The Road Not Taken

Early Arab-Israeli Negotiations
Essai d’histoire diplomatique d’Itamar Rabinovich.

Une petite carte et beaucoup trop de noms à mettre dessus.

La première guerre israélo-arabe, celle qui va de 1947 à 1949 avec en son milieu la déclaration d’indépendance israélienne, s’achève par une victoire israélienne. Les armées égyptiennes, transjordaniennes, syriennes et irakiennes sont mises en échec et des armistices sont conclus. Le nouvel Etat est le seul constitué sur la partie occidentale de la Palestine Mandataire et il a pris possession de territoires lui permettant de jouir d’une continuité territoriale, même si certaines parties sont peu vastes et difficilement défendables. Si la Mer Rouge est atteinte au sud du Negev à Eilat, Jérusalem n’est que très partiellement sous contrôle israélien et la Vieille Ville ne l’est pas du tout, comme la Judée-Samarie. Les différentes parties en présence se posent alors la question de la pérennisation de l’état de guerre (les armistices conclus à Rhodes) ou de l’établissement consenti d’une nouvelle normalité consacrée par un traité de paix. Les puissances extérieures seraient favorables à un règlement global sanctionné par l’ONU, mais les adversaires prennent contact les uns avec le autres en attendant la réunion de Lausanne, au travers de canaux de communication qui pour certains existaient déjà dans les années 1930. Peut-être y-a-t-il moyen de trouver un meilleur arrangement en agissant plus tôt et de faire accepter sa vision du compromis au dépend d’autres …

Laissant de côté les Irakiens qui ne sont pas en contact direct avec les forces israéliennes, I. Rabinovich bénéficie de l’ouverture des archives israéliennes et occidentales dans les années 1980 (l’aspect majoritairement partiel des sources n’est évidemment pas nié par l’auteur) pour détailler les contacts, les échanges de vues et les débuts de négociations entre Israël et les pays arabes limitrophes. La première partie est consacrée aux discussions avec la partie syrienne, intéressée par des changements de frontières du côté du lac de Tibériade mais qui n’est pas hostile à accueillir des centaines de milliers de réfugiés arabes. Mais les soubresauts de la politique intérieure syrienne, dont les coups d’Etat à peu d’intervalles ont des répercussions sur la politique extérieure, empêchent cet arrangement : Housni Al-Zaim, premier militaire à prendre le pouvoir au Moyen-Orient, ne reste à la tête de la Syrie que quelques mois en 1949.

La situation est différente en Transjordanie, royaume aux mains de la dynastie hachémite. Le roi Abdallah connaît les dirigeants du Yichouv depuis de nombreuses années (p. 45-46) mais il est aussi guidé par une politique dynastique visant à la constitution d’une Grande Syrie et à chasser les Saoud d’Arabie. Si le roi veut par traité la reconnaissance de l’occupation jordanienne de Jérusalem et de la Judée-Samarie (en plus d’un port sur la Méditerranée et sa voie d’accès), il est en décalage avec les vues de son gouvernement, plus aligné sur les positions de la Ligue Arabe. Les Israéliens pensant avoir à faire avec un potentat absolument omnipotent en sont pour leurs frais (p. 133). Mais de l’autre côté, la Cisjordanie, de facto intégrée au royaume, n’est pas qu’une marche pour avancer en Syrie, elle fait entrer dans le jeu politique jordanien plus de Palestiniens encore (ils sont déjà nombreux au début des années 1940) et rajoute de l’instabilité (p. 150). Le prix de la paix est finalement trop élevé pour toutes les parties …

Dernière partie et dernier pays considéré, l’Egypte. C’est clairement la plus grande puissance régionale et de loin la plus peuplée. Pendant la guerre, elle a pu s’emparer de Gaza, mais elle aussi a de grandes difficultés à définir une politique, partagée entre sa volonté d’hégémonie et donc de consensus au sein de la Ligue Arabe et celle de ne pas s’engager trop dans ce conflit, finalement lointain et distrayant le royaume dans son conflit avec le Royaume-Uni (et ses problèmes internes, notamment socialistes et islamistes). Gaza n’est par exemple jamais rattachée au royaume, juste administrée. L’Egypte souhaiterait le Negev, surtout pour qu’aucune base britannique ne puisse s’y installer (sous couvert du traité avec la Jordanie et devant participer à la défense de la région contre l’URSS et proche de Suez). Au moment du coup d’État de 1952 qui porte Nasser au pouvoir par la suite, les discussions avaient déjà été abandonnées et les termes de l’armistice continuent de régir les relations israélo-égyptiennes, à la satisfaction de tous, et laissant les acteurs privés libres de leurs mouvements. Et la Palestiniens dans tout cela ? Pour tous les pays arabes les Palestiniens n’existent pas et les territoires qui auraient été les leurs sont des proies pour leurs voisins. Ni l’Egypte ni la Jordanie ne veulent entendre parler d’une Palestine (p. 191). Les réfugiés le restent non parce que les gouvernements le souhaitent absolument mais parce que les opinions publiques sont bien plus en faveur de la guerre que ne le sont les gouvernants. Si Israël dit accepter un retour (dans le cadre de concessions pour un accord de paix), c’est surtout pour donner des gages aux Etats-Unis, en pointe sur le retour des populations. Israël, qui souhaitait la paix pour pouvoir favoriser l’immigration et l’intégrer, obtient une paix armée et si les gouvernements arabes pensent au « match retour », celui-ci n’a lieu qu’en 1967. Chaque acteur a alors mis à profit les vingt ans entre les deux conflits pour se renforcer et le conflit de 1967 n’accouche pas d’un résultat aussi équilibré qu’en 1949.

Cet ouvrage est l’œuvre d’un praticien. I. Rabinovich a dirigé les négociations de paix avec la Syrie pour la partie israélienne au début des années 1990 avant d’être ambassadeur aux Etats-Unis, le tout en parallèle d’une carrière universitaire. Il sait l’avantage de connaître ses interlocuteurs (ce qui manque au début des années 50, p. 177). Aurait-il pu écrire un livre différent 35 ans après la publication ? C’est assez peu probable, puisque les sources du côté arabes ne semblent pas aujourd’hui plus accessibles qu’à la fin des années 1980. Avec le matériel à disposition mais aussi en se plaçant dans le débat historiographique israélien (qui n’a pas attendu le XXIe siècle pour voir apparaître des analyses très critiques de la politique israélienne, p. 9), l’auteur peut tout de même décrire les différentes étapes des négociations, alors qu’au tout début des années 50 le gouvernement israélien croit tout a fait possible une paix prochaine avec ses voisins, y compris au prix de quelques concessions territoriales mineures. Si les pays arabes ne sont pas unis, les différents groupes participants aux décisions du gouvernement israélien ne sont pas non plus tous sur la même longueur d’onde, le Ministère des Affaires Etrangères étant parfois le dernier au courant de ce qui se discute (p. 36-42).

Les notes sont assez peu nombreuses, la bibliographie plutôt courte et une petite carte sur la situation des forces sur le terrain en 1949 avec les différentes propositions d’accords n’aurait pas été de refus. Néanmoins, et malgré la sécheresse difficilement évitable de ce genre de récit, la lecture est assez aisée sans devoir être préalablement un spécialiste du sujet. Si les positions britanniques et étatsuniennes sont expliquées et commentées, il est peu de choses sur la politique française qui pourtant gagne en influence dans les années 1950, au point d’organiser conjointement l’opération sur Suez en 1956. Mais là encore, les sources …

Il est des situations qui conviennent à tout le monde. Enfin, ceux qui ont un pays.

(Abdallah et Ben Gourion s’écrivaient en turc … 7,5)

La Grande Illusion

Comment la France a perdu la paix 1914-1920
Essai d’histoire diplomatique de Georges-Henri Soutou.

Presque aucun gagnant.

La crise européenne de juillet 1914 ne prend pas fin comme ses devancières du Coup d’Agadir (en 1911) ou des guerres balkaniques des années 1912-1913. Les conseils de prudence ou de modération dans les deux grandes alliances du continent (Triplice et Triple Entente) au cours de ces crises se sont transformés en soutiens, par peur que la retenue mène à la dissolution de l’alliance et à un isolement dangereux. Et dans la situation où le premier pays qui arrive à générer des forces par la mobilisation et à les acheminer le plus rapidement à ses frontières acquiert un avantage tactique déterminant, l’atermoiement est un danger bien trop grand.

En juillet 1914, la Serbie repousse l’ultimatum austro-hongrois (plus précisément le seul point attentatoire sa souveraineté) et la Russie fait monter la pression en faveur des Serbes. La France ayant besoin de la Russie pour occuper l’Allemagne à l’Est, elle s’oppose au mieux mollement aux initiatives russes. Schéma identique en Allemagne en soutien de la double monarchie. Les troisièmes membres (Royaume-Uni et Italie) des deux alliances sont plus réservés. Les Britanniques ne prennent définitivement position qu’avec l’invasion de la Belgique neutre par l’Allemagne et l’Italie négocie son changement de camp en 1915.

Le Concert des Nations du Congrès de Vienne n’existe plus et la logique d’alliance née de la guerre industrielle prend le pas, mais ce ralliement de l’Italie à la Triple Entente, comme l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, démontre que la diplomatie reste un levier même après le début des combats.

Se plaçant du côté français, le livre analyse les aspects diplomatiques de la Première Guerre Mondiale jusqu’en 1920 en débutant avec l’état des lieux des années 1910, entre des objectifs d’encerclement de l’Allemagne (l’opinion majoritaire dans les cercles gouvernementaux français) et des tentatives de rapprochement avec l’ancien ennemi. La question de la Belgique, cruciale en cas de guerre, est aussi débattue. L’été 1914 est un chapitre en soit entre chèque en blanc français aux Russes (p. 56), la mobilisation secrète en Russie et les regrets ensuite. Le chapitre suivant décrit les relations aux pays neutres qui prennent en importance une fois acté que la guerre prendra plus que quelques mois, mais aussi à la coordination nécessaire entre Alliés, notamment en ce qui concerne les buts de guerre (progressivement élaborés jusqu’en février 1917, et ce n’est pas toujours le ministre qui décide p. 126). Ces mêmes buts de guerre sont ensuite détaillés : la question de l’unité allemande, les nationalités à libérer (mais sans Anschluss p. 324!), un nouveau système international et les buts de guerre économiques. En 1917 prennent aussi place des négociations secrètes dans un contexte de guerre sous-marine et de révolution en Russie, passant souvent par la Suisse, mais qui n’aboutissent pas (sixième chapitre).

Vient ensuite 1918 et les avancées alliées vont réactualiser la question des nationalités (pas toujours en suivant les principes wilsoniens). Les armistices ne sont pas de simples pauses dans les combats mais engagent déjà l’avenir. Hélas les traités de paix de 1919 et 1920 ne concrétiseront de loin pas tous les objectifs français. La rive gauche du Rhin n’est pas sous domination française, pas plus que la Belgique et ni la Sarre ni le Luxembourg ne sont rattachés à la République. En Europe centrale, Paris réussit néanmoins à enserrer l’Allemagne dans un réseau d’alliés aptes en théorie à se défendre (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie et Pologne, mais qui ont aussi leurs frontières historiques p. 360 comme sources de tensions). Mais surtout, devant les réticences des Alliés à aider économiquement à la reconstruction de la France et à garantir sa sécurité (les Etats-Unis ne ratifient pas le Traité de Versailles, p. 337-338), il faut penser à devoir revoir l’Allemagne comme un partenaire économique, pas forcément majeur mais néanmoins utile (sans parler du danger communiste). En fin de compte, le Concert des Nations de 1815 est revenu mais dans une forme beaucoup plus faible (pas de négociations avec les vaincus, wilsonisme déstabilisant mais un Traité de Versailles très dynamique dans ses effets). Les millions de morts de la guerre vont grandement peser sur les deux décennies qui suivent. La démocratie libérale qui était sensé avoir gagné en 1918 allait prendre de plein fouet la crise de 1929.

L’auteur ne se cache pas longtemps : il prend le contre-pied de ce que J. Keegan a pu faire. On ne sera pas ici au ras des tranchées ou dans ce que renifle le fantassin mais au niveau où les choses se décident. Le taxi de V. Zelensky a son importance, surtout qu’il ne l’a pas pris. Les chapitres sont assez autonomes, avec quelques rappels, dont certains sont même des reproductions à l’identique de paragraphes entiers. Sont-ce là les traces d’un cours qui a existé avant le livre et qui pourrait aussi expliquer certaines interventions plus personnelles de l’auteur (p. 67 ou p. 156 par exemple) ? Il y a à l’opposé peu de notes infrapaginales et quelques cartes, les sources et la bibliographie étant à l’évidence très indicatives : là encore, une question de format voulu par l’éditeur.

Le tout se lit avec une grande aisance, malgré les évolutions historiques parfois très ramassées et compliquées. On y retrouve tout ce qui fait le style de l’auteur, avec un discours acéré, une vive volonté de précision et une idée pédagogique de la formule choc. Surtout il combat avec succès l’idée que l’on peut se faire (et que nous nous sommes aussi faite) en ne suivant que les opérations militaires, passant de la Marne à la Somme et aux Dardanelles sans avoir aussi conscience de la stratégie de la France et des Alliés et dans ce cas, de l’action diplomatique. Il y a Union Sacrée, mais J. Caillaux, député et ancien président du Conseil, est emprisonné en janvier 1918 parce qu’il souhaitait une paix négociée. Les combats ne cessent pas, mais il y a des timides tractations (avec très peu de chances de succès dès le départ) dans le but d’arrêter le massacre. Le gouvernement annule l’offensive Nivelle en 1917 avant que Poincaré, président de la République, ne cherche à la rétablir (p. 215). Tout cela a été écrasé par le mythe tout entier tendu vers la Victoire (et elle seule) après la Guerre mais G.-H. Soutou rappelle que la politique n’a pas disparu pendant la Première Guerre Mondiale.

(en 1916 avec la conscription britannique et les difficultés russes, la guerre passe d’une affaire essentiellement franco-russe à une affaire franco-britannique p. 77 … 8,5)