L’aube des Etrusques

Essai d’histoire antique, d’historiographie et de linguistique par Bernard Sergent.

Bleu comme la mer.

La question des origines étrusques, un sujet très fortement débattu par les savants du XIXe siècle au milieu du XXe siècle (et à la suite des Romains et des Grecs), était sorti du devant de la scène étruscologique. L’archéologie avait fini par ouvrir d’autres perspectives, entre sanctuaires portuaires (Pyrgi), villes évanouies (La Doganella), palais ruraux (Murlo), les lacs dévotionnels (Monte Falterona, Monte Bibele), établissements lagunaires (Spina) et nécropoles diverses. Etait-ce pour autant une thématique totalement oubliée ? Pas non plus, puisque plusieurs études portant sur du génome ancien et contemporain (à Murlo justement) avaient à partir des années 1980, puis plus récemment en 2017 et en 2021, tenté de régler la question. Malheureusement, les études se contredisent, entre origine anatolienne et ADN identiques aux Latins … Qui parlait de sciences exactes déjà ? B. Sergent ne trempe pas dans ce genre de marécage. Mythologiste comparatif et linguiste, il reprend l’ascension par le versant des sources anciennes, de la linguistique et de la logique pour proposer au lecteur un développement en plusieurs étapes géohistoriques, passant des Etrusques aux Tyrsènes aux migrations mesopotamo-caucasiennes du second millénaire avant notre ère.

Le premier objectif de l’auteur est de faire aux yeux du lecteur revenir les Etrusques dans l’ensemble des Tyrsènes dont la présence est attestée dans de nombreux endroits du pourtour méditerrannéen. A l’île de Lemnos, bien connue par sa stèle en langue « etruscoïde » (l’auteur la commente longuement), il faut ajouter la Crète, l’Attique, la Laconie ou l’Anatolie. Après un petit excursus sur Pythagore, le plus célèbre des Tyrsènes, B. Sergent veut démontrer la communauté de culture entre les Etrusques et les Tyrsènes en abordant plusieurs thèmes : la navigation, les jeux, la prévalence de la fédération, la place des femmes, entre autres. Le second objectif est ensuite de démontrer, principalement à l’aide de la logique, que le mouvement étrusque ne s’est pas déroulé d’Ouest en Est (si l’on considère la stèle de Lemnos datée de la fin du VIe siècle a.C. comme un dialecte étrusque) mais d’Est en Ouest, de l’Egée vers la Tyrrhénienne.

Le troisième objectif, une fois la connexion orientale acceptée (bien au-delà de la période dite orientale de l’art étrusque), c’est de mettre en relief les traits orientaux des Etrusques, tant ses aspects grecs (céramiques, masques funéraires) qu’anatoliens (brontoscopie, lituus, vêtements) ou encore mésopotamiens (hépatoscopie, démonologie, vierges rituelles ou musique, parmi d’autres).

Ceci fait, B. Sergent s’attaque à la migration vers l’Italie. Les Etrusques firent-ils partie des Peuples de la Mer qui attaquent l’Egypte ? Sont-ils les Phéaciens de l’Odyssée ? Que pensèrent les auteurs antiques de la migration étrusque ? L’Énéide est-elle une épopée étrusque (p. 276) ? Et par là même, les Dardaniens d’Homère ? Telles sont quelques unes des questions que se pose l’auteur, et auxquelles, la plupart du temps, il aurait des réponses. Et des questions il en a aussi à présenter aux savants qui interprètent la culture villanovienne comme pré-étrusque, auxquels il reproche de ne pouvoir expliquer les différences d’aires où les deux cultures sont présentes et comment se fait le passage des tombes à caissons aux tumulus monumentaux. Pour B. Sergent, la thèse de l’autochtonie ne tient pas et les Tyrsènes ont conquis la Toscane à la fin du Xe ou au IXe siècle (le premier siècle étrusque ne commence-t-il pas en 967 a.C. selon ce que nous dit Censorinus, De die natali 17, 6 ?), dominant et repoussant les populations indo-européennes (peut-être déjà ombriennes), pour devenir les Etrusques.

Le point d’arrivée étant déterminé, quel était alors le point de départ ? Dans le dernier chapitre, B. Sergent retrace une migration des Tyrsènes (aux dénominations et sous-groupes mouvants) sur plusieurs siècles et en plusieurs vagues à l’aide de la linguistique, qui serait partie du Caucase oriental, avec une période de contact prolongé avec la Mésopotamie, une lente traversée de l’Anatolie (avec indo-européanisaton partielle) et une dernière étape en Lycie et en Crète (p. 432). Les seize raisons pour une origine anatolienne des Etrusques finalement listées par l’auteur dans la conclusion (p. 427-430) emporteront-ils l’adhésion de tous ?

Le ton est donné dès l’introduction : B. Sergent a choisi l’offensive. Et cette coloration assertive, l’auteur la tient de bout en bout. La prudence, la possibilité que les choses ne soient pas comme on aimerait qu’elles soient, tout cela n’aura pas droit de cité dans ce livre. Surtout, l’auteur poursuit de sa vindicte les « fixistes », les savants qui selon lui refusent la possibilité d’une migration étrusque et adhèrent cœur et âme à la thèse de l’autochtonie exposée par Denys d’Halicarnasse (tous dans le même sac faut-il ici ajouter). Les fixistes, c’est même une fixette.

Au delà du ton (et des bons et mauvais points allégrement distribués comme aux p. 62-63), B. Sergent propose de beaux défis, de ceux qui poussent le lecteur à se poser de bonnes questions. Parmi celles-ci, il y a au tout premier plan la raison de l’émergence de sépultures monumentales, seulement comparables à l’Egypte. Mais on peut aussi se poser la question du pourquoi du passage au plan droit des maisons en Italie à la période archaïque … Les arguments de B. Sergent sont malheureusement de temps à autres amoindris par des erreurs factuelles qui font très mal aux yeux, des énormités parfois, dont nous pensons que la présence dans le texte est due à deux facteurs. Le premier est une absence de relecture professionnelle et indépendante, qui a aussi laissé passer un peu partout des phrases sans signification ou des entrées bibliographiques qui doublonnent. Le second est que B. Sergent, s’il est sans conteste un linguiste chevronné et un antiquisant d’expérience (ah ces translittérations « dures » !), n’est pas un étruscologue. Et du coup, entre autres choses, Cosa (colonie romaine fondée en 273) se retrouve comme port de Vulci p. 92 et Volterra accueille le sanctuaire fédéral p. 75. Plus grave, la méconnaissance de la présence d’inhumation et de crémation en Etrurie invalide des développements.

La trop grande confiance accordée à Théopompe (l’auteur athénien qui affirme que les femmes étrusques ne connaissent pas les pères de leurs enfants à cause des orgies, alors que l’on a des exemples de généalogies étrusques qui courent sur des siècles) est un choix d’analyse de l’auteur mais l’ignorance des cas de changements de sexe ou d’âge chez certaines divinités étrusques (sur ce point N. Thomson De Grummond ici par exemple) pourrait être opposable à un spécialiste revendiqué. Certaines références manquent aussi en notes (Plaute p. 102) …

Il y a donc des choix d’analyse que tous ne suivront pas. Mais si l’on s’éloigne de l’Italie et des artefacts archéologiques, le lecteur est renseigné de manière précise sur les relations entre les mots Tyrsènes et Tusci (p. 128-129), sur la ville comme templum (p. 202-203), les Phéaciens comme peuple idéal (p. 228-235) ou sur la démonologie mésopotamienne (p. 187). Même si certaines filiations à plusieurs siècles de distances entre deux cultures peuvent paraître tirées par les cheveux (p. 148-149), les similarités peuvent interpeller, comme la toponymie tyrsène en Crète. Le linguiste montre aussi toute sa force avec les hydronymes toscans (p. 325) mais nous ne partagerons pas toutes les conclusions avec la même ferveur.

B. Sergent a pu montrer une chose avec ce livre stimulant contant les ellipses des Tyrsènes sur toutes les côtes méditerranéennes, rappelant des questions perdues de vue, avec ses pépites, ses chaînes causales fragiles et ses erreurs flagrantes : l’étruscologie a encore un avenir et encore beaucoup de choses à découvrir. Toute aide est bienvenue.

(dans ce livre, absolument tout doit faire sens et pointer dans une direction … 5,5)

China After Mao

The rise of a superpower
Essai d’histoire de la Chine des années 1970 aux années 2010 par Frank Dikötter.

Palimpseste de posters.

Le schéma se répète en Chine. Tout comme avec Staline en 1953, quand meurt Mao en 1976 les successeurs ont bien conscience qu’il n’y a pas eu que des bons choix. Et comme en URSS, la solution envisagée n’est pas celle d’une sortie de la dictature. Il faut certes moderniser, accessoirement ne plus tuer des millions de gens ou déclencher la guerre de tous contre tous dans le Parti pour rester au pouvoir, mais sûrement pas s’aligner sur les idées occidentales. Une fois Deng Xiaoping revenu au premier plan et installé comme dirigeant suprême, ce dernier lance plusieurs modernisations, reprenant en cela le plan de Zhou Enlai : celles de l’armée, de l’industrie, de l’agriculture et des technologies. Le but est de sortir de l’isolation avant que tout ne s’effondre. La démocratie ? Il en est qui la voit comme la cinquième modernisation, dès 1979. Ses promoteurs seront réprimés.

Si dans l’introduction, F. Dikötter commence un feu d’artifice de punchlines, le reste du livre prend la forme d’un récit froid qui ne court pas après la petite phrase, avec une trame chronologique et une place très importante prise par l’économie. Il y est tout d’abord question du passage de la dictature de Mao à celle de Deng, puis du freinage de l’économie entre 1979 et 1982 sous l’influence de Chen Yun alors qu’un bonne partie de l’agriculture n’est plus que nominalement collectivisée, les paysans ayant profité de la Révolution Culturelle pour reprendre le contrôle des terres (p. 47), tout en étant contraint par un système de passeport de rester à la campagne. Ce freinage de l’économie prend aussi la forme d’un contrôle accru des naissances (p. 51). Puis, à partir de 1982, nouveau changement de politique, avec une plus grande ouverture et la création de zones économiques spéciales tandis que la Chine commence à pousser pour que la Grande-Bretagne abandonne sa souveraineté sur Hong-Kong. En 1984, un accord est signé, prévoyant un transfert avec la création d’une zone spéciale en 1997 devant protéger les droits civiques locaux pendant une période de cinquante ans.

Mais la place centrale du livre est accordé au massacre de la place Tiananmen. F. Dikötter conte en détail ce qui mène aux manifestations sur la place en 1989, la peur qui saisit la tête du Parti (qui habite à deux pas), l’intervention de l’armée et les milliers de morts qui s’ensuivent dans de nombreuses parties de la ville et sur la place. Cette éruption de violence a de nombreuses conséquences, tant à l’international que dans le pays (en premier lieu des manifestations ailleurs dans d’autres villes). En 1992, nouveau changement avec la volonté d’attirer plus de capitaux étrangers tout en les contrôlant et en les localisant dans des zones préparées, malgré les sanctions de l’après Tiananmen. Le but : plus de croissance mais toujours sous le contrôle du Parti. Pour cela aux subventions sont alliées les masses de travailleurs de l’arrière-pays qui, sans droit de résidence dans les villes, sont exploitables à merci. A partir de 2001, les choses sont tellement bien engagées que les exportations se multiplient et les parts chinoises à l’international grandissent, grâce à des prêts de banques locales non solvables et au vol de propriété intellectuelle à grande échelle (p. 239). Le livre s’achève en 2012, avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, dans une période où la Chine s’ouvre aux rêves de grandeur.

Avec ses 300 pages de texte (d’un très haut niveau de langue) et 90 p. d’annexes, l’ouvrage est d’une affolante densité, très orienté sur l’économie mais sans délaisser le politique. Pour ne pas apeurer le lecteur, les passages sur l’idéologie sont courts. Mais ce qui fait le relief de ce livre et son fil rouge, c’est la constante démonstration que les Chinois ne sont pas tous dans l’apathie et que malgré la propagande et tous les moyens de la dictature, l’agentivité des Chinois est toujours là. C’est peut-être pour cela que ce livre fait suite à la série de la Trilogie du Peuple … Mais le contenu de ce livre contredit aussi le sous-titre (vraisemblablement de l’éditeur). F. Dikötter refuse à la Chine le qualificatif de superpuissance. Tout n’y est que contournements (p. 35), châteaux de cartes et néoféodalisme (p. 219), si l’on suit sa logique (et ce qu’il peut dire lors de conférences).

Mais qui veut voir derrière les tours de Shanghai le retour du XIXe siècle anglais, avec des entrepreneurs sans privatisation ?

(il y a même eu des copies de faux Harry Potter p. 240 …8,5)