Tolkien et la mémoire de l’Antiquité

Essai d’histoire de la littérature tolkinienne par Isabelle Pantin et Sandra Provini.

Les aigles ! Les aigles !

A la surface, l’œuvre de J.R.R. Tolkien est toute faite de chevauchées, de magie, de châteaux aux puissantes murailles qui fait du Légendaire un monde ancré dans le médiévalisme. Cela les auteurs ne le nient pas. Mais en dessous, dans les soubassements du monde et des récits, il semblerait que le professeur d’anglo-saxon ait utilisé ce qu’il avait appris plus anciennement dans son cursus scolaire. De manière tout à fait normale pour son époque, Tolkien a baigné dans le latin, le grec et les textes écrits dans ces langues anciennes. Certains motifs antiques se retrouvent dans ses écrits, en plus de mécaniques linguistiques qui servirent de base pour la création de langues (qui comme on le sait, furent le point de départ du monde la Terre du Milieu).

Le latin, avant même l’école, c’est sa mère qui lui en apporte les premiers rudiments, nécessaires à la catholique famille Tolkien pour suivre la messe. L’apprentissage se poursuit en école élémentaire, où il est possible de savoir à quels livres le jeune écolier avait accès (et ceux qu’il a reçus en prix) tout comme ce qui était demandé en classe, y compris aux examens pour aller à l’université. De ce goût des langues anciennes naît l’appétence pour les langues en général puis la création linguistique. Le quenya que parlent certains elfes est très lié morphologiquement au latin par exemple, mais avec des éléments de finnois. L’onomastique subit aussi quelques influences marquées, comme par exemple les noms numémoréens aux sonorités mésopotamiennes.

Mais les traces d’Antiquité dans le Légendaire ne se limitent pas aux langues, elles s’étendent aussi à la philosophie antique. Tolkien n’a pas suivi de cours portant sur cette dernière ni n’a possédé que très peu de livres s’y rapportant. Néanmoins les auteurs explorent des voies détournées d’apprentissage que seraient la philosophie chrétienne (dès son plus jeune âge et tout au long de sa vie il est en rapport avec des prêtres et des théologiens), la littérature médiévale (notamment au travers des écrits d’AElfred le Grand) et les discussions amicales qu’il a notamment à Oxford, et en premier lieu avec C.S. Lewis. Et ces éléments de philosophie antique se retrouvent parsemés dans l’œuvre, mais sans qu’il soit besoin de les identifier comme tels pour jouer un rôle dans la signification.

Le chapitre suivant est consacré à la vision tolkinienne de l’Histoire et comment dans un premier temps Tolkien a intégré ses récits dans les relations de l’Antiquité tardive (Paul Diacre, Jordanès, Bède). Les auteurs passent ensuite à l’obsession chronologique qui anime le Professeur. Les Annales des appendices du Retour du Roi proviennent-elles d’Eusèbe et de Jérôme ? Le découpage en Ages est aussi considéré avant que le lecteur soit amené à prendre conscience de la géographie de la Terre du Milieu vue comme un héritage antique. La partie sur les routes est particulièrement éclairante sur comment les personnages sont mis en contact avec l’antiquité du monde (p. 179-184). A un autre niveau, les deux auteurs démontrent aussi avec beaucoup de conviction ce que l’art de décrire tolkinien emprunte à la littérature antique avant d’explorer plus loin encore le lien avec la tragédie aristotélicienne et la conception renouvelée de l’héroïsme (huitième chapitre) dans le Seigneur des Anneaux. Le parallèle entre le siège de Minas Tirith et celui de Troie est détaillé, avec en renversement la chute de Gondolin (p. 275-276). A Homère s’ajoute Virgile et la descente aux Enfers que vivent Sam et Frodon, mais avec en sourdine une suspicion de l’héroïsme (les fils de Fëanor), ou encore Aragorn comme nouvel Enée.

Une très petite conclusion précède des appendices, une chronologie des œuvres, une bibliographie et des index.

Ce qui se dégage du présent ouvrage c’est avant tout la maîtrise des sources dans leur diversité (et leur plurilinguisme) et de concepts éloignés, entre linguistique et philosophie. Chacun apporte les acquis de sa spécialité. Tout ceci ne serait peut-être pas possible sans la passion qui semble animer les deux co-auteurs. Clairement, ceci n’est pas un ouvrage de commande ou un travail alimentaire et il ne dépareille pas chez Belles Lettres, avec l’exigence de niveau qui va avec (les notes infrapaginales, la bibliographie imposante). Doit-on spécifier arrivé ici qu’il faut avoir lu Tolkien bien au-delà du Hobbit pour apprécier le livre ? On pourra regretter l’usage du point médian (surtout inutile) et il faut toujours autant s’habituer aux noms issus de la nouvelle traduction de V. Ferré. Des décennies de souvenirs à corriger, c’est âpre … Mais peut-être pourrons nous y arriver un jour.

Un livre qui a sa place parmi les meilleurs dans cette thématique et qui saura bien vieillir.

(Beren et Lúthien, un Orphée et Eurydice qui finit bien … 9)

The Fall of Gondolin

Recueil de textes de fantasy de J.R.R. Tolkien, édité par Christopher Tolkien.

Un grand cache-cache.

Troisième et dernier des grands récits du Premier Age de la Terre du Milieu écrit par J.R.R. Tolkien (avec Beren et Luthien et Les enfants de Hurin), cet ouvrage est aussi le dernier édité par son fils et exécuteur littéraire Christopher (mort en 2020 à 95 ans). Il présente plusieurs versions d’un même évènement-clef du Premier Age, la conquête par le Vala renégat Melko/Morgoth de la cité cachée de Gondolin.

La version la plus ancienne, parmi les tous premiers textes de Tolkien sur la Terre du Milieu, date de 1916, alors que l’auteur se remet d’une blessure reçue au combat (une expérience très visible p. 69). C’est le plus complet de tous ceux présentés ici.

Tuor fils de Peleg vit en Terre du Milieu. Retirés à l’Ouest, les autres Dieux ne sont pas intervenus dans les combats des Elfes et des Hommes contre Morgoth comme ils l’ont fait auparavant. Néanmoins, l’un d’eux, Ulmo, ne se satisfait pas de la situation et des souffrances des Elfes et des Hommes et fait venir à lui Tuor en bord de mer. Il le charge d’aller trouver Turgon, roi de la cité cachée de Gondolin, pour lui demander de quitter sa cachette, d’attaquer Morgoth et d’envoyer des messagers aux Dieux pour obtenir leur soutien. Tuor, aidé de Voronwë, trouve la cité cachée mais Turgon refuse d’écouter ses conseils pour ne pas mettre en péril tout ce qu’il a accompli jusqu’ici. Ne pouvant repartir, Tuor s’établit dans la ville, épouse Idril et engendre Eärendel. Mais Meglin, neveu du roi Turgon, n’accepte pas cette union et, pris par les Orcs de Morgoth, il trahit la cité. Morgoth envoit ses armées d’Orcs, ses Balrogs et ses dragons et s’ensuit un assaut où les champions de Gondolin combattent vaillamment mais ne peuvent empêcher la conquête et la destruction. Tuor rassemble une partie des survivants, parvient à s’échapper. Il repousse une embuscade dans un col et parvient après une longue errance à l’embouchure du fleuve Sirion où s’installent les exilés. Eärendel, devenu adulte, entendra lui aussi la musique d’Ulmo comme son père et prendra la mer.

En miroir de cette version, très marquée par l’expérience récente du combat de l’auteur, l’éditeur propose plusieurs autres version d cette histoire à la suite : la première note, une ébauche de seconde version, les versions de l’Esquisse de Mythologie et de la Quenta Noldorinwa (1930) ainsi que la dernière version inachevée de 1951. Les changements peuvent y être très importants, comme le rattachement de Tuor à la Maison de Hador, celle de Turin fils de Hurin (qui devient son cousin) ou des échanges complets de noms. C. Tolkien détaille ensuite les évolutions de l’histoire, s’aidant de la correspondance de son père. Cette histoire, selon toute vraisemblance, devait ouvrir sur celle de Eärendel fils de Tuor (le père d’Elros et Elrond les Semi-Elfes), navigateur infatigable dans les mers du Sud qui ramène un peu de lumière dans le monde en tuant l’araignée Ungoliant qui avait aspiré la sève des deux Arbres de Lumière en Valinor et qui sera l’ambassadeur des Hommes et des Elfes auprès des Dieux. Mais cette histoire n’a jamais été écrite, et même n’a jamais dépassé les intentions formulées dans divers textes épars (comme indiqué dans la conclusion).

Alan Lee a illustré dans le texte et hors texte cet ouvrage, lui-même complété par une liste de noms, des notes additionnelles, un glossaire des mots rares, obsolètes et vieillis utilisés dans le livre, deux arbres généalogiques (un peu simplifiés) et une carte.

Comme presque tous les livres édités par C. Tolkien, celui-ci s’adresse à des adeptes convaincus du Professeur. Il faut, comme toujours, aimer le style archaïque qui a dû être une part essentielle de la première lecture à haute voix du premier texte au Club des Essais à Oxford, avec la musique qui sied à un spécialiste de la littérature anglo-saxonne. Mais d’une certaine manière, le texte fait remonter plus loin encore que le VIe siècle des îles britanniques et se rattache sans décalque à la chute de Troie, de la fuite du prince avec sa famille aux errances et à la nouvelle fondation de l’embouchure du fleuve Sirion, point de départ d’un cycle de fondations (Numênor, Imladris, Arnor/Gondor).  La dernière version de 1951, 35 années après le premier jet, s’annonçait comme de premier choix (après l’achèvement du Seigneur des Anneaux et donc avec une vision d’un monde qui ne se limitait plus au Premier Age) mais s’interrompt malheureusement alors que Tuor va déboucher sur Tumladen, la plaine de Gondolin, après avoir passé les sept portes …

Un livre qui a remis d’aplomb tout ce que le Silmarillon nous avait dit de Gondolin et un très plaisant voyage de plus en Terre du Milieu.

(les dialogues de la version de 1951 sont costauds malgré une petite perte d’archaïsmes … 8,5)

John Howe Artbook

Livre d’art sur l’œuvre de John Howe par Chrystelle Camus et John Howe.

Ca vole très haut.

John Howe est incontestablement l’un des artistes contemporains qui a le plus influencé l’imaginaire collectif grâce à son travail à la direction artistique de la trilogie du Seigneur des Anneaux filmée par Peter Jackson (en tandem avec un autre monstre très influent lui aussi, Alan Lee). Mais cette trilogie n’a fait que multiplier le nombre de personnes réceptives à sa production, puisqu’il compte de très nombreux fans depuis les années 80.

Ce livre nous propose donc, dans une réédition augmentée de celui de 2004, de voir rassemblées quelques reproductions de ses œuvres les plus emblématiques (ce n’est hélas pas un catalogue complet, mais il semble que l’artiste s’y refuserait), tant dans le monde établit par J. R. R.Tolkien que dans d’autres domaines de l’imaginaire. Passé la préface (vivante, honnête et plaisante) de Viggo Mortensen, on rentre dans le vif du sujet avec le récit des années de jeunesse canadienne de l’artiste (né en 1957), sa rencontre avec les littératures de l’imaginaire (par l’intermédiaire des couvertures et du calendrier Tolkien), sa passion précoce pour le dessin. Puis viennent les années d’apprentissage, notamment à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg. Il dit ne plus se souvenir par quel miracle il obtint à la fin des années 70 un passe-partout de la cathédrale de Strasbourg, mais cette clef aura sur son œuvre une influence déterminante. Viennent les premières commandes et au mitan des années 80, sa carrière est déjà bien lancée. Il est régulièrement dans le calendrier Tolkien, parfois pour plusieurs mois et en couverture. Peter Jackson fait appel à lui à la fin des années 90 comme dit plus haut pour son projet cinématographique et il participera aussi de la même façon au Hobbit.

Après la partie biographique, le lecteur poursuit au sein de plusieurs galeries : La Table Ronde, les mythologies, le monde végétal, la nature symbolique, les écailles et le métal, la bataille, la mort, la Terre du Milieu, les autres œuvres de fantasy (comme le Cycle de l’Assassin Royal de Robin Hobb mais aussi Conan, Beowulf et Shan Guo), la cathédrale de Strasbourg, sa participation au projet cinématographique Mortal Engines, les dragons, les corbeaux et d’autres œuvres plus énigmatiques. Le livre se conclut sur quelques croquis. A chaque fois, les peintures sont rapidement commentées, sur un ton parfois léger et souvent anecdotique.

On apprend pas mal de choses : des vols d’originaux (dont sa peinture la plus connue, Gandalf the Grey) des accidents lors d’un passage au scanner, des intitulés laconiques de commandes etc., en plus d’avoir la chance d’un peu connaître l’envers du décor de la création artistique contemporaine. On peut discuter du choix des polices mais les reproductions sont superbes et les pages ajoutées lors de la seconde édition couvrent la période 2004-2017 (mais sans rien sur la trilogie cinématographique du Hobbit par contre). On peut regretter que les œuvres reproduites dans la partie bibliographie ne bénéficient pas des mêmes informations que celles dans les galeries (ni titre, ni année, comme hélas encore certaines couvertures reproduites dans les galeries). Il aurait été intéressant d’en savoir plus sur la conservation des œuvres originales ainsi que leurs dimensions, mais aussi d’avoir une chronologie des expositions à défaut d’avoir une chronologie des œuvres (qui aurait pu renseigner sur la répartition chronologique des thèmes). Mais bon, avec presque 230 illustrations, on va s’occuper de ce qu’il y a déjà dans ce livre avant de rêver à des approches plus scientifiques.

On passe donc d’excellents moments avec ce très beau livre, en espérant une troisième édition réaugmentée dans quelques années !

(faire de la reconstitution historique tardomédiévale ciblée aide à dessiner des armures réalistes … 8,5)