Les Rois d’Israël

Saül David Salomon – Essai comparatif
Essai d’idéologie comparée par Dominique Briquel.

Oui, Salomon est juif.

Saül, David et Salomon, les trois premiers rois d’Israël, sont-ils des sortes de Romulus ou Numa Pompilius ? Le parallèle semble baroque, les trois personnages bibliques n’appartenant de toute évidence pas à l’aire culturelle indo-européenne. Mais, à la suite de la dispute ayant opposé le comparatiste français G. Dumézil à l’indianiste écossais J. Brough sur la présence de schémas indo-européens dans la Bible (à partir de la fin des années 1950), D. Briquel apporte sa pierre à l’édifice dans un livre qui emporte cette fois-ci le lecteur loin des rivages de l’Italie.

Après un avant-propos où l’auteur s’excuse de n’être ni hébraïsant ni spécialiste de la région, le premier chapitre rappelle au lecteur quelques principes de la trifonctionnalité indo-européenne : les fonctions, leur rencontre dans la figure du roi, ou parmi d’autres choses, les fautes fonctionnelles. Puis démarre l’étude proprement dite avec la figure de Saül. Celui-ci est certes roi, mais il est aussi réprouvé. L’onction lui est retirée par Dieu pour être donnée à David, mais à la différence des schémas indo-européens, sa faute ne le conduit pas à la disparition et sa mort est pleurée par son successeur (2 Samuel, 1). Il y a néanmoins deux passages où David subtilise trois objets (un bout de manteau royal, une lance et une cruche d’eau) à Saül et qui pourrait être interprété comme une rituel d’inauguration royale indo-européen (p. 75), à mettre en regard des fautes royales, des manquements aux commandements de Yawhé interprétables de manière trifonctionnelle. Cependant ces fautes ne structurent pas le récit pour D. Briquel (p. 96) et ce dernier voit donc un emprunt limité, conduisant à une image équilibrée du roi, ni foncièrement négative ou foncièrement positive.

Le troisième chapitre est celui de David. Suite à un recensement de la population, faute contre la divinité, David doit choisir entre trois maux qui vont frapper son peuple : sept (ou trois) années de famine, trois mois de défaites militaires ou trois jours de peste ( 2 Samuel 24, 13 et 1 Chroniques 21, 11). Le cas semble bancal à l’auteur sans les autres fautes possibles que sont l’adultère avec Bethsabée, la femme de Urie le Hittite qui est un péché de deuxième fonction (relation sexuelle pendant la guerre et meurtre d’Urie) et la prétention de David à bâtir le temple alors qu’il a trop guerroyé (première fonction). Ces trois fautes emportent à chaque fois des conséquences,pour le peuple, la famille de David – avec trifonctionnalité des morts des fils de David – ou le Temple à la construction seulement préparée, mais la divergence fondamentale par rapport au schéma indo-européen, c’est le pardon divin. Le chapitre s’achève sur une analyse trifonctionnelle des femmes de David et la comparaison des règnes de Saül et David.

Puis l’on passe au règne de Salomon, en commençant par la trifonctionnalité visible dans l’épisode dit du Songe de Gabaon (1 Rois 3, 5-13), avec le choix que doit faire entre la sagesse, la vie des ennemis et la richesse. Puis D. Briquel analyse les prières formulées lors de l’inauguration du Temple, qui elles aussi peuvent être ordonnées parmi les trois fonctions, avant de passer aux épisodes du Jugement et de la venue de la reine de Saba. Si le premier épisode est à rattacher à la première fonction et le second à la troisième, existe-t-il un épisode que l’on peut rattacher à seconde pour former ainsi un cycle complet ? Pour l’auteur, ce peut être l’alliance matérialisée par le mariage avec la fille de Pharaon (seconde fonction, en 1 Rois 9, 15-16) qui complète le cycle. Enfin le chapitre s’achève avec la très éclairante comparaison entre les règnes de David et Salomon, où les épisodes se répondent de manière inversée (p. 204-207).

Le dernier chapitre aborde quelques considérations d’ensemble, où l’auteur réaffirme sa troisième voie, prenant chez G. Dumézil comme chez J. Brough. David est à rapprocher des monarques de types varunien (royauté sauvage), Salomon serait de type mitrien (qui ordonne). Saül quant à lui, en tant que premier roi d’Israël, serait plus à accepter comme la réflexion d’une divinité initiale (p. 225), comme Janus le fut dans la préhistoire de Rome (avant Latinus et Enée) ou comment s’articule Ouranos vis à vis de Cronos et Jupiter. L’ouvrage s’achève sur plusieurs remarques conclusives, dont la première est l’impossibilité de savoir pourquoi et comment le schéma indo-européen a bien pu se retrouver dans la Bible (au delà des conjectures) mais aussi comment ces schémas n’affectent pas la signification du récit. L’appendice apporte quelques éclairages historiographiques sur l’émergence de la question traitée par le livre (des différentes prises de position de G. Dumézil aux derniers développements dans le premier quart du XXIe siècle), avant de laisser la place à la bibliographie.

A la méthode briquelienne, rien ne résiste. Voilà ce qu’il faut sans doute retenir de ce livre dense mais très structuré. C’est certes écrit par un non-spécialiste (mais avec quelques accointances familiales avec la zone géographique et l’ère considérée), mais si tous les scientifiques qui s’aventurent hors de leur spécialité écrivaient avec cette qualité, cela se saurait. Si l’on excepte les deux trois endroits à la relecture déficiente, nous ne voyons pas bien ce qu’il y aurait à reprocher à ce livre. Une petite carte peut-être … Cette lecture a le même effet que de s’abreuver à une source d’eau fraîche par une chaude journée estivale. Cela secoue, mais ça ouvre des perspectives sans nombre, tant pour l’analyse historique de la Bible : les deutéronomistes, l’idéologie iahviste, les traditions disjointes de Saül et David (p. 229), la circulation des modèles etc. Mesure et discipline du savant au profit d’un texte qui se dévore.

(Salomon est un roi parfait jusqu’au moment où il faut que lui aussi soit infidèle à Yawhé p. 213 …9)