Vory

Russia’s super mafia
Essai historique sur le monde criminel impérial, soviétique et russe de Mark Galeotti.

Etre un gangster, c’est aussi aimer les aiguilles.

Trois catégories de personnes étaient prêtes à agir et à prendre possession des entreprises que le gouvernement russe privatisait au début des années 1990 : les fonctionnaires dirigeant ces entreprises, des membres de l’appareil de sécurité et la pègre. Celle-ci ne venait pas d’apparaître avec la fin du régime communiste. Les prisons et les camps de l’URSS n’étaient pas peuplés que de dissidents, très loin de là. Et par un heureux hasard, tous ces gens sont justement, à divers niveaux et de différentes manières, en contact. Mark Galeotti a pu observer cette prédation à Moscou même, après avoir été mis en contact avec ce monde grâce à sa thèse sur les anciens combattants d’Afghanistan qu’il complétait à la fin des années 1980. Ce livre, paru en 2018, est le fruit de trois décennies d’entretiens, d’observation et de travail historique.

Passé la petite introduction, l’auteur attaque direct avec les fondations du monde criminel russe à la fin du XIXe siècle, entre vol de chevaux dans les campagnes (et justice paysanne expéditive afférente) et l’exode rural qui fait des grandes villes russes de gigantesques bidonvilles, où la police corrompue est plus un danger qu’une aide et vouée à la protection des classes les plus aisées. De cet environnement propice naissent des gangs, développant une sous-culture à part.

La révolution de 1917 change peu de choses au monde de la pègre (à part que tout le monde est libéré de prison … p. 39-40) et la guerre civile qui fait rage entre 1918 et 1922 voit l’utilisation des ressources de grands criminels de chaque côté. La tranquillité publique est aléatoire et il y a 7 millions d’enfants dans les rues. Lénine lui-même se fait racketter. Avec la victoire des bolcheviques et l’arrivée au pouvoir de Staline, l’État reprend les choses en main, à sa façon. Le goulag se remplit (au moins 28 millions de prisonniers pendant la période stalinienne p. 43), et pas que d’innocents, ce qui a pour conséquence une uniformisation de la culture criminelle à la faveur des déplacements. L’administration des camps utilise aussi les criminels pour mater et contrôler les autres détenus. Il y a là la première cassure dans le monde criminel, entre ceux qui veulent bien collaborer avec l’État si c’est à leur propre profit (au point de diriger des camps) et ceux, ancien style, qui refusent tout ce qui vient de l’État, y compris l’ordre de travailler. Certains de ces derniers sont prêts à mourir pour ne pas travailler. A tuer aussi. Le fossé s’élargit avec l’invasion allemande, entre ceux qui combattent (volontaires ou forcés) et les autres et une guerre entre les deux groupe fait rage. Aidés par l’État, les collaborateurs l’emportent sur les traditionalistes après 1945.

La mort de Staline a pour conséquence l’élargissement de beaucoup de prisonniers, surtout parce que le goulag n’est économiquement plus viable avec le chaos qu’a engendré le conflit interne (p. 59-60). Hors du camp, la collaboration entre criminels et fonctionnaires corrompus va se poursuivre et les hors-la-loi seront les premiers à profiter de tout desserrement du contrôle soviétique, y compris des tentatives de réforme des années 1980, mais aussi de la prohibition (p. 99). Les voleurs deviennent les intermédiaires pour tout. La décennie 1990 voit une nouvelle recomposition, profitant de l’éclipse de l’État redevenu russe et l’accaparement, l’extorsion et le meurtre sont choses très courantes jusqu’à que le marché se stabilise avec le retour d’un Etat fort mais pas forcément vertueux à l’aube du nouveau millénaire. Mais la stabilité du monde criminel empêche l’ascension sociale en son sein …

M. Galeotti continue son exposé avec la description du paysage criminel russe (même si le qualificatif de russe est longuement discuté dans le livre), en les classant selon les types d’organisation (p. 129). Sont présents les Tchétchènes (mais c’est aussi un label p. 163), les Géorgiens et ceux qui qui ont développé des connexions en Asie. Enfin l’auteur défriche quelques évolutions possibles entre numérisation du crime, contournement des sanctions économiques visant la Russie (produits technologiques mais aussi fromages) mais aussi la manière dont le gouvernement russe utilise la pègre (Crimée, Donbass) et comment la sous-culture criminelle (en voie d’européanisation?) percole dans la langue russe (à travers la chanson en premier lieu). Suivent un glossaire, les notes, la bibliographie et un index.

Voilà une bonne rencontre historico-anthropologique, avec une profondeur et un soubassement théorique que M. Galeotti ne peut pas montrer dans ses nombreuses interventions médiatiques depuis février 2022 ou dans son livre plus journalistique sur Poutine. On voit assez vite que le processus d’écriture a été bien plus long … Solide documentation primaire et secondaire tout d’abord, mais très utilement complétée par des entretiens que l’auteur a eus dès les années 1980, tout d’abord avec les vétérans d’Afghanistan puis de fil en aiguille avec différentes personnes du milieu (à tous niveaux) et des forces de police. Les citations en début de paragraphe reflètent cette richesse des sources. Trente années de conversations au long cours, du moins avec ceux qui ont survécu assez longtemps. Tout cela donne non seulement une très grande profondeur au propos parce que allié à un appareillage théorique emprunté à d’autres sciences humaines, mais aussi un texte très agréable à lire, peut-être avec moins d’esprit que d’autres écrits de M. Galeotti, mais il faut aussi dire que tout ne s’y prête pas non plus. La description de plusieurs mondes, et tous n’ont pas disparu.

(on pouvait être condamné et directeur du camp p. 51 … 8)

Black Hand

Biographie journalistique de Joe Petrosino par Stephan Talty.

Peur sur la ville.

Avec la seconde vague de migration italienne vers les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, une partie des pratiques criminelles est importée elle aussi. New-York est la ville la plus touchée, puisqu’elle est la ville rassemblant la plus grande communauté italophone du Nouveau Monde, que cette dernière est concentrée géographiquement (les générations suivantes, avec la hausse de leurs revenus, vont se disperser) et qu’elle est le port d’arrivée de ces immigrés. Venant en grande partie de régions d’Italie à peine intégrées au royaume où le gouvernement et ses agents n’avaient pas été franchement acquis à l’idée de modernité et de citoyenneté (avec ses protections), la petite colonie italienne se trouvait désarmée face au crime de plus en plus organisé. Ajoutant à cela un racisme très ancré dans l’administration et la police de la ville, très largement aux mains d’irlando-étatsuniens (eux-mêmes victimes du racisme des WASP), New-York était une très bonne base de départ pour la première génération de la mafia.

Un cap est franchi quand apparaît une organisation criminelle appelée la Main Noire qui se spécialise dans les enlèvements d’enfants, le chantage à l’incendie et le plastiquage de négoces de marchands récalcitrants. Si ces bandits sont un temps confondus avec les anarchistes (eux aussi très portés sur l’explosif et auteurs de très nombreux attentats dans tout le monde occidental à la fin du XIXe siècle) et si comme eux ils essaiment dans tous les Etats-Unis, leurs objectifs sont bien différents. On ne veut pas éliminer rois et présidents quand on est adhérent de la Main Noire, on veut gagner de l’argent en employant la violence à un très haut degré pour maintenir une population captive sous influence et dans la peur. Mais les autorités étatsuniennes ne prennent pas le problème à bras le corps, surtout parce que cela ne concerne presque que des immigrés italiens. Seul un policier sent le danger que représente une telle organisation bientôt présente dans toutes les grandes villes du pays : Joe Petrosino.

J. Petrosino est arrivé à New York à 13 ans, en 1873. Il est cireur de chaussures puis nettoie les rues avant d’entrer dans la police en 1883. Il est le premier étatsunien d’origine italienne dans ce cas. En 1895, grâce à l’adjoint à la police Théodore Roosevelt (par la suite président des Etats-Unis), il est nommé sergent et affecté au combat contre le crime à Little Italy. De toute la police new-yorkaise, il était le seul à connaître la langue et l’environnement. Il développe des méthodes personnelles, avec travestissement et utilisation de fausses identités. En 1905, il est promu lieutenant. Après beaucoup d’hésitations de la part de ses supérieurs, on lui confie la création et la direction d’une équipe d’inspecteurs italiens. A lui de conduire la lutte contre le crime dans Manhattan-Sud. Si tout ne marche pas à la perfection, son équipe de cinq inspecteurs enregistre des succès, entravant ce qui était une marche triomphale de la Main Noire. Mais la bataille administrative continue en coulisses même si Petrosino peut compter sur un commissaire comprenant une partie de ses objectifs et méthodes. Ce dernier l’envoie en mission en Italie au début de l’année 1909, a priori de manière secrète mais en vendant la mèche dans la presse. J. Petrosino noue des contacts sur place, voit sa famille en Campagnie, consulte des fichiers de justice (afin de pouvoir expulser des immigrés ayant déjà été condamnés) et tente de mettre sur pied un réseau d’informateurs. Mais à Palerme, il a trop d’ennemis, trop d’anciens de la Main Noire y ont été renvoyés suite à ses enquêtes et qui peuvent le reconnaitre. Il a peut-être été lui-même trop naïf et fier. Un soir, sur la Piazza Marina, il est assassiné.

Sa mort fait bouger les choses à New-York. Ses funérailles sont plus suivies que celles du président McKinley (dont il n’a pas pu empêcher l’assassinat en 1905), avec 250 000 personnes présentes (p. 254). Les idées de Petrosino sont acceptées après sa mort, mais seulement provisoirement et très vite son équipe d’inspecteurs italo-étasuniens est démantelée et les renseignements glanés en Italie restent inutilisés …

Même si l’auteur discute un peu de ses sources, rassemble quelques notes en fin de volumes (sans les renvois) et une sélection bibliographique, on ne peut pas qualifier cette bibliographie de scientifique. Mais c’est tout de même fait avec sérieux et cela a l’avantage d’être très agréable à lire, à deux doigts du prenant. Il y aurait un film basé sur ce livre en préproduction. L’auteur ne limite pas son propos à J. Petrosino mais possède une bonne connaissance du contexte historique et criminologique du début du XXe siècle. On voit même passer une citation de H.P. Lovecraft p. 17.

Un très bon aperçu de la vie de l’immigré italien à New-York au début du XXe siècle.

(des réactions contrastées face au terrorisme en 1905 …7/7,5)