Romulus vu de Constantinople

La réécriture de la légende dans le monde byzantin : Jean Malalas et ses successeurs
Essai de philologie byzantine et romuléenne par Dominique Briquel.

Subtiles tesselles.

Le fondateur reste le fondateur, même si ce qui a été fondé s’est déplacé. Dans notre cas, Rome est devenue Constantinople. Toujours des collines, toujours un palais, un hippodrome et des gens qui se dénomment Romains. Et donc Romulus est toujours intégré à l’histoire de l’Empire mais c’est devenu une figure encore plus éloignée chronologiquement, dans un contexte qui n’a pas changé que géographiquement : il est devenu sociopolitiquement peu compréhensible pour des chroniqueurs médiévaux. C’est comme si aujourd’hui, on écrivait sur Clovis à partir d’un dixième des sources écrites sur le sujet, sans l’apport de l’archéologie, de la critique des sources et en prenant la Ve République comme point de départ.

Parmi les Byzantins, la figure de Jean Malalas (auteur d’une chronique universelle allant d’Adam à Justinien sous le règne de Justinien – qui a régné de 527 à 565 de notre ère – ayant une grande postérité dans le monde byzantin et slave) inaugure une série de textes évoquant Romulus dans son livre VII. Première particularité, Romulus s’appelle Rhômos chez Malalas. Seconde particularité, la vie du fondateur est réduite à une toute petite série de faits qui, à contre-courant de la légende classique, ne sont pas du tout centrés sur son activité guerrière. Rhômos et Rémos sont chez Malalas les fils issus du viol par un soldat d’une prêtresse d’Arès, recueillis par Faustulus. Ils fondent conjointement la ville de Rome sur le site d’une ville préexistante appelée Valentia, où se trouve aussi un ancien palais dénommé Pallantion (le Palatin donc). L’enlèvement des Sabines s’est changé d’un problème de survie d’une cité sans femme à celui de troubles causés par des soldats célibataires dans une ville où il y a déjà des femmes mariées. De plus, Rome est secouée par les problèmes sociaux, notamment après la mort de Rémos, que Rhômos tente de résoudre. L’un de ces moyens chez Malalas est l’invention des courses de char et, au moyen des factions du cirque, de diviser le peuple pour sauver le trône royal. On est très éloigné, et ceci ne sont que des exemples, de ce que raconte Tite-Live par exemple (et pour ces raisons des sources mises de côté par les historiens). C’est une nouvelle tradition pour une nouvelle Rome (p. 23).

Ce texte de J. Malalas est ensuite repris, par morceaux, par divers auteurs byzantins qui réarrangent le matériel de base, et ceci sur plusieurs siècles. Certains réintroduisent des éléments venant d’autres sources, parfois même venant de tenants de la légende classique (chez J. Skoutariotès par exemple p. 260-261, mais pas sans incohérences p. 271). Les auteurs ne se limitent pas au grec. Certains écrivent en syriaque et certains textes nous sont même parvenus en langue éthiopienne, sous la forme d’une traduction au XVIIe siècle. Au niveau de la typologie, il y a à la fois des chroniques universelles et des articles d’encyclopédie (Souda). D. Briquel analyse tout d’abord le texte-maître de J. Malalas puis se penche sur les textes des successeurs, échelonnés entre les VIe et le XIIIe siècles. Pour chaque texte le lecteur dispose de la version originale et de la traduction, puis l’auteur détaille les changements et enfin propose des éléments d’analyse, aidés sur les textes syriaque et éthiopiens par des co-auteurs qualifiés. C’est donc méthodologiquement et pédagogiquement extrêmement solide. Le livre mériterait sans doute d’être montré en exemple dans les premières années d’un cursus universitaire.

La conclusion, assez peu surprenante au vu des analyses présentées tout au long de l’ouvrage, est assez courte et donne une vision d’ensemble sur les textes et les représentations mentales. Loin d’un fondateur fratricide, guerrier et fils de Mars, Romulus/Rhômos est un roi madré (sage ou machiavélique selon les auteurs p. 314) issu d’un viol (et entretenu dans sa jeunesse) dans une cité déjà impérialiste traversée par les révoltes à peine canalisées par les factions du cirque, sans beaucoup de corps intermédiaires, protégé par des mercenaires, qui plus est prenant la suite d’autres établissements (Silva/Albe entres autres) sur un site déjà occupé (et non fondée religieusement). Un portrait de la Seconde Rome, Constantinople.

La répétition d’histoires somme toutes assez semblables, entrecoupées certes par les analyses des nouveautés de chaque texte par rapport à la référence et les filiations, rend la lecture très exigeante, au-delà d’un sujet assez sec de base. Mais la persévérance paie, et la partie sur le Pseudo-Dioclès est emblématique de ce point de vue (p. 202-203, avec peut-être des éléments du vrai Dioclès, comme cette irruption d’un certain « Romaya » comme père des jumeaux). C’est une très belle excursion tout de même du côté de la continuité romano-byzantine par un auteur qui n’est ni spécialiste de la période ni professionnel de la langue grecque. Inattendu, prudent, conscient des limites, respectueux et parfois admirateur des devanciers, un exemple de plus de l’immortalité de Rome. On peut juste regretter une relecture inattentive (des noms de fêtes et des prénoms d’auteurs qui varient).

(on aime les orgues à Constantinople, contre l’avis de l’Eglise p. 320, il y en a même dans le cirque … 8,5)

Saint Sophia at Constantinople

Singulariter in Mundo
Petit manuel d’histoire de l’architecture par W. Eugene Kleinbauer.

Toujours légendaire.

La cathédrale Sainte Sophie à Constantinople attire l’intérêt depuis des siècles et les livres dont elle a été le sujet sont très nombreux. Celui-ci se veut un résumé des connaissances de 1999, une pierre d’angle pour la poursuite des recherches sur ce monument, son environnement immédiat et de manière générale, l’architecture sacrée byzantine.

Tout part bien entendu de la révolte Nika de 532 après J.-C. qui voit la destruction d’une bonne partie du centre de Constantinople (et accessoirement entre 35 et 50 000 morts). La crise finie, l’empereur Justinien entreprend de rebâtir, en commençant par la cathédrale Sainte Sophie (un programme qui s’étend sur tout l’empire). Il missionne pour cela non pas un architecte mais deux ingénieurs : Anthémios de Tralles et Isidore de Milet (dit l’Ancien). La construction débute 39 jours après la fin de la révolte, sur une idée de l’empereur lui-même. L’édifice ne doit pas être une basilique comme l’ancienne église mais être surmontée d’une coupole flanquée de deux demi-coupoles, de 69 m sur 74 m. A l’intérieur, la voute culmine à 55,6 m. En cinq années, en 537, tout est achevé et inauguré. Mais en 558, le dôme s’écroule suite à une série de séismes. Isidore le Jeune (neveu du précédent) est chargé de la reconstruction du dôme par le même Justinien, jusqu’en 562. Il tient depuis.

L’auteur passe ensuite en revue les différentes modifications du bâtit depuis le VIe siècle, la décoration intérieure, l’équipement liturgique, les matériaux employés mais s’attarde plus sur les monuments qui semblent être liés à la cathédrale. Est bien sûr évoqué Saints-Serge-et-Bacchus, mais aussi Saint-Polyeucte (les deux à Constantinople), tout comme quelques églises bien plus modestes situées dans les provinces d’Isaurie et en Cilicie (d’où justement viennent les deux ingénieurs …), Sainte-Sophie à Andrinople mais aussi Saint-Laurent à Milan et le Panthéon à Rome.

Un livre de 60 pages de texte, avec quelques illustrations dans le texte mais un appareil critique bien présent, voilà qui permet de rassembler une somme d’informations tout à fait conséquente (dont certaines que l’on retrouve ici par exemple). Pas de fioritures, pas de stylistique, un flot continu de dimensions, d’explications techniques et de sources. Du solide, à tous points de vue !

(pour faire une voûte plus grande et qui subsiste, il faut attendre la Renaissance italienne … 7,5)

Hagia Sophia in context

An Archaeological Re-examination of the Cathedral of Byzantine Constantinople
Essai d’archéologie byzantine du bâti par Jan Kostenec et Ken Dark.

Ex oriente lux.

A la lecture de ce livre, il est une chose qui frappe le lecteur : il est étonnant à quel point le centre de Constantinople est encore bâti de suppositions et à quelle hauteur de méconnaissances nous sommes avec la cathédrale Sainte Sophie et le complexe patriarcal. Mais le pire, c’est qu’au vu des évènements récents, il parait douteux que l’on puisse rapidement faire des avancées probantes … Avec ces développements en tête, chaque observation qui peut être faite sur l’existant à l’occasion de travaux, déjà fugaces, rares et nécessitants une importante réactivité (comme expliqué dans la partie méthodologique de l’introduction), a encore plus de prix. Qui sait aujourd’hui comment des intervenants extérieurs pourront avoir accès aux murs …

Même dans l’état actuel des connaissances, la cathédrale Hagia Sophia est le bâtiment du VIe siècle de notre ère ayant survécu le mieux connu en Europe. Achevée en 537, la cathédrale a connu la vie mouvementée d’un édifice dans une zone sismique, accentué par le fait que le dôme est évidemment un élément plus fragile aux secousses qu’une pyramide pleine. Construite par ordre de Justinien 1er, elle est la cathédrale du Patriarche de Constantinople et, à ce titre, est l’église la plus importante de Constantinople et de l’empire. Cathédrale latine entre 1204 et 1261, elle est transformée en mosquée en 1453, puis en musée entre 1934 et 2020. Encore aujourd’hui, son importance ne se dément pas : c’est le monument turc le plus visité au XXIe siècle.

Dans son état actuel, c’est la troisième cathédrale édifiée sur ce site. L’église est majoritairement du VIe siècle, mais tout l’ensemble a connu de très nombreux remaniements et adjonctions, avec une complexité largement sous-estimée : les minarets bien sûr mais aussi des contreforts, des arcs-boutants, etc. La décoration intérieure ne s’est pas limitée aux pavements et aux mosaïques, certaines peintures cherchant à imiter le marbre.

Si les auteurs (Ken Dark est professeur à Reading, Jan Kostenec est byzantinologue) s’abstiennent de parler en profondeur de l’église (les ouvrages sur la question ne manquent pas), ils prennent le temps néanmoins dans le second chapitre d’éclaircir certains points sur les églises antérieures à celle de Justinien. Ainsi des structures du IVe et du Ve siècle sont encore visibles. Le bâtiment du Skeuophylakion (utilisé vraisemblablement un temps comme trésor, au Nord) est presque entièrement du Ve siècle (p. 17).

Le chapitre suivant se concentre sur les contreforts de l’église justinienne (plus lumineuse qu’aujourd’hui à cause du rétrécissement de nombreuses fenêtres), les vestibules, les rampes d’accès, le parement en marbre blanc des murs extérieurs, le palais patriarcal, la Grand Salle, le baptistère au Sud, les pavements autour de l’église et enfin, ce que l’archéologie nous apprend sur la liturgie en usage. Les disques de porphyre où devait se tenir l’empereur lors de cérémonies sont toujours en place dans et hors de l’église (p. 69-72) …

Le quatrième chapitre passe en revue des éléments datés d’après 560, jusqu’en 1453. Si les auteurs attirent l’attention sur des vestibules, des rampes, des contreforts (l’église du VIe siècle est bien plus mince, p. 73) et le « baptistère » (qui avait sans doute une fonction de réception), ils reviennent sur le palais patriarcal et les modifications qu’il a dû subir mais aussi sur les chambres au-dessus de l’atrium et de l’exonarthex. Les arcs boutants à l’ouest datent d’avant 1200 et donc sont antérieurs à la diffusion de ce type de structures en Occident au travers du style gothique (p. 108-109).

Le dernier chapitre élargit l’horizon et replace le complexe cathédrale (qui va sans doute dès avant le VIe jusqu’à Hagia Eirene en direction de l’acropole/Topkapi) au sein du centre de Constantinople (les liens avec le palais impérial, les bâtiments administratifs, l’Augustaion et la grande avenue du Mese). Mais avant cela, les auteurs comparent le complexe patriarcal aux autres complexes épiscopaux connus dans le monde byzantin (plus Milan), concluant sur le modèle qu’a été celui de Constantinople (p. 121). La fin du chapitre fait office de conclusion générale, où les deux auteurs affirment leur conviction que c’est au VIe siècle que s’opèrent la fusion entre romanité et christianisme. La naissance de l’orthodoxie en 536 (p. 126-128).

Une bibliographie très récente complète le volume (même si les grands anciens ne sont pas oubliés), avec des planches d’illustrations en couleur (elles sont en noir et blanc tout comme les plans dans le texte).

Ouvrage très technique, heureusement nanti de très nombreux plans, ce livre est d’un très grand intérêt. Déjà, il fait l’archéologie d’un artefact qui n’est pas une ruine, avec des conditions de travail très mouvantes et avec des données et une bibliographie qui a le plus souvent moins de vingt ans. Et puis, il y a ces petites surprises qui font pétiller les yeux : les souterrains inondés sous l’église (p. 20, avec 283 m de tunnels, visibles dans le documentaire Beneath Hagia Sophia de Aygün et Gülensoy), l’habillage de marbre blanc (p. 45) qui domine le centre de la ville mais s’intègre aussi dans son environnement, les disques de porphyre … C’est souvent sec, avec hélas des références imprécises dans le texte, des photos qui pourraient plus souvent mieux indiquer ce que les auteurs veulent montrer, mais qu’est-ce en comparaison de l’érudition byzantinologique déployée par les auteurs et des images qu’ils arrivent à faire naître chez le lecteur assez accroché pour les lire ?

Cinq années de construction. Cinq !

(mais pourquoi avoir fait de ces immenses baies des meurtrières … 8)