China After Mao

The rise of a superpower
Essai d’histoire de la Chine des années 1970 aux années 2010 par Frank Dikötter.

Palimpseste de posters.

Le schéma se répète en Chine. Tout comme avec Staline en 1953, quand meurt Mao en 1976 les successeurs ont bien conscience qu’il n’y a pas eu que des bons choix. Et comme en URSS, la solution envisagée n’est pas celle d’une sortie de la dictature. Il faut certes moderniser, accessoirement ne plus tuer des millions de gens ou déclencher la guerre de tous contre tous dans le Parti pour rester au pouvoir, mais sûrement pas s’aligner sur les idées occidentales. Une fois Deng Xiaoping revenu au premier plan et installé comme dirigeant suprême, ce dernier lance plusieurs modernisations, reprenant en cela le plan de Zhou Enlai : celles de l’armée, de l’industrie, de l’agriculture et des technologies. Le but est de sortir de l’isolation avant que tout ne s’effondre. La démocratie ? Il en est qui la voit comme la cinquième modernisation, dès 1979. Ses promoteurs seront réprimés.

Si dans l’introduction, F. Dikötter commence un feu d’artifice de punchlines, le reste du livre prend la forme d’un récit froid qui ne court pas après la petite phrase, avec une trame chronologique et une place très importante prise par l’économie. Il y est tout d’abord question du passage de la dictature de Mao à celle de Deng, puis du freinage de l’économie entre 1979 et 1982 sous l’influence de Chen Yun alors qu’un bonne partie de l’agriculture n’est plus que nominalement collectivisée, les paysans ayant profité de la Révolution Culturelle pour reprendre le contrôle des terres (p. 47), tout en étant contraint par un système de passeport de rester à la campagne. Ce freinage de l’économie prend aussi la forme d’un contrôle accru des naissances (p. 51). Puis, à partir de 1982, nouveau changement de politique, avec une plus grande ouverture et la création de zones économiques spéciales tandis que la Chine commence à pousser pour que la Grande-Bretagne abandonne sa souveraineté sur Hong-Kong. En 1984, un accord est signé, prévoyant un transfert avec la création d’une zone spéciale en 1997 devant protéger les droits civiques locaux pendant une période de cinquante ans.

Mais la place centrale du livre est accordé au massacre de la place Tiananmen. F. Dikötter conte en détail ce qui mène aux manifestations sur la place en 1989, la peur qui saisit la tête du Parti (qui habite à deux pas), l’intervention de l’armée et les milliers de morts qui s’ensuivent dans de nombreuses parties de la ville et sur la place. Cette éruption de violence a de nombreuses conséquences, tant à l’international que dans le pays (en premier lieu des manifestations ailleurs dans d’autres villes). En 1992, nouveau changement avec la volonté d’attirer plus de capitaux étrangers tout en les contrôlant et en les localisant dans des zones préparées, malgré les sanctions de l’après Tiananmen. Le but : plus de croissance mais toujours sous le contrôle du Parti. Pour cela aux subventions sont alliées les masses de travailleurs de l’arrière-pays qui, sans droit de résidence dans les villes, sont exploitables à merci. A partir de 2001, les choses sont tellement bien engagées que les exportations se multiplient et les parts chinoises à l’international grandissent, grâce à des prêts de banques locales non solvables et au vol de propriété intellectuelle à grande échelle (p. 239). Le livre s’achève en 2012, avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, dans une période où la Chine s’ouvre aux rêves de grandeur.

Avec ses 300 pages de texte (d’un très haut niveau de langue) et 90 p. d’annexes, l’ouvrage est d’une affolante densité, très orienté sur l’économie mais sans délaisser le politique. Pour ne pas apeurer le lecteur, les passages sur l’idéologie sont courts. Mais ce qui fait le relief de ce livre et son fil rouge, c’est la constante démonstration que les Chinois ne sont pas tous dans l’apathie et que malgré la propagande et tous les moyens de la dictature, l’agentivité des Chinois est toujours là. C’est peut-être pour cela que ce livre fait suite à la série de la Trilogie du Peuple … Mais le contenu de ce livre contredit aussi le sous-titre (vraisemblablement de l’éditeur). F. Dikötter refuse à la Chine le qualificatif de superpuissance. Tout n’y est que contournements (p. 35), châteaux de cartes et néoféodalisme (p. 219), si l’on suit sa logique (et ce qu’il peut dire lors de conférences).

Mais qui veut voir derrière les tours de Shanghai le retour du XIXe siècle anglais, avec des entrepreneurs sans privatisation ?

(il y a même eu des copies de faux Harry Potter p. 240 …8,5)

Les quatre guerres de Poutine

Recueil de chroniques sur la Russie entre 2015 et 2018 de Serguei Medvedev.

Sic. Saignement oculaire.

Les dernières initiatives des législateurs russes s’inscrivent dans la droite ligne idéologique de la tradition politique nationale où l’histoire est servante du pouvoir, une ressource de plus à la disposition de l’État, au côté du blé, des fourrures, du pétrole et d’une population résignée. Comme on dit, le passé de la Russie est imprévisible. p. 283

Il est difficile de savoir qui lit ou peut lire en Russie les chroniques de S. Medvedev qui sont rassemblées dans ce livre (et peut-être initialement parues dans le média en ligne Radio Svoboda). Par contre on sait que l’auteur n’écrit plus depuis la Russie. Parce que au vu des propos peu amènes, il est fort à parier que S. Medvedev n’y habite plus à l’heure actuelle, vu qu’il est encore libre. Mais il y vivait encore en 2018 quand ce livre est paru pour la première fois et a pu observer son pays après la conquête de la Crimée. Historien spécialiste de l’époque post-soviétique, S. Medevedev est très bien placé tant par son expérience personnelle que par ses connaissances pour décrire la trajectoire de la Russie depuis la fin de l’URSS.

Et cette trajectoire est définie par quatre axes qui forment une partie importante de la politique de V. Poutine depuis au moins quinze ans (le discours fondateur de 2007 à Munich a acquis une autre résonance encore depuis février 2022) : le premier est territorial, le second se situe dans l’ordre du symbolique, le troisième est biopolitique (au sens de M. Foucault) et enfin le dernier se concentre sur le champ mémoriel, celui où même le passé n’est plus sûr.

Avec ce livre, S. Medevedev décrit une Russie toujours malade de l’URSS, un pays qui n’arrive pas à tourner la page des années 1980. Son personnel politique actuel en vient en ligne directe il faut dire. Mais c’est aussi une Russie qui n’a pas accepté la fin des colonies. Ce qui a aidé la France, en comparaison, pour passer le cap au début des années 1960, c’est qu’elle n’était pas une puissance nucléaire forte de milliers de têtes en compétition directe avec les Etats-Unis. Et donc depuis, une bonne partie de la population et de la classe politique russe vit dans le souvenir, une obsession qui pousse même à se comparer défavorablement à l’une d’elles, l’Ukraine, ce qu’aucune ancienne grande puissance colonisatrice n’avait jamais fait (p. 338). La politique territoriale est étroitement lié au champ symbolique, puisqu’il faut ajouter des terres à l’empire tout en montrant son exceptionnalisme au monde. Sur ce point, le culte de la Victoire contre le nazisme (excellente description p. 129) joue un rôle de premier plan, notamment dans la qualification de l’ennemi. En vérité, qui n’est pas aligné sur la Russie est forcément héritier du nazisme. Une réécriture de l’histoire est forcément nécessaire dans cette optique, couplée à une recherche obsessionnelle de l’exemple étatsunien sur lequel se baser : pourquoi les Américains et pas nous (p. 75, p. 79 sur la conduite de la guerre technocentrée en Syrie) ?

La biopolitique quant à elle se retrouve sous plusieurs aspects dans les chroniques de S. Medevedev. Le premier est la tentative de redressement démographique de la Russie, avec son corollaire de discrimination à l’encontre des homosexuels. Mais font aussi partie du panel l’utilisation des athlètes (le dopage d’État et sa découverte) et la représentation corporelle du président Poutine. L’auteur y voit un signe de l’état de la Russie : il faut démontrer sa vigueur et l’inquiétude se fait jour en cas d’absence du président (ou d’absence de communication). Comme au Moyen-Age, le corps est nécessaire au fonctionnement de l’État mais c’est aussi une ressource, comme le montre très clairement la guerre en Ukraine et la mobilisation partielle. Avec le passé comme horizon, la politique mémorielle est centrale. Le révisionnisme règne en maître, mais l’inertie aussi (p. 294, avec le botox du président). Ainsi, le goulag n’existe presque plus, la Grande Purge se réduit à des blagues … La fin du libre, d’une grande qualité littéraire comme beaucoup des chroniques, est emblématique : un officier révolutionnaire décembriste de 1825 revient en décembre 2015 à Moscou pour être arrêté par la police anti-émeute et être renvoyé en Sibérie …

Très plaisant à lire, le livre souffre cependant d’une traduction pas toujours parfaite même si les notes de l’éditrice sont d’un grand secours pour expliquer les allusions à la politique intérieure russe où à l’histoire que distille l’auteur. Le style est très mordant et c’en est jouissif et pas au détriment d’informations étayées, même si l’auteur ne peut pas être non plus dans la parfaite objectivité. En creux et de manière involontaire, il montre aussi certains éléments culturels russes qui peuvent exercer un appel sur le public français, comme par exemple la question linguistique (p. 175-179).

Y a-t-il quelque chose à retrancher en 2023 de ce que S. Medvedev a observé entre 2015 et 2018 ?

(en 2015, la charia orthodoxe à Donetsk p. 51 dans une comparaison juste et folle … 8,5)