limité par son handicap et même si Annette a déjà effectué des voyages dans le temps, c’est Saint-Menoux qui doit découvrir ce que va devenir l’Humanité et comment cette dernière va se développer après le cataclysme de 2052 (celui de Ravage). C’est sans danger, non ?

Aussitôt après Ravage, dès 1943, R. Barjavel poursuit sur sa lancée et écrit un roman de science-fiction ne cachant pas sa parenté ni avec H.G. Wells (le voyage temporel, la société future) ni avec sa propre contemporanéité : le 10 mai 1940 est explicitement cité (p. 32) et les tickets de pain sont en usage. Est-ce de ce contexte particulier que découle la tonalité pessimiste du livre, où chaque personnage ou presque est affecté de difficultés psychologiques de divers ordres ? Si Saint-Menoux est poursuivi par son manque de confiance en soi, Essaillon est de ce type de savants de science-fiction qui ne sont pas limités par l’éthique.

Tout n’est pas parfait. Au rang des faiblesses, il y a une fin un peu abrupte, des facilités scénaristiques avec des ellipses un brin faciles. Mais c’est contrebalancé par des dialogues qui coulent de source, une vision de l’avenir lointain qui marie avec beaucoup d’effets Jérôme Bosch et Salvador Dali dans un bain gore et fonctionnaliste. L’humour est encore présent, même s’il a quelques références puisées dans les années 1930 qui sont peut être un peu compliquées à comprendre aujourd’hui (le « bren-treuste » de la p. 129). Le post-scriptum de 1958 est à lui seul une raison de lire ce très bon roman qu’il faudrait mettre dans les mains de tous les scénaristes de cinéma qui souhaiteraient baser leur histoire sur le voyage temporel.

Peut-être à peine moins marquant que Ravage, Mais à peine.

(par contre Napoléon n’était déjà plus lieutenant au siège de Toulon p. 232 … 9)