A la découverte des Etrusques

Guide de voyage temporel en Etrurie par Marie-Laurence Haack.

Un beau profilage.

Peut-on commencer un livre sur les Etrusques sans parler tout de suite des origines ? Avec M.L. Haack c’est possible, dans un livre qui ne se veut ni un manuel, ni un guide de voyage. De ce mélange découle le plan de l’ouvrage, associant une ville à une thématique. Mais si la Ligue étrusque compte traditionnellement douze cités (dont il n’y a aucune liste, mais où rode la Ligue ionienne), il n’y a que dix chapitres. Etrangement même, la carte qui prend place avant l’introduction oublie Fiesole et Pise parmi ces cités, entre Tibre, Arno et la mer.

Les aller-retours entre descriptions et explications commencent avec D.H. Lawrence, grand admirateur des Etrusques célébrant la vie face aux martiaux Romains, et la cité de Cerveteri. C’est l’occasion aussi de mettre en avant la particularité étrusque de la représentation funéraire des époux et ce que cela peut refléter de la vie familiale. Le second chapitre reste sur la côte mais remonte vers Populonia (face à l’île d’Elbe) et son industrie métallurgique qui a littéralement enseveli ses nécropoles sous les scories (jusque 7 mètres de résidus de fonte). L’auteur élargit son propos avec quelques aspects de l’économie locale dans l’Antiquité.

Le troisième chapitre rentre à l’intérieur du pays pour donner à voir l’époustouflante Volsinies, la cité qui est censé abriter le sanctuaire fédéral (que certains veulent voir sur le Campo della Fiera, au pied des 30 m de tuf sur lesquels est sise la ville). Si parler de « capitale déchue » à propos de Volsinies est une licence littéraire, M.-L. Haack éclaire le lecteur, à partir des sanctuaires périurbains, sur la religion étrusque qui faisait déjà la renommé de ce peuple auprès des Romains et des Grecs. A Chiusi, cité du roi Lars Porsenna et de sa légendaire tombe labyrinthique, l’auteur poursuit la description sociale des Etrusques en insistant sur son inégalité intrinsèque mais en tentant de dégager différents statuts selon les époques, toujours à la merci de sources limitées. Suit Arezzo, une cité parmi les moins bien connues (si ce n’est pour sa Chimère) mais qui, avec Roberto Benini (d’où le titre du chapitre rappelant La vie est belle), permet de très bien mettre en avant la postérité des Etrusques dans la culture populaire (romans, films où ils font très bien tapisserie p. 179-193), mais aussi certains parallèles faits entre la disparition des Etrusques et l’Holocauste (p. 178-185 et cette étrange parenté légendaire liant Juifs et Spartiates p. 227).

Puis retour sur la côte avec Vulci … Lucien Bonaparte, prince de Canino, en prend pour son grade et est qualifié de pilleur. Bon, il a fouillé selon les normes de l’époque, c’est à dire que c’est de la chasse au trésor, même si les autorités pontificales font montre d’un esprit avant-gardiste dans leurs demandes de rapports de fouilles. Regardons le positif, même si tant de choses sont détruites à jamais, les œuvres de prix sont achetées dans le monde entier … C’est enfin le moment de parler des origines, avec comme de juste Hérodote et Denys d’Halicarnasse (dans une vision plus classique que chez B. Sergent). On reste dans les V avec Volterra, célèbre pour ses urnes mais aussi ses faussaires.

A Cortone, au Nord du Lac Trasimène, a été retrouvé une plaque en bronze donnant à lire un contrat entre deux familles en langue étrusque. Et comme c’est le siège d’une académie vouée à l’étruscologie depuis le XVIIIe siècle, c’est l’occasion rêvée de parler linguistique. Lire l’étrusque est relativement facile, puisque ce sont globalement des caractères grecs (eubéens) arrivés en Toscane par l’île d’Ischia et la colonie de Cûmes. La signification par contre a vu un nombre incalculable de théories se fracasser sur le mur des réalités, à vouloir rapprocher toute sortes de langues de l’étrusque. L’état de la recherche est que l’étrusque est une langue non indo-européenne isolée, avec deux sœurs que sont le lemnien et le réthique et que la méthode combinatoire permet, lentement, d’en savoir plus à partir d’un corpus limité de textes. Les livres de lin ont disparu et il n’y a pas de texte bilingue assez long qui ait été retrouvé. Mais l’espoir perdure !

Le neuvième chapitre s’attaque à Tarquinia et ses tombes peintes (une infime minorité des milliers de tombes retrouvées), le point d’entrée pour parler art, et pas seulement pariétal. Enfin, le dernier chapitre conclut avec la cité la plus méridionale, Véies, son rapport polymorphe avec sa voisine romaine et comment se fait la romanisation du pays étrusque. La conclusion achève le volume de 400 pages de textes (avec illustrations monochromes dans et hors texte) par les influences étrusques à Rome, tant dans les équipements urbains que culturels et cultuels. Retrouvera-t-on un jour les livres d’histoire étrusque de l’empereur Claude ? Et si oui, y trouvera-t-on l’équivalent des vanishing indians qui peuplaient la littérature sur les Amérindiens au XIXe siècle ?

Ce mélange de descriptions, d’aventures, d’étruscologie et d’historiographie est une réussite au-delà de nos attentes à la lecture de l’introduction qui avertit le lecteur que justement ce n’est pas un manuel. Le découpage est intéressant, les enchaînements bien trouvés entre cités et thèmes, une écriture qui coule bien et qui vise un public pas forcément très grand, du moins un qui connaît déjà beaucoup de choses de l’Italie antique. Les petites pistes bibliographiques en fin de chaque sous-chapitres que l’on peut lire de manière autonome sont bien vues mais nous pouvons regretter l’absence de notes infrapaginales (le public visé …). Comme hélas trop souvent, la relecture de l’éditeur a été négligée (et aurait pu éventuellement éliminer deux-trois affirmations erronées ou des contradictions entre chapitres) et un peu plus de cartes aurait été un plus. Mais cela n’affecte pas les gemmes qui agrémentent ce très bel ouvrage (le 6e chapitre, sur la collection Torlonia, langues etrusque et araméenne au XVIe, sur l’objectif de Denys d’Halicarnasse et la parenté entre cités, la reproduction de sanctuaire à Tarquinia), dont certaines audaces (Enée le fondateur de plusieurs cités étrusques p. 365).

Un excellent rafraîchissement, actuel, à large spectre mais jamais éloigné de la matière première.

(un Bonaparte a offert le premier vase étrusque visible dans un musée public étatsunien … 8)

L’aube des Etrusques

Essai d’histoire antique, d’historiographie et de linguistique par Bernard Sergent.

Bleu comme la mer.

La question des origines étrusques, un sujet très fortement débattu par les savants du XIXe siècle au milieu du XXe siècle (et à la suite des Romains et des Grecs), était sorti du devant de la scène étruscologique. L’archéologie avait fini par ouvrir d’autres perspectives, entre sanctuaires portuaires (Pyrgi), villes évanouies (La Doganella), palais ruraux (Murlo), les lacs dévotionnels (Monte Falterona, Monte Bibele), établissements lagunaires (Spina) et nécropoles diverses. Etait-ce pour autant une thématique totalement oubliée ? Pas non plus, puisque plusieurs études portant sur du génome ancien et contemporain (à Murlo justement) avaient à partir des années 1980, puis plus récemment en 2017 et en 2021, tenté de régler la question. Malheureusement, les études se contredisent, entre origine anatolienne et ADN identiques aux Latins … Qui parlait de sciences exactes déjà ? B. Sergent ne trempe pas dans ce genre de marécage. Mythologiste comparatif et linguiste, il reprend l’ascension par le versant des sources anciennes, de la linguistique et de la logique pour proposer au lecteur un développement en plusieurs étapes géohistoriques, passant des Etrusques aux Tyrsènes aux migrations mesopotamo-caucasiennes du second millénaire avant notre ère.

Le premier objectif de l’auteur est de faire aux yeux du lecteur revenir les Etrusques dans l’ensemble des Tyrsènes dont la présence est attestée dans de nombreux endroits du pourtour méditerrannéen. A l’île de Lemnos, bien connue par sa stèle en langue « etruscoïde » (l’auteur la commente longuement), il faut ajouter la Crète, l’Attique, la Laconie ou l’Anatolie. Après un petit excursus sur Pythagore, le plus célèbre des Tyrsènes, B. Sergent veut démontrer la communauté de culture entre les Etrusques et les Tyrsènes en abordant plusieurs thèmes : la navigation, les jeux, la prévalence de la fédération, la place des femmes, entre autres. Le second objectif est ensuite de démontrer, principalement à l’aide de la logique, que le mouvement étrusque ne s’est pas déroulé d’Ouest en Est (si l’on considère la stèle de Lemnos datée de la fin du VIe siècle a.C. comme un dialecte étrusque) mais d’Est en Ouest, de l’Egée vers la Tyrrhénienne.

Le troisième objectif, une fois la connexion orientale acceptée (bien au-delà de la période dite orientale de l’art étrusque), c’est de mettre en relief les traits orientaux des Etrusques, tant ses aspects grecs (céramiques, masques funéraires) qu’anatoliens (brontoscopie, lituus, vêtements) ou encore mésopotamiens (hépatoscopie, démonologie, vierges rituelles ou musique, parmi d’autres).

Ceci fait, B. Sergent s’attaque à la migration vers l’Italie. Les Etrusques firent-ils partie des Peuples de la Mer qui attaquent l’Egypte ? Sont-ils les Phéaciens de l’Odyssée ? Que pensèrent les auteurs antiques de la migration étrusque ? L’Énéide est-elle une épopée étrusque (p. 276) ? Et par là même, les Dardaniens d’Homère ? Telles sont quelques unes des questions que se pose l’auteur, et auxquelles, la plupart du temps, il aurait des réponses. Et des questions il en a aussi à présenter aux savants qui interprètent la culture villanovienne comme pré-étrusque, auxquels il reproche de ne pouvoir expliquer les différences d’aires où les deux cultures sont présentes et comment se fait le passage des tombes à caissons aux tumulus monumentaux. Pour B. Sergent, la thèse de l’autochtonie ne tient pas et les Tyrsènes ont conquis la Toscane à la fin du Xe ou au IXe siècle (le premier siècle étrusque ne commence-t-il pas en 967 a.C. selon ce que nous dit Censorinus, De die natali 17, 6 ?), dominant et repoussant les populations indo-européennes (peut-être déjà ombriennes), pour devenir les Etrusques.

Le point d’arrivée étant déterminé, quel était alors le point de départ ? Dans le dernier chapitre, B. Sergent retrace une migration des Tyrsènes (aux dénominations et sous-groupes mouvants) sur plusieurs siècles et en plusieurs vagues à l’aide de la linguistique, qui serait partie du Caucase oriental, avec une période de contact prolongé avec la Mésopotamie, une lente traversée de l’Anatolie (avec indo-européanisaton partielle) et une dernière étape en Lycie et en Crète (p. 432). Les seize raisons pour une origine anatolienne des Etrusques finalement listées par l’auteur dans la conclusion (p. 427-430) emporteront-ils l’adhésion de tous ?

Le ton est donné dès l’introduction : B. Sergent a choisi l’offensive. Et cette coloration assertive, l’auteur la tient de bout en bout. La prudence, la possibilité que les choses ne soient pas comme on aimerait qu’elles soient, tout cela n’aura pas droit de cité dans ce livre. Surtout, l’auteur poursuit de sa vindicte les « fixistes », les savants qui selon lui refusent la possibilité d’une migration étrusque et adhèrent cœur et âme à la thèse de l’autochtonie exposée par Denys d’Halicarnasse (tous dans le même sac faut-il ici ajouter). Les fixistes, c’est même une fixette.

Au delà du ton (et des bons et mauvais points allégrement distribués comme aux p. 62-63), B. Sergent propose de beaux défis, de ceux qui poussent le lecteur à se poser de bonnes questions. Parmi celles-ci, il y a au tout premier plan la raison de l’émergence de sépultures monumentales, seulement comparables à l’Egypte. Mais on peut aussi se poser la question du pourquoi du passage au plan droit des maisons en Italie à la période archaïque … Les arguments de B. Sergent sont malheureusement de temps à autres amoindris par des erreurs factuelles qui font très mal aux yeux, des énormités parfois, dont nous pensons que la présence dans le texte est due à deux facteurs. Le premier est une absence de relecture professionnelle et indépendante, qui a aussi laissé passer un peu partout des phrases sans signification ou des entrées bibliographiques qui doublonnent. Le second est que B. Sergent, s’il est sans conteste un linguiste chevronné et un antiquisant d’expérience (ah ces translittérations « dures » !), n’est pas un étruscologue. Et du coup, entre autres choses, Cosa (colonie romaine fondée en 273) se retrouve comme port de Vulci p. 92 et Volterra accueille le sanctuaire fédéral p. 75. Plus grave, la méconnaissance de la présence d’inhumation et de crémation en Etrurie invalide des développements.

La trop grande confiance accordée à Théopompe (l’auteur athénien qui affirme que les femmes étrusques ne connaissent pas les pères de leurs enfants à cause des orgies, alors que l’on a des exemples de généalogies étrusques qui courent sur des siècles) est un choix d’analyse de l’auteur mais l’ignorance des cas de changements de sexe ou d’âge chez certaines divinités étrusques (sur ce point N. Thomson De Grummond ici par exemple) pourrait être opposable à un spécialiste revendiqué. Certaines références manquent aussi en notes (Plaute p. 102) …

Il y a donc des choix d’analyse que tous ne suivront pas. Mais si l’on s’éloigne de l’Italie et des artefacts archéologiques, le lecteur est renseigné de manière précise sur les relations entre les mots Tyrsènes et Tusci (p. 128-129), sur la ville comme templum (p. 202-203), les Phéaciens comme peuple idéal (p. 228-235) ou sur la démonologie mésopotamienne (p. 187). Même si certaines filiations à plusieurs siècles de distances entre deux cultures peuvent paraître tirées par les cheveux (p. 148-149), les similarités peuvent interpeller, comme la toponymie tyrsène en Crète. Le linguiste montre aussi toute sa force avec les hydronymes toscans (p. 325) mais nous ne partagerons pas toutes les conclusions avec la même ferveur.

B. Sergent a pu montrer une chose avec ce livre stimulant contant les ellipses des Tyrsènes sur toutes les côtes méditerranéennes, rappelant des questions perdues de vue, avec ses pépites, ses chaînes causales fragiles et ses erreurs flagrantes : l’étruscologie a encore un avenir et encore beaucoup de choses à découvrir. Toute aide est bienvenue.

(dans ce livre, absolument tout doit faire sens et pointer dans une direction … 5,5)

Wie wir Menschen wurden

Essai de vulgarisation paléoanthropologique de Madelaine Böhme.
Existe en langue anglaise.

Des petits pas, puis des grands.

La paléoanthropologie a franchi un immense palier avec l’arrivée de l’analyse génétique, comme nous avions déjà pu le voir pour des périodes plus récentes (ici avec l’indo-européanité). Initialement une branche de l’anatomie comparée, elle associe aujourd’hui le terrain de fouilles aux travaux en laboratoire, entre génétique, datations par diverses méthodes et paléoécologie.

Le livre commence avec un jeu de piste à la poursuite des restes d’une fouille effectuée par un professeur de Erlangen, appelé sous les drapeaux, à Athènes en 1944. Le lieu des fouilles était déjà connu pour sa richesse en fossiles au moment de la renaissance hellénique. L’auteur (qui enseigne à Tübingen) souhaite retrouver la mâchoire inférieure du Graecopithecus freybergi pour le comparer à une découverte beaucoup plus récente faite en Bulgarie. Entre les sous-sols de la Halle des Congrès au Terrain des Congrès du Parti à Nuremberg et un vieux coffre à l’université d’Erlangen, l’auteur remet la main sur ce qu’elle cherchait et que les fouilleurs de 1944 savaient très important. La datation en 2015 et l’étude au scanner permettent de s’assurer que la mâchoire appartient à un grand singe, qui parcourait la cuvette athénienne il y a 7,175 millions d’années. Au moment où Hommes et Chimpanzés se distinguent …

La seconde partie du livre se concentre sur ce que l’auteur dénomme la « vraie » Planète des Singes. Les singes ne sont pas uniquement présents en Afrique (où il a longtemps été cru que tout se passait en termes d’évolution vers l’homo sapiens, p. 157, p. 212 sur la migration des animaux vers l’Afrique et pourquoi pas les grands singes) mais sont très présents dans toute l’Eurasie. L’auteur en a par ailleurs trouvé un exemplaire dans le sud de l’Allemagne (ayant vécu il y a 11 millions d’années) et le surnommera du nom d’un chanteur passant à ce moment beaucoup à la radio (p. 96-97). Si cela ne rappelle rien …

La partie suivante arrive au cœur du sujet : comment distinguer le « chaînon manquant », déjà pré-humain ou encore singe ? L’auteur a soutenu en 2017 que le Graecopithecus n’est pas à classer parmi les singes mais bien parmi nos ancêtres. Comment alors, puisque c’est un critère primordial, détecter la bipédie dans les restes osseux ? Cambrure de la voute plantaire et position du pouce du pied permettent une première approche mais c’est tout le squelette (la liaison craniocervicale se déplace de l’arrière vers le dessous de la boite crânienne), son équilibre et la musculature associée (le cou, pour garder la tête droite dans le plan des épaules par exemple) qui se modifie par rapport aux grands singes. Une empreinte crétoise de pied, avec un pouce déjà en voie d’alignement avec les autres doigts peut-il être attribué au Graecopithecus ? Cette partie est aussi l’occasion de faire un rappel sur la théorie de l’origine africaine de l’homme (à mettre en rapport avec les découvertes faites à Java et en Chine) et de faire un sort au Sahelanthropus, découvert en 2001 et aussi appelé Toumaï. Le monde de la recherche peut parfois avoir quelques ressemblances avec la jungle (p. 143-147) …

La quatrième partie met l’accent sur le lien entre évolution et environnement, une relation déjà bien connue depuis Darwin. La question est ici de pouvoir comprendre le contexte des os que l’on retrouve, dans quel environnement végétal et faunique se trouvent les grands singes ou les préhumains. Pour ce qui est du Graecopithecus, il vit dans une savane, au bord d’une Méditerranée qui n’a pas toujours été très propice à la baignade (50° et une mer évaporée il y a 5,6 millions d’années, au plus fort de la « Crise de la salinité messinienne » et la fermeture du détroit de Gibraltar, avec des tours de sel p. 207). La partie suivante passe ensuite en revue ce qui fait l’humain : la main libérée de la marche (la naissance du geste et des outils, dès l’Australopithèque mais pas forcément inventé en Afrique), la migration curieuse (avec les Hobbits de l’île de Flores), l’importance de la course comme technique de chasse (et les prédispositions physiologiques que cela favorise), le développement de la boîte crânienne (comment le feu permet une autre alimentation, plus facilement assimilable, libérant énergie et temps pour ce même cerveau, p. 222) et le langage qui dépasse la simple fonction d’alerte (p. 226, tourné vers l’autre à la différence des signaux envoyés par les singes).

La sixième et dernière partie fait le point sur l’état des connaissances qui a été chamboulé depuis vingt ans par les découvertes dont parle l’auteur. Quelles sont les relations entre ces différents humains (douze types à ce jour), répartis sur toute l’étendue de l’Ancien Monde ? Pour l’auteur, au vu des analyses du génome de l’homme moderne, il est faux de parler de disparition des autres branches de l’humanité : il y a eu fusion. Aujourd’hui, entre 2 et 8% de notre génome a pour origine ces humains « disparus » (selon la région du monde concernée, p. 308).

Les deux dernières décennies ont donc renouvelé dans les grandes largeurs les connaissances de la paléoanthropologie. L’origine purement africaine de l’espèce humaine est fortement remise en question, n’empêchant pas pour autant des aller-retours justement dus aux modifications de l’environnement. Et dans ce livre, ce dernier a une place très importante, parce qu’il conduit les mutations gagnantes chez des grands singes qui conduisent à l’homo sapiens. Mais l’homme agit aussi sur son environnement, dès avant la naissance de l’agriculture (qui fait passer la population humaine de quelques dizaines de milliers d’individus à quelques millions, p. 310). Le loup a été domestiqué avant les premières plantations, sans doute parce qu’il accompagnait les chasseurs, qui comme lui, faisaient courir leurs proies pour les abattre ou attendre qu’elles succombent à cause d’une température corporelle trop élevée (p. 252). Et tout ceci est peu de choses par rapport à ce que l’homme a modifié sur la Terre par son action …

Ce livre est très richement illustré, avec de nombreux schémas, chronologies et illustrations en couleurs, qui sont d’une très grande aide pour la compréhension. C’est écrit de manière très agréable, renforçant de ce fait l’aspect vulgarisateur (l’auteur a été aidé par deux journalistes scientifiques sur ce point). Cet ouvrage est un excellent rafraichisseur de connaissances ou une excellente amorce pour un lecteur qui n’a jamais abordé ce genre de sujet. Direct, il accumule les informations avec peut-être quelques circonvolutions dans les premiers chapitres (sur « l’enquête »). Le livre n’est bien entendu pas exhaustif avec ses 300 pages de texte (rien par exemple sur le rapport main/bouche dans l’émergence du langage) mais dans ce format c’est rigoureusement impossible.

Mais ce qui a le plus enflammé notre imagination, c’est la théorie selon laquelle ce sont les éléphants qui ont permis aux hommes de franchir des bras de mer pour rejoindre des îles (bien avant l’invention du bateau) soit en leur montrant l’existence de terres, soit en les transportant, comme c’est encore le cas en Indonésie au XVIIIe siècle. Et cela ne concerne pas uniquement l’île de Flores mais aussi les îles de la Méditerranée (p. 243).

Il va sans dire qu’il mérite une traduction en français, mais peut-être que son équivalent dans cette langue existe déjà.

(jusqu’à 3,5 km de sel entassé durant la crise de salinité messinienne sur le plancher de la Mediterranée … 8/8,5)

 

Romulus, jumeau et roi

Réalités d’une légende
Essai de mythographie comparée de Dominique Briquel.

Un mec sympa.

« Que Romulus ait [commis] le meurtre [de son frère], plusieurs [le] nient par impudence ou [le] révoquent en doute par honte, ou [le] dissimulent par douleur. » Augustin d’Hippone, Cité de Dieu, 3, 6.

Quelle mouche très particulière a bien pu piquer les Romains pour se choisir un héros fondateur fratricide de son jumeau et tué par ses compatriotes en raison de sa tyrannie ? Mais sont-ils vraiment les seuls à avoir fait ce choix ou sont-ils, comme les autres indo-européens, les dépositaires d’un ensemble de motifs mythologiques (mythèmes) qui prend dans le centre de l’Italie cette forme particulière ? Rassemblant ici des décennies de recherches sur la question, D. Briquel passe au tamis de la trifonctionnalité indo-européenne (roi/guerrier/producteur, telle que définie par G. Dumézil mais sans pour autant le suivre en tous points) la légende romuléenne dans un livre qui fait voyager de Upsal à Erevan, de Jérusalem à Bombay, pour finalement revenir à Rome.

Comme toute biographie, on commence avec l’enfance du chef. Les Romains de la fin du premier millénaire, vivant dans une Méditerranée occidentale romanisée, voient naturellement Romulus comme le fils du dieu Mars. Les éléments les plus anciens de la tradition, avant l’annalistique du IIe siècle a. C., évoquent eux un dieu masculin du foyer. Le fondateur de la ville de Préneste dans le Latium a lui aussi le même type de géniteur (mais sans jumeau) mais c’est aussi le cas du roi Yima en Iran. Une fois la question des géniteurs éclairci, D. Briquel s’attèle à l’explication de la gémellité. Pour lui, Rémus et Romulus (selon leur rang de naissance) ne peuvent pas êtes assimilés aux Dioscures (p. 34-35), puisqu’ils sont tous les deux mortels mais surtout parce que si Castor décède, ce n’est pas de la main de son frère.

Une fois les jumeaux venus au monde, ils sont exposés dans un panier dans le Tibre. Plusieurs éléments sont alors employés qui, là encore, peuvent être retrouvés dans d’autres aires indo-européennes. La crue du Tibre qui amène le panier sur la berge peut être vue comme une manifestation du « feu dans l’eau », un mythème visible aussi en Inde et en Iran, avec une signification royale. Les arbres (le figuier Ruminal, c’est Yggdrasil), les animaux (les oiseaux auguraux p. 105) et les bergers jouent un rôle symbolique important dans les premières années des jumeaux, le plus souvent dans des séries ternaires à colorations fonctionnelles.

C’est parmi les bergers que les jumeaux vont progressivement se différencier. Le processus est achevé quand ils remettront leur grand-père Numitor sur le trône d’Albe La Longue : c’est Romulus qui conduit militairement les bergers dans Albe et Rémus qui mange les parties destinées aux dieux du sacrifice interrompu par l’attaque des brigands (qu’il a vaincus, et pas son frère !). Romulus est qualifié pour la vie citadine, Rémus n’est pas dans l’impiété mais son acte le destine à rester dans la sauvagerie des marges : il ne peut être le fondateur (p. 167-169). Récuse-t-il le désenchantement du monde ?

Le quatrième chapitre analyse la fondation de l’Urbs et le meurtre de Rémus, qui est dès l’origine un sujet d’interrogation pour les auteurs Romains, de critiques pour les auteurs paléochrétiens et de scandale pour les deux groupes. Pour ce qui est du conflit entre aîné et cadet, D. Briquel va par contre chercher une comparaison dans la Bible et les écrits intertestamentaires (p. 182), dans le changement civilisationnel qui sous-tend la rivalité entre Jacob et Esaü, les fils de Rebecca et Isaac. Esaü l’aîné est le chasseur, Jacob le pasteur. Ce dernier prend l’ascendant sur son aîné (par la ruse, une qualité commune avec Romulus, p. 195-198) et Esaü est tué quand il assaille la tour de Jacob.

Les actes du roi Romulus, le conditor, ne sort pas du schéma trifonctionnel. Sitôt Rome fondée, il se pose la question de sa complétude. Si elle veut un avenir, les hommes qui composent la cité doivent trouver des compagnes. Profitant de la célébration de jeux, les Romains enlèvent des femmes de plusieurs cités latines et des Sabines. Les Sabins en retour attaquent Rome et l’auraient emporté sans l’intervention de Jupiter. La cité est ainsi complète, marquant le début de la civilisation, non pour l’ensemble de l’humanité comme dans d’autres récits (mythe iranien) mais à l’échelle de la Ville (p. 277). Une fois le peuplement acquis, Romulus et Titus Tatius le Sabin règnent conjointement, pendant cinq années où rien ne se passe jusqu’au moment où Titus Tatius ne sanctionne pas le sacrilège de ses amis envers des ambassadeurs lavinates et est assassiné lors d’une cérémonie religieuse à Lavinum (l’une des métropoles de Rome, fondée par Enée). Romulus redevient seul roi de Rome. Ses trois triomphes sont cependant ternis par trois fautes colorées fonctionnellement. La déchéance est ainsi progressive, sa royauté (qui rassemble les trois fonctions) est dépouillée tiers par tiers, menant à une fin misérable.

Romulus, devenu un tyran insupportable, est assassiné par les sénateurs (et démembré) ou enlevé au ciel, selon les versions de la tradition (comparaison avec l’arménien Ara le Beau et avec Freyr/Frotho, avec le lien possible entre les deux version réglé p. 418-419). Il est divinisé sous le nom de Quirinus, le dieu des citoyen, la concorde est rétablie dans la cité et la prospérité n’est pas mise en danger. La particularité de Rome, c’est que son fondateur devient un dieu de la troisième fonction (p. 411). Ainsi s’achève la vie d’un héros, semblable à de nombreux héros (gémellité, exposition, apprentissage, révélation, règne) mais qui a la différence de beaucoup, ne marque pas le début de l’humanité mais se concentre sur l’Urbs seule.

Voici très grossièrement brossé le contenu de ce livre très dense qui analyse sous toutes les coutures la légende de Romulus, dans laquelle il ne faut rien chercher d’historique (moins baroque que les mythes grecs, pas plus réel). D. Briquel utilise la grille de lecture indo-européenne en premier lieu mais n’oublie pas pour autant la critique des textes. La mise en perspective de la vie de Romulus avec celle de Servius Tullius (le sixième roi), le refondateur qui agrandit l’espace sacré de la ville (pomérium), est très souvent utilisée. Malgré la masse d’informations, l’ouvrage reste très pédagogique (des rappels dans les chapitres) avec de nombreux tableaux récapitulatifs permettant de bien visualiser les comparaisons. Toutes ces qualités, tout ce que le lecteur y apprend (un exemple parmi d’autres, sur l’influence du théâtre sur l’annalistique p. 156) et le brio de la démonstration sont malheureusement ternis par des coquilles très nombreuses, y compris dans des noms propres (ou un problème de constance dans la translittération à une page d’écart p. 194-195) et dans la bibliographie. L’auteur n’est ici pas à mettre en cause mais c’est tout de même désagréable, surtout chez un éditeur de ce standing.

Il y a sûrement encore quantités de choses à dire sur les jumeaux fils de Vulcain (sur la postérité de Rémus par exemple) mais dans les limites que s’est posé D. Briquel dans ce livre, il ne peut en rester qu’extrêmement peu. Magistral.

(les « entourloupettes » de l’historien Fabius Pictor p. 111 …8,5/9)