Les mythes de la Guerre d’Espagne

1936-1939
Essai historique sur le conflit civil espagnol et sa perception contemporaine de Pio Moa.

L’inconnue au-delà des Pyrénées.

Plus de 85 années après sa fin, la guerre civile est encore un sujet de premier plan en Espagne. Ici la fouille d’une fosse commune, là l’expulsion de Francisco Franco de sa tombe monumentale … La mémoire ne semble pas avoir de fin et, si l’on suit l’auteur, l’histoire peine à se faire une place

depuis les années 1990, vingt ans après la transition démocratique. Dans cet ouvrage parfois un peu polémique, P. Moa veut non pas retourner à l’état de l’historiographie des années 1950 mais retrouver sa clairvoyance. Est-il un ancien franquiste, voulant justifier ses choix de jeunesse (il est né en 1948) ? Plutôt l’inverse : ancien communiste ayant à son compte des actes terroristes, c’est son propre aveuglement qu’il veut achever de guérir.

Pour brosser le tableau de l’Espagne des années 1930, P. Moa use tout d’abord de synecdoques en dressant le portraits d’hommes politiques représentant des partis politiques, des courants ou des groupes professionnels de la Seconde République espagnole, établie en 1931 à la fin de la dictature de Berenger et Aznar. On a ainsi Alcalá-Zamora et les conservateurs, Azaña et les jacobins, Largo Caballero et les socialistes, Companys et les indépendantistes catalans, García Oliver et les anarchistes, Díaz et les communistes, J.A. Primo de Rivera (le fils du dictateur de 1923 à 1930) et la Phalange, Calvo Sotelo et les monarchistes, Gil Roblès et les conservateurs cléricaux, et pour finir Franco et les militaires. Cette mosaïque complexe est décrite en profondeur dans ce qui forme la première partie et permet au lecteur qui n’y connaît pas grand-chose (comme nous) d’avoir les connaissances de base sur ce qu’est la Seconde République, un régime qui n’est pas du tout aimé de ses fondateurs et son personnel politique, et où la violence politique et les rébellions venant de toutes parts (et en général amnistiées par la suite, comme la tentative socialiste de 1934) est la norme. En fait de cette république, personne n’en veut …

Comment se déclenche la guerre civile est l’objet du dernier chapitre de cette première partie et l’auteur est partisan d’une analyse faisant de la rébellion de l’armée d’Afrique (la majorité de l’armée espagnole et des forces de police restant loyale au gouvernement de Madrid) comme conséquence de la fin de la Seconde République à la suite d’un coup d’État socialo-communisto-nationalisto-anarchique en juillet 1936. Mais ce qui était une rébellion vouée à l’échec comme la précédente de 1932 (la Sanjurjada) parvient contre toute attente à se créer une base territoriale et le conflit prend un tour non seulement inattendu mais aussi international.

Mais P. Moa n’écrit pas ici une histoire de la guerre civile (ce qu’il a fait par ailleurs) mais veut éclaircir dans une seconde partie dix-sept points qu’il considère comme entourés de mythes. Parmi eux, plusieurs sont du domaine militaires, comme l’armement des masses populaires dès le 17 juillet 1936 qui aurait pu sauver la République, le pont aérien pour transporter en Espagne l’armée d’Afrique effectué par l’aviation de l’Axe, le choix par Franco de briser l’encerclement de Tolède plutôt que de prendre Madrid (et ainsi le choix de prolonger la guerre) ou encore la volonté franquiste de raser Guernica. Du côté des thèmes non militaires, on peut trouver l’envoi de l’or de la Banque d’Espagne en URSS, la répression religieuse, le sauvetage des œuvres d’art du Prado ou le fait que Franco ait toujours voulu prendre le pouvoir. Tous ces mythes, souvent véhicules de propagande, P. Moa s’attache à les réduire pour y retrouver les faits.

Deux épilogues historiographiques complètent l’ouvrage, avec les notes (pas excessives), les indications bibliographiques, les cartes, les personnages cités rangés par origine géographique (peut-être une tradition espagnole ?), une chronologie et un index.

Le fait que l’auteur traîne avec lui une réputation sulfureuse ne nous a pas échappé. Mais nous avons voulu lire ce livre pour pouvoir avoir une vision doublement contrastée de ce que nous avons pu recevoir comme enseignement sur cette évènement historique, à la fois d’un point de vue espagnol et d’un point de vue moins « No Pasaran » de ce qui nous reste du lycée (avec le recul assez simpliste parce que amené sans aucun contexte, la dernière fois que l’Espagne a été évoqué en cours d’histoire au lycée avant 1936 et en regardant téléologiquement 1939 c’était pour la guerilla contre les troupes napoléoniennes). Il est assez difficile de juger des compétences historiques de P. Moa, les notes étant relativement peu nombreuses en rapport du nombre de pages de textes et se rapportant assez rarement à des sources, De même, la thèse du livre (la guerre civile ne commence pas en juillet 36 et il n’y a aucun démocrate dans la salle) est assez difficile à ignorer. Il reste hors de tout ceci majoritairement des informations utiles, comme les petits effectifs des forces combattantes en 1936 (p. 394), l’aide mexicaine aux frontpopulistes (p. 480), l’infériorité aérienne à cinq contre un des franquistes (p. 508) ou encore le retour de deux tiers des 400 000 réfugiés en France en 1939 (p. 526). Une vision surplombante et stimulante, plus qu’une monographie magnifiquement sourcée. Il y a parfois des affirmations sans filet (la haute mortalité des camps de prisonniers français de la seconde guerre mondiale p. 579, un pasteur évangéliste p. 311, les jacobins français génocidaires p. 61, laissant tout de même un petit arrière-goût antifrançais) et la traduction n’est pas exempte de reproches avec une grande fréquence de phrases sans aucun sens.

De bonnes interrogations plus qu’un éblouissement technique.

(un coup d’Etat sans Etat ? p. 329 … 7)

China After Mao

The rise of a superpower
Essai d’histoire de la Chine des années 1970 aux années 2010 par Frank Dikötter.

Palimpseste de posters.

Le schéma se répète en Chine. Tout comme avec Staline en 1953, quand meurt Mao en 1976 les successeurs ont bien conscience qu’il n’y a pas eu que des bons choix. Et comme en URSS, la solution envisagée n’est pas celle d’une sortie de la dictature. Il faut certes moderniser, accessoirement ne plus tuer des millions de gens ou déclencher la guerre de tous contre tous dans le Parti pour rester au pouvoir, mais sûrement pas s’aligner sur les idées occidentales. Une fois Deng Xiaoping revenu au premier plan et installé comme dirigeant suprême, ce dernier lance plusieurs modernisations, reprenant en cela le plan de Zhou Enlai : celles de l’armée, de l’industrie, de l’agriculture et des technologies. Le but est de sortir de l’isolation avant que tout ne s’effondre. La démocratie ? Il en est qui la voit comme la cinquième modernisation, dès 1979. Ses promoteurs seront réprimés.

Si dans l’introduction, F. Dikötter commence un feu d’artifice de punchlines, le reste du livre prend la forme d’un récit froid qui ne court pas après la petite phrase, avec une trame chronologique et une place très importante prise par l’économie. Il y est tout d’abord question du passage de la dictature de Mao à celle de Deng, puis du freinage de l’économie entre 1979 et 1982 sous l’influence de Chen Yun alors qu’un bonne partie de l’agriculture n’est plus que nominalement collectivisée, les paysans ayant profité de la Révolution Culturelle pour reprendre le contrôle des terres (p. 47), tout en étant contraint par un système de passeport de rester à la campagne. Ce freinage de l’économie prend aussi la forme d’un contrôle accru des naissances (p. 51). Puis, à partir de 1982, nouveau changement de politique, avec une plus grande ouverture et la création de zones économiques spéciales tandis que la Chine commence à pousser pour que la Grande-Bretagne abandonne sa souveraineté sur Hong-Kong. En 1984, un accord est signé, prévoyant un transfert avec la création d’une zone spéciale en 1997 devant protéger les droits civiques locaux pendant une période de cinquante ans.

Mais la place centrale du livre est accordé au massacre de la place Tiananmen. F. Dikötter conte en détail ce qui mène aux manifestations sur la place en 1989, la peur qui saisit la tête du Parti (qui habite à deux pas), l’intervention de l’armée et les milliers de morts qui s’ensuivent dans de nombreuses parties de la ville et sur la place. Cette éruption de violence a de nombreuses conséquences, tant à l’international que dans le pays (en premier lieu des manifestations ailleurs dans d’autres villes). En 1992, nouveau changement avec la volonté d’attirer plus de capitaux étrangers tout en les contrôlant et en les localisant dans des zones préparées, malgré les sanctions de l’après Tiananmen. Le but : plus de croissance mais toujours sous le contrôle du Parti. Pour cela aux subventions sont alliées les masses de travailleurs de l’arrière-pays qui, sans droit de résidence dans les villes, sont exploitables à merci. A partir de 2001, les choses sont tellement bien engagées que les exportations se multiplient et les parts chinoises à l’international grandissent, grâce à des prêts de banques locales non solvables et au vol de propriété intellectuelle à grande échelle (p. 239). Le livre s’achève en 2012, avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, dans une période où la Chine s’ouvre aux rêves de grandeur.

Avec ses 300 pages de texte (d’un très haut niveau de langue) et 90 p. d’annexes, l’ouvrage est d’une affolante densité, très orienté sur l’économie mais sans délaisser le politique. Pour ne pas apeurer le lecteur, les passages sur l’idéologie sont courts. Mais ce qui fait le relief de ce livre et son fil rouge, c’est la constante démonstration que les Chinois ne sont pas tous dans l’apathie et que malgré la propagande et tous les moyens de la dictature, l’agentivité des Chinois est toujours là. C’est peut-être pour cela que ce livre fait suite à la série de la Trilogie du Peuple … Mais le contenu de ce livre contredit aussi le sous-titre (vraisemblablement de l’éditeur). F. Dikötter refuse à la Chine le qualificatif de superpuissance. Tout n’y est que contournements (p. 35), châteaux de cartes et néoféodalisme (p. 219), si l’on suit sa logique (et ce qu’il peut dire lors de conférences).

Mais qui veut voir derrière les tours de Shanghai le retour du XIXe siècle anglais, avec des entrepreneurs sans privatisation ?

(il y a même eu des copies de faux Harry Potter p. 240 …8,5)

Les quatre guerres de Poutine

Recueil de chroniques sur la Russie entre 2015 et 2018 de Serguei Medvedev.

Sic. Saignement oculaire.

Les dernières initiatives des législateurs russes s’inscrivent dans la droite ligne idéologique de la tradition politique nationale où l’histoire est servante du pouvoir, une ressource de plus à la disposition de l’État, au côté du blé, des fourrures, du pétrole et d’une population résignée. Comme on dit, le passé de la Russie est imprévisible. p. 283

Il est difficile de savoir qui lit ou peut lire en Russie les chroniques de S. Medvedev qui sont rassemblées dans ce livre (et peut-être initialement parues dans le média en ligne Radio Svoboda). Par contre on sait que l’auteur n’écrit plus depuis la Russie. Parce que au vu des propos peu amènes, il est fort à parier que S. Medvedev n’y habite plus à l’heure actuelle, vu qu’il est encore libre. Mais il y vivait encore en 2018 quand ce livre est paru pour la première fois et a pu observer son pays après la conquête de la Crimée. Historien spécialiste de l’époque post-soviétique, S. Medevedev est très bien placé tant par son expérience personnelle que par ses connaissances pour décrire la trajectoire de la Russie depuis la fin de l’URSS.

Et cette trajectoire est définie par quatre axes qui forment une partie importante de la politique de V. Poutine depuis au moins quinze ans (le discours fondateur de 2007 à Munich a acquis une autre résonance encore depuis février 2022) : le premier est territorial, le second se situe dans l’ordre du symbolique, le troisième est biopolitique (au sens de M. Foucault) et enfin le dernier se concentre sur le champ mémoriel, celui où même le passé n’est plus sûr.

Avec ce livre, S. Medevedev décrit une Russie toujours malade de l’URSS, un pays qui n’arrive pas à tourner la page des années 1980. Son personnel politique actuel en vient en ligne directe il faut dire. Mais c’est aussi une Russie qui n’a pas accepté la fin des colonies. Ce qui a aidé la France, en comparaison, pour passer le cap au début des années 1960, c’est qu’elle n’était pas une puissance nucléaire forte de milliers de têtes en compétition directe avec les Etats-Unis. Et donc depuis, une bonne partie de la population et de la classe politique russe vit dans le souvenir, une obsession qui pousse même à se comparer défavorablement à l’une d’elles, l’Ukraine, ce qu’aucune ancienne grande puissance colonisatrice n’avait jamais fait (p. 338). La politique territoriale est étroitement lié au champ symbolique, puisqu’il faut ajouter des terres à l’empire tout en montrant son exceptionnalisme au monde. Sur ce point, le culte de la Victoire contre le nazisme (excellente description p. 129) joue un rôle de premier plan, notamment dans la qualification de l’ennemi. En vérité, qui n’est pas aligné sur la Russie est forcément héritier du nazisme. Une réécriture de l’histoire est forcément nécessaire dans cette optique, couplée à une recherche obsessionnelle de l’exemple étatsunien sur lequel se baser : pourquoi les Américains et pas nous (p. 75, p. 79 sur la conduite de la guerre technocentrée en Syrie) ?

La biopolitique quant à elle se retrouve sous plusieurs aspects dans les chroniques de S. Medevedev. Le premier est la tentative de redressement démographique de la Russie, avec son corollaire de discrimination à l’encontre des homosexuels. Mais font aussi partie du panel l’utilisation des athlètes (le dopage d’État et sa découverte) et la représentation corporelle du président Poutine. L’auteur y voit un signe de l’état de la Russie : il faut démontrer sa vigueur et l’inquiétude se fait jour en cas d’absence du président (ou d’absence de communication). Comme au Moyen-Age, le corps est nécessaire au fonctionnement de l’État mais c’est aussi une ressource, comme le montre très clairement la guerre en Ukraine et la mobilisation partielle. Avec le passé comme horizon, la politique mémorielle est centrale. Le révisionnisme règne en maître, mais l’inertie aussi (p. 294, avec le botox du président). Ainsi, le goulag n’existe presque plus, la Grande Purge se réduit à des blagues … La fin du libre, d’une grande qualité littéraire comme beaucoup des chroniques, est emblématique : un officier révolutionnaire décembriste de 1825 revient en décembre 2015 à Moscou pour être arrêté par la police anti-émeute et être renvoyé en Sibérie …

Très plaisant à lire, le livre souffre cependant d’une traduction pas toujours parfaite même si les notes de l’éditrice sont d’un grand secours pour expliquer les allusions à la politique intérieure russe où à l’histoire que distille l’auteur. Le style est très mordant et c’en est jouissif et pas au détriment d’informations étayées, même si l’auteur ne peut pas être non plus dans la parfaite objectivité. En creux et de manière involontaire, il montre aussi certains éléments culturels russes qui peuvent exercer un appel sur le public français, comme par exemple la question linguistique (p. 175-179).

Y a-t-il quelque chose à retrancher en 2023 de ce que S. Medvedev a observé entre 2015 et 2018 ?

(en 2015, la charia orthodoxe à Donetsk p. 51 dans une comparaison juste et folle … 8,5)