Die Bundeswehr

Von der Wiederbeschaffung bis zur Zeitenwende
Essai historico-politique militaire de Sönke Neitzel.

Une armée démocratique.

Si Sönke Neitzel était déjà connu des spécialistes de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale grâce à son ouvrage magistral sur les enregistrements des généraux allemands en captivité au Royaume-Uni (en 2005), il est devenu une figure médiatique avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Titulaire de la chaire d’histoire militaire et d’histoire culturelle de la violence à l’université de Potsdam, il était le candidat naturel pour écrire le volume sur la Bundeswehr dans une collection équivalente en Allemagne à celle des Que sais-je en France.

L’ouvrage est découpé en trois parties : la naissance de la Bundeswehr en 1955 et ses évolutions durant la Guerre Froide, la période 1990-2020 et ses opérations extérieures et enfin les défis nés du conflit en Ukraine à partir de 2014 jusqu’à nos jours.

La renaissance de forces armées en Allemagne dans les années 1950 n’a rien d’une évidence. Plusieurs éléments concourent à cela cependant. En premier lieu, la fondation en en 1949 de la République fédérale d’Allemagne mais aussi celle de l’OTAN la même année. Mais plus encore que l’échec de la CED en 1954, c’est la fin du monopole atomique étatsunien en 1949 qui est décisif dans la reconstitution de forces armées ouest-allemandes. La dissuasion devant être aussi conventionnelle en plus de nucléaire, la RFA se devait de participer à sa défense en ajoutant des divisions sous commandement OTAN. La RFA était aussi fortement incitée à le faire par la conscience très claire du gouvernement de Bonn que si les forces du Pacte de Varsovie n’étaient pas mises en échec au plus près de la frontière c’est son propre territoire qui subirait le bombardement nucléaire … Une fois le principe acquis auprès des Alliés et la population ouest-allemande y étant majoritairement favorable, le gouvernement de Bonn pouvait lancer la montée en puissance vers l’objectif de 440 000 personnels dans les forces armées (très majoritairement dans la composante Terre, cible atteinte en 1965). La question de la composition du corps des officiers (c’est à dire du recyclage d’officiers de la Wehrmacht et de la SS) avait déjà été réglée très en amont et des enquêtes étaient menées pour tout recrutement à partir du grade colonel et en fin de compte il y eu moins de nazis dans la Bundeswehr qu’au BND ou dans les ministères de la Justice ou de l’Agriculture (p. 12-16). Pour se prémunir d’un retour aux tentations putschistes de la République de Weimar, l’accent est mis sur le serment prêté à la Constitution et sur l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, mais dans les unités certaines traditions d’avant 1945 (mais pas forcément de la période nazie) refont surface. Dans les années 1970, le ministère tente de clarifier plus avant la question, sans forcément exclure a priori certaines pratiques apparues après 1933 (p. 35-38). Certaines traditions sont alors interdites, notamment chez les parachutistes très influencés par les combats d’Indochine et d’Algérie.

S. Neitzel détaille aussi les problèmes d’attractivité de la Bundeswehr dans les années 1970-80 (la création d’universités en 1973 et de cursus diplômants ont pour but d’y remédier en préparant la reconversion), les réformes, un pacifisme finalement limité (« la conscription oui, mais pour les autres » voisinant la quête de sens de ceux devant défendre des concitoyens qui ne veulent pas l’être). Au mitan des années 1970, les forces armées ouest-allemandes comptent 1,2 millions de personnels avec les réserves, dans un état de préparation jugé satisfaisant par l’OTAN, du moins capable d’absorber le premier choc du Pacte. En 1985, le but politique d’une Bundeswehr au zénith de sa capacité de combat, c’est à dire sa crédibilité, est considéré comme atteint par l’auteur (p. 46).

La réunification allemande et la fin du Bloc de l’Est place la Bundeswehr devant deux défis majeurs. Le premier est l’absorption de la NVA, l’armée est-allemande. Ceci est fait assez rapidement, en ne conservant que très peu de matériel, assez peu de personnel, mais en créant des unités dans l’est du pays, qui comme ailleurs, seront à recrutement local. Le second défi est la raison de l’existence de la Bundeswehr, dont la taille est réduite à 250 000 personnels en 2005. Il y a participation aux missions de l’OTAN (dites « hors de la zone ») mais pour S. Neitzel c’est plus pour « être avec mais sans rien faire » (p. 53). Le but du politique est surtout que rien en se passe, que ce soit en Somalie, dans le déminage du Golfe persique, ou en Yougoslavie (sous casque bleu ou au Kosovo). Le premier usage d’armes par des soldats allemands depuis 1945 a lieu quand des Tornados utilisèrent des missiles pour neutraliser des radars serbes en 1995, sans que cela soit rendu public. En fin de compte, la Bundeswehr se retrouve elle aussi avec le paradoxe de devoir faire plus (projetée) avec de moins en moins de moyens, humains et budgétaires, sans pouvoir planifier les engagements (le contrat OTAN ne peut plus être rempli en 2001, p. 66). Puis vint l’Afghanistan …

L’Allemagne participe à l’opération OTAN Enduring Freedom à hauteur de 3900 personnels à partir de novembre 2001 et à l’ISAF sous mandat de l’ONU à partir de décembre de la même année (1200 soldats pour six mois à l’origine). En 2006 les premiers engins blindés sont envoyés en Afghanistan, mais leur usage n’est autorisé qu’en 2009. La même année a lieu le premier mort au combat d’une armée allemande depuis 1945, un soldat d’origine russe dont le père avait déjà combattu sur place sous uniforme soviétique … Les rêves d’une opération de strict mentoring s’évaporent avec le scandale du bombardement des camions citernes (toujours en 2009). Les critiques s’accumulent, y compris au plus haut niveau politique et militaire allemand, alors que le contingent culmine à 5300 soldats engagés et que les pertes atteignent 35 morts au combat. Aucun membre du gouvernement n’est présent à la cérémonie de fin de mission fin juin 2021 … S. Neitzel est également critique de la mission au Mali en 2013, avec selon lui pas plus de réflexion stratégique qu’en 2001 (« mais si pas contre Daesh, contre qui alors » regrette la troupe p. 100) . Mais l’auteur réserve ses feux pour la politique militaire allemande en direction de l’Ukraine en 2014, mais plus encore en 2022. Le « changement d’époque » (Zeitenwende) décrété en 2022 est passé au crible et l’auteur apprécie peu les changements de pied incessants du gouvernement fédéral, sans parler des délais de mise en œuvre. Les problèmes de disponibilité du matériel, de recrutement, de réappropriation de capacités et de dronisation persistent. Sur une note amère, l’auteur rappelle que la lenteur se paie in fine avec du sang.

Le propos bien équilibré, entre histoire, sociologie militaire et critique à grand spectre qui se veut constructive. L’accent est spécialement mis sur la culture militaire et ses difficultés, dans une armée sans combat jusqu’en 2001 et sans décoration reconnue, pour intégrer et faire vivre un esprit de corps. Pour l’auteur, la plupart des ministres et des inspecteurs généraux qui se succèdent manquent de courage (un simple carnet de chant est évalué sans décision trois ans durant) pour dire la réalité ou veulent pratiquer des exorcismes. S. Neitzel mentionne pour ce point explicitement la ministre U. van der Leyen à Illkirch-Graffenstaden (près de Strasbourg) en 2016, après la découverte dans une salle du 291e Jägerbataillon d’une fresque représentant un soldat de la Wehrmacht (à l’occasion de l’arrestation du lieutenant Franco Albrecht qui projetait un attentat sous fausse bannière). Le Livre Blanc de 2016 ne trouve pas plus grâce à ses yeux : se payant de mots, sans solutions aux problèmes et ne contenant qu’une seule fois le mot « combat ». L’exaspération, que justifie amplement l’auteur, est palpable dans la fin d’un volume qui attend du lecteur une bonne maîtrise de la langue allemande en échange d’un niveau de connaissances préalables relativement faible.

(le KSK n’a jamais libéré d’otages, censé être son cœur de métier p. 96 … 8,5)

L’aube des Etrusques

Essai d’histoire antique, d’historiographie et de linguistique par Bernard Sergent.

Bleu comme la mer.

La question des origines étrusques, un sujet très fortement débattu par les savants du XIXe siècle au milieu du XXe siècle (et à la suite des Romains et des Grecs), était sorti du devant de la scène étruscologique. L’archéologie avait fini par ouvrir d’autres perspectives, entre sanctuaires portuaires (Pyrgi), villes évanouies (La Doganella), palais ruraux (Murlo), les lacs dévotionnels (Monte Falterona, Monte Bibele), établissements lagunaires (Spina) et nécropoles diverses. Etait-ce pour autant une thématique totalement oubliée ? Pas non plus, puisque plusieurs études portant sur du génome ancien et contemporain (à Murlo justement) avaient à partir des années 1980, puis plus récemment en 2017 et en 2021, tenté de régler la question. Malheureusement, les études se contredisent, entre origine anatolienne et ADN identiques aux Latins … Qui parlait de sciences exactes déjà ? B. Sergent ne trempe pas dans ce genre de marécage. Mythologiste comparatif et linguiste, il reprend l’ascension par le versant des sources anciennes, de la linguistique et de la logique pour proposer au lecteur un développement en plusieurs étapes géohistoriques, passant des Etrusques aux Tyrsènes aux migrations mesopotamo-caucasiennes du second millénaire avant notre ère.

Le premier objectif de l’auteur est de faire aux yeux du lecteur revenir les Etrusques dans l’ensemble des Tyrsènes dont la présence est attestée dans de nombreux endroits du pourtour méditerrannéen. A l’île de Lemnos, bien connue par sa stèle en langue « etruscoïde » (l’auteur la commente longuement), il faut ajouter la Crète, l’Attique, la Laconie ou l’Anatolie. Après un petit excursus sur Pythagore, le plus célèbre des Tyrsènes, B. Sergent veut démontrer la communauté de culture entre les Etrusques et les Tyrsènes en abordant plusieurs thèmes : la navigation, les jeux, la prévalence de la fédération, la place des femmes, entre autres. Le second objectif est ensuite de démontrer, principalement à l’aide de la logique, que le mouvement étrusque ne s’est pas déroulé d’Ouest en Est (si l’on considère la stèle de Lemnos datée de la fin du VIe siècle a.C. comme un dialecte étrusque) mais d’Est en Ouest, de l’Egée vers la Tyrrhénienne.

Le troisième objectif, une fois la connexion orientale acceptée (bien au-delà de la période dite orientale de l’art étrusque), c’est de mettre en relief les traits orientaux des Etrusques, tant ses aspects grecs (céramiques, masques funéraires) qu’anatoliens (brontoscopie, lituus, vêtements) ou encore mésopotamiens (hépatoscopie, démonologie, vierges rituelles ou musique, parmi d’autres).

Ceci fait, B. Sergent s’attaque à la migration vers l’Italie. Les Etrusques firent-ils partie des Peuples de la Mer qui attaquent l’Egypte ? Sont-ils les Phéaciens de l’Odyssée ? Que pensèrent les auteurs antiques de la migration étrusque ? L’Énéide est-elle une épopée étrusque (p. 276) ? Et par là même, les Dardaniens d’Homère ? Telles sont quelques unes des questions que se pose l’auteur, et auxquelles, la plupart du temps, il aurait des réponses. Et des questions il en a aussi à présenter aux savants qui interprètent la culture villanovienne comme pré-étrusque, auxquels il reproche de ne pouvoir expliquer les différences d’aires où les deux cultures sont présentes et comment se fait le passage des tombes à caissons aux tumulus monumentaux. Pour B. Sergent, la thèse de l’autochtonie ne tient pas et les Tyrsènes ont conquis la Toscane à la fin du Xe ou au IXe siècle (le premier siècle étrusque ne commence-t-il pas en 967 a.C. selon ce que nous dit Censorinus, De die natali 17, 6 ?), dominant et repoussant les populations indo-européennes (peut-être déjà ombriennes), pour devenir les Etrusques.

Le point d’arrivée étant déterminé, quel était alors le point de départ ? Dans le dernier chapitre, B. Sergent retrace une migration des Tyrsènes (aux dénominations et sous-groupes mouvants) sur plusieurs siècles et en plusieurs vagues à l’aide de la linguistique, qui serait partie du Caucase oriental, avec une période de contact prolongé avec la Mésopotamie, une lente traversée de l’Anatolie (avec indo-européanisaton partielle) et une dernière étape en Lycie et en Crète (p. 432). Les seize raisons pour une origine anatolienne des Etrusques finalement listées par l’auteur dans la conclusion (p. 427-430) emporteront-ils l’adhésion de tous ?

Le ton est donné dès l’introduction : B. Sergent a choisi l’offensive. Et cette coloration assertive, l’auteur la tient de bout en bout. La prudence, la possibilité que les choses ne soient pas comme on aimerait qu’elles soient, tout cela n’aura pas droit de cité dans ce livre. Surtout, l’auteur poursuit de sa vindicte les « fixistes », les savants qui selon lui refusent la possibilité d’une migration étrusque et adhèrent cœur et âme à la thèse de l’autochtonie exposée par Denys d’Halicarnasse (tous dans le même sac faut-il ici ajouter). Les fixistes, c’est même une fixette.

Au delà du ton (et des bons et mauvais points allégrement distribués comme aux p. 62-63), B. Sergent propose de beaux défis, de ceux qui poussent le lecteur à se poser de bonnes questions. Parmi celles-ci, il y a au tout premier plan la raison de l’émergence de sépultures monumentales, seulement comparables à l’Egypte. Mais on peut aussi se poser la question du pourquoi du passage au plan droit des maisons en Italie à la période archaïque … Les arguments de B. Sergent sont malheureusement de temps à autres amoindris par des erreurs factuelles qui font très mal aux yeux, des énormités parfois, dont nous pensons que la présence dans le texte est due à deux facteurs. Le premier est une absence de relecture professionnelle et indépendante, qui a aussi laissé passer un peu partout des phrases sans signification ou des entrées bibliographiques qui doublonnent. Le second est que B. Sergent, s’il est sans conteste un linguiste chevronné et un antiquisant d’expérience (ah ces translittérations « dures » !), n’est pas un étruscologue. Et du coup, entre autres choses, Cosa (colonie romaine fondée en 273) se retrouve comme port de Vulci p. 92 et Volterra accueille le sanctuaire fédéral p. 75. Plus grave, la méconnaissance de la présence d’inhumation et de crémation en Etrurie invalide des développements.

La trop grande confiance accordée à Théopompe (l’auteur athénien qui affirme que les femmes étrusques ne connaissent pas les pères de leurs enfants à cause des orgies, alors que l’on a des exemples de généalogies étrusques qui courent sur des siècles) est un choix d’analyse de l’auteur mais l’ignorance des cas de changements de sexe ou d’âge chez certaines divinités étrusques (sur ce point N. Thomson De Grummond ici par exemple) pourrait être opposable à un spécialiste revendiqué. Certaines références manquent aussi en notes (Plaute p. 102) …

Il y a donc des choix d’analyse que tous ne suivront pas. Mais si l’on s’éloigne de l’Italie et des artefacts archéologiques, le lecteur est renseigné de manière précise sur les relations entre les mots Tyrsènes et Tusci (p. 128-129), sur la ville comme templum (p. 202-203), les Phéaciens comme peuple idéal (p. 228-235) ou sur la démonologie mésopotamienne (p. 187). Même si certaines filiations à plusieurs siècles de distances entre deux cultures peuvent paraître tirées par les cheveux (p. 148-149), les similarités peuvent interpeller, comme la toponymie tyrsène en Crète. Le linguiste montre aussi toute sa force avec les hydronymes toscans (p. 325) mais nous ne partagerons pas toutes les conclusions avec la même ferveur.

B. Sergent a pu montrer une chose avec ce livre stimulant contant les ellipses des Tyrsènes sur toutes les côtes méditerranéennes, rappelant des questions perdues de vue, avec ses pépites, ses chaînes causales fragiles et ses erreurs flagrantes : l’étruscologie a encore un avenir et encore beaucoup de choses à découvrir. Toute aide est bienvenue.

(dans ce livre, absolument tout doit faire sens et pointer dans une direction … 5,5)

China After Mao

The rise of a superpower
Essai d’histoire de la Chine des années 1970 aux années 2010 par Frank Dikötter.

Palimpseste de posters.

Le schéma se répète en Chine. Tout comme avec Staline en 1953, quand meurt Mao en 1976 les successeurs ont bien conscience qu’il n’y a pas eu que des bons choix. Et comme en URSS, la solution envisagée n’est pas celle d’une sortie de la dictature. Il faut certes moderniser, accessoirement ne plus tuer des millions de gens ou déclencher la guerre de tous contre tous dans le Parti pour rester au pouvoir, mais sûrement pas s’aligner sur les idées occidentales. Une fois Deng Xiaoping revenu au premier plan et installé comme dirigeant suprême, ce dernier lance plusieurs modernisations, reprenant en cela le plan de Zhou Enlai : celles de l’armée, de l’industrie, de l’agriculture et des technologies. Le but est de sortir de l’isolation avant que tout ne s’effondre. La démocratie ? Il en est qui la voit comme la cinquième modernisation, dès 1979. Ses promoteurs seront réprimés.

Si dans l’introduction, F. Dikötter commence un feu d’artifice de punchlines, le reste du livre prend la forme d’un récit froid qui ne court pas après la petite phrase, avec une trame chronologique et une place très importante prise par l’économie. Il y est tout d’abord question du passage de la dictature de Mao à celle de Deng, puis du freinage de l’économie entre 1979 et 1982 sous l’influence de Chen Yun alors qu’un bonne partie de l’agriculture n’est plus que nominalement collectivisée, les paysans ayant profité de la Révolution Culturelle pour reprendre le contrôle des terres (p. 47), tout en étant contraint par un système de passeport de rester à la campagne. Ce freinage de l’économie prend aussi la forme d’un contrôle accru des naissances (p. 51). Puis, à partir de 1982, nouveau changement de politique, avec une plus grande ouverture et la création de zones économiques spéciales tandis que la Chine commence à pousser pour que la Grande-Bretagne abandonne sa souveraineté sur Hong-Kong. En 1984, un accord est signé, prévoyant un transfert avec la création d’une zone spéciale en 1997 devant protéger les droits civiques locaux pendant une période de cinquante ans.

Mais la place centrale du livre est accordé au massacre de la place Tiananmen. F. Dikötter conte en détail ce qui mène aux manifestations sur la place en 1989, la peur qui saisit la tête du Parti (qui habite à deux pas), l’intervention de l’armée et les milliers de morts qui s’ensuivent dans de nombreuses parties de la ville et sur la place. Cette éruption de violence a de nombreuses conséquences, tant à l’international que dans le pays (en premier lieu des manifestations ailleurs dans d’autres villes). En 1992, nouveau changement avec la volonté d’attirer plus de capitaux étrangers tout en les contrôlant et en les localisant dans des zones préparées, malgré les sanctions de l’après Tiananmen. Le but : plus de croissance mais toujours sous le contrôle du Parti. Pour cela aux subventions sont alliées les masses de travailleurs de l’arrière-pays qui, sans droit de résidence dans les villes, sont exploitables à merci. A partir de 2001, les choses sont tellement bien engagées que les exportations se multiplient et les parts chinoises à l’international grandissent, grâce à des prêts de banques locales non solvables et au vol de propriété intellectuelle à grande échelle (p. 239). Le livre s’achève en 2012, avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, dans une période où la Chine s’ouvre aux rêves de grandeur.

Avec ses 300 pages de texte (d’un très haut niveau de langue) et 90 p. d’annexes, l’ouvrage est d’une affolante densité, très orienté sur l’économie mais sans délaisser le politique. Pour ne pas apeurer le lecteur, les passages sur l’idéologie sont courts. Mais ce qui fait le relief de ce livre et son fil rouge, c’est la constante démonstration que les Chinois ne sont pas tous dans l’apathie et que malgré la propagande et tous les moyens de la dictature, l’agentivité des Chinois est toujours là. C’est peut-être pour cela que ce livre fait suite à la série de la Trilogie du Peuple … Mais le contenu de ce livre contredit aussi le sous-titre (vraisemblablement de l’éditeur). F. Dikötter refuse à la Chine le qualificatif de superpuissance. Tout n’y est que contournements (p. 35), châteaux de cartes et néoféodalisme (p. 219), si l’on suit sa logique (et ce qu’il peut dire lors de conférences).

Mais qui veut voir derrière les tours de Shanghai le retour du XIXe siècle anglais, avec des entrepreneurs sans privatisation ?

(il y a même eu des copies de faux Harry Potter p. 240 …8,5)

The Road Not Taken

Early Arab-Israeli Negotiations
Essai d’histoire diplomatique d’Itamar Rabinovich.

Une petite carte et beaucoup trop de noms à mettre dessus.

La première guerre israélo-arabe, celle qui va de 1947 à 1949 avec en son milieu la déclaration d’indépendance israélienne, s’achève par une victoire israélienne. Les armées égyptiennes, transjordaniennes, syriennes et irakiennes sont mises en échec et des armistices sont conclus. Le nouvel Etat est le seul constitué sur la partie occidentale de la Palestine Mandataire et il a pris possession de territoires lui permettant de jouir d’une continuité territoriale, même si certaines parties sont peu vastes et difficilement défendables. Si la Mer Rouge est atteinte au sud du Negev à Eilat, Jérusalem n’est que très partiellement sous contrôle israélien et la Vieille Ville ne l’est pas du tout, comme la Judée-Samarie. Les différentes parties en présence se posent alors la question de la pérennisation de l’état de guerre (les armistices conclus à Rhodes) ou de l’établissement consenti d’une nouvelle normalité consacrée par un traité de paix. Les puissances extérieures seraient favorables à un règlement global sanctionné par l’ONU, mais les adversaires prennent contact les uns avec le autres en attendant la réunion de Lausanne, au travers de canaux de communication qui pour certains existaient déjà dans les années 1930. Peut-être y-a-t-il moyen de trouver un meilleur arrangement en agissant plus tôt et de faire accepter sa vision du compromis au dépend d’autres …

Laissant de côté les Irakiens qui ne sont pas en contact direct avec les forces israéliennes, I. Rabinovich bénéficie de l’ouverture des archives israéliennes et occidentales dans les années 1980 (l’aspect majoritairement partiel des sources n’est évidemment pas nié par l’auteur) pour détailler les contacts, les échanges de vues et les débuts de négociations entre Israël et les pays arabes limitrophes. La première partie est consacrée aux discussions avec la partie syrienne, intéressée par des changements de frontières du côté du lac de Tibériade mais qui n’est pas hostile à accueillir des centaines de milliers de réfugiés arabes. Mais les soubresauts de la politique intérieure syrienne, dont les coups d’Etat à peu d’intervalles ont des répercussions sur la politique extérieure, empêchent cet arrangement : Housni Al-Zaim, premier militaire à prendre le pouvoir au Moyen-Orient, ne reste à la tête de la Syrie que quelques mois en 1949.

La situation est différente en Transjordanie, royaume aux mains de la dynastie hachémite. Le roi Abdallah connaît les dirigeants du Yichouv depuis de nombreuses années (p. 45-46) mais il est aussi guidé par une politique dynastique visant à la constitution d’une Grande Syrie et à chasser les Saoud d’Arabie. Si le roi veut par traité la reconnaissance de l’occupation jordanienne de Jérusalem et de la Judée-Samarie (en plus d’un port sur la Méditerranée et sa voie d’accès), il est en décalage avec les vues de son gouvernement, plus aligné sur les positions de la Ligue Arabe. Les Israéliens pensant avoir à faire avec un potentat absolument omnipotent en sont pour leurs frais (p. 133). Mais de l’autre côté, la Cisjordanie, de facto intégrée au royaume, n’est pas qu’une marche pour avancer en Syrie, elle fait entrer dans le jeu politique jordanien plus de Palestiniens encore (ils sont déjà nombreux au début des années 1940) et rajoute de l’instabilité (p. 150). Le prix de la paix est finalement trop élevé pour toutes les parties …

Dernière partie et dernier pays considéré, l’Egypte. C’est clairement la plus grande puissance régionale et de loin la plus peuplée. Pendant la guerre, elle a pu s’emparer de Gaza, mais elle aussi a de grandes difficultés à définir une politique, partagée entre sa volonté d’hégémonie et donc de consensus au sein de la Ligue Arabe et celle de ne pas s’engager trop dans ce conflit, finalement lointain et distrayant le royaume dans son conflit avec le Royaume-Uni (et ses problèmes internes, notamment socialistes et islamistes). Gaza n’est par exemple jamais rattachée au royaume, juste administrée. L’Egypte souhaiterait le Negev, surtout pour qu’aucune base britannique ne puisse s’y installer (sous couvert du traité avec la Jordanie et devant participer à la défense de la région contre l’URSS et proche de Suez). Au moment du coup d’État de 1952 qui porte Nasser au pouvoir par la suite, les discussions avaient déjà été abandonnées et les termes de l’armistice continuent de régir les relations israélo-égyptiennes, à la satisfaction de tous, et laissant les acteurs privés libres de leurs mouvements. Et la Palestiniens dans tout cela ? Pour tous les pays arabes les Palestiniens n’existent pas et les territoires qui auraient été les leurs sont des proies pour leurs voisins. Ni l’Egypte ni la Jordanie ne veulent entendre parler d’une Palestine (p. 191). Les réfugiés le restent non parce que les gouvernements le souhaitent absolument mais parce que les opinions publiques sont bien plus en faveur de la guerre que ne le sont les gouvernants. Si Israël dit accepter un retour (dans le cadre de concessions pour un accord de paix), c’est surtout pour donner des gages aux Etats-Unis, en pointe sur le retour des populations. Israël, qui souhaitait la paix pour pouvoir favoriser l’immigration et l’intégrer, obtient une paix armée et si les gouvernements arabes pensent au « match retour », celui-ci n’a lieu qu’en 1967. Chaque acteur a alors mis à profit les vingt ans entre les deux conflits pour se renforcer et le conflit de 1967 n’accouche pas d’un résultat aussi équilibré qu’en 1949.

Cet ouvrage est l’œuvre d’un praticien. I. Rabinovich a dirigé les négociations de paix avec la Syrie pour la partie israélienne au début des années 1990 avant d’être ambassadeur aux Etats-Unis, le tout en parallèle d’une carrière universitaire. Il sait l’avantage de connaître ses interlocuteurs (ce qui manque au début des années 50, p. 177). Aurait-il pu écrire un livre différent 35 ans après la publication ? C’est assez peu probable, puisque les sources du côté arabes ne semblent pas aujourd’hui plus accessibles qu’à la fin des années 1980. Avec le matériel à disposition mais aussi en se plaçant dans le débat historiographique israélien (qui n’a pas attendu le XXIe siècle pour voir apparaître des analyses très critiques de la politique israélienne, p. 9), l’auteur peut tout de même décrire les différentes étapes des négociations, alors qu’au tout début des années 50 le gouvernement israélien croit tout a fait possible une paix prochaine avec ses voisins, y compris au prix de quelques concessions territoriales mineures. Si les pays arabes ne sont pas unis, les différents groupes participants aux décisions du gouvernement israélien ne sont pas non plus tous sur la même longueur d’onde, le Ministère des Affaires Etrangères étant parfois le dernier au courant de ce qui se discute (p. 36-42).

Les notes sont assez peu nombreuses, la bibliographie plutôt courte et une petite carte sur la situation des forces sur le terrain en 1949 avec les différentes propositions d’accords n’aurait pas été de refus. Néanmoins, et malgré la sécheresse difficilement évitable de ce genre de récit, la lecture est assez aisée sans devoir être préalablement un spécialiste du sujet. Si les positions britanniques et étatsuniennes sont expliquées et commentées, il est peu de choses sur la politique française qui pourtant gagne en influence dans les années 1950, au point d’organiser conjointement l’opération sur Suez en 1956. Mais là encore, les sources …

Il est des situations qui conviennent à tout le monde. Enfin, ceux qui ont un pays.

(Abdallah et Ben Gourion s’écrivaient en turc … 7,5)

La cité antique

Étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome
Essai d’histoire des institutions antiques par Numa Denis Fustel de Coulanges.

Beaucoup de marches.

L’homme peut bien dompter la nature, mais il est assujetti à sa pensée. p. 190

Parmi les classiques des sciences historiques il nous manquait encore La cité antique, un livre paru en 1864 et qui très tôt fit date dans l’Europe savante du dernier tiers du XIXe siècle. Deux caractéristiques sautent aux yeux du lecteur : la volonté de l’auteur de toujours parler en même temps de la Grèce et de Rome et la présence soutenue des références à l’Inde, conséquence de la l’installation du fait indo-européen dans la linguistique au milieu du XIXe siècle.

Pour l’auteur, tout dans la cité antique (et on remarquera ici aussi que le reste du pourtour méditerranéen n’est pas encore à l’ordre du jour), que ce soit ses magistratures comme ses subdivisions sociales, a pour origine la religion. Aussi le livre commence avec une première partie où Fustel veut décrire les anciennes croyances des Grecs et des Romains, répartis en quatre éléments : les croyances sur l’âme, le culte des morts, le feu sacré et la religion domestique. Pour l’auteur, ces éléments se dupliquent à chaque niveau de l’organisation de la cité et ainsi la cité elle-même forme une famille avec son culte des morts et son autel domestique (qu’il faut prendre ici au sens de pré-archaïque, au moment où se fondent les cités).

De ce fait, Fustel se voit obligé dans une seconde partie de décrire la famille antique, sa continuité, ses inégalités, le mariage, la propriété et la succession pour enfin s’attacher à la description de la gens. C’est l’occasion pour l’auteur de prendre position dans le débat sur la nature de la gens romaine et d’insister sur l’exclusion des cognats du culte et de la succession.

La partie suivante monte d’un étage avec la formation de la cité, avec l’étape précédente des phratries et des tribus. Fustel voit un changement théologique à l’origine de la cité, avec l’émergence de dieux de nature physique. La place du fondateur et la religion civique sont décrites sans trop de détails mais toujours en insistant sur le parallélisme gréco-romain puis l’on passe à la question de la royauté (roi-prêtre dépossédé de son pouvoir politique avec les changements de régime), des magistrats, de la loi, l’exil et l’étranger, les alliances et les colonies. Cette partie s’achève avec l’accent mis sur la différence irréconciliable entre les Anciens et les Modernes, sur l’absence de liberté individuelle et l’omnipotence de l’Etat gréco-romain, à remettre dans le double contexte du souvenir récent de la révérence révolutionnaire pour l’Antiquité et l’esprit libéral du XIXe siècle (Fustel vit dans « l’empire libéral » de Napoléon III quand il écrit son livre).

La quatrième partie quitte la présentation presque statique qui était faite jusqu’à présent pour explorer les révolutions (selon les mots de l’auteur) qui affectèrent le modèle. La première mentionnée est la fin de l’autorité politique des rois, que cela mène à l’aristocratie ou à la démocratie. La seconde est la disparition du droit d’aînesse et la redéfinition de la gens et de la clientèle. La troisième, toujours selon Fustel, est l’intégration de la plèbe dans la cité et en parallèle l’apparition de l’intérêt public et du suffrage, avec les tensions persistantes entre riches et pauvres.

La cinquième et dernière partie est ce que l’auteur appelle « la fin du régime municipal », ce qui dans un contexte romain est un peu malheureux, mais veut décrire la fin du système des cités comme conséquence de l’expansion romaine (le passage sur la population romaine a très très mal passé l’épreuve du temps p. 499-503 et 516) mais aussi des nouvelles idées de la philosophie (pas le passage le plus convaincant du livre) et, in fine, du christianisme. Comme de bien entendu, les notes, des annexes et un index complètent le volume.

Ce qui est très étrange et qui frappe très rapidement à lecture, c’est la grande rareté des dates. Tout flotte dans une sorte d’intemporalité qui est due en partie à l’utilisation non discriminée des sources, sans égard pour les contextes d’écriture et leur genre, mais aussi à la volonté de présenter les choses sur un plan indo-européen. Quelles sont les bornes que pose Fustel pour son état « ancien » ? Nous ne le saurons pas et les parties chronologiquement postérieures ne sont pas beaucoup plus précises de ce point de vue. Côté écriture, la manière a très peu vieilli, même s’il y aurait peut-être du volume à élaguer avec des redites qui donnent par moments l’impression de tourner un peu en rond. Il y a un sens pédagogique de la formule, comme par exemple aux p. 234-235 : « [la religion] gouvernait l’être humain avec une autorité si absolue qu’il ne restait rien qui ne fût en dehors d’elle » ou sur la comparaison entre les tribuns et l’autel (p. 411). Si le style est encore à notre sens passable pour le XXIe siècle, les supputations psychologiques sur la plèbe, assises sur rien, le sont moins (p. 369 par exemple). Il en résulte que la séparation entre le patriciat et la plèbe à Rome est présentée de manière artificiellement forcée. Mais ce genre d’écarts n’est pas le monopole de l’auteur et il faut sans doute voir ici là derrière l’objectif de l’auteur de dissocier Anciens et Modernes, ce qu’il ne parvient d’ailleurs pas toujours à faire (p. 384).

Il faut aussi signaler les très bonnes introductions de l’édition Flammarion qui donnent toute sa saveur au texte, et spécialement le passage sur la réception du livre (p. v-ix), mais qui ne parlent hélas pas de l’apport éventuel de Fustel dans l’élaboration de la pensée d’une « période axiale » par K. Jaspers, ce qui aurait été un point intéressant (et mineur, mais qui nous semble poindre à la p. 427).

Rigide peut-être, pédagogique avec quelques excès, mais aux parallélismes fondateurs et l’initiateur d’une nouvelle voie pour l’étude de la religion antique.

(un « livre embaumé » p. iii, toujours cité et rarement lu nous dit F. Hartog en introduction … 7 )

La grande rupture

De la chute du mur à la guerre d’Ukraine 1989-2024
Essai d’histoire du temps présent par Georges-Henri Soutou.

Encore trop de poussière dans l’air.

Un professeur d’histoire diplomatique, mondialement reconnu pour ses travaux sur la Première Guerre Mondiale, qui s’aventure dans l’histoire des relations entre la Russie et l’Occident après 1989, voilà qui devait être intéressant. La mise en perspective, l’érudition, les analyses à grand spectre et les pointes, tout ce qui es non seulement le fruit d’années dans les archives mais aussi le sel de la lecture de G.-H. Soutou, tout cela nous était promis. Mais la base de tout cela n’existe pas encore : des cartons et des cartons dans des rayonnages, des photographies soigneusement indexées et des années qui ont vues la poussières des évènements retomber.

Les dernières années du XXe siècle ouvrent logiquement le bal. La fin de l’URSS est une très grande surprise et toutes les puissances mondiales craignent la désagrégation d’une puissance nucléaire majeure. L’objectif est la stabilité de l’espace soviétique, pas la liberté des peuples et l’aide à la mise en place de la démocratie. Si les pays d’Europe centrale peuvent s’appuyer sur une histoire démocratique (de durée variable), en Russie les précédents historiques n’abondent pas (ou sont très anciens et méconnus, comme la république de Novgorod). L’optimisme règne pourtant, au point de s’illusionner beaucoup sur les intentions des gens aux pouvoirs à Moscou, tous issus du système soviétique. Veulent-ils abdiquer toute idée de puissance et se ranger gentiment derrière leur supposé vainqueur ? Sûrement pas. Si le libéralisme économique est très visible, son pendant politique ne prend pas racine. B. Clinton essaie bien de mieux ancrer la Russie mais dans une politique qui se rapproche de l’unilatéralisme. La crise yougoslave n’arrange pas les choses, avec l’OTAN qui redéfinit son rôle en Europe et bombarde même la Serbie en 1999. La remontée des prix des hydrocarbures redonne économiquement de l’air à la Russie tandis que l’élection d’un nouveau président russe, V. Poutine, permet une réorganisation interne en Russie, la stabilisation économique, le retour de l’État et une mise au pas des acteurs régionaux qui pensaient se ménager une autonomie (oligarques, gouverneurs, la Tchétchénie mise au pas après un premier échec sous Eltsine).

De son côté, la décennie 2000, celle de la guerre en Irak, ne démontre pas une modération en matière d’interventions occidentales (et comme on ne prête qu’aux riches, les révolutions de couleurs sont aussi attribuées à des actions occidentales en sous-main) et l’opération de Libye, qui se solde par un effondrement du régime. La Russie et la Chine se sentent flouées, la résolution du Conseil de Sécurité à laquelle ils ont donné leur accord leur semble avoir été outrepassée. Mais la décennie 2000 voit aussi les premières déclaration de défiance, voire d’hostilité de la part de la Russie à l’encontre des démocraties libérales. La Géorgie est corrigée en 2008 et l’agitation commence dans l’est de l’Ukraine. Dans ce pays, l’intervention russe se fait visible en 2014, à la faveur du mécontentement populaire de la place Maïdan. La Crimée est envahie, l’armée russe soutient les soi-disantes insurrections du Donbass. Les réactions occidentales sont prudentes … et le couvert est remis en 2022 dans ce qui devait être une opérations éclair. Mais le fruit n’était pas si mûr …

Le rythme est incroyablement rapide dans ce livre qui ambitionne d’aller dans un minimum de détails sur 35 années de relations changeantes, mais qui ainsi ne peut éviter certains simplismes. Si on considère la faible présence des notes, on peut se dire qu’il y a ici la volonté de l’éditeur de produire ici un livre à visée pédagogique et qui cherche un public général, intéressé par l’actualité mais avec une prise en compte de la temporalité. Le lecteur qui suit cela de manière plus assidue reste sur sa fin devant les raccourcis et les choix faits dans la présentation des options des acteurs. Nous voyons cela comme un choix éditorial, obligeant l’auteur à se conformer à un format d’essai qui lui laisse finalement, malgré les 300 pages de texte, très peu de place. C’est en fait trop journalistique. G.H. Soutou domine tout quand il s’agit de diplomatie au XXe siècle, mais il n’est pas un spécialiste de l’Ukraine : la bibliographie, certes choisie, est très lacunaire de ce côté alors que le thème occupe peut être un cinquième du livre. L’auteur est de plus sensible à une vision très russe des choses, qui le conduit à des affirmations sans filet du type « la bonne performance des Russes en Géorgie en 2008 » (p. 185). Une performance contre une nation de quatre millions d’habitants que les spécialistes s’accordent à voir comme très en deçà des attentes.

Les passages sur Maïdan et les néo-nazis, le « dialecte » ukrainien, l’inutilité des sanctions (p. 215), les régions dites russophones, Boutcha (p. 273) et Bandera ne sont pas plus inspirés, avec quelques biais qui sont peut-être dus à l’angle diplomatique (centré sur les gouvernements, moins sur les acteurs sociaux) de l’auteur. La proposition d’architecture européenne de sécurité proposée par le Kremlin fin 2021 et devant conduire à un rétrécissement de l’OTAN n’est pas évoquée, mais il y a de très bons passages sur la disparition des minorités en Europe à partir de 1945 (p. 97), sur l’universalisme unilatéral des Etats-Unis des années 90-2000 (p. 68-71), sur les réflexions stratégiques en France juste après la disparition de l’URSS ou encore sur la différence entre V. Poutine et le communisme (p. 174).

Mais comme G.-H. Soutou le dit lui-même à deux reprises, l’histoire sans les sources, c’est difficile. Le résultat ne peut que décevoir.

(On se moque des livres écrits trop rapidement en 4e de couverture …4)

Survivre

Une histoire des guerres de Religion
Essai d’histoire moderne de Jérémie Foa.

On est jamais assez sûr.

Le désavantage dans une guerre civile, c’est que l’ennemi vous comprends. L’avantage dans une guerre civile, c’est que vous comprenez l’ennemi. Mais comprendre ne suffit pas. Pour sauver sa vie en période de grand trouble, quand vous êtes un catholique, un protestant, un ligueur ou un soutien d’Henry IV dans une ville qui est violemment hostile à votre parti ou votre confession, il vous faut d’autres connaissances ou d’autres techniques pour vous dissimuler et vous faire passer pour quelqu’un du bon parti. Les mêmes choses nécessaires si vous voulez à votre tour surprendre l’ennemi et investir sa place. Ce sont ces savoirs et ces savoir-êtres qu’explore Jérémie Foa dans cet ouvrage, suite au plus grand spectre de son livre sur la Saint-Barthélémy. Il y ausculte les faits et gestes de personnes prises dans un tourbillon immaîtrisable et qui cherche à clarifier les quatre doutes de la guerre civile : celui des personnes, des lieux, des choses et des mots (p. 14).

La première partie est celle du corps et elle débute par l’étonnement de Montaigne (Essais, II, 5). Celui-ci, malgré des jours de voisinage vers 1572-1573 pendant la quatrième guerre civile, n’avait pas remarqué que son compagnon de voyage était protestant. Il ne s’était pas méfié, n’avait pas posé de questions … Mais il n’y a pas que ceux qui ne se dévoilent pas, il y a ceux qui se déguisent, en paysan par exemple, pour pouvoir sortir d’une ville ou y entrer. L’erreur d’accessoire se paie cher, comme celui d’avoir de blanches mains (p. 47). Si l’on fuit, il faut aussi pouvoir exhiber ou cacher des signes, comme par exemple des croix sur son habit ou une écharpe blanche.

Celui qui est en danger doit aussi être attentif au marquage de l’espace (deuxième partie). Il lui faut connaître l’orientation confessionnelle ou politique des villes ou des quartiers qu’il traverse. Parfois c’est la maison même qui renseigne sur ses occupants. Le conflit se matérialise aussi par des affiches (comme la fameuse Affaire des Placards de 1534, qu’il fallait tout de même prendre le temps de lire …) mais plus encore par la destruction de maisons de personnes condamnées. Les méchants ayant tendance à se cacher ou à cacher leurs méfaits derrières des murs, les autorités conduisent des perquisitions chez les présents comme les absents. L’absence étant un motif de suspicion … On espère bien sûr y trouver des preuves matérielles, ce qui a pour conséquence que les perquisiteurs deviennent parfois des spécialistes de la « littérature interdite », reconnaissant auteurs et éditions (p. 186). D’autres ont développé un flair pour les caches, aidés parfois en cela par des maçons.

Dans ce monde de faux-semblants la vigilance se doit d’être permanente mais elle peut ne pas suffire à se prémunir d’attaques masquées. C’est le règne de l’assassinat par les familiers, mais aussi de l’usage du poison et, plus étonnamment encore, du colis piégé (p. 156). On en vient tout de même à vouloir faire sauter l’église des Prêcheurs à Marseille à la Nativité 1594, et à Vence deux ans plus tard un évêque veut en éliminer un autre (p. 163). Avec les éventuels dégâts collatéraux que peut provoquer une charge explosive sous une cathèdre … J. Foa passe ensuite en revue quelques objets qui peuvent revêtir une importance cruciale en temps de troubles : le contenu des poches, un jambon le vendredi ou pendant le Carême, ou encore le livre d’heures porté par le futur duc de Sully pendant la Saint-Barthélémy (le genre de personnages dont on pense toujours qu’ils sont nés vieux). L’auteur consacre un chapitre entier aux écrits, livres et messages et aux dangers qu’ils font courir à ceux qui les portent.

Dans une dernière partie enfin, J. Foa analyse ce que les guerres civiles font à la langue. Il y a en effet un envahissement du « prétendument » (la fameuse RPR qui s’immisce jusque dans les édits royaux entre 1563 et 1685 p. 202-208), une multiplication des antanaclases (un mot pour deux choses) et des paradiastoles (deux mots pour une chose), où chacun ne soit d’être informé de la novlangue, prendre garde aux shibboleths et où la présomption d’un jeu de mots ou un tic de langage peut provoquer un lynchage. C’est cette insécurité de la parole qui va conduire à la création de l’Académie Française, devant mettre la langue au clair (le Dictionnaire), parmi d’autres exemples de pacification royale. C’est la neutralisation du langage par la Couronne qui conduit à l’utilisation du terme citoyen (p. 237).

Une très belle et trop courte conclusion achève le propos (avant les notes et la bibliographie comme de bien entendu). L’homme des guerres civiles n’est pas seulement un loup (Hobbes), il est aussi une huître qui s’ouvre et se ferme a volonté (Louis d’Orléans). Le devenir-huître !

A la lecture de ce livre il doit être clair pour chacun pourquoi la France cherche l’unité depuis le XVIe siècle, sous tous ses régimes et selon des modalités qui divergent peu. Les guerres civiles dans ce qui était le royaume le plus peuplé d’Europe ont laissé un souvenir brûlant dans la psyché nationale qui a trouvé à se résoudre dans l’absolutisme royal et l’égalité révolutionnaire. Et la thérapie commence avec la neutralisation de l’espace (p. 141) par le pouvoir royal, avec la redéfinition en parallèle ce qui constitue un espace privé en rapport de l’espace public (p. 144), y compris de manière olfactive. La pièce de lard dans les lentilles protestantes pendant le Carême devient possible à la fin du XVIe siècle si les fenêtres sont fermées et sans fumet ostensible.

Dans le voyage au raz du pavé et des chemins poussiéreux de campagnes entre les injonctions contradictoires des guerres civiles, où l’on doit tour à tour montrer avec ferveur et dissimuler, le lecteur a la grande chance d’être aidé encore une fois par le style cristallin et de la plus haute qualité littéraire de J. Foa. Tout est ciselé avec la plus grande finesse, avec une pédagogie heureusement soutenue par de belles trouvailles que l’on peut qualifier de lacananoïdes. L’échange de la méthodologie paléographique de Tous ceux qui tombent pour la hauteur de vue du présent livre ne se fait pas aux dépens du lecteur. Cela aide à faire passer toutes les cruautés des temps …

(« ces guerres se mesurent en métrique pédestre » p. 39 … 8,5)

Der Stasi-Mythos

DDR-Auslandsspionage und der Verfassungsschutz
Essai sur le contre-espionnage ouest-allemand face aux opérations est-allemandes par Michael Wala.

L’homme sans visage en a trouvé un.

L’espionnage est-allemand était le meilleur du monde nous disent ses anciens employés à partir de 1990, son ancien chef Markus Wolf en tête. Mais à l’appui de ces affirmations, ils ne peuvent livrer aucune preuve … Le service s’est sabordé tout en détruisant en parallèle ses archives, voire en les transférant à son service frère le KGB. Seuls quelques documents épars ont réapparu en trois décennies, mais trop peu pour permettre aux historiens d’évaluer les méthodes, les réseaux, les succès ou les échecs du HVA (Hauptverwaltung A, ou Directorat A). Reste le portrait en creux, celui que tente Michael Wala, historien spécialiste du renseignement, à l’aide des archives de la section de contre-espionnage du Bundesverfassungsschutz, l’Office fédéral ouest-allemand de protection de la Constitution, entre sa création en 1950 et les lendemains de la réunification allemande.

L’Office fédéral ouest-allemand de protection de la Constitution, abrégé en allemand BfV, est en charge de la protection du caractère démocratique de l’Allemagne fédérale. Son activité se partage entre surveillance des activités préjudiciable à l’ordre constitutionnel au niveau fédéral comme au niveau des états fédérés (extrême gauche, extrême droite etc), la protection du secret industriel et le contre-espionnage. Pour ne pas devenir une nouvelle Gestapo, le BfV n’a aucun pouvoir de police. Cet aspect est bien évidemment de première importance à sa création : il a interdiction d’employer de manière officielle et pérenne d’anciens membres du renseignement nazi. Pour les mêmes raisons et comme la DST à sa naissance en 1944, le BfV ne bénéficie pas d’archives de police.

Si la RFA est la cible de tous les services de renseignement de l’Est, elle est particulièrement ciblée par les différents services de la RDA (75 % des opérations détectées selon l’auteur), les civils du HVA en tête. Minoritairement intéressé par les forces armées tant allemandes qu’otaniennes présentes sur le sol ouest-allemand, le HVA a pour cible première les différents ministères fédéraux, la chancellerie, les partis politiques et les médias, mais l’espionnage technologique prend une importance grandissante avec les années, tant dans les entreprises que lors des foires organisées en RDA.

Le HVA peut agir tant en RDA (par l’intermédiaire d’antennes locales) qu’en RFA, où il constitue dès la fin des années 1940 des réseaux avec des résidents illégaux qui gèrent agents et sources. La porosité de la frontière inter-allemande avant l’érection du Mur en 1961 est bien évidemment un atout de taille pour le HVA, en plus de la proximité culturelle, du moins dans les années 1950. Les premières opérations de contre-espionnage sont le fruit de prises sur le fait ou de remontées d’informations par ceux qui sont approchés. Mais avec le Mur, les agents du HVA sont obligés de passer par des points de contrôles du fait de la diminution drastique du nombre de points de passages entre l’Est et l’Ouest. Des avancées méthodologiques permettent un meilleur tamisage de la part du BfV. Premièrement, ceux des Allemands de l’Est qui se relocalisent à l’Ouest (parce que cela reste possible) sont interrogés et fichés. Puis l’accent est mis sur la surveillance des enregistrements des nouveaux résidents dans les communes (une obligation légale en RFA), leur provenance mais surtout s’ils se sont mariés peu de temps après leur arrivée, que ce soit au Danemark, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne (où le mariage sans délai de publication des bans et sans vérification préalable de bigamie est possible), qui est une manière classique au HVA pour solidifier une légende. Cette surveillance des fichiers de résidents (Opération Anmeldung) bénéficie des avancées de l’informatique dans les années 1970 mais est freinée par les considérations sur la protection de la vie privée qui montent en parallèle de ces mêmes avancées (première loi fédérale de protection des données en 1977). Le BfV veut aussi agir contre le recrutement de secrétaires par les agents des services ennemis, appelés Roméo, dont certains premiers contacts ont lieu lors de vacances dans les démocraties populaires, mais qui agissent aussi sur le territoire de la RFA. La publication de fausses annonces matrimoniales dans le but de débusquer ce genre d’agents ne donne cependant pas beaucoup de résultats.

Le contrôle des voies d’accès au territoire ouest-allemand comprend aussi la surveillance des ondes au travers d’un département dédié. C’est ce qui permet notamment en 1974 d’arrêter Günter Guillaume, très proche conseiller du chancelier W. Brandt et officier du HVA. S’ensuit une grave crise politique et la démission du chancelier Brandt, alors que le BfV alertait l’échelon politique depuis un an. Le BfV ne fait pas que débusquer des agents, il tente aussi d’en retourner (c’est l’objet du huitième chapitre). Il poursuit ainsi deux objectifs : le premier est de plus facilement repérer des opérations du HVA, mais à plus long terme, d’alourdir les coûts de formation et d’insertion des agents hostiles pour assécher les finances du HVA. M. Wala a compté 2500 tentatives de retournement d’agents entre 1950 et 1990, les trois quarts concernant des services de la RDA. Plusieurs centaines de ces opérations ont duré pendant plus de vingt ans (20 % des agents du HVA en RFA ont été actifs plus de vingt ans, une proportion sensiblement égale). Un changement d’allégeance qui pouvait avoir des conséquences, surtout que le contre-espionnage du BfV a aussi connu des taupes qui de là purent avertir Berlin-Est (l’une d’elles avait connaissance de 816 opérations et avait pris part à 346, laissant le service en ruine en 1985 à sa défection). D’autres se transportent en RDA et monnaient là-bas leurs connaissances.

Quand en 1990 la RDA se dissout et avec elle ses services de sécurité, les agents du HVA sont accueillis à bras ouverts au BfV s’ils aident à démasquer le millier d’agents restants (lesquels pourraient proposer leurs services à d’autres et en premier lieu le KGB) mais ont aussi permis au BfV, souvent contre rémunération, de mesurer à quel point certaines de ses faiblesses étaient exploitées. Et le 3 novembre 1990, le BfV peut agir dans l’ancienne RDA et prendre contact avec d’anciens chefs de département du HVA. Cela conduit à la transmission de 1558 dossiers à la procurature fédérale jusqu’en 1998 (une bonne partie grâce à une liste d’agents donnée par la CIA, liste dite « Rosenholz »), conduisant à 189 condamnations. Certaines taupes du BfV qui habitaient en RDA à ce moment là avaient depuis bien longtemps été exfiltrées par le KGB.

L’ouvrage parvient à faire un mélange équilibré entre approches générales (y compris les luttes d’appareils entre les différents services ouest-allemands) et cas particuliers dont certains sont décrits très en profondeur, dans un développement mariant avec doigté le chronologique et le thématique. Les statistiques en fin d’ouvrage sont une sorte de couronnement, démontrant la grande liberté qu’a eu M. Wala dans les archives du contre-espionnage. Une liberté qui se confirme quand l’auteur dit que la relecture de sécurité par le BfV n’a conduit qu’à deux modifications, alors que les noms en clair ou les sommes d’argent données aux informateurs sont très nombreux. L’ouvrage est d’une lecture assez commode pour un bon germanophone, même avec le jargon et les acronymes sans lesquels il aurait été difficile de faire. Si les illustrations dans le texte ne comportent pas d’organigramme qui aurait été fort utile pour comprendre la répartition entre le fédéral et les régions, elles montrent toutefois à voir, entre autres choses, des statistiques internes ou des fiches avec des photographies d’agents du HVA. D’abondantes notes, une bibliographie et un index complètent un texte de 280 pages. On pourra seulement regretter une parcimonie trop grande des dates qui demandent souvent au lecteur de revenir sur ses pas pour retrouver l’année considérée. En définitive, un très bon ouvrage ne puisant pas seulement aux sources classifiées, écrit par un historien qui n’a pas de bilan à défendre et qui a très visiblement rempli le cahier des charges.

Un été avec Machiavel

Recueil de pastilles radiophoniques sur Nicolas Machiavel par Patrick Boucheron.

Un été à l’ombre.

Patrick Boucheron a fortement accru sa renommée à l’été 2024 en ayant participé à la conception de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Pour les historiens, et plus particulièrement les médiévistes, l’auteur était déjà bien connu pour ses travaux sur le Moyen-Age tardif italien. C’est dans ce thème que nous restons avec le recueil des textes des émissions radiophoniques diffusées à l’été 2016 sur France Inter.

Les trente chapitres sont sans surprise dans leur agencement, entre biographie et détail de l’œuvre écrite dudit Machiavel, entre une vie au service de la Florence républicaine post-savonarolienne, en exil puis de retour pour un court temps aux affaires, et les livres dont il prend le goût dans la maison de son père, un docteur en droit opposé aux Médicis. Certes il y a Dante, mais surtout il y a Tite-Live et Lucrèce.

De Tite-Live il fera un commentaire de la première décade et certains historiens modernes se plaisent à croire que Lucrèce et sa poésie matérialiste ont guidé la vie d’adulte de Machiavel (p. 26). La poésie et le théâtre de Machiavel ne sont pas oubliés, mais il est évident que Le Prince mobilise à lui seul quelques lignes dans ce livre, et pas uniquement sur la question de son public cible.

Doté d’un indéniable talent littéraire (dont il faut tout de même faire attention à ne pas en abuser), P. Boucheron livre un petit ouvrage qui se lit avec envie où le rôle de passeur de notre philosophe florentin est particulièrement mis en relief (l’épilogue et le guide de lecture en fin), entre auteurs latins et exilés italiens du XIXe siècle.

Une courte, informative et agréable expérience.

(au XVIIe siècle il arrive que l’on feigne de citer Tacite pour citer le Machiavel mis à l’index p. 123 … 7,5)

Du héros à la victime

La métamorphose contemporaine du sacré
Essai d’histoire des mentalités de François Azouvi.

Moins sec que la couverture.

Dans l’ordre de préséance des médailles pouvant être conférées par les autorités françaises, la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme (créée en 2016 suite à la vague d’attentats de 2015) est placée avant la Croix de Guerre et la Valeur Militaire. Elle n’a pas pour objet de récompenser des services rendus. Cette anomalie, puisque les autres médailles sont censées récompenser des actes méritoires (y compris la médaille des blessés de guerre), est l’un des symptômes les plus visibles d’un changement anthropologique majeur en Occident : c’est l’effacement du héros au profit de la victime comme idéal commun. Ce changement est ici analysé par F. Azouvi, dans une sorte de conclusion à ses deux autres ouvrages déjà chroniqués dans ces lignes (sur la fausse redécouverte de Vichy et le silence qui n’a jamais existé sur l’Holocauste).

L’ouvrage débute avec la Première Guerre Mondiale et ses derniers grands feux de l’héroïsme. Mais les coûts humains ont été si hauts que naissent les premières interrogations sitôt la victoire fêtée. La question est débattue mais l’opinion générale continue de voir le sacrifice, le martyr pour la Nation, plutôt que ce qui aurait pu être une pure contrainte, avec à ce moment-là, des victimes. Mais la poutre bouge, avec comme signe l’émergence d’un pacifisme parfois radical dans l’Entre-Deux-Guerres, y compris devant l’inéluctable avancée du nazisme revanchard. La Résistance extérieure et intérieure renouvelle la figure du héros, avec parfois une mystique qui lui est propre, piochant aussi dans le registre du martyr, ce héros teinté de religion. Le nouveau statut fait des envieux : déportés raciaux et STO cherchent aussi, avec des succès contrastés, à être élevés au rang de héros. Mais 1945 voit aussi resurgir la critique. En premier lieu, celle des anciens maréchalistes, puis plus tardivement, ceux qui réfléchissent sur l’Holocauste et qui se demande pourquoi, au nom de quoi, tant de Juifs sont morts, si ce n’est ni pour la Nation, ni pour la Sanctification du Nom (ce qui était traditionnellement la justification après un pogrom). Si les déportés raciaux ont été déportés sans raison, alors ils sont pures victimes (E. Wiesel, p. 100).

Et c’est cette acception qui prend l’ascendant dans les années 1960 et 1970 en ce qui concerne les victimes des camps qui deviennent des « victimes privilégiées ». Et c’est aussi là qu’entre en jeu la concurrence (même si le Révolution tente encore de freiner les choses). Il est d’autres groupes qui se sentent, à tort ou à raison, les victimes de l’Histoire (ou leurs descendants ou leurs représentants) et qui développent un discours reprenant des termes qui en 1945 étaient ceux de l’Holocauste seul. La concurrence des mémoires s’étend ensuite à la concurrence des droits, surtout si ceux-ci redeviennent naturels (les Droits de l’Homme ont dépassé les peuples).

On passe ainsi du héros fait pour la société à la victime taillée pour les individus (aux droits en expansion). Mais en plus de cela, la fin de la religion comme structure sociale en Occident (même J.-P. Sartre se disait « nous sommes catholiques » dans les années 50) aurait fait selon l’auteur de la victime un nouveau sacré. Achevant sa démonstration par un catalogue restreint de victimes, F. Azouvi ne perçoit pas de retournement de tendance, même avec l’émergence de nouvelles formes religieuses. La structure n’est plus …

Ouvrage de taille raisonnable avec ses 220 pages de texte, le style enlevé de F. Azouvi, parfois à la limite de l’oralité, amène un propos très structuré rendant bien une méthodologie éprouvée et prenant ses racines dans les écrits publics comme dans une production culturelle plus que maîtrisée. Si c’est très centré sur la France (où il y a déjà beaucoup à faire), le cheminement et les conclusions que dressent F. Azouvi sont évidemment applicables à l’Europe et plus largement au monde occidental. La bascule Vietnam/Guerre des Six Jours/Biafra est particulièrement lumineuse, tout comme la démonstration de la fin nécessaire du cadre réflexif « oppression/Révolution » pour prendre en compte les victimes de viols (p. 114). Il n’y a par contre pas de grade de maréchal (p. 68) …

Finement historique et subtilement philosophique.

(il faut renoncer à Hegel pour accueillir la victime p. 149 … 8)