Bloodlands

Essai historique sur les crimes de masse perpétrés entre Berlin et Moscou de 1933 à 1948 par Timothy Snyder.

Les corbeaux sur les plaines.

Hitler meant to undo all the work of Stalin. Socialism in one country would be supplanted by socialism for the German race. p. 163

En France il y eut Oradour pour symboliser l’éradication de tout un village par la Wehrmacht, les fosses ardéatines en Italie. Mais ce qui est exceptionnel à l’Ouest de l’Europe, et qui plus est en temps de guerre, est de la plus grande banalité dans ce qui est aujourd’hui la Pologne, les pays baltes, l’Ukraine et la Biélorussie entre 1941 et 1945. Mais l’anéantissement de villages ou l’exécution d’une balle dans la nuque de centaines de personnes ne se produit pas qu’en même temps (et non aux marges) que les combats qui opposent les armées soviétiques aux armées allemandes, ils sont parties intégrantes de politiques poursuivies par l’Allemagne nazie et l’URSS, avec des intensité diverses et des cibles semblables ou différentes, entre 1932 et 1948. Le malheur de ces « terres de sang » qui voient le meurtre de 14 millions de personnes (hors victimes de guerre) ? La double occupation, voire la triple, par les deux totalitarismes européens les plus meurtriers du XXe siècle.

Le livre ouvre sur l’Ukraine affamée du début des années 1930 (il y a bien sûr une introduction avant cela). Lénine, pour pouvoir exporter la révolution hors de Russie, avait fait la NEP, conséquence des distributions de terres aux paysans. Mais Staline considère que la pause dans l’avancée de l’URSS vers le communisme a assez duré. Pour le bâtir dans un seul pays (c’est tout ce qu’il reste), il faut plus d’ouvriers (les porteurs de l’Histoire) et donc il faut enfin industrialiser ce dernier élève de la classe européenne. Pour cela, il faut acheter des machines à l’étranger, donc avoir des devises, donc exporter. Qu’exporter, si ce n’est des produits agricoles en grandes quantités et le plus vite possible ? Pour y arriver, la collectivisation des moyens de production agricole est évidemment le meilleur moyen. Ordre est donné de le faire au plus vite, en réquisitionnant tout. L’Ukraine, plus gros producteur agricole d’URSS et bénéficiaire de la politique des nationalités de Lénine, est aux premières loges des demandes du Kremlin et de la concurrence des communistes locaux pour dépasser ces demandes. Et comme en plus la météorologie s’en mêle et fait chuter le rendement … La famine, instrument de contrainte du Politburo de Moscou, ravage les campagnes ukrainiennes et cause 3,3 millions de morts. A cela il faut ajouter les exécutions par le NKVD (la dékoulakisation définie par le stalinisme en parallèle p. 79), les condamnations au goulag ou les déportations vers la Sibérie ou le Kazakhstan où rien n’attend les déportés. Quand le goulag est plein, on exécute (p. 104).

Puis en 1937-1938, la répression reprend après quatre ans d’accalmie. J. Staline a complètement la main sur le Politburo du PCUS et commence une série de procès à grand spectacle pour purger le Parti. La répression ne se limite pas aux cercles dirigeants et aux administrations mais atteint des populations entières. Inquiet d’une possible alliance militaire nippo-polonaise, il est procédé à la déportation de Coréens résidents en URSS vers le Kazakhstan comme à l’élimination de citoyens soviétique ethniquement polonais (plus de 100 000 victimes) pour saper un éventuel soutien à une attaque, malgré le pacte de non-agression signé en 1932 et l’incapacité pour la Pologne d’être un danger pour ses voisins dans les années 1930. De son côté l’Allemagne, nazie depuis 1933, use peu du crime de masse. Les camps de concentration n’ont pas cet objectif et les exécutions sont en dessous des trois centaines avant 1939.

Mais la politique allemande change en 1939 et si c’est l’URSS qui extermine en masse avant 1939, l’Allemagne se met au niveau en 1939. L’invasion de la Pologne est marquée, dès le premier jour, par des exécutions de prisonniers de guerre et de civils, bientôt suivis par des tueries de masse visant les Juifs (d’abord sous couvert de lutte contre les partisans, comme certains soldats polonais, puis nommément). Les élites polonaises sont particulièrement ciblées dans ce qui doit être un territoire prêt à être colonisé. Quand les Soviétiques entrent eux aussi en Pologne pour rejoindre leur côté de la ligne Molotov-Ribbentrop, le NKVD est lui engagé dans l’élimination de toute personne susceptible d’opposer une résistance ou de la diriger. D’où, comme avec les Allemands, des massacres d’officiers (mais avec une organisation bien plus professionnelle, fruit de deux décennies d’expérience p. 77-78) comme c’est le cas à Katyn, mais pas que. De chaque côté de la ligne Molotov-Ribbentrop, les populations sont surveillées, classées et les éléments indésirables sont éliminés, déportés ou regroupés (des ghettos pour les Juifs où ils sont affamés et exploités).

L’étape suivante commence en juin 1941. L’invasion allemande de l’URSS (enfin, des territoires que l’URSS venait d’acquérir pour commencer) lance véritablement l’extermination systématique des Juifs à l’aide d’unités dédiées sur toute la ligne de front, aidées par des supplétifs locaux, volontaires ou non. Mais les armées allemandes n’atteignent pas Moscou, ni ne font tomber Léningrad, ni n’atteignent le Caucase. En 1942, l’échec est visible. Et plutôt que de continuer à faire mourir de faim des prisonniers de guerre soviétique (il en meure chaque jour plus que de prisonniers américains et britanniques pendant toute la guerre p. 181-182), et de prévoir l’élimination par la faim ou déportation du tiers des Slaves habitant la région, l’Allemagne se voit contrainte de faire travailler ces populations pour remplacer sa force de travail qui est au front. Mais pas les Juifs. Eux continuent de mourir en masse, puisque leur élimination est le dernier objectif atteignable par les Nazis. Si ceux qui se trouvent à l’Est de la ligne Molotov-Ribbentrop sont tués majoritairement par balle, ceux à l’Ouest de ladite ligne sont envoyés dans des usines de la mort (gardés par d’anciens prisonniers de guerre soviétiques ayant survécu) pour y être asphyxiés à l’aide de gaz d’échappement puis à l’aide de monoxyde de carbone produit à partir de granulés (comme le furent les handicapés en Allemagne entre 1939 et 1941, avec les mêmes « médecins », les massacres hors d’Allemagne permettant ceux dedans, p. 256-257). Auschwitz est le dernier créé de ces camps d’extermination, mais aussi le plus connu parce que ses survivants ont été les plus nombreux (et de nombreuses victimes provenant de l’Ouest, alors qu’aucun de ces camps n’est découvert par une armée occidentale). Ceux du camp de Treblinka dépassent à peine la centaine.

En parallèle de la mise à mort industrielle, la guerre de partisans et la contre insurrection font aussi de nombreuses victimes, surtout par l’impossible neutralité entre forces allemandes, supplétifs locaux, Armée de l’Intérieur polonaise, partisans soviétiques (dirigés ou non par Moscou, qui par ailleurs se moque complètement des victimes civiles p. 238-239) et nationalistes ukrainiens. Rejoindre un groupe ou un autre est une affaire de chance, le plus souvent une question de survie. Système nazi et système soviétique se confondent en Biélorussie, ce n’est plus que de l’exploitation violente. Le bilan pour la Biélorussie à la fin de la guerre, c’est 50 % de la population déportée ou liquidée (p. 249-251). Et il y a des soulèvements, celui du ghetto de Varsovie (de avril à mai 1943, soutenu modérément par la résistance polonaise) et celle de Varsovie (entre août et octobre 1944) alors que les troupes soviétiques sont proches de la ville. Ils sont réprimés très durement, avec à chaque fois des dizaines de milliers de victimes, surtout non combattantes.

La fin de la guerre ne signifie pas la fin des exactions. La puissance soviétique remodèle à sa façon ses conquêtes, en éliminant des individus ayant fait preuve de trop d’autonomie et en simplifiant l’enchevêtrement ethnique local. Les Allemands sont expulsés vers l’Ouest (pas toujours avec douceur), mais ce ne sont pas les seuls à devoir se trouver sans ménagement un autre toit. Les Polonais de l’Est sont envoyés dans l’Ouest, puisque c’est toute la Pologne qui est décalée. Mais des Polonais sont aussi chassés d’Ukraine, par les nationalistes ukrainiens comme les communistes (chacun d’eux souhaite un Etat-nation homogène mais pas la même direction). Avec la paix venue, la spécificité juive passe cependant mal en URSS et un antisémitisme officiel stalinien se fait jour, qui pourtant ne mène pas aux crimes de masse de la Grande Terreur (p. 350-351).

La dernière partie est une mise en perspective de tout ce qui précède. De simples comparaisons permettent ainsi d’approcher une compréhension des tourments que connurent ces territoires et la signification politique des morts, hier comme aujourd’hui. (p. 385) Un Juif né en Pologne, citoyen soviétique depuis quelques mois quand il est exécuté, est-il un mort soviétique ?

L’index est précédé de 80 pages de bibliographie et de notes.

Le livre, à la grande différence de Black Earth du même auteur, ne démarre pas par les soubassements philosophiques ou théoriques d’un phénomène, mais directement par la famine orchestrée par l’URSS en Ukraine. Le lecteur est ainsi, sans préparation, littéralement jeté dans une piscine d’eau froide. Rien ne lui est épargné, tant les statistiques que les témoignages de victimes ou d’exécuteurs. De ce point de vue, le Livre noir du communisme, avec ses millions de victimes supplémentaires, était bien plus facile à lire du fait de sa déréalisation. Ici il n’est pas question des camps de concentration en Allemagne où l’on a des films faits par les troupes étatsuniennes, mais bien de meurtres de masse, cachés ou non. Devant tant de faits peu plaisants, devant la répétition des atrocités, le talent d’écriture de T. Snyder est éclatant et permet de ne pas reposer le livre aussi facilement que si cela avait l’intérêt d’une liste de courses. Et si quelqu’un croyait encore à la Wehrmacht innocente de tout crime, ce croyance ne dépasse pas la p. 172. Il est difficile de trouver un défaut à ce livre. Il y a des cartes, une très bonne contextualisation, un bon mélange entre faits et analyse et une conclusion qui offre de bonnes perspectives tant historiographiques que politiques, y compris des plus actuelles. Un classique.

In fine, le but de l’auteur est de ne pas se faire dicter l’histoire des terres de sang par Hitler et Staline (p. XVIII).

(une journée de la fin 1941 fait plus de victimes que tous les pogroms russes impériaux additionnés p. 227 … 8,5)

All resistance to fascism was by definition led by communists ; if it was not led by communists, then it was not resistance p. 355.

Français, on ne vous a rien caché

La Résistance, Vichy, notre mémoire
Essai histoire de la mémoire de la Résistance par François Azouvi.

Tout n’était donc pas si faux et sombre. Juste logique.

Nous avons combattu pour vivre. Non pour continuer de tuer.
Citant le père Bruckberger, p. 193

Après 1945, un seul homme ou presque, certes auréolé de prestige, a réussi à faire croire à des millions de personnes qu’elles avaient été résistantes. Ces mêmes millions de personnes venaient pourtant de vivre, il y a quelques mois ou au pire des années, des évènements qui infirmaient cela. Mais ils ont quand même cru cet illusionniste (plus fort que l’URSS p. 25 !) pour trouver du réconfort en adhérant ainsi pleinement au mythe résistantialiste. Ce mystificateur pu du coup même revenir au pouvoir en 1958 dans ce pays qui avait tout oublié. Heureusement, au début des années 1970, une nouvelle génération qui n’avait pas connu les tragiques évènements d’alors est venue réveiller tout le monde et mettre la population devant la Vérité enfin retrouvée.

Ou alors a juste rappelé ce que tout le monde savait déjà depuis plus de 25 ans et a réussi à convaincre la génération précédente qu’elle avait cru à un mythe et se poser avantageusement en démystificatrice ? C’est l’argument de F. Azouvi et dans ce livre, il vient avec une palanquée d’arguments.

L’auteur commence dans la première partie (1944-1954) par décrire « la vulgate contemporaine », avant de passer à la Résistance en tant qu’expérience mystique et évènement métahistorique (p. 45), dépassant ses acteurs. Mais la Résistance est aussi à part dans l’histoire nationale parce qu’elle est le dernier grand récit en date, un nouveau commencement, la révolution enfin vraiment faite (le troisième chapitre explique admirablement pourquoi il n’y a pas de continuité de la IIIe République après 1944). Puis F. Azouvi analyse les différentes strates du récit de la Résistance. Il commence par la version officielle (ou du moins qui se veut telle), minimisant beaucoup la collaboration (« une poignée ») et glorifiant la Résistance. Cette « version officielle » a deux pans, l’un gaulliste et l’autre communiste, qui se révèlent antagonistes (ce qui montre de suite leur succès et les limites très vites atteintes de cette version officielle p. 53-54 …). Les communistes ont même le besoin d’avoir un Vichy bien présent pour montrer qu’il reste des choses à faire disparaître après 1945 (et ils s’y connaissent pour imposer une vérité officielle dans le Parti, p. 92).  A cette « strate résistancialiste » s’ajoute une strate mystique (importance majeure de la poésie pour la Résistance p. 96-101) mais surtout un niveau médian où, selon la qualité des œuvres considérées (livres ou films), la complexité du réel est plus ou moins bien rendue (y compris dans les œuvres jeunesse p. 68). Ici que de l’héroïsme et des torrents bravaches, là des doutes, des failles et des trahisons, la collaboration … que les lecteurs plébiscitent (ou que des prix couronnent, beaucoup) et donc ne peuvent ignorer pour se réfugier dans un cocon réconfortant. La mémoire résistante quant à elle est morcelée comme elle l’est durant le conflit (les procès Koestler, Kravchenko et Rousset en 1949). La question de l’amnistie la fractionne plus encore, comme l’épuration l’avait déjà beaucoup disloquée (le procès Hardy en 1947 p. 210).

La seconde partie traite des années 1954 à 1971. Après un petit rappel sur la CED, l’auteur analyse le retour que la Résistance effectue au travers de la Guerre d’Algérie, où chaque partie l’invoque. Puis vint 1958 … Pour F. Azouvi, malgré le Général, la mémoire de la Résistance s’use et en 1968 (p. 372, la mystique est devenue politique au sens de Péguy p. 208), la mémoire de l’Holocauste a pris le pas sur cette dernière avec une accélération avec la pièce de théâtre Le Vicaire de H. Hochuth au succès européen en 1965.

La troisième et dernière partie court de 1971 à 1995.Le documentaire sur Clermont-Ferrand durant l’Occupation, Le Chagrin et la Pitié, n’a pas été diffusé à la télévision (et pour cela bénéficie d’une bonne publicité pour sa sortie en salles en 1971) et est un très grand succès sur grand écran. Et si les Français qui ont vécu la période n’apprennent en fait rien de plus, c’est à ce moment-là qu’ils tombent malade du syndrome de Vichy (p. 391), sous l’influence d’une génération qui a grandi pendant la guerre d’Algérie et a fait Mai 68. Suivent de nombreux films où la Résistance est l’objet de moqueries. Mais surtout s’effectue un grand tournant anthropologique : la victime supplante le héros. La plus grande illustration, c’est que Klaus Barbie ne peut plus être poursuivi pour la torture de résistants (et au premier rang rien moins que Jean Moulin) mais pour les enfants qu’il a envoyé en déportation, crime contre l’humanité et donc imprescriptible (p. 435). Et ce conflit de mémoire (que l’auteur voit aussi comme une conséquence de la démocratie p. 470) remonte jusqu’au Président de la République, François Mitterrand, avec l’affaire Touvier. Le devoir de mémoire est pour l’auteur une religion victimaire, substitutive, sans horizon, mais avec ses prêtres (p. 390) !

Le livre s’achève sur le constat d’un apaisement qui a déjà débuté, même si le discours de J. Chirac sur la responsabilité de la Rafle du Vel’ d’Hiv’ continue encore aujourd’hui de faire parler de lui.

Livre dense, gonflé d’exemples commentés, il atteint sans peine le but fixé par son auteur : la dissipation de l’idée commune de l’amnésie consolatrice est déjà bien engagée mais il faut encore expliquer comment la société française y est venue. F. Azouvi étant aussi l’auteur d’un essai sur la mémoire de la déportation, il est bon juge des croisements de ces deux mémoires dans le champ public français dans les décennies qui suivent la Deuxième Guerre Mondiale. Le spectre des sources est très large, entre discours officiels, programmes électoraux, réunions de partis et publications (de tous types), films et bandes dessinées.

Il y a bien quelques menus problèmes arithmétiques pour les dates des p. 447 et 451, mais c’est bien peu de choses devant la masse de travail ici présentée et surtout, malgré tout ce que l’auteur lie ensemble, la clarté du propos. Avec 470 pages de texte, ce n’est pas le genre d’ouvrage qui se lit très vite mais la récompense vaut l’effort, tant pour la compréhension de la Résistance que pour celle du XXIe siècle.

(1971, c’est la destitution de l’idéal héroïque p. 393 …8)

Service B

Enquête historique sur le service de renseignement communiste pendant la Seconde Guerre Mondiale par Roger Faligot et Rémi Kauffer.

La face B du PCF.

Dans le fourmillement des mouvements dits de la Résistance qui naissent après la défaite de mai-juin 1940, il en est un qui possède déjà une très solide expérience de la clandestinité et de ce que signifie et le combat et le renseignement. Les Francs-Tireurs et Partisans (l’appellation date de mars 1942), émanation directe du Parti Communiste, bénéficie de plusieurs apports constitués dans les années 1920 et 1930. Premièrement, c’est le lieu de rencontre naturel des anciens combattants des Brigades Internationales (actives principalement entre 1936 et 1939 en Espagne). Deuxièmement, le PC reçoit ses ordres du Komintern, c’est-à-dire directement de Moscou. De ce fait, il aide l’URSS dans ses besoins en renseignements de tous ordres, avec ce que cela suppose de clandestinité et de moyens de télécommunication secrets (la France est une terre accueillante pour les agents soviétiques, y compris ses tueurs avant-guerre comme le montre les Archives Mitrokhine). Il a pour se faire recours à l’Organisation Spéciale, un organe renforcé avec l’interdiction du Parti le 26 septembre 1939. Enfin, sa Section des Cadres fonctionne comme une police politique, qui n’hésite pas non plus à liquider ceux qu’elle désigne comme traîtres. On le voit, le fossé est grand avec les autres mouvements de la Résistance.

Mais quand s’achève le Pacte germano-soviétique avec l’invasion de l’URSS, le PCF reçoit enfin l’ordre de soutenir la Résistance. Sont créés les FTP, et avec eux un service de renseignement ayant pour but de renseigner l’Etat-Major FTP, ainsi que les Alliés, avec au premier rang d’entre eux l’URSS. Mais le Service B (le terme de 2e Bureau faisait trop romantico-militaire, p. 33) a aussi eu des contacts avec divers services anglais, étatsuniens mais aussi avec le BCRA (au sein d’une interface appelée FANA). Mais si après la guerre, les réseaux de résistants affiliés à des services étrangers se dissolvent en très grande majorité, le Service B eut peut-être encore un rôle à jouer …

Le livre démarre sur le parcours de trois des futurs dirigeants du Service B, qui se sont rencontrés en 1927 à l’Ecole de Physique et Chimie industrielle de la Ville de Paris : Georges Beyer, René Jugeau et Roger Houët. Tous sont membres du Parti Communiste, d’abord à titre secret puis officiellement. Ce premier chapitre évoque aussi, après une description des mesures prises par les communistes après 1940 et jusqu’au début de l’opération Barbarossa, les tout débuts du Service avec un dénommé Martinez à sa tête, mais qui disparaît sans laisser de traces en mars 1942. Le second chapitre évoque quant à lui la première livraison d’arme des gaullistes aux communistes, par l’intermédiaire des Anglais en Bretagne. C’est le premier contact entre le Service B et les BCRA de Londres. Le chapitre suivant se concentre sur Marcel Hamon, un militant breton (qui a traduit l’internationale en langue bretonne p. 46) et professeur de philosophie. C’est lui qui devient en janvier 1943 le nouveau chef du Service B, aidé de G. Beyer et Victor Gragnon. Le quatrième chapitre décrit brièvement les réseaux et les agents qui renseignent le Service B sur les unités de l’Armée Vlassov, dont beaucoup sont stationnées en France. Mais ce chapitre s’intéresse aussi à la transmission aux Soviétiques d’information sur l’installation d’un poste radio en Finlande qui doit aider les troupes allemandes.

Le cinquième chapitre porte l’éclairage sur les liens entre le Service B et le réseau appelé « Orchestre Rouge » et des radios, avant de passer dans le chapitre suivant aux femmes qui furent les agents de liaison entre les différentes cellules compartimentées. Le septième chapitre s’attache lui plus à décrire comment le BCRA de Londres voyait le Service B. C’est aussi l’histoire de rendez-vous manqués, de transferts de fonds et de personnes qui se rejettent la responsabilité d’échecs. Le chapitre suivant détaille une journée type dans la vie de V. Gragnon, entre les rendez-vous, les relevages de boîtes aux lettres, la reproduction des messages et des plans, des exemples de renseignements (provenant de Vichy par exemple).

Le neuvième chapitre porte son regard sur la Zone Sud, celle qui n’était pas occupée jusqu’en novembre 1942. Là-bas y commandent d’autres communistes, des anciens d’Espagne, dont Boris Guimpel. Son parcours en Espagne est retracé, comme la manière dont il devient le chef du Service B pour le Sud de la France et quels sont ses rapports avec la Main d’Œuvre Immigrée (MOI), dont quelques communistes allemands réfugiés en France. Le chapitre suivant continue de raconter les opérations menées par le Service Sud  (le contact avec la famille du général Giraud p. 182-183) et donne quelques exemples de renseignements collectés.

Le onzième chapitre met l’accent sur la ville de Lyon, « capitale de la trahison ». Il y est d’abord question du renseignement que recueille le Service B auprès de la SNCF, y compris ses plus hautes instances. Il y est aussi question du chef de la Zone Sud, B. Guimpel, qui échappe à une arrestation et aux actions de Klaus Barbie qui mettent à mal tout le réseau. Le chapitre suivant raconte au lecteur les ramifications du Service B dans les milieux culturels et le treizième chapitre est celui qui met en valeur le réseau breton du Service B, celui où la fille du peintre Henri Matisse faisait office de liaison et qui tombait presque entièrement à cause de manque de cloisonnement. Le quatorzième chapitre raconte la Libération et les trajectoires des membres du Service avec la fin de la clandestinité. Enfin, le dernier chapitre est entièrement consacré à Lucien Iltis, celui qui serait à l’origine de la chute de la tête du réseau Sud mais qui fut aussi utilisé dans des combats d’appareil au sein du Parti Communiste après 1945. Le volume est complété par des photographies, des reproductions de documents, un appendice sur le premier chef du Service B (Martinez), des notices biographiques et un index.

Voici un livre assez étrange … Passons sur l’habillage mercatique, c’est tout de même normal, et encore plus pour un livre qui a pour sujet un service de renseignement, paru à une époque (1985) où encore beaucoup des protagonistes sont encore vivants. Mais ce qui gêne plus, c’est que c’est assez mal écrit. Ce n’est pas écrit de manière scientifique, mais cela peut encore passer, les deux auteurs étant journalistes et tout de même plus proches de leurs entretiens que de la littérature sérieuse sur le sujet. Mais tout de même … C’est très oral, parsemé de remarques étranges, voir à la limite de préjugés xénophobes (patriotisme et famille suisse protestante p. 215 ou les Italiens voleurs, p. 217). Ce livre est aussi entaché d’une relecture déficiente (en deux pages, on passe d’un avion Heinkel III à un Heinkel 111 p. 178-179), laissant passer des fautes de grammaires assez douloureuses (p. 283), avec des redites qui sont sans doute le fait de l’écriture à deux mains. Historiquement, c’est aussi assez bancal, et la priorité est donnée au sensationnel : il est question de la bombe atomique allemande et des installations qui auraient dû permettre de la lancer vers la Etats-Unis (p. 151), alors que les savants atomistes allemands n’ont même pas réussi à fabriquer une pile atomique … Quant au fait que cette bombe atomique eu pu être délivrée par un canon V3 (p. 150), comment dire … De même, parler de l’Okhrana, la police politique tsariste, comme très efficace (p. 155), alors même que l’on parle dans ce livre de la Gestapo et du NKVD, c’est presque comique. Pour autant le dernier chapitre, celui sur la fin de la guerre et sur les années qui suivent est plein d’enseignement et aurait mérité plus de développements.

Ce livre pâtit donc d’une structuration très faible, où tout n’est non pas imbriqué mais mélangé. Néanmoins, il rend il nous semble assez bien l’ambiance de la clandestinité, le danger permanent, le climat particulier induit par fait d’être conduit par la tête du Parti Communiste clandestin, les objectifs immédiats et à moyen-terme , les parcours des agents et les stratagèmes déployés pour parvenir à rassembler des renseignements avant de le faire parvenir hors de France où il pourra être analysé (pour le renseignement d’ordre stratégique) ou le faire parvenir à des résistants qui pourront l’exploiter. Un livre unique, parce que le seul à notre connaissance traitant de ce sujet, mais dont la forme est très loin d’être parfaite.

(C’était encore l’époque où les gens ne revenaient pas de Moscou et où on ne se posait pas de question …6)