Les Deux Corps du roi

Essai sur la théologie politique au Moyen-Age
Essai de théorie politique médiévale par Ernst Kantorowicz.

Corps à corps.

L’été est propice ou prétexte à la lecture de grands classiques historiques et celui-ci était sur la liste depuis très longtemps déjà. Sa thématique refait surface de temps à autres dans le débat public (surtout pour ce qui est des actes du président français) et il était plus que temps de vérifier si l’usage qui en est fait est conforme à la pensée de l’auteur, ou si l’on avait affaire à une justification d’idées (pas forcément illégitimes) en utilisant l’autorité de E. Kantorowicz.

L’œuvre en elle-même est un collage de différents textes, reflété par les diversité des chapitres. Sa préface explique avec légèreté la genèse du projet, engageant notamment le lecteur à ne pas voir ce livre comme une réaction à l’avènement de théologies politiques dans la première moitié du XXe siècle (p. 13, le livre est paru en 1957 mais sa première version date de 1950) mais montrant aussi quel est l’environnement humain de E. Kantorowicz à Berkeley, entre R. Oppenheimer et E. Panofsky.

Le premier chapitre, passé la très courte introduction, commence avec le problème juridique des terres du Duché de Lancastre dans l’Angleterre des Tudors. Ces terres appartiennent au roi de manière privée et il est question de savoir si, en état de minorité, le roi d’Angleterre peut bailler des terres. Les juristes élizabéthains produisent une réponse qui développe sur l’idée de deux Corps incorporés dans une seule personne : un corps naturel et un corps politique. Mais toujours selon eux, ces deux corps sont conjoints mais pas confondus (p. 34). Ce concept utilisé par les juristes anglais de l’époque moderne (et qui est une étape dans le développement de l’État en Europe occidentale) n’est pas né avec la Renaissance mais est bien plus antérieur, prenant racine au milieu du Moyen-Age. Ainsi, si le roi finit toujours par mourir, le Roi lui ne meurt jamais.

Puis l’auteur montre une illustration du concept chez Shakespeare, principalement dans la pièce Richard II, avant, dans un troisième chapitre, de détailler les théories politiques posant le roi comme imitateur du Christ (christomimetes) dans un chapitre très iconologique. A la royauté fondée sur le Christ fait suite, chronologiquement mais aussi dans ce livre, la royauté fondée sur la loi. Le Roi devient alors « Père et Fils de Justice » (p. 143). Mais il peut être aussi la tête du corps civique, directement inspiré du corps mystique de l’Église. Sous ce problème de continuité de la puissance publique se cache aussi une conception nouvelle du temps au Moyen-Age médian, qui fait suite à l’intérêt porté à l’aristotélisme et à l’averroïsme (sixième chapitre, avec l’annualisation des impôts p. 328-329). Thomas d’Aquin ne peut, par exemple, pas totalement exclure l’existence d’un monde sans commencement (p. 320). Les théoriciens du droit en viennent à penser que « le peuple de Bologne est le même qu’il y a un siècle » et donc que ce corps politique, comme d’autres, est immortel. Et si ce corps est immortel, sa tête l’est aussi. Ergo, le roi est immortel (p. 357, en passant par l’étape impériale). E. Kantorowicz continue ses explications, analysant les théories qui font de la Couronne une personnalité juridique fictive et mineure, mais aussi les effets des théories juridiques sur l’agencement des funérailles royales tant en Angleterre qu’en France (effigie et double gisant, p. 487).

Le huitième et dernier chapitre propose une excursion du côté de chez Dante, mais du côté de sa théorie politique bien plus que chez sa Divine Comédie. Chapitre étonnant, inattendu même, qui démontre la laïcisation du concept de Chrétienté à laquelle procède Dante pour forger l’Humanité sur laquelle doit régner l’empereur en opposition au pape, dans une Rome impériale. Il en arrive à ces vers dans le Purgatoire (XXXII, 100-102, cités p. 553), qui sont tout de même stupéfiants :

Dans l’autre monde tu ne seras pas longtemps un étranger
Tu seras éternellement avec moi
Citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain.

Dans l’épilogue enfin, et avant la bibliographie et les 274 pages de notes, l’auteur remonte encore plus loin dans le temps et donne quelques exemples dans l’Antiquité tardive de représentations (numismatiques) qui pourraient faire croire que le concept médiéval pourrait plonger ses racines de manière bien plus profondes encore.

Ce n’est pas que la lecture soit ardue. Non, elle est même très agréable. Mais nous étions très insuffisamment préparé. L’Angleterre des Tudor n’est pas notre tasse de thé, l’histoire du droit est une lacune (hors Rome, et encore) et l’arrière-plan intellectuel de la Querelle des Investitures nous est très très sombre. Aussi la lecture n’a pas pu être très critique mais a eu l’effet positif d’un dessillement. De nos très nombreuses notes, on peut extraire les très bonnes et fouillées analyses iconologiques où l’on peut décerner clairement l’influence panofskienne, quelques maximes juridiques décoiffantes « Quod non capit Christus, rapit fiscus » p. 218 par exemple ou « Imperium semper est »), l’influence du droit dans le fait que le mot patrie va signifier royaume sous Philippe le Bel (p. 279, en parallèle de sécularisations de concepts religieux tel le martyr ou le roi comme époux de l’État), ou encore les deux paradis de Dante avec ses deux guides (et son illustration à Pérouse, p. 528-530). Mais cela ne rend de loin pas justice au différents raisonnements de l’auteur à l’extrême limpidité et à ce monument de l’histoire des idées qu’est ce livre.

Une place parmi les classiques des sciences historiques qui ne lui sera jamais disputée.

(les personnes juridiques fictives sont comme des anges … 8,5)

La France sans les Juifs

Essai de sociologie politique sur l’émigration juive hors de France au XXIe siècle par Danny Trom.

Un peu nébuleux ?

Le fait pour des citoyens français de confession juive de quitter leur lieu de résidence, que ce soit pour l’étranger (et principalement Israël) ou pour une autre commune sur le territoire national qui leur serait moins hostile est pour Danny Trom le symptôme d’une crise de l’Etat-Nation (p. 15) et du retour de l’antisémitisme. Une résurgence du « problème juif » de la fin du XIXe siècle, mais dans un contexte totalement inversé puisque que la fin du XIXe siècle est justement le temps du nationalisme incandescent.

Pour l’auteur concourent à cet état de fait la condition historique d’une Europe fondée sur la défaite et le crime : la défaite militaire lors du second conflit mondial de tous les Etats composant aujourd’hui l’Union Européenne et le crime de génocide dans lequel, toujours selon l’auteur, tous ces États ont trempé. Pour D. Trom, cela conduit à un empire (parce que sans limites définies) transactionnel sans politique (p. 40). En face, il y a Israël, un État au sens d’avant 1939, belliqueux et dont nombreux sont les partisans en Europe pour que cesse ce scandale. D. Trom, après un intermède sur la flottille dite de la Paix (en 2010), passe ensuite à un chapitre qui veut définir les contours de ce qui serait une guerre contre les Juifs en France, où la prise d’otages de l’Hypercasher n’est qu’une action de plus contre des magasins casher. L’auteur en vient alors à la fin de la liquidation des Juifs d’Europe (p. 91). Suivent des considérations historiques sur le sionisme, avec comme points saillants les relations de R. Aron et H. Arendt à cette idée puis à sa réalisation. La Guerre des Six Jours, plus que 1948, est pour les deux penseurs l’occasion d’une exaltation inattendue, ensuite refoulée, qu’analyse D. Trom en profondeur. Le dernier chapitre fait le constat d’un achèvement en cours de l’expulsion, « dans un soulagement maladroitement dissimulé » (p. 147).

Que de circonvolutions dans ce court essai, dont certains chapitres partent un peu dans tous les sens. Il y règne un pessimisme certains, mais pas corroboré par des sources démographiques et où l’on mélange tout de même un peu choux et carottes. La comparaison Aron / Arendt est néanmoins fort intéressante mais les formes de la crise de l’Etat-Nation sont présentées de manière bien trop succinctes, comme actées ou connues de tous. Trop d’implicite …

(des erreurs dans la vie de F. Oppenheimer p. 141 … 6,5)

Les quatre guerres de Poutine

Recueil de chroniques sur la Russie entre 2015 et 2018 de Serguei Medvedev.

Sic. Saignement oculaire.

Les dernières initiatives des législateurs russes s’inscrivent dans la droite ligne idéologique de la tradition politique nationale où l’histoire est servante du pouvoir, une ressource de plus à la disposition de l’État, au côté du blé, des fourrures, du pétrole et d’une population résignée. Comme on dit, le passé de la Russie est imprévisible. p. 283

Il est difficile de savoir qui lit ou peut lire en Russie les chroniques de S. Medvedev qui sont rassemblées dans ce livre (et peut-être initialement parues dans le média en ligne Radio Svoboda). Par contre on sait que l’auteur n’écrit plus depuis la Russie. Parce que au vu des propos peu amènes, il est fort à parier que S. Medvedev n’y habite plus à l’heure actuelle, vu qu’il est encore libre. Mais il y vivait encore en 2018 quand ce livre est paru pour la première fois et a pu observer son pays après la conquête de la Crimée. Historien spécialiste de l’époque post-soviétique, S. Medevedev est très bien placé tant par son expérience personnelle que par ses connaissances pour décrire la trajectoire de la Russie depuis la fin de l’URSS.

Et cette trajectoire est définie par quatre axes qui forment une partie importante de la politique de V. Poutine depuis au moins quinze ans (le discours fondateur de 2007 à Munich a acquis une autre résonance encore depuis février 2022) : le premier est territorial, le second se situe dans l’ordre du symbolique, le troisième est biopolitique (au sens de M. Foucault) et enfin le dernier se concentre sur le champ mémoriel, celui où même le passé n’est plus sûr.

Avec ce livre, S. Medevedev décrit une Russie toujours malade de l’URSS, un pays qui n’arrive pas à tourner la page des années 1980. Son personnel politique actuel en vient en ligne directe il faut dire. Mais c’est aussi une Russie qui n’a pas accepté la fin des colonies. Ce qui a aidé la France, en comparaison, pour passer le cap au début des années 1960, c’est qu’elle n’était pas une puissance nucléaire forte de milliers de têtes en compétition directe avec les Etats-Unis. Et donc depuis, une bonne partie de la population et de la classe politique russe vit dans le souvenir, une obsession qui pousse même à se comparer défavorablement à l’une d’elles, l’Ukraine, ce qu’aucune ancienne grande puissance colonisatrice n’avait jamais fait (p. 338). La politique territoriale est étroitement lié au champ symbolique, puisqu’il faut ajouter des terres à l’empire tout en montrant son exceptionnalisme au monde. Sur ce point, le culte de la Victoire contre le nazisme (excellente description p. 129) joue un rôle de premier plan, notamment dans la qualification de l’ennemi. En vérité, qui n’est pas aligné sur la Russie est forcément héritier du nazisme. Une réécriture de l’histoire est forcément nécessaire dans cette optique, couplée à une recherche obsessionnelle de l’exemple étatsunien sur lequel se baser : pourquoi les Américains et pas nous (p. 75, p. 79 sur la conduite de la guerre technocentrée en Syrie) ?

La biopolitique quant à elle se retrouve sous plusieurs aspects dans les chroniques de S. Medevedev. Le premier est la tentative de redressement démographique de la Russie, avec son corollaire de discrimination à l’encontre des homosexuels. Mais font aussi partie du panel l’utilisation des athlètes (le dopage d’État et sa découverte) et la représentation corporelle du président Poutine. L’auteur y voit un signe de l’état de la Russie : il faut démontrer sa vigueur et l’inquiétude se fait jour en cas d’absence du président (ou d’absence de communication). Comme au Moyen-Age, le corps est nécessaire au fonctionnement de l’État mais c’est aussi une ressource, comme le montre très clairement la guerre en Ukraine et la mobilisation partielle. Avec le passé comme horizon, la politique mémorielle est centrale. Le révisionnisme règne en maître, mais l’inertie aussi (p. 294, avec le botox du président). Ainsi, le goulag n’existe presque plus, la Grande Purge se réduit à des blagues … La fin du libre, d’une grande qualité littéraire comme beaucoup des chroniques, est emblématique : un officier révolutionnaire décembriste de 1825 revient en décembre 2015 à Moscou pour être arrêté par la police anti-émeute et être renvoyé en Sibérie …

Très plaisant à lire, le livre souffre cependant d’une traduction pas toujours parfaite même si les notes de l’éditrice sont d’un grand secours pour expliquer les allusions à la politique intérieure russe où à l’histoire que distille l’auteur. Le style est très mordant et c’en est jouissif et pas au détriment d’informations étayées, même si l’auteur ne peut pas être non plus dans la parfaite objectivité. En creux et de manière involontaire, il montre aussi certains éléments culturels russes qui peuvent exercer un appel sur le public français, comme par exemple la question linguistique (p. 175-179).

Y a-t-il quelque chose à retrancher en 2023 de ce que S. Medvedev a observé entre 2015 et 2018 ?

(en 2015, la charia orthodoxe à Donetsk p. 51 dans une comparaison juste et folle … 8,5)

Les ambitions inavouées

Ce que préparent les grandes puissances
Essai de relations internationales par Thomas Gomart.

Tout n’est pas inavoué !

T. Gomart veut ici réaliser un portrait en creux, celui des défis de la France, en détaillant les contraintes que cette dernière doit prendre en compte. Dans le cas présent, mais bien évidemment sans exclusive, ce sont ici neuf pays qui selon l’auteur vont participer au modelage du futur du pays. Ces neuf pays sont agencés en trois types.

La Terre rassemble la Russie, la Chine et l’Allemagne. Actualité oblige, la Russie est considérée en premier lieu sous le spectre de la guerre en Ukraine. La désillusion des années 1990 a conduit au retour de la compétition avec les Etats-Unis, mais ces derniers sont passés à autre chose. Pour revenir à la parité perdue, il faut reprendre la main sur l’URSS et ses dépendances. Comme d’autres, la France ne voulait pas le voir (aussi par intérêt) et rien ne dit qu’un insuccès en Ukraine éteindrait cette soif d’empire. La Chine, malgré l’expansion vertigineuse de sa marine, reste une puissance terrestre, préoccupée par l’Inde mais aussi soucieuse de ses intérêts sibériens. A la différence de la Russie, son influence en Afrique est bien plus large mais sa direction politique pourrait, par effet du culte grandissant de la personnalité de Xi Jinping, se rigidifier. T. Gomart table néanmoins à l’horizon 2050 sur une poursuite de l’ascension ou une stagnation qui va non seulement avoir des effets dans l’Océan Indien et le Pacifique mais aussi en Europe même. L’Allemagne quant à elle prend de plein fouet l’irruption de la guerre en février 2022.

La Mer est ici le point commun des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Inde. Les Etats-Unis sont au cœur du dispositif sécuritaire de notre pays mais ne doit pas pour autant oublier que les intérêts des Etats-Unis peuvent être très différents de ceux de la France dans le Pacifique comme dans le domaine industriel. Ils sont en terme de projection de puissance très en avance sur leurs concurrents et le resterons encore longtemps. Le Royaume-Uni, partenaire le plus proche géographiquement mais surtout en terme de puissance et d’objectifs, traverse une passe difficile née du Brexit et cherche la stabilité tant politique qu’économique. Dans le cadre d’une vision à l’échelle du monde, le pays veut réduire encore son armée à l’horizon 2030 mais renforcer sa marine et son vaste réseau de bases. Très en pointe dans le soutien à Kiev, T. Gomart voit aussi le Royaume-Uni comme un aiguillon pour les investissements navals de la France. L’Inde, enfin, complète ce second triptyque. Acquéreur de Rafales, puissance nucléaire bientôt la plus peuplée de la planète mais pas membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Inde multiplie ses partenaires pour ne pas se lier tout en voulant se placer au centre des flux de marchandises. Parallèlement, la concurrence avec la Chine s’aiguise et le fondamentalisme hindou peut conduire à de graves troubles internes. Mais pour T. Gomart, l’Inde est pour la France la possibilité de ne pas s’enfermer dans la rivalité sino-étatsunienne.

Et enfin le Ciel accueille sous lui la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Iran. La Turquie continue sur sa lancée néo-ottomane, son président ayant pu convaincre ce qui reste des militaires kémalistes de la justesse de ses vues avec ses projets d’extension de la sphère d’influence touranienne aux frontières (Syrie) comme outremer (Libye), tout en se plaçant en marge de l’OTAN (mais sans en sortir). Mais l’activité diplomatico-militaire se double d’un politique religieuse (formation d’imams, construction de mosquées), et pas uniquement à destination d’une diaspora nombreuse dans l’Union Européenne. Si la France veut rester active dans le dossier ukrainien mais aussi dans les développements au Caucase, sans parler de la Méditerranée orientale, l’auteur voit ici pour la France la nécessité de se préparer à plusieurs types de conflictualités, au moins tant que R. T. Erdogan sera au pouvoir.

Autre puissance idéologique, le royaume d’Arabie saoudite a connu en 2017 le second saut générationnel de son histoire en voyant la nomination d’un prince héritier de 32 ans qui a pris le contrôle des leviers du pouvoir. Auréolé d’une image de modernisateur, Mohamed Ben Salman ne délaisse pas pour autant les canaux de l’influence religieuse sur tous les continents, assise sur la légitimité des lieux saints et des revenus pétroliers. La politique extérieure saoudite est même devenue beaucoup plus active avec la guerre au Yémen avec toujours pour objectif de limiter la puissance iranienne et l’influence des Frères Musulmans. Pétrole dans un sens, armes dans l’autre, mais maintenant aussi une influence grandissante en France par les investissements économiques et le prosélytisme religieux dans le but de se préparer à une confrontation contre l’Iran. L’Iran est justement le dernier pays abordé dans ce livre. Il est évident que si l’Iran se dotait d’armes nucléaires, la France en sentirait les conséquences sur divers plans. Elle avait déjà eu à maille à partir avec l’expansionnisme régional à coloration chiite de la jeune république islamique dans les années 1980, et comme l’attentat déjoué de 2018 l’a montré, il n’y a eu aucun renoncement à agir avec violence sur le territoire national. Cinq Français servent encore d’otages en Iran à l’heure actuelle mais l’espoir d’une ouverture du pays reste, entre diplomatie et révoltes contre l’appareil militaro-religieux où les Pasdarans ont pris un ascendant certains.

A la présentation des ambitions de chaque pays s’ajoute dans chaque chapitre un thème secondaire, comme par exemple celui de l’énergie avec le Royaume-Uni, ce qui permet de s’échapper d’une logique trop étatique. Les perspectives sont historiques et les simplifications sont dues à la rapidité du propos, nécessaire pour faire entrer le tout dans 290 pages de texte. Il règne donc un esprit « note de synthèse » mais le style est par moment trop télégraphique, heurtant les transitions ou ne prenant pas le temps de discuter des citations. Cependant cette approche permet aussi une approche pratique, avec des préconisations pour la France à la fin de chaque chapitre, bien qu’un peu courtes. Il y a peu de notes mais la bibliographie indicative est très fournie. On regrettera la rareté des cartes, au demeurant pas extrêmement lisibles. L’auteur est très présent dans son propos, citant beaucoup d’expériences personnelles (le livre commence même ainsi).

Ce livre ne révolutionnera pas le genre mais il est une bonne actualisation de l’environnement géostratégique de la France, avec une présentation très équilibrée de chaque pays.

(non, V. Poutine n’a pas forgé la Nation ukrainienne p. 281 … 7)

Ces guerres qui nous attendent

Scénarios d’anticipation militaire par l’équipe Red Team.

Un air d’espadon.

Dans les simulations militaires, l’adversaire (dénommé Rouge) est appelé à faire preuve de beaucoup d’imagination pour permettre aux Bleus de se préparer au non planifié. Reprenant l’esprit et les noms (tiens, il n’y a plus de loi Toubon?), le Ministère français des Armées a proposé à une équipe de militaires, d’écrivains et d’illustrateurs de réfléchir à divers scénarios prenant place dans les quarante ans à venir. Ces scénarios ont pour cadre des développements dans l’environnement géopolitique de la France, où les forces armées sont impliquées. Si les militaires sont pseudonymisés sur la quatrième de couverture, il y a quelques noms connus du côté des écrivains avec Laurent Genefort et Xavier Mauméjean. Des scénarios élaborés conjointement, quatre sont présentés dans ce court livre de 220 pages, sans que l’on sache qui en sont les auteurs.

Le premier scénario postule l’émergence d’une nation pirate, présente sur toutes les mers du globe et née en partie du refus du puçage généralisé des individus (faisant suite aux premières expériences réalisées lors de l’épisode du covid). Ces pirates en viennent à attaquer le centre spatial de Kourou, mettant en péril l’installation de l’ascenseur spatial français.

Le second scénario reste dans la thématique piraterie, avec l’installation sur les côtes de l’Afrique du Nord (mais pas que) de groupes pirates puissants s’attaquant aux différents navires passant devant les côtes. De naufrageurs ils deviennent aussi hackeurs en s’attaquant à l’interface neuronale qui lie les marins aux embarcations. A tel point qu’un officier se retrouve infecté et fait ouvrir le feu sur d’autres navires d’escorte. Et comme tout est automatisé … La crise de confiance qui en résulte est énorme.

Le scénario suivant se base sur l’existence de différentes bulles de réalité, des espaces sûrs, accessibles aux influences organisées et qui délitent les liens sociaux à grande échelle. La Nation n’existe plus, seules restent les tribus. Le pays le plus touché est la Grandislande et la ville de Grand-City (traversée par la rivière Timide …) fait sécession du pays. Pour évacuer ses citoyens, la France y intervient avec l’Opération Omanyd. Mais en parallèle le contexte sanitaire se dégrade … Beaucoup de défis quand il s’agit de rapatrier 200 000 personnes.

Le dernier scénario du livre met en scène l’opposition entre Troie et la Ligue Hellénique. Une minorité troyenne fait sécession en Thrace et c’est la guerre à coup d’armes hypervéloces. Des hyperforteresses voient le jour, seules à même de contrer ces menaces mais immobilisant les bulles de protection devant les besoins énergétiques et logistiques de tels monstres.

Avec de tels littérateurs dans l’équipe, on était en droit d’attendre des textes bien troussés, ou au minimum bien agencés. Hélas, on est plus dans une suite de notes (sauf le texte sur les carnets d’un ethnologue intégrant la P-Nation qui sort vraiment du lot). Mais la réflexion sous-jacente reste intéressante. Le scénario 1 fait immanquablement penser au film Waterworld, avec des libertaires qui se transforment en organisation armée ou en société post-moderne à tendance woke.

Le second scénario, avec un arrière fond anticolonialiste dans des Etats faillis, bénéficie aussi d’un texte mieux fait avec l’interview de l’initiatrice du mouvement pirate (p. 97). Le troisième scénario nous semble plus capillotracté, avec une sortie des Balkans (à l’unité peu évidente …) de l’Union Européenne sous influence de la Grande Mongolie. Comme dans les deux précédents scénarios, la part dévolue à la sphère informationnelle est très grande, signe que ce qui se passe au Mali et en Centrafrique fait réfléchir. Bon, le covid aussi … Le dernier scénario est le plus abstrait (voire pas clair pour le no man’s land entre les hyperforteresses p. 207). Il développe par contre de belles choses, comme les « murs numériques » qui continuellement rétrécissent (p. 192).

On remarquera de manière générale l’absence dans la sélection d’éléments en rapport avec le nucléaire. La dronisation du monde est par contre très avancées dans tous les scénarios à horizon quarante ans. Présupposé déterminant dans le déroulement des scénarios, le cadre moral reste celui de la fin du XXe siècle. Il est difficile de dire si les auteurs voient en cela une difficulté supplémentaire dans la conduite d’opération.

Facile à lire, avançant par touches dans un cadre chronologique flexible, ce livre de prospective polémologique offre un panorama très large, entre changements techniques et sociaux. Cerise sur le gâteau, l’aspect hard-SF de l’ascenseur spatial fait tout de même rêver. Tout n’est pas vraisemblable au premier abord dans les évolutions proposées, mais l’objectif est atteint.

(l’initiation meurtrière à la P-Nation avec la chanson Il était un petit navire p. 59 … 6)

Le temps des guépards

La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jour
Essai d’histoire des opérations extérieures françaises par Michel Goya.

Hauteur de vue.

Il y a toujours cette croyance que le ministère français des Anciens Combattants ne s’occupe que de ceux ayant combattu lors de la Seconde Guerre Mondiale, ou au pire pendant la Guerre d’Algérie. Un ancien combattant, c’est un vieillard. Rien n’est plus faux. Depuis la fin de la Guerre d’Algérie, la fabrique à anciens combattants ne s’est pas arrêtée. Certes il n’y a plus de guerres, déclarées en bonne et due forme. Cela n’est plus arrivée depuis 1945. Mais l’auteur recense en fin de volume 51 opérations armées principales depuis 1961, de types très différents, allant du combat divisionnaire de l’opération Daguet au « maintien de la paix » sous casque bleu. Cela représente des centaines de milliers de soldats.

M. Goya dresse un panorama de ces opérations, leurs contextes politiques tant international qu’intérieur, accompagné des résultats, immédiats comme sur le long terme. Les chapitres sont organisés selon une logique chronogéographique mais le cloisonnement n’est pas étanche. L’introduction donne accès à la première partie consacrée aux opérations ayant eu lieu durant la guerre froide, en commençant par l’opération de Bizerte en 1961 (et dans un tout autre contexte qu’en 1956, tant extérieur qu’intérieur p. 24). Suivent de nombreuses opérations ailleurs en Afrique, dont quatre rien qu’au Tchad avant 1990, pour divers motifs mais toujours de manière légère et employant des troupes uniquement professionnelles. Les années 1980 voient aussi l’engagement sous casque bleu dont le plus emblématique est au Liban, opération toujours en cours. C’est au Liban qu’a lieu une guerre dite sous le seuil avec la Syrie et l’Iran, remportée par ces derniers (le Drakkar …).

La fin de l’URSS surprend tout le monde (deuxième partie). D’un seul coup, les coudées sont plus franches avec une Russie aux abonnés absents. La France participe à la guerre contre l’Iraq (qui avait envahi le Koweit) en raclant les fonds de tiroir pour équiper une division mais garde les programmes d’armement lancés à la fin des années 1980 dans une contexte radicalement changé, tant géostratégique que financier. Elle n’est toujours pas sortie de cette crise (p. 113) … D’autre part, les interventions humanitaires armées continuent (en Somalie ou au Cambodge par exemple). Les échecs sont plus visibles en Yougoslavie et au Rouanda (où la France intervient seule et où elle sauve des milliers de personnes lors du génocide). L’élection de J. Chirac en 1995 marque néanmoins un tournant : il n’est plus question de laisser les soldats sous casque bleu de servir de cible ou d’otages sans réagir. Le continent africain reste important (Côte d’Ivoire) mais c’est l’Afghanistan qui est le théâtre le plus visible au début des années 2000, de manière cependant peu importante jusqu’en 2008.

Puis en 2008, sans doute pour préparer le retour dans presque tous les commandements de l’OTAN, N. Sarkozy décide d’augmenter le contingent français en Afghanistan en prenant en charge deux régions du pays, sur une posture de combat. La Libye s’ajoute aux opérations extérieures en 2011, tandis que le Syrie préoccupe aussi les forces françaises avec les développements locaux desdits Printemps arabes. Si la Centrafrique n’est aujourd’hui plus trop dans les esprits, le Mali est une opération modèle mais où les volontés politiques locales accompagnent pas le mouvement. L’opération, redéfinie, s’étend à tout le Sahel pour combattre les mouvements salafo-jihadistes locaux en conjonction avec des armées locales. Le même type d’ennemi est aussi combattu en Iraq et en Syrie (Daesh), lui qui avait porté le fer en France et déclenché en retour l’opération Sentinelle (après Vigipirate, pas amie avec l’auteur visiblement p. 177), mobilisant des milliers de soldats sur le territoire national.

Le volume est doté d’une conclusion bien solide qui précise certaines vues de l’auteur, dans le cas où on ne les auraient pas comprises, et qui ne sont pas une surprises pour ceux qui l’ont déjà lu ou écouté. Arrivent ensuite notes, chronologie, bibliographie indicative et index.

Comme toujours, un très solide travail de M. Goya qui réussit à rendre vivant ce qui aurait pu être une longue liste d’énonciations. Pour chaque opération majeure, il y a une carte, la description du déroulement et une analyse, avec le franc-parlé sourcé qui caractérise l’auteur. Il est par exemple sec et définitif sur la Somalie et les opérations de l’ONU en général (p. 122), mais est-il pour autant injuste ? Et comme il a vécu certaines de ces opérations à divers niveaux de la hiérarchie, à ses conclusions d’historien peut s’adjoindre son vécu sur le terrain (la dédicace du livre faisant foi). Le livre est parsemé de réflexions stimulantes, comme sur le Liban en 1983, où la Marine tire mais où les forces terrestres n’ont que le droit de se défendre (p. 74), où sur le coût humain de l’interposition en Bosnie, égal à celui des combats de l’Afghanistan. De toutes manières, tout cette opération est à la fois ahurissante et scandaleuse. On pourra juste regretter les erreurs typographiques et autres des chapitres 5 et 6, l’utilisation de l’anglais Falklands au lieu de Malouines (p. 70) et éventuellement sur le choix de privilégier l’hypothèse très minoritaire d’un assassinat d’Idriss Déby, le président tchadien, au lieu d’une mort au combat (p. 279).

Se lit d’une traite.

(Vigipirate c’était déjà pas bien, alors que dire de Sentinelle p. 292-293 … 8,5)

L’avènement de la democratie I : La révolution moderne

Essai de philosophie politique de Marcel Gauchet.

Peu de nuages dans le raisonnement.

La démocratie libérale n’a plus de rival en Occident. Les monarchies à l’ancienne ne sont plus, les totalitarismes ont été vaincus. Il n’y a plus que le même devant nous (p. 23). Et pourtant la démocratie semble en crise. Marcel Gauchet veut dégager les constituants de cette crise, la seconde que rencontre ce mode d’organisation des sociétés humaines et, qui sait, peut-être trouver une voie de sortie. Dans ce premier volume d’une série qui en comprend quatre, l’auteur veut accompagner le lecteur dans un rapide voyage entre 1517 et les années 1860, la naissance de la modernités avec Luther et l’industrialisation.

Premier ébranlement, avec Luther, le roi devient progressivement le pouvoir suprême (p. 79-80). En 1648, avec les Traités de Westphalie, la bascule est faite . Le vide des autorités universelles (empire et papauté) fait place à un système d’Etats, ce que l’auteur détaille longuement. Et tout continue de glisser, avec des paravents de mots pour cacher, acter, ce qui est déjà : la monarchie de droit divin montre justement la séparation des mondes (p. 83), une étapes de plus dans l’autonomie des sociétés européennes et la poursuite de la disparition de l’hétéronomie, deux notions que M. Gauchet avait déjà discuté dans son ouvrage fondamental intitulé Le désenchantement du monde (où comment surgit le temps et la politique du cycle perpétuel primitif). Mais fait intéressant de plus, comme l’analyse déjà Jean Bodin, la monarchie de droit divin, « absolue et limitée », se tourne vers des sujets et plus des groupes (p. 89). Mais c’est justement dans cette séparation, ou à cause d’elle, que se trouvent les germes de la révolution qui appelle à retrouver cette unité. De plus la monarchie absolue, dans le cas français, avait affaibli les corps intermédiaires sans pour autant faire le saut dans une société sans ordres (p. 118-119).

A cela il faut ajouter un tournant métaphysique dans les années 1680-1715. Le monde n’est plus uniquement une vallée de larmes, mais à compléter. De misérable, l’Homme devient un acteur et la déhiérarchisation fait basculer dans le futur (p. 126-127). Tout ceci conduit à la Grande Révolution de 1789, avec sa dépersonnalisation du souverain déjà théorisée par Rousseau (p. 142).

M. Gauchet poursuit ensuite son parcours chronologique tout au long du premier XIXe siècle, avec le conservatisme libéral de la Restauration, suivi du libéralisme conservateur des années 1840, quand on passe de l’Un religieux à l’Un politique (encore une tentative pour retourner à l’hétéronomie stabilisatrice). Le livre s’achève sur une analyse des trois fétiches (p. 249) que l’auteur veut voir dans l’ère libérale du milieu du siècle : le progrès, le peuple (avec sa mystique) et le science (une nouvelle religion voulant remplacer l’ancienne p. 255, toujours l’Un). Le volume prend fin sans conclusion, mais l’auteur a donné un avant-goût de la suite en évoquant l’artifice suprême qu’une société peut se permettre (et qui sera sans doute l’objet de développements dans les tomes suivant) : l’oubli des liens qui existent entre ses membres (p. 235). Un état pleinement visible dès les années 1970.

Il y a comme toujours chez M. Gauchet un sens de la formule et une économie de mots dans ce livre qui prend la forme d’un résumé, d’abrégé, de thèses sans doute plus développées ailleurs. L’auteur réussit dans la forme avec un texte très clair et, il faut le dire, très convaincant. L’auteur ne prétend pas non plus que tout est le fruit de son travail, ce qui de toutes façons est impossible à prétendre. Il y a par contre très peu de notes et de références, mais c’est à l’évidence un choix éditorial : on vise le grand public éduqué et ceux qui seront plus intéressés iront se renseigner ailleurs. Et le grand public a tout de même intérêt à avoir de solides notions de philosophie politique pour suivre, par exemple p. 117, la comparaison entre Locke et Rousseau. La lecture est plaisante, rapide et follement instructive non seulement sur la marche de la démocratie en Occident (et plus particulièrement en France) mais surtout sur l’état du politique dans le premier quart du XXIe siècle.

Nous gageons que les tomes suivants sont de la même veine !

(« la Révolution du droit de 1789 s’achève, ainsi, sur le procès du droit » … 8)

La terre plate

Généalogie d’une idée fausse
Essai d’histoire des sciences par Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony.

Complot de pommes.

Il y a sûrement aujourd’hui plus de personnes qui pensent la Terre plate qu’il n’y en avait au Moyen-Age en Europe. Et pour une raison simple, c’est que quasi personne ne le croyait au Moyen-Age. D’une part, parce que des expériences sensibles permettaient de constater la rotondité de la Terre de manière assez simple (en bord de mer par exemple) mais aussi parce que les érudits qui s’intéressaient à cette question (relativement peu nombreux, mais comme à toute époque hormis la nôtre) pouvaient lire des démonstrations en provenance des savants grecs et latins qui depuis le Ve siècle avant notre ère (au moins) considéraient la question réglée. La Bible ne s’y opposant pas (il n’y est pas question de ce genre de sujets) et la tradition chrétienne étant même favorable à la rotondité puisque seyant à la perfection divine, il y avait peu de raisons de penser le contraire. Mais arrive la Renaissance … et tout d’un coup, à travers l’Humanisme et le toilettage des textes reçus des Anciens, il faut se distinguer de ses Pères et pour se pousser du col, les décrire comme vivant dans une obscurité rétrograde. Et c’est à ce moment que l’on ressort Lactance, un rhéteur du IIIe siècle p.C. qui fut le précepteur d’un fils de l’empereur Constantin, un écrivain, théologien et philosophe de premier plan, mais pas intéressé par la Nature et sans connaissances sur ces sujets. Malheureusement, il a affirmé son scepticisme sur la rotondité et la question des antipodes … Avec mauvaise foi, le voilà à l’époque moderne (et surtout par les Lumières) érigé en symbole de l’ignorance médiévale battue par la lumière de l’Antiquité renaissante … Et l’idée perdure.

L’introduction rappelle que l’assertion sert encore dans les débats politiques du XXIe siècle ou pour faire du clic facile sur certains sites internet. Puis les deux auteurs rappellent au lecteur comment les Grecs en sont venus à penser la Terre comme ronde, avec Platon et Aristote qui considèrent que c’est un fait acquis. Ptolémée et Eratosthène ajoutent ensuite leurs recherches, qui se diffusent dans tout le pourtour méditerranéen (second chapitre) sous des formes diverses. Les Pères de l’Eglises reprennent la théorie. Seul le Patriarcat d’Antioche semble faire quelques difficultés aux IVe-Ve siècles, vraisemblablement pour des questions de politique constantinopolitaine (p. 64-65). Certains auteurs sont par ailleurs considérés comme hérétiques, pour raison de nestorianisme, et de plus peu de ces auteurs passent en Occident. Au contraire du savant perse Alfraganus (Al-Farghānī) dont l’ouvrage reprenant les théories grecques circule traduit en Occident latin avant le XIIe siècle.

Dans le troisième chapitre, les deux auteurs s’intéressent au devenir des théories de la sphéricité à la fin du Moyen-Age. Les moyens de la transmission des connaissances sont détaillés, le corpus décrit (cartes y compris) avant de passer aux publics qui reçoivent ces connaissances. Galilée, le « savant persécuté, seul contre tous », encore un cadeau empoisonné du XIXe siècle et de ses luttes politiques …

Le chapitre suivant démontre comment s’installe au XIXe siècle le mythe de la Terre plate, entre poids de Voltaire et lutte contre l’Eglise catholique (laïcisme et protestantisme). Ce mythe est très fortement lié à celui de Christophe Colomb, présenté dans ce même siècle comme celui qui avait raison contre tous dans son projet de rejoindre l’Asie en faisant voile vers l’Ouest ou comme un potentiel canonisable (p. 168). Le point d’achoppement, c’est le Conseil de Salamanque qui doit évaluer la faisabilité du projet de C. Colomb. Mais comme le détail des discussions n’est pas connu, c’est la porte ouverte à toutes les supputations, jusqu’aux inventions. Le sixième chapitre passe ensuite aux adjuvants du mythe : le positivisme, la querelle autour de Darwin, Michelet et la peinture d’histoire présentant C. Colomb comme un pré-Galilée. Le dernier chapitre passe en revue les vecteurs de la perpétuation du mythe au XXe siècle, avec en premier lieu les manuels scolaires, la littérature et le cinéma.

La conclusion insiste sur le danger de la téléologie en histoire des sciences avant qu’une annexe reproduise le raisonnement d’Eratosthène présenté par Cléomède de Lysimachéia.

Le livre est assez intelligemment positionné, entre le grand public et un public plus lettré. Les notes ne sont pas pléthoriques mais tout de même présentes, ce n’est pas excellement écrit mais les auteurs abordent une grande amplitude chronologique et de nombreux aspects (transmission, publics, enjeux politiques) sans tomber dans le piège d’une analyse trop en surface ou d’une réduction aux périodes moderne et contemporaine qui aurait laissé le lecteur au bord de la réflexion. Les illustrations dans le texte sont très appréciables. Il reste cependant quelques délayages … L’aspect religieux au XIXe siècle, à savoir l’affrontement entre catholiques et protestants (p. 144-145), est particulièrement bien amené comme le chapitre sur la mythologie autour de C. Colomb comme support de celui de la Terre plate (p. 189). Nous n’avons pas l’optimisme des auteurs sur l’état des connaissances, et sur C. Colomb et sur les connaissances scientifiques médiévales, dans les publics scolaires et généraux, mais cet ouvrage apporte incontestablement quelque chose et participera sans nul doute à l’amélioration de la situation actuelle, plus généralement liée à la méconnaissance abyssale du Moyen-Age (hors cursus supérieur) au-delà du duo chevalier/château-fort.

(c’est au siècle de Descartes que l’on brûle le plus de gens p. 132 …7,5)

Macron, les leçons d’un échec

Comprendre le malheur français II
Essai de philosophie politique de Marcel Gauchet, Eric Conan et François Azouvi.

Etincelle ?

Soupçonner le mal dans la volonté du bien, c’est déjà se ranger dans le camp du mal. p. 191 (sur les questions sociétales)

Un quinquennat plus loin, M. Gauchet actualise son portrait du malheur français dans un second livre sur ce thème. Il y a-t-il eu une amélioration de l’état du patient ? Pas vraiment. Un espoir de sortie de l’ornière s’était fait jour en 2017 avec l’élection d’E. Macron, mais pour M. Gauchet, la volonté affichée de renouveau (de sortie du gaullo-mitterandisme dit-il) a été happée par la routine politicarde et communicationnelle. Le diagnostic semblait bon, le remède inadéquat. C’est donc l’échec …

Mais c’est un échec en plusieurs étapes, dans plusieurs champs, avec plusieurs crises. C’est ceux-ci que l’auteur veut analyser, sous la forme d’un dialogue, avec les deux autres co-auteurs. Commençant de manière chronologique, c’est l’élection d’E. Macron, une surprise pour le moins, qui est d’abord analysée. Logiquement, le sujet passe à l’implosion plus ou moins rapide des deux grands partis qui alternaient jusque-là au pouvoir, le Parti Socialiste et Les Républicains (la Gauche et la Droite donc), conséquence de l’élection présidentielle et des législatives consécutives (désuétude de la forme « parti » et de la forme « programme » p. 43). Pour M. Gauchet, le macronisme est aussi un populisme et il y en avait donc deux au second tour de l’élection présidentielle de 2017.

Puis M. Gauchet poursuit avec le thème de l’Europe qui devait être l’objet d’une refondation initiée par E. Macron, un axe très présent de la campagne. Un échec retentissant pour l’auteur. Le chapitre suivant élargit la focale pour orienter la discussion sur la place de la France dans le monde. La partie géopolitique achevée, l’ouvrage enchaine avec les thèmes de premiers plans des cinq dernières années en politique intérieure. L’éducation ouvre le bal avec les espoirs suscités par le ministère Blanquer (déçus), suivent les dilemmes et les zig-zags de la politique écologiques, une politique sociale parfois menée sans beaucoup d’explications sincères, les demandes sociétales qui mettent le gouvernement sous pression (la PMA est un sujet tabou comme la peine de mort p. 194), l’irruption sismique des Gilets Jaunes (analyse imparable, « Pas taxer le travail mais la possibilité d’aller au travail ! » p. 204), les défis de l’immigration (catalogue des obstacles empêchant un règlement démocratique de la question, le poison de la Ve République p. 235) et de l’Islam (empêchements dus à la laïcité qui fut un fusil à un coup p. 248) et enfin, la difficulté qui s’ajoute à toutes les autres, le covid-19.

Le spectre n’est donc pas moins large que l’épisode précédent et il est à parier que les auteurs se soient restreints pour tout faire tenir dans 300 pages de texte. Comme le précédent, il se lit avec une très grande facilité, grâce à un texte qui n’a rien perdu de la spontanéité de l’oral mais aussi par la très grande clarté du propos. L’observateur est averti, tranchant, et puise dans un nombre important de concepts mais avoue aussi ne pas avoir réponse à tout. Ce qui fait qu’il reste bel et bien un philosophe. Mais s’il est en recherche d’objectivité, tout en nuances de gris et très loin du « Tout Sauf Macron », M. Gauchet n’est pas pour autant indécis et cette lecture est une énorme distribution de baffes à l’encontre du gouvernement et du Président de la République (un classique depuis la naissance de la philosophie cela dit). Le verdict est limpide, le vainqueur de 2017 n’a pas réussi (mais comme ses prédécesseurs) à sortir le pays du cul de sac. Faut-il aussi y voir une déception plus personnelle, après les réunions de début de mandat auquel il a participé ?

Certains chapitres laissent supposer lequel des co-auteurs conduit l’entretien, mais il y a une sorte de ligne de conduite qui n’envoie pas le livre dans tous les sens. Mais la lecture achevée, c’est la colère qui domine, de beaucoup. Et il semble qu’elle ne sera pas absente de la campagne électorale de 2022 auquel ce livre prépare de la meilleure des façons.

(Jupiter est descendu de l’Olympe pour vendre son poisson au marché p. 295 … 8,5)

Dune

Exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers
Recueil d’articles sur une approche scientifico-culturelle du cycle de Dune, sous la direction de Roland Lehoucq.

Ce poignard est une insulte québecoise.

La sortie d’une nouvelle adaptation filmée du roman de F. Herbert a bien entendu fait éclore de nombreux projets éditoriaux, comme nous avons déjà pu le voir plus haut dans ces lignes avec le Mook. Et ce livre a justement beaucoup à voir avec ce dernier (paru après lui). Déjà (au-delà des thèmes analogues) des dix auteurs présents ici, cinq ont contribué aussi au Mook. Mais surtout, les articles de ces mêmes cinq auteurs semblent être les versions longues de ce qu’ils ont écrit dans le Mook. Certains passages sont mêmes identiques. Il y a donc clairement des chevauchements, mais cela n’entame en rien l’intérêt de ce livre qui offre des points de vue et des informations qu’il ne nous semble pas avoir lus ailleurs.

Comme Dune est un cycle prenant place principalement sur la planète Arrakis, c’est avec l’astrophysique que le tour d’horizon commence. Avec les indications données par F. Herbert, il est possible d’estimer quelles devraient être les relations des principales planètes avec leur étoile, les conditions au sol et les possibilités d’existence de tels corps célestes. Qui dit planètes dit aussi distances à parcourir, la solidité de l’Empire reposant en premier lieu sur des temps de voyages très réduits. L’on passe ainsi naturellement à la question très épineuse du voyage spatial à très grandes distances, que F. Herbert a résolu en faisant contracter l’espace aux Navigateurs de la Guilde.

Le lecteur est ensuite amené sur la surface d’Arrakis pour d’abord parler biologie (et F. Herbert semble très au fait des derniers développements des années 1960, p. 63), c’est-à-dire du Ver et de son rapport à la planète, puis ensuite de l’épice en s’interrogeant sur ses caractéristiques et sa composition probable. Peut-être est-elle, dans une certaine mesure, reproductible sur Terre ?

La question de l’énergie est-elle aussi divisée en deux articles. Le premier aborde la question de manière générale en la passant au tamis du trilemme sécurité/équité/durabilité puis l’on passe à un cas plus pratique avec le distille, concentré de recyclage circulaire mais qui nécessite lui-aussi une source d’énergie. Produit purement local, il permet aussi dans un article très théorique qui lui fait suite de s’interroger comment est pensée l’innovation sur la planète désertique.

 Après l’environnement et la technologie qui en est la conséquence, le lecteur est ensuite envoyé vers les habitants d’Arrakis. Il est d’abord considéré l’exotisme de la planète (et de l’univers lui-même, sa capacité d’émerveillement) au travers du langage puis ce sont les femmes du Bene Gesserit vues en tant que cyborgs qui sont mises en lumière (un article fort stimulant, cependant trop politique et limité au premier roman). Reprenant de l’altitude, le livre passe dans l’article suivant à la géopolitique de l’Imperium et quitte à ce moment-là le monde physique pour le monde des idées et dans un premier temps la question des religions dans le monde de Dune et les syncrétismes modelés par F. Herbert (très belle mise en ordre). Le rapport entre la science et la prescience prend la suite, avant de passer à la Mémoire Seconde du Bene Gesserit vue comme une possession (par les ancêtres, sur un modèle africain).

Le dernier article fait office de conclusion en faisant ressortir différents éléments historiques (Empire ottoman et T.E. Lawrence par exemple), politiques (les Kennedy comme pouvoir charismatique et familial) et romanesques (la Beat Generation) qui forment en un savant mélange un cycle romanesque intemporel.

Après la lecture de ce livre, le lecteur sera convaincu que, contrairement aux apparences, F. Herbert a écrit un roman de Hard-SF, ou qui du moins ne peut se limiter à son aspect féodal dans l’espace. Le lecteur en sera convaincu aussi parce que les auteurs savent de quoi ils parlent, de première main. Certes, on peut discuter de certains arguments (très injuste sur T.E. Lawrence p. 215), de certaines affirmations (certains problèmes de logique dans le chapitre sur les cyborgs, la pédophilie de V. Harkonnen qui devient de l’homosexualité p. 322 ou encore une Baie des Cochons très simpliste p. 325) qui même parfois sont en contradiction avec ce que dit le roman (Mohiam est bien la mère de Jessica p. 199, Ix faisant des machines pensantes p. 256). Très solidement sourcé, le livre est aussi très dynamique avec des chapitres courts, rythmés et bien entendu bourrés d’informations. L’origine de l’adjectif « butlérien », faisant référence à Samuel Butler, auteur en 1863 d’une théorie de l’évolution des machines conduisant à l’extinction de l’humanité, ne nous était par exemple pas connue (p. 141). On pourra regretter, mais tout en sachant que cela s’éloignerait du but du livre, un article replaçant Dune parmi la production de F. Herbert. Il n’y en a qu’une ébauche p. 283 et ce serait sans doute une excellente idée pour un éventuel second tome, de même qu’une comparaison de la prise de pouvoir de Paul Atréides avec la Grande Révolution Française.

(étonnante cette idée de grumeaux narratifs p. 172 … 8)