Guide de voyage temporel en Etrurie par Marie-Laurence Haack.
Peut-on commencer un livre sur les Etrusques sans parler tout de suite des origines ? Avec M.L. Haack c’est possible, dans un livre qui ne se veut ni un manuel, ni un guide de voyage. De ce mélange découle le plan de l’ouvrage, associant une ville à une thématique. Mais si la Ligue étrusque compte traditionnellement douze cités (dont il n’y a aucune liste, mais où rode la Ligue ionienne), il n’y a que dix chapitres. Etrangement même, la carte qui prend place avant l’introduction oublie Fiesole et Pise parmi ces cités, entre Tibre, Arno et la mer.
Les aller-retours entre descriptions et explications commencent avec D.H. Lawrence, grand admirateur des Etrusques célébrant la vie face aux martiaux Romains, et la cité de Cerveteri. C’est l’occasion aussi de mettre en avant la particularité étrusque de la représentation funéraire des époux et ce que cela peut refléter de la vie familiale. Le second chapitre reste sur la côte mais remonte vers Populonia (face à l’île d’Elbe) et son industrie métallurgique qui a littéralement enseveli ses nécropoles sous les scories (jusque 7 mètres de résidus de fonte). L’auteur élargit son propos avec quelques aspects de l’économie locale dans l’Antiquité.
Le troisième chapitre rentre à l’intérieur du pays pour donner à voir l’époustouflante Volsinies, la cité qui est censé abriter le sanctuaire fédéral (que certains veulent voir sur le Campo della Fiera, au pied des 30 m de tuf sur lesquels est sise la ville). Si parler de « capitale déchue » à propos de Volsinies est une licence littéraire, M.-L. Haack éclaire le lecteur, à partir des sanctuaires périurbains, sur la religion étrusque qui faisait déjà la renommé de ce peuple auprès des Romains et des Grecs. A Chiusi, cité du roi Lars Porsenna et de sa légendaire tombe labyrinthique, l’auteur poursuit la description sociale des Etrusques en insistant sur son inégalité intrinsèque mais en tentant de dégager différents statuts selon les époques, toujours à la merci de sources limitées. Suit Arezzo, une cité parmi les moins bien connues (si ce n’est pour sa Chimère) mais qui, avec Roberto Benini (d’où le titre du chapitre rappelant La vie est belle), permet de très bien mettre en avant la postérité des Etrusques dans la culture populaire (romans, films où ils font très bien tapisserie p. 179-193), mais aussi certains parallèles faits entre la disparition des Etrusques et l’Holocauste (p. 178-185 et cette étrange parenté légendaire liant Juifs et Spartiates p. 227).
Puis retour sur la côte avec Vulci … Lucien Bonaparte, prince de Canino, en prend pour son grade et est qualifié de pilleur. Bon, il a fouillé selon les normes de l’époque, c’est à dire que c’est de la chasse au trésor, même si les autorités pontificales font montre d’un esprit avant-gardiste dans leurs demandes de rapports de fouilles. Regardons le positif, même si tant de choses sont détruites à jamais, les œuvres de prix sont achetées dans le monde entier … C’est enfin le moment de parler des origines, avec comme de juste Hérodote et Denys d’Halicarnasse (dans une vision plus classique que chez B. Sergent). On reste dans les V avec Volterra, célèbre pour ses urnes mais aussi ses faussaires.
A Cortone, au Nord du Lac Trasimène, a été retrouvé une plaque en bronze donnant à lire un contrat entre deux familles en langue étrusque. Et comme c’est le siège d’une académie vouée à l’étruscologie depuis le XVIIIe siècle, c’est l’occasion rêvée de parler linguistique. Lire l’étrusque est relativement facile, puisque ce sont globalement des caractères grecs (eubéens) arrivés en Toscane par l’île d’Ischia et la colonie de Cûmes. La signification par contre a vu un nombre incalculable de théories se fracasser sur le mur des réalités, à vouloir rapprocher toute sortes de langues de l’étrusque. L’état de la recherche est que l’étrusque est une langue non indo-européenne isolée, avec deux sœurs que sont le lemnien et le réthique et que la méthode combinatoire permet, lentement, d’en savoir plus à partir d’un corpus limité de textes. Les livres de lin ont disparu et il n’y a pas de texte bilingue assez long qui ait été retrouvé. Mais l’espoir perdure !
Le neuvième chapitre s’attaque à Tarquinia et ses tombes peintes (une infime minorité des milliers de tombes retrouvées), le point d’entrée pour parler art, et pas seulement pariétal. Enfin, le dernier chapitre conclut avec la cité la plus méridionale, Véies, son rapport polymorphe avec sa voisine romaine et comment se fait la romanisation du pays étrusque. La conclusion achève le volume de 400 pages de textes (avec illustrations monochromes dans et hors texte) par les influences étrusques à Rome, tant dans les équipements urbains que culturels et cultuels. Retrouvera-t-on un jour les livres d’histoire étrusque de l’empereur Claude ? Et si oui, y trouvera-t-on l’équivalent des vanishing indians qui peuplaient la littérature sur les Amérindiens au XIXe siècle ?
Ce mélange de descriptions, d’aventures, d’étruscologie et d’historiographie est une réussite au-delà de nos attentes à la lecture de l’introduction qui avertit le lecteur que justement ce n’est pas un manuel. Le découpage est intéressant, les enchaînements bien trouvés entre cités et thèmes, une écriture qui coule bien et qui vise un public pas forcément très grand, du moins un qui connaît déjà beaucoup de choses de l’Italie antique. Les petites pistes bibliographiques en fin de chaque sous-chapitres que l’on peut lire de manière autonome sont bien vues mais nous pouvons regretter l’absence de notes infrapaginales (le public visé …). Comme hélas trop souvent, la relecture de l’éditeur a été négligée (et aurait pu éventuellement éliminer deux-trois affirmations erronées ou des contradictions entre chapitres) et un peu plus de cartes aurait été un plus. Mais cela n’affecte pas les gemmes qui agrémentent ce très bel ouvrage (le 6e chapitre, sur la collection Torlonia, langues etrusque et araméenne au XVIe, sur l’objectif de Denys d’Halicarnasse et la parenté entre cités, la reproduction de sanctuaire à Tarquinia), dont certaines audaces (Enée le fondateur de plusieurs cités étrusques p. 365).
Un excellent rafraîchissement, actuel, à large spectre mais jamais éloigné de la matière première.
(un Bonaparte a offert le premier vase étrusque visible dans un musée public étatsunien … 8)