Qu’est-ce que l’architecture ?

Essai de définition de l’architecture par Yves Michaud.

Le fun !

Seuls les pouvoirs de plomb peuvent garantir les significations [des monuments] à force de châtiments et de réactivations aussi constantes que rituelles […]. p. 273

Yves Michaud veut avec ce livre se distancier d’une approche stylistique ou chronologique de l’architecture, mais mettre en lumière les catégories sous lesquelles nous voyons, inconsciemment ou non, l’architecture dans son ensemble, des pavillons décuplés aux architectes stars. En premier lieu, il veut persuader le lecteur que l’architecture n’a pas commencé avec le XXe siècle et que le dernier concept à la mode peut être bien plus ancien qu’on ne l’imagine.

Douze catégories sont ainsi définies, formant autant de chapitres, auxquels viennent s’adjoindre un premier chapitre voulant définir l’objet et un ultime chapitre détaillant deux absences dans la catégorisation précédemment développée.

Le premier chapitre rappelle que l’architecture, ce n’est pas toujours un objet, et que celle-ci peut être vue de différentes façons, comme Art ou comme coût. Puis Y. Michaud passe à ce qui lie architecture et temps : le temps du projet (la fin du prescripteur unique p. 99), du programme, du chantier, celui de l’usage et de la flexibilité de celui-ci, et pour finir la dégradation, la maintenance, l’abandon et la ruine. La catégorie suivante est celle de la situation et du contexte. Ce qu’il faut entendre par ces deux termes, c’est en premier lieu l’attention que l’architecte doit porter à l’hygiène et à la solidité, c’est à dire les conséquences du lieu où l’objet est bâti. Viennent ensuite les ressources qu’il faut acheminer sur place … Il y a pour l’auteur une tendance à l’atopie, c’est à dire que pour de nombreux projets, le lieu n’importe plus (p. 58). Les catégories suivantes nous font découvrir l’utilité, la nécessité, la commodité ou encore les fonctions. L’utilité peut aussi être dérivée : les arènes de Nîmes servirent de carrière.

Le cinquième chapitre poursuit son exploration avec les différences entre projet, design et dessin (la sténographie de la pensée p. 122, mais aussi fard prévalant sur l’expérience), avant que le chapitre suivant n’élargisse le propos sur la représentation (avec sa part de séduction). Puis viennent les matériaux. Le matériau fait-il la forme ? Peut-il exister une architecture du feu ? Le tout amène le lecteur vers les questions de forme et de formalisme, puis vers le vocable d’espace/espaces. Le onzième chapitre accorde son attention à la question de l’ornement, entre disparition et réapparition. En faisant une étape du côté du symbole (monument et architecture monumentale), Y. Michaud nous transporte ensuite dans un avant dernier chapitre auprès de la beauté (et les contemporains fun et kitsch). Puis viennent les deux absents annoncés en introduction : ce sont la ville et l’écologie. Si l’architecte a de moins en moins prise sur la ville, sa mission de protéger l’Homme contre son environnement peut se doubler de l’inverse, dans les prospectives fondées sur l’évolution des demandes de matériaux (p. 342). En 1960, certains théoriciens pensaient que le plastique allait remplacer l’acier … Le volume est complété par la bibliographie, une sitographie et les notes.

Si le début du livre peut faire peur parce que le lecteur est jeté sans ménagement dans le bain froid du conceptuel, ce même lecteur peut très vite se raccrocher à la structure mise en place par Y. Michaud. Non seulement les chapitres s’enchaînent avec aisance, mais leur contenu est un bon mélange entre soubassement philosophique et exemples connus et moins connus, dans une perspective proche de la pratique. Si l’auteur ne veut pas s’embarquer dans une histoire de l’architecture, il est difficile de faire sans. Cela reste léger et permet par exemple au lecteur de prendre conscience des débuts de la standardisation dès le début du XIXe siècle (p. 98), les débuts du contrôle de gestion à la fin du XVIIIe siècle ou encore les conséquences de la découverte de la Grèce au même moment avec pour conséquence la régression de l’idéalisation (devant la grande variété enfin accessible) et une nouvelle appréciation du gothique et de sa hardiesse (p. 150-151). Ouvrage sans faiblesse ni baisse de rythme, il gratifie en outre le lecteur de pépites (la lumière des enseignes en néon comme retour de l’ornementation p. 240), l’histoire de l’architecture du XXe siècle vue comme une histoire sainte avec ses chapelles (p. 301), ses constats sur la production des starchitectes et leurs valeurs esthétiques (p. 314-316) mais aussi de savoureuses piques dont Y. Michaud a le secret, dont certaine font irruption sans prévenir (p. 220 ou p. 332-333).

Une belle grille de lecture en même temps qu’un rappel de fondamentaux.

(le fun est le beau contemporain p. 315 … 8,5)

La cité antique

Étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome
Essai d’histoire des institutions antiques par Numa Denis Fustel de Coulanges.

Beaucoup de marches.

L’homme peut bien dompter la nature, mais il est assujetti à sa pensée. p. 190

Parmi les classiques des sciences historiques il nous manquait encore La cité antique, un livre paru en 1864 et qui très tôt fit date dans l’Europe savante du dernier tiers du XIXe siècle. Deux caractéristiques sautent aux yeux du lecteur : la volonté de l’auteur de toujours parler en même temps de la Grèce et de Rome et la présence soutenue des références à l’Inde, conséquence de la l’installation du fait indo-européen dans la linguistique au milieu du XIXe siècle.

Pour l’auteur, tout dans la cité antique (et on remarquera ici aussi que le reste du pourtour méditerranéen n’est pas encore à l’ordre du jour), que ce soit ses magistratures comme ses subdivisions sociales, a pour origine la religion. Aussi le livre commence avec une première partie où Fustel veut décrire les anciennes croyances des Grecs et des Romains, répartis en quatre éléments : les croyances sur l’âme, le culte des morts, le feu sacré et la religion domestique. Pour l’auteur, ces éléments se dupliquent à chaque niveau de l’organisation de la cité et ainsi la cité elle-même forme une famille avec son culte des morts et son autel domestique (qu’il faut prendre ici au sens de pré-archaïque, au moment où se fondent les cités).

De ce fait, Fustel se voit obligé dans une seconde partie de décrire la famille antique, sa continuité, ses inégalités, le mariage, la propriété et la succession pour enfin s’attacher à la description de la gens. C’est l’occasion pour l’auteur de prendre position dans le débat sur la nature de la gens romaine et d’insister sur l’exclusion des cognats du culte et de la succession.

La partie suivante monte d’un étage avec la formation de la cité, avec l’étape précédente des phratries et des tribus. Fustel voit un changement théologique à l’origine de la cité, avec l’émergence de dieux de nature physique. La place du fondateur et la religion civique sont décrites sans trop de détails mais toujours en insistant sur le parallélisme gréco-romain puis l’on passe à la question de la royauté (roi-prêtre dépossédé de son pouvoir politique avec les changements de régime), des magistrats, de la loi, l’exil et l’étranger, les alliances et les colonies. Cette partie s’achève avec l’accent mis sur la différence irréconciliable entre les Anciens et les Modernes, sur l’absence de liberté individuelle et l’omnipotence de l’Etat gréco-romain, à remettre dans le double contexte du souvenir récent de la révérence révolutionnaire pour l’Antiquité et l’esprit libéral du XIXe siècle (Fustel vit dans « l’empire libéral » de Napoléon III quand il écrit son livre).

La quatrième partie quitte la présentation presque statique qui était faite jusqu’à présent pour explorer les révolutions (selon les mots de l’auteur) qui affectèrent le modèle. La première mentionnée est la fin de l’autorité politique des rois, que cela mène à l’aristocratie ou à la démocratie. La seconde est la disparition du droit d’aînesse et la redéfinition de la gens et de la clientèle. La troisième, toujours selon Fustel, est l’intégration de la plèbe dans la cité et en parallèle l’apparition de l’intérêt public et du suffrage, avec les tensions persistantes entre riches et pauvres.

La cinquième et dernière partie est ce que l’auteur appelle « la fin du régime municipal », ce qui dans un contexte romain est un peu malheureux, mais veut décrire la fin du système des cités comme conséquence de l’expansion romaine (le passage sur la population romaine a très très mal passé l’épreuve du temps p. 499-503 et 516) mais aussi des nouvelles idées de la philosophie (pas le passage le plus convaincant du livre) et, in fine, du christianisme. Comme de bien entendu, les notes, des annexes et un index complètent le volume.

Ce qui est très étrange et qui frappe très rapidement à lecture, c’est la grande rareté des dates. Tout flotte dans une sorte d’intemporalité qui est due en partie à l’utilisation non discriminée des sources, sans égard pour les contextes d’écriture et leur genre, mais aussi à la volonté de présenter les choses sur un plan indo-européen. Quelles sont les bornes que pose Fustel pour son état « ancien » ? Nous ne le saurons pas et les parties chronologiquement postérieures ne sont pas beaucoup plus précises de ce point de vue. Côté écriture, la manière a très peu vieilli, même s’il y aurait peut-être du volume à élaguer avec des redites qui donnent par moments l’impression de tourner un peu en rond. Il y a un sens pédagogique de la formule, comme par exemple aux p. 234-235 : « [la religion] gouvernait l’être humain avec une autorité si absolue qu’il ne restait rien qui ne fût en dehors d’elle » ou sur la comparaison entre les tribuns et l’autel (p. 411). Si le style est encore à notre sens passable pour le XXIe siècle, les supputations psychologiques sur la plèbe, assises sur rien, le sont moins (p. 369 par exemple). Il en résulte que la séparation entre le patriciat et la plèbe à Rome est présentée de manière artificiellement forcée. Mais ce genre d’écarts n’est pas le monopole de l’auteur et il faut sans doute voir ici là derrière l’objectif de l’auteur de dissocier Anciens et Modernes, ce qu’il ne parvient d’ailleurs pas toujours à faire (p. 384).

Il faut aussi signaler les très bonnes introductions de l’édition Flammarion qui donnent toute sa saveur au texte, et spécialement le passage sur la réception du livre (p. v-ix), mais qui ne parlent hélas pas de l’apport éventuel de Fustel dans l’élaboration de la pensée d’une « période axiale » par K. Jaspers, ce qui aurait été un point intéressant (et mineur, mais qui nous semble poindre à la p. 427).

Rigide peut-être, pédagogique avec quelques excès, mais aux parallélismes fondateurs et l’initiateur d’une nouvelle voie pour l’étude de la religion antique.

(un « livre embaumé » p. iii, toujours cité et rarement lu nous dit F. Hartog en introduction … 7 )

Vallée du silicium

Chroniques californiennes et nouvelle apocalyptique de Alain Damasio.

Loi Toubon !

La matérialité du monde est une mélancolie désormais. p. 40

La Villa Albertine est l’équivalent étatsunien de la Casa Velazquez ou de la Villa Médicis, mais répartie dans plusieurs villes. Alain Damasio a été invité pour une résidence de deux mois à San Francisco et c’est l’occasion pour lui de visiter la ville et la Silicon Valley (d’où le titre). Il en tire, revenu chez lui, sept chroniques et une nouvelle.

La première chronique s’intéresse au siège social d’Apple à Cupertino vu comme la cathédrale d’une marque-religion, incarnation inverse des débuts de l’informatique et d’internet jusque dans le bâtiment : l’anneau « pour les gouverner tous » est fermé, tout est sous contrôle. C’est aussi pour A. Damasio la possibilité de définir ce qu’est un technococon, un futur qu’il juge plus probable que la vie purement virtuelle ou le métavers.

La seconde chronique est centrée sur les véhicules vides dans le pays de la voiture. Enfin vide … ils sont surtout automatisés. Mais d’autres, qui nourrissent de données des applications, sont conduites par de nouveaux esclaves qui travaillent à se faire remplacer, non pas dans plusieurs années mais dès 2023. Déjà présent dans ce chapitre, la question du corps continue d’être explorée dans la chronique suivante, comme par exemple ce qui lui arrive dans un aéroport … Mais aussi sur le fait d’être le bureaucrate de son quotidien (p. 83).

La quatrième chronique est une exploration du quartier de Tenderloin à San Francisco, haut-lieux de la misère et des addictions, avec ses overdoses et ses ONG. Mais il y a aussi de l’art, dont une fresque sur la thématique du voisinage utopique que s’attache à décrire l’auteur. La chronique suivante nous emmène dans le thème de la santé connectée, celle des montres ou des bagues qui analysent tout et des médicaments faits sur mesure. A. Damasio se demande de quel corps il est ici question. Peut-on écrire sur la technologie sans évoquer l’intelligence artificielle ? Certes pas, du moins pas dans la sixième chronique où l’auteur espère l’émergence non d’une intelligence artificielle mais d’une intelligence amie sur la base d’une conversation avec un programmeur-star. La septième et dernière chronique (écrite vingt mois après la résidence p. 201) veut distinguer le pouvoir de la puissance, entre cyberpunk et biopunk. Comment faire avec la technologie.

Suit une nouvelle apocalyptique, au sommet d’une tour de San Francisco, dans une futur proche fait de création biologique, de domotique assise sur la psychologie des habitants et de deadbots. Vient non pas le grand tremblement de terre mais la grande tempête, celle aux torrents vertigineux et aux impulsions électromagnétiques dévastatrices. Un condensé littéraire des chroniques précédentes en quelque sorte.

Ce n’est pas un roman ni une suite de nouvelles, mais c’est bien un livre de A. Damasio. On retrouve beaucoup des éléments des Furtifs, les références philosophiques habituelles, les jeux de mots et les néologismes (un très beau IAvhé p. 12), un ciselage typographique, mais aussi une inflexion dans la réflexion sur la technologie, moins frontale que dans ces mêmes Furtifs. Il y a une évolution, admise et avouée par l’auteur, dans sa pensée sur la technologie et sa réflexion sur cette évolution est intéressante. A. Damasio s’aventure parfois en terrain glissant (la voiture invente le trottoir ? p. 210), la féminisation des pluriels est dispensable, mais son manifeste vitaliste et la raison qu’il y a encore à écrire vaut le coup d’être lu (p. 216-222, avec tout ce qu’il y a avant bien entendu) et augure de futures belles pages, avec ou sans technococon.

(à « distance réseaunable » p. 85 … 8)

No Fear of the Dark

Une sociologie du heavy metal
Essai de sociologie de Hartmut Rosa.

Si déjà on ne voit rien …

Même les stars de de la philosophie allemande contemporaine ont des jardins secrets et ont eu une jeunesse. Hartmut Rosa, théoricien de la résonance et professeur à Iéna, a eu une jeunesse rebelle, guidée par le heavy metal, une expérience dont il fait part dans ce livre de 180 pages. Si la partie « personnelle » est importante, la partie plus scientifique (ou théorisée) n’est pas mince et ce n’est pas à la nostalgie pour les fins de soirées alcoolisées ou les longues attentes devant les salles de concert que nous invite l’auteur.

Comme le livre ambitionne de toucher un large public, un petit point historique sur le genre débute le propos. Le lecteur moyen de H. Rosa n’est, dans l’esprit de l’auteur et de l’éditeur, pas trop versé dans ce genre musical … Il n’y a dans ce chapitre, pas si mal fait, de révélations renversantes pour celui a déjà porté un intérêt aux musiques amplifiées nées du rock à la fin des années 1960. Le second chapitre a une visée plus sociologique en s’intéressant aux auditeurs de heavy metal (à prendre, comme c’est le cas aussi dans ce livre et avec beaucoup d’à-propos, au sens très large). La parenté avec l’auditeur de musique classique est évidemment soulignée (p. 43), parenté qui va jusqu’à la conception passionnelle de la musique. Il y a là une conception centrale, une place à part accordée à la musique et à l’œuvre, qui va à l’encontre d’une culture de playlist (p. 47).

Le chapitre suivant veut explorer la place du heavy metal dans la vie de ses auditeurs et c’est là que rentrent dans le jeu les conceptions philosophiques de l’auteur. Sa thèse est que le metal est un point d’ancrage pour le fan dans un monde post-moderne fait de changements. Mais il n’y a pas immuabilité, il y a codéveloppement des groupes et des auditeurs (p. 66). Musique corporelle par essence, le concert et la rencontre entre artiste et fan y prend une très grande place, comme toute littérature afférente.

L’auteur passe ensuite à l’effet de la musique sur l’auditeur dans un quatrième chapitre, en partant d’une base phénoménologique pour arriver sur le constat de la superficialité et en même du plus terrible sérieux, en même temps, du metal. Le tout débouche sur un cinquième chapitre qui introduit le concept de résonance, déclinée en quatre éléments (p. 95), mais H. Rosa insiste surtout sur l’indisponibilité de la résonance : on ne pleure pas à tous les coups lors d’un solo d’anthologie.

L’auteur passe ensuite à la présentation épiphanique que l’on peut faire des débuts et des fins de concerts puis revient sur le sérieux du metal dans le septième chapitre. H. Rosa y détaille aussi l’héritage romantique du metal, esthétisation de la réponse aux Lumières (p. 61), avec qui il partage aussi un imaginaire (la fantasy, les anciens dieux etc.). H. Rosa finit tout de même ce chapitre avec T. Adorno et M. Horkheimer (p. 172). La conclusion du livre poursuit sur la lancée de l’Ecole de Francfort : comment le metal a triomphé de l’industrie musicale.

Il y a tout de même un petit côté « Monsieur le Professeur nous raconte sa jeunesse », qui en plus ne se cantonne pas à la jeunesse. Mais c’est assumé et la partie musique ne verse pas dans la pédanterie, à la recherche de références obscures. Le glossaire final est un plus, les notes de bas de page sont assez peu nombreuses, rendant ce livre d’un accès plutôt aisé mais permettant tout de même des découvertes. Par contre, notre sensation est qu’il n’est pas superbement bien écrit, pour tout dire assez plat. Nous n’avons pas pu comparer avec la version originale allemande, donc nous ne pourrons pas incriminer la traduction, même si certains passages nous ont fait douter de la précision de leur restitution (la veste à patch absente de la p. 128), ou encore au vu de ce que nous savons de l’auteur (à la p. 11, sur la religion dans l’environnement familial de l’auteur). Au niveau de la théorie, difficile de se faire une idée précise de la validité de son application au domaine musical et plus précisément du metal, principalement parce qu’il nous manque la version nue, de base. Mais l’approche ne s’est pas disqualifiée d’elle-même, aussi la porte reste ouverte à un approfondissement. Mais les rapprochements entre le métal et la religion et surtout son attrait pour la question des fins dernières sont des éléments qui nous resterons longtemps à l’esprit.

(le concert de metal, le dernier refuge du chant collectif p. 148 …7)

Un été avec Machiavel

Recueil de pastilles radiophoniques sur Nicolas Machiavel par Patrick Boucheron.

Un été à l’ombre.

Patrick Boucheron a fortement accru sa renommée à l’été 2024 en ayant participé à la conception de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Pour les historiens, et plus particulièrement les médiévistes, l’auteur était déjà bien connu pour ses travaux sur le Moyen-Age tardif italien. C’est dans ce thème que nous restons avec le recueil des textes des émissions radiophoniques diffusées à l’été 2016 sur France Inter.

Les trente chapitres sont sans surprise dans leur agencement, entre biographie et détail de l’œuvre écrite dudit Machiavel, entre une vie au service de la Florence républicaine post-savonarolienne, en exil puis de retour pour un court temps aux affaires, et les livres dont il prend le goût dans la maison de son père, un docteur en droit opposé aux Médicis. Certes il y a Dante, mais surtout il y a Tite-Live et Lucrèce.

De Tite-Live il fera un commentaire de la première décade et certains historiens modernes se plaisent à croire que Lucrèce et sa poésie matérialiste ont guidé la vie d’adulte de Machiavel (p. 26). La poésie et le théâtre de Machiavel ne sont pas oubliés, mais il est évident que Le Prince mobilise à lui seul quelques lignes dans ce livre, et pas uniquement sur la question de son public cible.

Doté d’un indéniable talent littéraire (dont il faut tout de même faire attention à ne pas en abuser), P. Boucheron livre un petit ouvrage qui se lit avec envie où le rôle de passeur de notre philosophe florentin est particulièrement mis en relief (l’épilogue et le guide de lecture en fin), entre auteurs latins et exilés italiens du XIXe siècle.

Une courte, informative et agréable expérience.

(au XVIIe siècle il arrive que l’on feigne de citer Tacite pour citer le Machiavel mis à l’index p. 123 … 7,5)

Du héros à la victime

La métamorphose contemporaine du sacré
Essai d’histoire des mentalités de François Azouvi.

Moins sec que la couverture.

Dans l’ordre de préséance des médailles pouvant être conférées par les autorités françaises, la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme (créée en 2016 suite à la vague d’attentats de 2015) est placée avant la Croix de Guerre et la Valeur Militaire. Elle n’a pas pour objet de récompenser des services rendus. Cette anomalie, puisque les autres médailles sont censées récompenser des actes méritoires (y compris la médaille des blessés de guerre), est l’un des symptômes les plus visibles d’un changement anthropologique majeur en Occident : c’est l’effacement du héros au profit de la victime comme idéal commun. Ce changement est ici analysé par F. Azouvi, dans une sorte de conclusion à ses deux autres ouvrages déjà chroniqués dans ces lignes (sur la fausse redécouverte de Vichy et le silence qui n’a jamais existé sur l’Holocauste).

L’ouvrage débute avec la Première Guerre Mondiale et ses derniers grands feux de l’héroïsme. Mais les coûts humains ont été si hauts que naissent les premières interrogations sitôt la victoire fêtée. La question est débattue mais l’opinion générale continue de voir le sacrifice, le martyr pour la Nation, plutôt que ce qui aurait pu être une pure contrainte, avec à ce moment-là, des victimes. Mais la poutre bouge, avec comme signe l’émergence d’un pacifisme parfois radical dans l’Entre-Deux-Guerres, y compris devant l’inéluctable avancée du nazisme revanchard. La Résistance extérieure et intérieure renouvelle la figure du héros, avec parfois une mystique qui lui est propre, piochant aussi dans le registre du martyr, ce héros teinté de religion. Le nouveau statut fait des envieux : déportés raciaux et STO cherchent aussi, avec des succès contrastés, à être élevés au rang de héros. Mais 1945 voit aussi resurgir la critique. En premier lieu, celle des anciens maréchalistes, puis plus tardivement, ceux qui réfléchissent sur l’Holocauste et qui se demande pourquoi, au nom de quoi, tant de Juifs sont morts, si ce n’est ni pour la Nation, ni pour la Sanctification du Nom (ce qui était traditionnellement la justification après un pogrom). Si les déportés raciaux ont été déportés sans raison, alors ils sont pures victimes (E. Wiesel, p. 100).

Et c’est cette acception qui prend l’ascendant dans les années 1960 et 1970 en ce qui concerne les victimes des camps qui deviennent des « victimes privilégiées ». Et c’est aussi là qu’entre en jeu la concurrence (même si le Révolution tente encore de freiner les choses). Il est d’autres groupes qui se sentent, à tort ou à raison, les victimes de l’Histoire (ou leurs descendants ou leurs représentants) et qui développent un discours reprenant des termes qui en 1945 étaient ceux de l’Holocauste seul. La concurrence des mémoires s’étend ensuite à la concurrence des droits, surtout si ceux-ci redeviennent naturels (les Droits de l’Homme ont dépassé les peuples).

On passe ainsi du héros fait pour la société à la victime taillée pour les individus (aux droits en expansion). Mais en plus de cela, la fin de la religion comme structure sociale en Occident (même J.-P. Sartre se disait « nous sommes catholiques » dans les années 50) aurait fait selon l’auteur de la victime un nouveau sacré. Achevant sa démonstration par un catalogue restreint de victimes, F. Azouvi ne perçoit pas de retournement de tendance, même avec l’émergence de nouvelles formes religieuses. La structure n’est plus …

Ouvrage de taille raisonnable avec ses 220 pages de texte, le style enlevé de F. Azouvi, parfois à la limite de l’oralité, amène un propos très structuré rendant bien une méthodologie éprouvée et prenant ses racines dans les écrits publics comme dans une production culturelle plus que maîtrisée. Si c’est très centré sur la France (où il y a déjà beaucoup à faire), le cheminement et les conclusions que dressent F. Azouvi sont évidemment applicables à l’Europe et plus largement au monde occidental. La bascule Vietnam/Guerre des Six Jours/Biafra est particulièrement lumineuse, tout comme la démonstration de la fin nécessaire du cadre réflexif « oppression/Révolution » pour prendre en compte les victimes de viols (p. 114). Il n’y a par contre pas de grade de maréchal (p. 68) …

Finement historique et subtilement philosophique.

(il faut renoncer à Hegel pour accueillir la victime p. 149 … 8)

Penser la Révolution française

Essai historique et historiographique sur la Grande Révolution de François Furet.

Les vérités alternatives, déjà.

Juste après la Seconde Guerre Mondiale, la révolution de 1789 est la référence la plus utilisée dans le débat public en France au XXIe siècle. Est-il beaucoup d’autres pays où un homme politique du XVIIIe siècle est encore un modèle ? En France c’est pourtant le cas avec Robespierre. F. Furet est des modernistes qui ont animé le débat historique dans la seconde moitié du XXe siècle sur cette (courte) période. Il détonne dans le paysage historiographique parce que sans être anti-révolutionnaire, il n’est pas pour autant de la veine communiste (courant dominant à l’Université après-guerre). Le communisme, il a rompu avec lui en 1959 et donc est une cible toute désignée pour des chercheurs comme A. Soboul et ses épigones auxquels il conteste l’idée d’une révolution bolchevique déjà programmée dans les évènements se déroulant entre 1789 et 1793.

Le livre est composée de quatre parties, à rebours de la chronologie. La première partie est une synthèse sur l’historiographie de la Révolution de 1789. F. Furet y considère 1789 du point de vue d’un mythe des origines, dont l’histoire qui en est faite a pour but de maintenir chez beaucoup d’auteurs l’unité et la pureté (le texte date de 1977), mais il consacre aussi de nombreuses pages aux combats de la fin du XIXe siècle entre républicains et royalistes, attaque les marxistes en démontrant la pluralité de vues du même Marx sur la Révolution et détaille la place singulière qu’occupe Tocqueville et son ouvrage L’Ancien Régime et la Révolution en tant que premier intellectuel a avoir pensé la continuité entre monarchie et république. Autre jalon historiographique d’importance pour l’auteur, l’archiviste Augustin Cochin veut lui comprendre le jacobinisme, mais sans s’en réclamer. Au début du XXe siècle, et plus encore après la Première Guerre Mondiale (à laquelle il n’a pas survécu), c’est s’attirer beaucoup de critiques. A. Cochin a aussi étudié les cahiers de doléances du début de l’année 1789, conduisant à casser le grand mouvement téléologique de la Révolution (et qui nous semble encore enseigné aujourd’hui …).

Pour F. Furet, et c’est l’objet du quatrième chapitre de la synthèse, le fait décisif permettant le Révolution est la vacance du pouvoir qu’il fait remonter à 1787. Les bureaux de Versailles n’ont plus les choses en main, les classes dirigeantes sont divisées (Assemblée des Notables), et pour couronner le tout, des élections ont lieu pour les Etats Généraux en lieu et places des traditionnelles désignations au sein des différents groupes considérés. De tout ceci ne sort pas un pouvoir bureaucratique mais celui du verbe, lui même en proie au soupçon. Le complotisme nourrit cette période saturée de politique, conduisant à des vagues d’épuration au sein des Assemblées (jusqu’à la Terreur) et ceux qui pensent arrêter la Révolution (à leur profit en général) sont successivement balayés. Ce qui amène l’auteur au jacobinisme et à Robespierre, aux oligarchies militantes (p. 122) et à la disparition progressive du peuple des décisions politiques qui aboutit à Thermidor. Ici s’achève pour F. Furet la révolution, quand la légalité remplace la légitimité.

Dans la seconde partie du livre sont rassemblés trois articles qui à partir du début des années 1970 ont conduit à la rédaction de la synthèse. Le premier de ces articles est une réponse à la critique soboulienne qui a été fait du manuel co-écrit avec D. Richet et paru en 1965-1966. C’est l’occasion, dans un style assez offensif et jubilatoire, de retourner la pareille. L’auteur y discute de méthodologie mais combat aussi sur le plan des faits : existe-t-il encore, par exemple, une féodalité en 1789 ? Peut-on parler d’aristocratie ou de classes dominantes ? Dans un second article, F. Furet discute en profondeur de la vision de Tocqueville développée dans son livre paru en 1856 sur l’Ancien Régime. La différence entre aristocratie et noblesse est justement déjà un sujet traité par l’auteur normand. Enfin un troisième et dernier article, faisant monter l’ensemble du livre à 310 pages, est consacré à Augustin Cochin, archiviste et historien, que l’environnement familial bourgeois n’a pas préparé à devenir un théoricien du jacobinisme. F. Furet décrit les influences de A. Cochin (Durkheim), son cheminement et les difficultés qu’il rencontre. Il discute ensuite les idées de A. Cochin sur les « sociétés de pensée » qui donneront naissance aux clubs jacobins et comment ceux-ci vont se figurer être le porte-voix du Peuple où l’opinion devient action (p. 291).

Ce livre est d’un format intéressant, avec finalement des redites assez peu nombreuses dans ce cheminement intellectuel sur plusieurs années. Au niveau des idées, au-delà d’une présentation impeccable des faits, on sent une affinité avec le courant que représente aujourd’hui M. Gauchet, dans la recherche de l’Un par les révolutionnaires à la suite du roi ou sur la prise de conscience que l’Homme peut agir sur le monde (p. 44). La description de la paralysie et de l’aventurisme au sommet de l’État est remarquable (p. 172-174, l’absolutisme détruisant la société à ordres), tout comme la perpétuelle épuration des révolutionnaires nourrie au complotisme le plus effréné, jusqu’à la séparation de la société et de la politique qu’a été Thermidor (p. 119). Il faut aussi sortir du lot la description des trois types de noblesses qui auraient pu se former au XVIIIe siècle (anglaise, prussienne et polonaise, p. 179) mais surtout que la révolution a peut-être déjà eu lieu en 1787, avec la prise de pouvoirs des « patriotes » dans les sociétés de pensée (p. 287-295). La politique, élevée au rang de religion, n’encourage pas au compromis, à l’intérieur comme à l’extérieur et l’auteur est clairement un partisan de la guerre comme conséquence de la radicalisation que l’inverse.

Il va sans dire qu’une connaissance superficielle de la période n’aide pas beaucoup à la lecture de ce livre, mais le plan où ce situe l’analyse est assez élevée, une connaissance au jour le jour dans les moindres recoins idéologiques n’est pas requise. Toujours intéressant, parfois jouissif et le plus souvent agréable à lire, un bon appel à remise à niveau !

(au XVIIIe siècle triomphe l’idée des libertés germaniques comme fondement de la France contre l’héritage romano-byzantin p. 61 … 8)

L’avènement de la démocratie II : La crise du libéralisme 1880-1914

Essai de philosophie et d’histoire politique de Marcel Gauchet.

Les nuages s’amoncèlent.

Il faut qu’il y ait quelque chose de pourri au royaume du libre-échange pour que les marchands en soient arrivés à confier le soin de leur prospérité à la soldatesque. p. 265

Gros changement de rythme avec le second tome de la série. Si le premier volume considérait quatre siècles d’évolution, celui-ci réduit son éclairage à une trentaine d’années, à cheval sur le XIXe et le XXe siècle (ce qui est plutôt la fin du « long XIXe siècle » qui avait démarré en 1789). Après plusieurs épisodes révolutionnaires en Europe et aux Amériques, le libéralisme s’est imposé dans de nombreux Etats européens au milieu du XIXe siècle. Malgré ses succès politiques et économiques, il est lui aussi atteint par la crise dans un contexte d’interconnexion au niveau mondial jamais égalé avant que la Première Guerre Mondiale ne vienne tout remettre en question. C’est ce qu’analyse M. Gauchet dans ce livre de 370 pages à la très grande densité.

L’auteur ouvre le bal avec F. Nietzsche, le destructeur d’idoles. Ses écrits sont ici analysés sous l’angle de la clairvoyance de celui qui dès les années 1870 voit arriver la crise des années 1900 et qui parmi les premiers pousse la Religion de l’Histoire sur la voie de la création d’un dépassement voulu de l’Homme (le Surhomme, détaché du libéralisme et du socialisme trop chrétiens p. 47). Le second chapitre continue la progression chronologique avec les causes et les effets de l’émergence de la social-démocratie. La libéralisme, de part son individualisation, engendre la création de nouveaux groupements (un parti ouvrier, des syndicats) qui ont pour but de rétablir un équilibre des forces parce que le libéralisme ne peut assurer l’égalité de tous. La société se détache de l’État grâce au libéralisme, condition d’un marché libre (p. 102). Progressivement, pour M. Gauchet, on passe de l’Ordre à l’Organisation. Le chapitre suivant revient sur la question du devenir, très présent dans le premier tome. La crise du progrès vient en partie de la prise de conscience que la société moderne entraîne la mort du passé vivant (autrement dit la tradition, p. 135). Parallèlement naît la prévision dont H.G. Wells est la figure la plus brillante, tant pour ses écrits de fiction que ses essais (p. 151-153).

La quatrième chapitre quitte les œuvres de l’esprit pour explorer en profondeur la trahison des parlements. Qui est représenté par les représentants ? Les candidats se professionnalisent, mais les unités de vues ne sont pas évidentes dans une société parcourues par les regroupements divers (sans contrôle, dilution du pouvoir, intérêt général introuvable, absence ressentie de limites aux préoccupations de l’État, p. 183-195). De solution, le parlement comme mode de gouvernement passe à problème. A cela il faut ajouter l’essor de l’administration conséquence de la prise en compte des nouveaux besoins de la société et de la mondialisation qui prend la forme d’impérialisme ayant pour but d’approcher l’égalité interne au prix des inégalités à l’extérieur (sixième chapitre). Mais c’est aussi une sorte de poursuite de l’universel … Le dernier chapitre enfin est consacré à la résurgence du droit naturel avec la naissance du concept de Droits de l’Homme qui va de paire avec la prise en compte non plus seulement du père de famille mais des femmes et des enfants (p. 344). L’ouvrage s’achève sur une conclusion récapitulant les trois crises du libéralisme de la fin du XIXe siècle, suivie des notes.

Avec un livre d’une telle densité, le train ne repasse pas. Pas de circonvolutions, pas de temps à perdre, M. Gauchet embarque le lecteur dans une marche forcée à travers les crises du libéralisme, qui est aussi un temps de changements profonds des modes de vie. Si grâce au chemin de fer et au télégraphe l’État peut atteindre chaque citoyen en France à la fin du XIXe siècle, les changements technologiques marquent aussi l’irrémédiabilité du passé : les partis monarchistes, si puissants encore en 1871, disparaissent entre 1885 et la fin des années 1890 (p. 141). Tout comme l’anarchisme, vaincu par l’apparition progressive d’un Etat protecteur des individus (l’association de individus libres ne pouvant seul faire naître une société p. 351). L’auteur, toujours pertinent, se dépasse quand il aborde le terrain de l’impérialisme. Le marxisme devra beaucoup de son succès au XXe siècle à l’anti-impérialisme (p. 268).

Livre exigeant, mais qui sait rendre l’investissement que l’on peut y mettre.

(il n’y a plus d’empire, parce qu’il n’y a plus de lieu pour la barbarie p. 282-286 … 7,5)

Dictionnaire utopique de la science-fiction

Dictionnaire de l’utopie en science-fiction par Ugo Bellagamba.

Nulle part ailleurs sera-t-on mieux !

Le juriste est parfois rêveur. Certains spécimens ne se contentent pas de discourir sur les modes d’occupation de l’espace public chez les Romains, ils se mettent à rêver de mondes où les gens ne cherchent pas à contourner les lois et donc sont contents en tous points de leur gouvernement, c’est à dire se dotent d’institutions parfaites qui sont donc, comme telles, acceptées. Des utopies donc, car de tels lieux ne peuvent exister (particulièrement chez les Latins ?). U. Bellagamba est justement historien du droit, il était donc tout indiqué, puisque lui-même aussi auteur de SF, pour écrire un tel dictionnaire.

Comme chaque dictionnaire, il est structuré en entrées, une fois passé l’introduction. Mais ici pas question ni d’œuvres ni d’auteurs, l’approche se fait par concepts généraux qui peuvent apparaître dans des œuvres de science-fiction à caractère utopique (dans une conception assez large). Ainsi l’Age d’or ouvre-t-il le bal en montrant le renversement qui s’opère. Si chez les poètes arcadiens (mais avant tout chez Hésiode), il est conjugué au passé, dans la SF, il est au futur, la destination. Mais il est aussi une période de la SF étatsunienne, celle des années 1930 et 1940 avec sa diffusion dans des magazines aux coûts modiques.

Les entrées, à chaque fois grosses de plusieurs pages, ne se contentent pas de quelques phrases abruptes mais laissent de la place à la polysémie. Le lecteur pourra ainsi naviguer, sans évidemment être contraint par un ordre de lecture mais étant renvoyé à d’autres entrées par des mots en gras, entre des concepts tels que Architecture, Cyberpunk, Mars, Gouvernements, Machines, Justice, Codes, Uchronies, Solarpunk ou Convention.

L’auteur est historien du droit, cela se sent à beaucoup d’endroits, mais sa spécialité ne va pas jusqu’à lui éviter de dommageables erreurs, à notre sens, sur d’autres questions historiques. Le plan hippodaméen n’est de loin pas la norme dans la cité antique gréco-romaine (p. 33), la vision de la femme médiévale présentée dans ce dictionnaire est bien trop tributaire du XIXe siècle et laisser penser que le despotisme éclairé mène directement au génocide est un peu simpliste (p. 84). Mais ces quelques imprécisions sont rattrapées par les connaissances littéraires très étendues, non seulement des textes, mais aussi de leurs analyses (que nous ne reprendrons pas toutes, comme avec Paul Atréides p. 178). Le lien entre paléontologie (p. 164-168, avec ici aussi des imprécisions) et SF, nées au même moment et partageant des auteurs, est étonnant. U. Bellagamba est aussi très convaincant sur le Nautilus du Capitaine Némo comme premier vaisseau-monde de la SF (p. 215-216). Le rappel de quelques idées d’architecture utopique des années 1980 (Aqualab de J. Rougerie) nous a aussi fait un grand bien.

Un livre avec de nombreuses bonnes idées (de lecture évidemment!) bien amenées, beaucoup éveillant la curiosité et certaines conduisant à un approfondissement, mais plombé quelque peu par une relecture déficiente.

(le roman historique, une uchronie qui ne s’assume pas p. 210 …7)

Introduction à la stratégie

Traité de stratégie par le général André Beaufre.

Il y a des intangibles.

On enterra l’idole sans s’apercevoir que les reproches qu’on lui adressait provenaient de ce qu’elle avait déjà été trahie. p. 24

La stratégie est un domaine où l’on aime bien, à intervalles réguliers, réinventer le fil à couper le beurre. On reprend de vieux concepts, un peu de marketing de soi et voilà comment relancer une carrière. Avec A. Beaufre, rien de tout cela. Tout d’abord, il fait partie de la toute première vague de théoriciens du fait nucléaire en France. Ensuite, il spécifie expressément ne rien inventer et ne surtout pas dégager de « lois stratégiques » et souhaite le développement d’une pensée stratégique. Praticien, il a vu à quoi ce que l’absence de réflexion stratégique peut conduire : il est au Grand Quartier Général en 1939, sert en Indochine, commande lors de l’opération de Suez et finit sa carrière à l’OTAN. Mis en retraite en 1962, il commence son œuvre théorique.

Le livre se découpe en quatre parties. La première présente la stratégie, avec ses buts et moyens, ses subdivisions et ses principes. La seconde partie s’intéresse à la stratégie classique, celle des opérations terrestres (lien bataille / théâtre). La partie suivante est celle de la stratégie atomique, une invention qui renouvelle totalement le champ. Les modalités sont détaillées (destruction préventive des armes, interception, protection physique et menaces de représailles), conduisant à la dissuasion et aux dissuasions complémentaires (l’arme atomique ne remplace pas les armées). L’auteur ajoute un petit historique de la stratégie atomique, entre le monopole étatsunien de 1945 et l’avance soviétique en matière de missile intercontinentaux qui est résorbée au début de la décennie 1960.

Enfin la dernière partie est celle de la stratégie indirecte et ses différents types de manœuvre, notamment dans le cas de la guerre révolutionnaire (on vise la lassitude de l’adversaire) ou de la manœuvre de l’artichaut (action brusquée devant déboucher en 48h sur le fait accompli, avant de recommencer quelques temps plus tard ). Quelques idées pour parer ses manœuvres complètent ce livre de 180 pages de texte, avant une note finale assez anti-hégelienne promouvant la prééminence des idées.

C’est court, concis et bien construit. Malgré l’expérience personnelle et tout ce qu’il a pu apprendre, le livre ne va pas très profondément dans les exemples. Au contraire, on est le plus souvent dans des allusions et des demi-mots (p. 122 par exemple). Fraîchement retraité, A. Beaufre n’a, semble-t-il, pas forcément envie de se fâcher avec d’anciens collègues ou de mettre en difficulté le gouvernement français. Il en sort quelques chose d’assez intemporel, qui réussit pleinement à illustrer l’idée de réflexion plus que de dégagement de règles immuables. Cette intemporalité s’efface un peu quand A. Beaufre déclare plusieurs fois sa foi dans les avancées futures de la sociologie (p. 71). Il pourrait avoir été déçu quelques années plus tard … De même « la cohérence des totalitarismes » (p. 23) est à interroger, mais il est dans le vrai quand il dit (en 1963 donc, p. 152) que l’URSS est le dernier empire colonial existant. Tout rapprochement avec une situation autre … A part il faut mettre la stratégie atomique, qui sera explorée avec bien plus de profondeur dans d’autres œuvres du général, mais dont une maxime reste : avec l’arme atomique , c’est la mort de la grande guerre et de la vraie paix (p. 143).

(sur la « guerre hybride », tout est déjà là en 1963 … 7,5)