Les Moujiks

La France dans les griffes des espions russes.
Enquête autobiographique de Romain Mielcarek sur le travail des services russes en France.

En avant les moujiks !

Pendant neuf années, Romain Mielcarek va discuter avec des diplomates russes « qui veulent rencontrer du monde et mieux connaître Paris ». Ses trois contacts successifs, tous appelés Sergueï, sont en réalité de la GRU, le renseignement militaire russe. Jeune journaliste indépendant, spécialisé défense, doctorant par dessus le marché, il peut représenter un carnet d’adresse et un investissement pour un service étranger qui a des objectifs stratégiques assez offensifs. R. Mielcarek va essayer d’en savoir plus, en journaliste.

Une fois que le premier Sergueï a établi le contact, il se passe trois mois avant que la DCRI souhaite parler avec le journaliste pour l’avertir et lui demander de collaborer. Demi-refus de l’intéressé, qui pense au livre qu’il va pouvoir écrire. Mais avant d’en raconter plus, l’auteur fait un point historique sur les trois plus gros services russes : FSB, SVR et GRU, et comment se font les approches de l’ambassade/rézidientura à Paris, où il est plus question de chalut que de ligne.

Le chapitre suivant explique comment Moscou utilise le souvenir du Régiment de chasse Normandie-Niémen (2/30) au travers d’une association pour sa communication (l’amitié franco-russe), des contacts politiques mais aussi pour finalement permettre à un général russe de se balader sur une base aérienne. Le sixième chapitre revient à l’auteur pour décrire l’engrenage des demandes préliminaires, les petits services demandés qui précèdent la demande importante, celle qui est délicate. Un catalogue de pièces détachées, un article payant en ligne, une téléphone portable … Suivent quelques exemples récents d’approches de fonctionnaires français qui ont conduit à des reproches discrets ou à des expulsions sans publicité.

D’autres cibles du renseignement russe en France ? LFI en fait partie dans les années 2010, quand G. Kuzmanovic, proche à ce moment de J.-L. Mélenchon, reçoit une proposition de financement, qui sera refusée. Mais de l’autre côté de l’échiquier politique, différents groupes peuvent aussi recevoir quelques largesses, sous diverses formes. Parmi ceux qui regardent vers Moscou, les communistes ont été remplacés par ceux qui se disent patriotes. Dans le champ informationnel français, les années 2010 voient aussi la GRU tenter d’agir sur la question syrienne, en mettant l’accent sur l’islamisme de l’opposition syrienne et la modération du gouvernement de Damas, très vite rejoint par ce qu’il faut dire de ce qui se passe en Ukraine à partir de 2014. Pour ce faire, comme d’autres services, la GRU cherche à trouver les éléments dominants (propulsés) dans différents cercles et à faire communiquer ces derniers entre eux.

Les aventures de l’auteur continuent aussi de leur côté, avec les successeurs de Sergueï, mais aussi avec les autres services français qui pourraient s’intéresser à ce que cherche à faire le personnel de l’ambassade russe. Apparaît un ancien du KGB, habitué de plateaux de télévision, et ancien agent infiltré en France, mais aussi une jeune femme russe, intéressée par l’auteur paranoïaque, ou des mythomanes. Deux chapitres viennent clore le livre. Le premier jette une lumière sur l’ambassade française à Moscou, où le même jeu que celui qui se joue à Paris n’est pas possible, et le second voit le retour de Sergueï, expulsé de Slovaquie pour corruption en 2022, au même moment que de nombreux diplomates russes suite à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Un appendice rassemble une déclaration d’intentions méthodologiques et d’intérêts et les remerciements.

Voilà un ouvrage qui marie bien connaissances académiques et expérience personnelle, de manière très pédagogique et dans un style plein d’humour. Parfois acide, le propos est surtout vraiment bien amené et les pages se tournent vite (il y en a 250 de texte). L’auteur se dévoile avec sincérité, conscient de ses points faibles, ce qui rehausse les passages qui parlent des divers leviers qu’un agent peut activer pour obtenir quelque chose d’une cible. Malgré la somme de connaissances mobilisée, il reste quelques imprécisions mineures (les relations entre la principauté de Moscou et les Mongols p. 36, l’indécision entre escadron et régiment de chasse Normandie-Niémen p. 65-72 par exemple) mais qui ne diminue en rien la force du coup de projecteur, qui s’il se concentre sur les Russes (et leur absence d’omnipotence), ne doit pas faire oublier d’autres acteurs géopolitiques qui ne nous veulent pas du bien.

(il ne faut pas avoir peur de l’alcool à la GRU … 8)

Rayés de la carte

Ou la remarquable (et parfois ridicule) histoire de pays aujourd’hui disparus
Notices sur des pays disparus par Gideon Defoe.

La nouvelle tectonique.

Les pays ne sont pas intangibles. Si certains peuvent apparaître, comme le Kosovo ou le Timor oriental, d’autres à l’évidence disparaissent. La RDA n’a finalement duré que deux générations. La fin d’un pays est bien évidemment plus facile avec des structures légères, sans administration, centré sur un dirigeant unique. Il n’est pas impossible de déclarer une indépendance d’un petit territoire au début du XIXe siècle (en Amérique du Sud, en Insulinde), pour attirer le pigeon, pour finalement voire tout s’effondrer rapidement ou vendre ce qu’il reste du territoire en question.

L’auteur liste donc quelques endroits plus ou moins connus selon quatre thématiques, mais avec une grande diversité à l’intérieur des catégories. Dans la première section, celle des dingues, le royaume de Corse, qui dure quelques mois en 1736, voisine avec le royaume de Bavière, certes un temps dirigé par Louis II mais qui est une entité politique née au Moyen-Age (les Wittelsbach sont aux manettes dès 1180) et qui prend fin avec le chaos de novembre 1918. Dans la même partie, on retrouvera aussi le Srawak, la République de Sonora ou encore Fiume.

La seconde partie est celle des Etats nés d’erreurs, quand les parties à un traité manquent d’inclure un territoire ou veulent laisser un territoire disputé en suspend. Dans cette partie,il y a aussi l’Elbe napoléonienne, à l’existence assez brève mais aussi le Moresnet neutre, étroite bande de terre entre la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne (avec sa mine de zinc), qui a existé entre 1816 et 1920 et qui s’est essayé à l’espéranto.

La dernière partie rassemble des Etats nés d’une mésentente ou de la littérature. Des gens qui font sécession quelques mois en Californie et que personne ne remarque ou une république pirate idyllique que l’on pense être une invention de Daniel Defoe dénommée Libertalia. Bon il y aussi Axoum, le Dahomey et Venise. Il semble qu’il n’y a pas vraiment de critères pour former les parties parce que la quatrième partie est de la même eau, rassemblant en théorie des Etats fantoches. Le Mandchoukouo y a incontestablement sa place, mais la RDA, la Yougoslavie ou Salò ? Le livre est complété avec un appendice décrivant quelques drapeaux de pays précédemment cités et des hymnes nationaux assez particuliers, avant de proposer une petite bibliographie.

Le livre est incontestablement bien informé (pas sans erreur, comme sur le Congo), mais la mauvaise traduction du sarcasme se trouve être un peu pénible à la longue. La critique est facile, surtout quand on est citoyen d’un pays stable et protecteur comme c’est le cas de l’auteur. Ceux qui n’ont pas cette chance seront sans doute moins critique. La description de ce qu’est un pays y est fluctuante, et si l’on apprend incontestablement des choses (le Maryland a côté du Liberia, Libertalia), c’est assez fouillis et les cartes sont pas d’une violente clarté. Mais il y a de la diversité.

(la Sarre a été oubliée … 6,5)