Hitler, Mussolini und Ich

Aus dem Tagebuch eines Großbürgers
Extraits du journal personnel et de lettres de Ranuccio Bianchi Bandinelli, partiellement traduit en français sous le titre Quelques jours avec Hitler et Mussolini.

Serrez les fez.

Mai 1938. Pour ce qui va être la seule visite d’État d’A. Hitler, l’Italie mussolinienne cherche celui qui pourra faire le guide dans Rome et à Florence pour le Führer et le Duce. Et quand on a Ranuccio Bianchi Bandinelli sous la main, il serait bien bête de ne pas lui faire comprendre qu’il ne peut pas refuser. Aristocrate siennois (sa famille compte un pape au XIIe siècle, Alexandre III), bilingue allemand de part sa mère (sa grand-mère maternelle avait été préceptrice d’allemand de la reine d’Italie), professeur d’université en 1933, il s’intéresse en plus de cela à la critique d’art. La future plus grande figure de l’archéologie italienne de la seconde partie du XXe siècle se retrouve à faire le cicéron pour les deux dictateurs durant six jours.

Mais avant cela, l’auteur conte à partir de ses notes la visite qu’il a effectué aux Pays-Bas à l’empereur Guillaume II alors en exil. L’entourage de l’empereur cherche constamment des gens à inviter à dîner pour distraire le monarque déchu et R. Bianchi Bandinelli vient discuter de l’Antiquité en 1933, alors qu’il donne des cours à l’université de Groningue. Le récit est enrichi de remarques a posteriori, comme l’actualité politique en Allemagne début 1933 et son effet sur les Hohenzollern, alors que Guillaume II a refusé de soutenir le NSDAP mais que certains membres de sa famille voient une possibilité de restauration, voire même s’engagent pour le régime naissant. Son compte-rendu fait aussi ressortir la grande rigidité protocolaire qui règne à Huis Doorn, où l’ancien monarque ne doit pas être contredit et la conversation à sens unique (p. 52).

La pièce centrale du livre, la visite-guidée, reprend ce schéma : des notes prises (avec des pseudonymes, Marius et Sylla) sur le moment sont arrangées et enrichies plusieurs années plus tard (des détails prosopographiques par exemple ou des réflexions sur ce qui aurait pu changer le cours de l’histoire) pour en faire un récit lisible. Professeur à Pise et vivant à Florence, il est avisé de sa mission à la mi mars 1938, puis tout s’enchaîne : question d’habillement (uniforme d’officier de la Milice avec fez et décorations) et mise au point du programme des visites. Le 6 mai, il accompagne la visite de l’Exposition de la romanité, ponctuée par Hitler de citations de Mein Kampf (« le christianisme comme première vague du bolchevisme », p. 78-79). Suivent la Villa Borghese, le Capitole, le château Saint-Ange et le Colisée, où l’auteur constate l’absence d’amitié et la constante rivalité des deux dirigeants. Le 9 mai, c’est au tour de Florence. Place Michelange, palais Pitti, Offices. Aux portes du Palais Vieux, dans le soulagement, s’arrête sa fonction de guide.

Suivent deux lettres d’Allemagne, l’une de Berlin en 1959 et l’autre de Munich en 1961, dans le cadre des activités de l’auteur en relation avec la RDA. Des impressions sur la vie dans les deux Allemagne, réaliste et positif en RDA, très critique de la RFA. Une vue communiste classique donc. Enfin deux dernières lettres de 1954 (mais le lecteur ne sait jamais à qui elles sont adressées) évoquent des souvenirs de la guerre et de l’action de Bianchi Bandinelli dans la résistance à Florence. Enfin le volume est complété par les notes brutes d’un voyage en RDA en mars 1962 avec la délégation de l’Institut Thomas Mann.

Les deux premiers textes, les deux visites, sont lourdement édités mais celui sur la visite d’État est celui qui a le plus été étoffé. Il est plus un texte de 1948 que de 1938. Mais ce sont deux textes d’un grand intérêt, ceux d’un observateur qui se retrouve embarqué dans des conversations qu’il ne voulait pas forcément avoir. Il en ressort l’image d’un auteur à distance du fascisme (mais qui ne pouvait pas non plus se permettre une opposition avant les années 1940) et sceptique vis à vis du monarchisme prussien sans l’être des achèvement de la science allemande du début du XXe siècle. Les autres textes sont à relier à son adhésion au communisme, certes loin d’être solitaire dans les milieux intellectuels après 1945, mais qui reste étonnant au vu de ses origines familiales et du patrimoine économique qui reste le sien jusqu’à sa mort, couplé à son lien familial et intellectuel avec l’Allemagne. Un communisme beaucoup plus critique que certains collègues par ailleurs, ne semblant pas verser dans l’idolâtrie stalinienne, vacillant en 1956 (le XXe Congrès du PCUS) pour s’idéologiser jusqu’à la mise à distance avec 1968. L’appareil critique est admirablement réalisé, complété par une très bonne introduction, dans un allemand tout de même un peu demandant.

Un témoignage enlevé, tragicomique et subtil.

( l’historien doit séparer chaque jour de labeur avec du vin aurait dit K. Beloch au jeune Ranuccio p. 51 … 7)

Les mythes de la Guerre d’Espagne

1936-1939
Essai historique sur le conflit civil espagnol et sa perception contemporaine de Pio Moa.

L’inconnue au-delà des Pyrénées.

Plus de 85 années après sa fin, la guerre civile est encore un sujet de premier plan en Espagne. Ici la fouille d’une fosse commune, là l’expulsion de Francisco Franco de sa tombe monumentale … La mémoire ne semble pas avoir de fin et, si l’on suit l’auteur, l’histoire peine à se faire une place

depuis les années 1990, vingt ans après la transition démocratique. Dans cet ouvrage parfois un peu polémique, P. Moa veut non pas retourner à l’état de l’historiographie des années 1950 mais retrouver sa clairvoyance. Est-il un ancien franquiste, voulant justifier ses choix de jeunesse (il est né en 1948) ? Plutôt l’inverse : ancien communiste ayant à son compte des actes terroristes, c’est son propre aveuglement qu’il veut achever de guérir.

Pour brosser le tableau de l’Espagne des années 1930, P. Moa use tout d’abord de synecdoques en dressant le portraits d’hommes politiques représentant des partis politiques, des courants ou des groupes professionnels de la Seconde République espagnole, établie en 1931 à la fin de la dictature de Berenger et Aznar. On a ainsi Alcalá-Zamora et les conservateurs, Azaña et les jacobins, Largo Caballero et les socialistes, Companys et les indépendantistes catalans, García Oliver et les anarchistes, Díaz et les communistes, J.A. Primo de Rivera (le fils du dictateur de 1923 à 1930) et la Phalange, Calvo Sotelo et les monarchistes, Gil Roblès et les conservateurs cléricaux, et pour finir Franco et les militaires. Cette mosaïque complexe est décrite en profondeur dans ce qui forme la première partie et permet au lecteur qui n’y connaît pas grand-chose (comme nous) d’avoir les connaissances de base sur ce qu’est la Seconde République, un régime qui n’est pas du tout aimé de ses fondateurs et son personnel politique, et où la violence politique et les rébellions venant de toutes parts (et en général amnistiées par la suite, comme la tentative socialiste de 1934) est la norme. En fait de cette république, personne n’en veut …

Comment se déclenche la guerre civile est l’objet du dernier chapitre de cette première partie et l’auteur est partisan d’une analyse faisant de la rébellion de l’armée d’Afrique (la majorité de l’armée espagnole et des forces de police restant loyale au gouvernement de Madrid) comme conséquence de la fin de la Seconde République à la suite d’un coup d’État socialo-communisto-nationalisto-anarchique en juillet 1936. Mais ce qui était une rébellion vouée à l’échec comme la précédente de 1932 (la Sanjurjada) parvient contre toute attente à se créer une base territoriale et le conflit prend un tour non seulement inattendu mais aussi international.

Mais P. Moa n’écrit pas ici une histoire de la guerre civile (ce qu’il a fait par ailleurs) mais veut éclaircir dans une seconde partie dix-sept points qu’il considère comme entourés de mythes. Parmi eux, plusieurs sont du domaine militaires, comme l’armement des masses populaires dès le 17 juillet 1936 qui aurait pu sauver la République, le pont aérien pour transporter en Espagne l’armée d’Afrique effectué par l’aviation de l’Axe, le choix par Franco de briser l’encerclement de Tolède plutôt que de prendre Madrid (et ainsi le choix de prolonger la guerre) ou encore la volonté franquiste de raser Guernica. Du côté des thèmes non militaires, on peut trouver l’envoi de l’or de la Banque d’Espagne en URSS, la répression religieuse, le sauvetage des œuvres d’art du Prado ou le fait que Franco ait toujours voulu prendre le pouvoir. Tous ces mythes, souvent véhicules de propagande, P. Moa s’attache à les réduire pour y retrouver les faits.

Deux épilogues historiographiques complètent l’ouvrage, avec les notes (pas excessives), les indications bibliographiques, les cartes, les personnages cités rangés par origine géographique (peut-être une tradition espagnole ?), une chronologie et un index.

Le fait que l’auteur traîne avec lui une réputation sulfureuse ne nous a pas échappé. Mais nous avons voulu lire ce livre pour pouvoir avoir une vision doublement contrastée de ce que nous avons pu recevoir comme enseignement sur cette évènement historique, à la fois d’un point de vue espagnol et d’un point de vue moins « No Pasaran » de ce qui nous reste du lycée (avec le recul assez simpliste parce que amené sans aucun contexte, la dernière fois que l’Espagne a été évoqué en cours d’histoire au lycée avant 1936 et en regardant téléologiquement 1939 c’était pour la guerilla contre les troupes napoléoniennes). Il est assez difficile de juger des compétences historiques de P. Moa, les notes étant relativement peu nombreuses en rapport du nombre de pages de textes et se rapportant assez rarement à des sources, De même, la thèse du livre (la guerre civile ne commence pas en juillet 36 et il n’y a aucun démocrate dans la salle) est assez difficile à ignorer. Il reste hors de tout ceci majoritairement des informations utiles, comme les petits effectifs des forces combattantes en 1936 (p. 394), l’aide mexicaine aux frontpopulistes (p. 480), l’infériorité aérienne à cinq contre un des franquistes (p. 508) ou encore le retour de deux tiers des 400 000 réfugiés en France en 1939 (p. 526). Une vision surplombante et stimulante, plus qu’une monographie magnifiquement sourcée. Il y a parfois des affirmations sans filet (la haute mortalité des camps de prisonniers français de la seconde guerre mondiale p. 579, un pasteur évangéliste p. 311, les jacobins français génocidaires p. 61, laissant tout de même un petit arrière-goût antifrançais) et la traduction n’est pas exempte de reproches avec une grande fréquence de phrases sans aucun sens.

De bonnes interrogations plus qu’un éblouissement technique.

(un coup d’Etat sans Etat ? p. 329 … 7)