Les Cathares, ennemis de l’intérieur

Essai d’histoire médiévale de Arnaud Fossier.

Mieux vaut Cathare que jamais.

On peut se demander ce qui n’est pas cathare du côté de Carcassonne. Du restaurant au bois de chauffage, le marketing s’y base dans de très grandes largeurs sur ce seul mot qui doit autant évoquer le local, l’étrange, la victime et la défiance envers Paris. Ils sont les gentils de l’Histoire, ceux qui ont été brûlés par l’Inquisition et tués « par les loups venus du Nord » comme c’est dit au son et lumière des châteaux de Cabaret. Le terme est donc chargé, et c’est pour cela que l’on peut être assez sûr qu’Arnaud Fossier n’a pas écrit ce livre pour se faire des amis dans le Sud-Ouest de la France. Mais Alessia Trivellone non plus ne se cherchait pas d’amis (elle a organisé une exposition sur l’inexistence des cathares en 2018), et en plus elle enseigne à Montpellier, pas en la lointaine Bourgogne.

Une nouvelle religion, d’inspiration dualiste et manichéenne, peut-elle avoir surgi à la fin du XIIe siècle dans le Sud-Ouest du Royaume de France, sans signes avant-coureurs ? Pour A. Fossier, il n’y a rien de tout cela. Ceux que les clercs appellent cathares de manière postérieure sont principalement les perdants de la Réforme grégorienne de la seconde partie du XIIe siècle. Cette dernière, combattant le nicolaïsme et la simonie (et en voulant en plus affirmer le pouvoir temporel de l’Eglise tout en cherchant à contrôler des actes sociaux qui auparavant étaient hors sacrements comme le mariage), coupe de nombreux petits nobles de revenus cléricaux locaux, entraînant une hausse des sentiments anticléricaux en retour. A ces déçus de la campagne s’ajoutent des éléments des couches marchandes des villes dont les activités de change et de commerce sont condamnées par l’Eglise et dont les perspectives d’ascension sociale sont sérieusement réduites. Des groupes se seraient alors formés, non seulement en Occitanie, mais aussi en Rhénanie, à Lyon, en Italie, qui restent chrétiens mais cherchent à mener une vie plus évangélique. Le Christ sans l’Eglise, un schéma qui pourra se répéter.

Ces petites communautés sont donc chrétiennes mais dissidentes, car très critiques du clergé « romain ». La réaction prend d’abord la forme du dialogue au sein des évêchés, puis la tactique change avec des prêches appelant au retour dans le giron. Devant le relatif échec des tournées de prédication, Rome prend la main et dépêche des équipes d’inquisiteurs, appuyées en théorie par les autorités séculières. Ces dernières ne sont pas toujours les bienvenues, pour la simple raison que de trouver des hérétiques chez soi n’est jamais plaisant et il est toujours mieux d’en trouver chez l’adversaire. Les cathares deviennent des hérétiques, parce que leurs adversaires les dénomment ainsi, enfermés dans les schémas de pensée des sources de leurs manuels d’hérésie qui s’abreuvent aux auteurs orthodoxes de la fin de l’Antiquité (et donc confrontés à d’autres phénomènes). D’où les références au manichéisme qui deviennent un lieu commun dans la littérature inquisitoriale. De ce que pensent les dissidents il n’y a aucune trace écrite contemporaine et c’est ce biais dans les sources à disposition des historiens que veut faire ressortir A. Fossier.

Avec l’Inquisition vient la répression, plus ou moins sévère selon les endroits (le procès pouvant transformer la sociabilité en faute p. 125), avec des manœuvres politiques diverses (dans le Comté de Toulouse, le pape aussi veut avoir son influence, qui peut aller contre les buts de l’Inquisition). En environs 80 années, les Cathares apparaissent puis disparaissent des sources, avec sans doute un retour dans le catholicisme traditionnel à cause de la répression (l’Inquisition est passée à autre chose en 1320 p. 15) mais aussi des offres de nouvelles manières de vivre sa foi que proposent les ordres mendiants. Sans institutions, point de pérennité.

En quatorze chapitres enlevés, A. Fossier dresse autant que ce peut le portrait vaporeux de ces mouvements dissidents insaisissables et disséminés dans de nombreuses parties de l’Europe, faisant un sort aux origines orientales et à la religion non-chrétienne. Le propos est direct, avec de nombreuses notes (mais pas trop non plus) pas uniquement constituées de notices bibliographiques, et commençant avec d’éclairantes mises au point méthodologiques (les registres inquisitoriaux p. 164) et historiographiques. Il est par exemple critique de Leroi-Ladurie, qualifié de « nostalgique » de la campagne d’avant (p. 160-161). Les jeux politiques (population d’Albi voulant sauvegarder ses privilèges et s’appuyant sur le pouvoir royal contre théocratie épiscopale p. 143-147) sont bien mis bien en relief par l’auteur. La religion n’est pas le seul point de conflit dans les villes et les campagnes à la fin du XIIe siècle. Avec 170 pages de texte, c’est presque un peu court, et l’usage du point médian dispensable mais ces pages apportent un très utile rafraîchissement des connaissances pour ceux à qui on n’avait présenté un peu rapidement que la version « hérétique » des choses.

(c’est le discours des clercs qui fait surgir l’hérésie et légitime les nouveaux sacrements p. 59 …8)

L’Etrusque

Roman historico-fantastique de Mika Waltari.

Où sont les Amazones ?

Si je ne risquais pas de t’offenser, je dirais que les Grecs et leurs coutumes sont partout comme une maladie contagieuse. p. 340

Turms d’Ephèse est un Ionien un peu particulier. C’est lui qui, sur injonction d’Artemis, a mis le feu au temple de Cybèle à Sardes (l’une des grandes villes perses à l’ouest de l’empire) et ainsi démarré les guerres médiques. Mais cet acte qui l’obsède n’est connu que de lui … Pour trouver le sens des directives divines et pour savoir qui il est, Turms se rend à Delphes pour y consulter la Pythie. Sur place il fait la connaissance de Dorieos, un membre d’une des deux familles royales de Lacédémone, venu chercher un avis sur l’héritage de son père disparu en Sicile. Les deux retournent en Ionie, à Milet, où ils s’engagent contre la Perse. Les combats terrestres étant peu nombreux, ils s’engagent comme combattants embarqués dans la marine de la coalition ionienne révoltée. Mais la bataille de Ladé tourne à l’avantage des Perses. Turms et Dorieos rejoignent la flottille de Dionysos de Phocée, versent dans la piraterie et espérant rejoindre Massilia, en passant par Cos et Chypre. Ils hivernent à Himère en Sicile.

Turms, Dorieos et le médecin Mikon sont hébergés par Tanakil, une femme riche et ambitieuse. De son côté, Turms rencontre ses premiers Etrusques. Tous se rendent à Eryx au sanctuaire d’Aphrodite pour que cette dernière réponde à leurs questions matrimoniales. En route, ils passent par la ville de Ségeste et rencontrent des Sicanes. A Eryx, Dorieos décide de se marrier avec Tanakil et de conquérir Ségeste, l’héritage de son père. Turms rencontre la prêtresse Arsinoé, en tombe amoureux et l’enlève. Dorieos, après quelques soubresauts et ayant réussi à conquérir Panorme et Ségeste, il est couronné roi de Ségeste. Mais meurt empoisonné peu de temps après, des mains de son épouse bafouée. Turms, Arsinoé et Mikon cherchent ensuite refuge chez les Sicanes pendant quelques années, puis Turms et Arsinoé partent pour Rome, devenue une république à peine quelques années plus tôt. De là Turms peut en apprendre plus sur l’Etrurie. Et peut-être enfin sur lui-même.

L’argument central du roman est que les Etrusques sont mystérieux, surtout leurs sourires. Ce qui se marie assez bien avec le fait que ledit Turms est lui aussi bien mystérieux (moins pour les étruscologues, il faut le dire). On présente donc au lecteur toute une série d’éléments, souvent sous un angle pédagogique, qui doivent construire cette mystériosité (les siècles étrusques, les dés, les dieux voilés, l’aniconisme etc, avec un petit concentré p. 438 mais aussi avec le raté du papyrus en place du livre de lin p. 504). Ces éléments sont sourcés et on peut aisément sentir que l’auteur s’est documenté avec sérieux (R. Bloch sur Bolsena au début des années 1950 p. 297 ?), sa documentation étant elle aussi très largement contaminée par le lieu commun évoqué plus haut (et par d’autres courants idéologiques, comme les Troyens germaniques de la p. 141). C’est en définitive la documentation de son temps.

Mais à notre sens, M. Waltari a aussi puisé à d’autres sources, d’un autre type de littérature. La première nous semble être D.H. Lawrence dans Etruscan Places, emblématique de la douceur étrusque (voir son pacifisme) mis en regard de l’ascétisme romain. La seconde est le Nouveau Testament (avec une coloration platonicienne), ce qui pour un fils de pasteur n’est pas si étonnant. Il y a une claire et explicite mise en parallèle entre ce que M. Waltari caractérise comme saints hommes étrusques (qu’il appelle lucumons) et Christ. Cela se voit dans des citations directes de la Bible (Jean 5,8 p. 492), les miracles (avec un aveugle et une paralytique p. 492-493) et la morale qu’ils professent (guerre défensive, ne pas faire à autrui ce que l’on ne souhaite pas qu’on nous fasse etc p. 494-501). On en vient à des Etrusques qui deviennent des proto-chrétiens (« Nous avons arrêté les sacrifices humains », historiquement très discutable), à mettre en miroir des protagonistes qui ne reculent pas devant les sacrifices sanglants ou humains (justification fallacieuse de la mer p. 68). De manière intéressante, l’auteur mentionne un mythe de fondation romain avec Ramon et Remon (p. 340) qui ne nous est pas connu par ailleurs. Tite-Live et (p. 352) Théopompe (p. 100) sont aussi expressément cités.

Le récit est plein de rebondissements et de voyages comme il sied à un récit initiatique (même si celui-ci se termine quand Turms a la quarantaine), au point de peut-être verser dans la longueur. C’est correctement écrit mais les personnages sont tous d’une inconstance rare et pas forcément très épais. De manière assez « choquante », Tanakil n’est pas une femme étrusque mais phénicienne. Cependant, comme chez Tite-Live, elle est aussi faiseuse de roi. De toute manière les personnages féminins sont peu valorisés (et toujours avec une touche d’érotisme « à l’antique ») et parler d’un roman misogyne n’est pas exagéré.

De plus, M. Waltari montre avec justesse l’unicité de la Méditerranée en insérant son récit avec habileté dans des événements historiques connus. Les vues stratégiques perses sur la Méditerranée occidentale ne sont pas improbables, comme le montrèrent au IVe siècle celles d’Alexandre III le Grand (véritable successeur de Darius III). La Rome que nous fait voir M. Waltari est bien sûr téléologisée mais pas non plus anachronique. Ce n’est pas parfait (grosse erreur sur Tertius p. 353), parce que certains éléments romains dépréciés sont en fait la norme (charges selon le cens), mais ce n’est pas si mal.

Romantisme et idyllisme étrusque (emblématique p. 383) sont au programme de ce roman historico-fantastique de 520 pages, appréciable par tous et avec des gros morceaux de mystère dedans.

(les cités grecques n’ont pas le beau rôle p.428 et n’était sûrement pas aussi naïves face aux Perses … 6,5)

Il piacere

Roman décadentiste de Gabriele d‘Annunzio.
Existe en français sous le titre L’Enfant de volupté.

Le dandysme est-il un futurisme ?

Le comte Andrea Sperelli d’Ugenta est certes un poète et un graveur de renom, il est surtout un Casanova. Il aime la conquête et la possession des corps. Mais son histoire avec Elena Muti s’est achevée (mais les souvenirs sont vifs dans sa mémoire, tant de leur rencontre, la court qu’il lui fait mais aussi leur séparation), aussi est-il à nouveau en chasse. Mais dans le monde aristocratique romain de la fin du XIXe siècle, ce peut être un sport dangereux. Au cours d’une course de chevaux, il est provoqué en duel. Blessé très sérieusement, il part alors en convalescence dans la maison de campagne de sa cousine, la duchesse d’Ateleta, sur la côte adriatique. Il fait là-bas la connaissance d’une amie d’enfance de sa cousine, Maria Ferres, la femme de l’ambassadeur guatémaltèque mais siennoise d’origine. Andrea est envouté, mais elle résiste à ses déclarations et avances (la narration reprend les notes du journal intime de Maria Ferres). Avouant peu de temps avant son départ pour Sienne des sentiments pour Andrea, les deux amoureux sont séparés.

De retour à Rome, Andrea reprend sa vie d’avant. Mais le retour d’Elena, devenue marquise de Mount Edgcumbe, sème le doute dans l’esprit d’Andrea. Ainsi il balance entre la volonté de reconquérir Elena et l’amour qu’il porte à Maria, elle aussi s’établissant à Rome. A cette dernière il fait visiter les jardins de la Villa Médicis, où les deux s’embrassent. Elena de son côté a renvoyé très sèchement Andrea sur les roses (son mari avait déjà bien causé du tourment à Andrea avec ses manières). Maria, touchée de plein fouet par la ruine de son mari, décide enfin de passer la nuit chez Andrea. Tout ne se passe pas comme Andrea l’avait prévu …

Il piacere est un roman qui cherche beaucoup du côté du symbolisme tout en étant très en lien avec le décadentisme français (nombreux archaïsmes). Il est de très nombreuses fois fait références à des peintres ou des peintures de style préraphaélite (mais pas que, c’est très orienté histoire de l’art) et les notes infrapaginales (mais aussi les parallèles très instructifs dans les appendices) montrent une inspiration très française dans les motifs utilisés, confinant parfois à la citation directe. J. Péladan, les frères Goncourt, J.-K. Huysmans, H.-F. Amiel ont été attentivement lus par l’auteur, qui dans une optique anglomaniaque aristocratique bien de son temps n’oublie pas non plus P. Shelley et Byron. L’actualité n’est pas absente du roman, avec la défaite italienne de Dogali en Ethiopie en 1887 (p. 319 de l’édition Garzanti), l’occasion pour le personnage de formuler quelques paroles scandaleuses. Complétant les différents canaux d’influence, l’auteur recycle certains de ses écrits, personnels comme publics (p. 163 par exemple). A tel point que la limite entre personnage et auteur se floute de nombreuses fois …

Ce roman, assez pauvre en action mais très riche en aller-retours temporels, se base sur le personnage d’Andrea. Caméléon menteur dont le seul but est de gouter l’instant (autoportrait p. 327), il est mis en miroir avec les deux personnages féminins principaux, qui se partagent pour ainsi dire la personnalité complexe d’Andrea : à Elena le côté jouisseur, presque vicieux (la Salomé de G. Moreau) et à Maria la mélancolie et la spiritualité dans un corps diaphane (les modèles de Dante Gabriel Rossetti ou Ophélie de J. Millais). D’une certaine manière, Andrea cherche à faire fusionner ces deux femmes pour en faire son alter ego (ce qu’il reconnait déjà en Elena p. 298).

Le roman est très brillamment introduit par P. Gibellini, un spécialiste de l’œuvre d’annunzienne, la préface et les notes étant l’œuvre de I. Caliaro. Sur ces dernières, très intéressantes pour qui ne connaît pas parfaitement ni l’auteur ni Rome, on peut juste regretter un problème de calibrage, certaines semblant s’adresser à des collégiens tandis que d’autres visent des universitaires.

(« En vérité, la marquise de Mount Edgcumbe faisait un abus du carrosse dans les choses de l’amour » p. 340 …8)